A CASSEL
C’est le « Jour de jeûne et de prières », qui tombe toujours un mercredi et qui en Prusse est jour de fête légale que j’arrivai, tard dans l’après-midi, avec ma famille à Cassel. Mon collègue Zilck avait déjà loué pour nous un appartement de trois pièces dans la Hollândischenstrasse. Le cœur me battait un peu lorsque je débarquai dans cette ville pour moi encore étrangère. Je m’étais déjà bien acclimaté à Ofîenbachsur-le-Mein. Les habitants de la région du Mein sont d’une tout autre nature que ceux de la Fulda : plus affables, plus ouverts, plus gais. Que me préparait ici l’avenir? Remplirai-je les espoirs que ceux qui m’y avaient appelé mettaient en moi? Ou bien ferai-je fiasco? Quelque chose comme du trac me saisit au moment où je mis le pied dans la ville de ma future activité. Mais il y avait encore autre chose. J’éprouvais le même sentiment qu’aux premiers temps de mon mariage. Il m’arrivait alors de m’éveiller au milieu de la nuit, baigné de sueur, en proie à cette pensée torturante : me serait-il possible d’élever dignement ma famille? De même, aujourd’hui, j’étais oppressé par la crainte de ne pas répondre dignement à la confiance que les membres du syndicat plaçaient en moi. Ce sentiment, si fort, que j’avais de mes responsabilités me préparait, une fois de plus, bien des nuits sans sommeil.
Cassel, avec son « Bois des vautours » et le palais de Wilhelmshôhe, est une ville admirablement située. Bâtie au bord de la Fulda, avec les montagnes qui l’enserrent presque de toutes part, ses environs ravissants et ses magnifiques forêts de hêtres, elle semblait prédestinée à devenir le lieu de repos idéal des fonctionnaires et des officiers en retraite, lesquels lui donnent, en effet, sa physionomie caractéristique. Cassel, qui fut la capitale du prince électeur de Hesse, est restée encore aujourd’hui la ville de résidence typique. Chef-lieu de la province prussienne de Hesse- Nassau, siège du tribunal provincial et de l’administration, sa population compte, naturellement, une forte proportion de fonctionnaires actifs. Comme les Hessois sont d’un tempérament assez lourd et peu communicatifs, la ville reste très conservatrice. Un haut fonctionnaire que j’avais déplacé de Berlin à Cassel, lorsque je fus plus tard ministre de l’Intérieur, m’écrivit qu’il se sentait dans son nouvel entourage comme revenu de vingt ans en arrière : « Cassel est la vraie ville de province, si on la compare à Berlin ; tout le monde se connaît, s’observe, fait des cancans. On trouve encore ici à l’état pur les conceptions, les préjugés, l’arrogance de l’esprit de caste. Les hommes sont prisonniers du passé et s’en encombrent jusqu’au ridicule. » Pour un étranger qui, de surcroît, est un homme d’action, il était très difficile d’avoir accès à la population indigène. Bien que je m’acclimate relativement vite partout où je vais, ce n’est pas sans peine que je me familiarisai avec Cassel.
Tout d’abord je me consacrai au travail pour lequel j’y avais été appelé. Il y avait beaucoup à faire, car l’organisation syndicale des ouvriers du métal laissait encore à désirer, malgré l’excellente besogne qui avait été déjà fournie par mes prédécesseurs, en particulier par mon ami et collègue Zilch.
A Casse! je retrouvai aussi Philipp Scheidemann.
Je l’avais connu à Offenbach, comme rédacteur de VOffentacher Abendblatt. Il m’avait précédé d’une année à Cassel, où il était venu prendre la direction du Kasseler Volksblait. Cassel était sa ville natale. Scheidemann lui-même était un homme bien curieux : spirituel, gai, prêt à jouer les tours les plus plaisants, intelligent et doué des plus grandes facultés, mais d’un commerce difficile. Je ne crois pas qu’il ait eu plus d’un seul véritable ami et je sais que très peu d’êtres lui étaient profondément attachés. Personne ne pouvait jamais le satisfaire. Cependant, moi-même me suis toujours bien accordé avec lui. Scheidemann était un bon journaliste et rédacteur en chef, un bon parlementaire et un brillant orateur, à la repartie prompte ; qu’il ait été aussi un bon premier ministre et premier bourgmestre cela me paraît plus douteux. C’était toutefois un homme d’un grand courage personnel et toujours prêt à tirer les conséquences de ses actes, même quand cela éta'.t à son désavantage.
Ce qui demeurera inoubliable, dans l’histoire allemande de la Grande Guerre, c’est le geste viril par lequel il demanda que fût mis un terme à l’assassinat des peuples et qu’on signât la paix sur la base d’une compréhension mutuelle des nations, et cela à une époque où on comptait à'peu près sûrement en Allemagne sur la victoire finale. Le journal conservateur Deutsche Tageszeitung écrivit alors que Scheidemann méritait, pour ces paroles, d’être fusillé.
C’est aussi Scheidemann qui proclama la République le 11 novembre 1918 des fenêtres du Reichstag. Et cela fut encore un acte courageux, car il n’est pas du tout certain que la République eût été proclamée sans cela. Et en 1919, alors qu’il était premier ministre il eut aussi le courage de se déclarer publiquement contre la signature du traité de Versailles; lorsque l’Assemblée nationale décida en juin 1919 de signer quand même, il fut le seul social-démocrate à quitter
LA TR AGI-COMÉ DTE
le cabinet du Reich. Ses camarades de parti restèrent dans le gouvernement, bien qu’ils eussent la même conviction que lui. Bauer devint chancelier et Hermann Müller remplaça Brockdorff-Rantzau aux Affaires étrangères. Scheidemann ne s’est donc jamais cramponné au pouvoir. Mais il était très rancunier et il savait haïr. Il n’a jamais pardonné à Ebert, à Gustav Bauer et à Hermann Müller de l’avoir « laissé tomber » ainsi.
Lors de l’attentat à l’acide prussique, commis contre lui le 4 juin 1922, au cours d’une promenade à Wilhelmshôhe, Scheidemann fit preuve, une fois de plus, de courage et de présence d’esprit. Il tira immédiatement, sans cependant l’atteindre sur son assaillant qui s’enfuyait. Je me trouvais avec ma famille à proximité du lieu de l’attentat. C’était le dimanche de la Pentecôte et nous étions partis en excursion. Nous étions sur le chemin du retour lorsque j’entendis, venant de Wilhelmshôhe, deux coups de feu se succédant à un très court intervalle. Mais je n’attachai pas une grande importance au fait, bien qu’on pût se demander qui pouvait bien tirer un dimanche de Pentecôte. Cependant, en arrivant en ville, des amis nous annoncèrent la nouvelle de l’attentat. D’abord, je ne voulus pas le croire. Je me précipitai, néanmoins, vers la demeure de Scheidemann. Il était déjà rentré, et il me confirma l’événement. Il paraissait fort déprimé, bien qu’il se fût déjà un peu remis. Il me raconta qu’il était parti i’après-midi, avec sa fille, pour sa promenade préférée, à Wilhelmshôhe. Comme sa fille, qui cueillait des fleurs, était restée un peu en arrière, un homme s’était avancé vers lui, avait crié : « Tiens ! coquin ! » et lui avait ancé quelque chose au visage, avec un instrument qui lui avait paru être une seringue ; puis l’homme s’était enfui. Scheidemann avait aussitôt senti une odeur pénétrante, et sa tête commença à lui tourner. Déjà à demi étourdi,
il avait tiré son revolver et fait feu deux fois sur le fuyard. A partir de ce moment, il ne se souvenait plus de rien. Il avait perdu tout à fait connaissance et c’est sa fille qui l’avait ramené chez lui. J’étais la première personne qu’il voyait après l’attentat. Nous restâmes très tard dans la nuit à nous concerter sur les moyens qu’il faudrait prendre pour qu’à l’avenir la vie de Scheidemann fût mieux protégée. En effet, il avait été prévenu du danger qu’il courait et en avait même averti la police. Mais la police de Cassel n’était pas à la hauteur de sa tâche. Et la législation, qui eût permis de prendre des mesures préventives efficaces contre les provocateurs criminels, était fort défectueuse.
Scheidemann était déjà avant la guerre un des hommes politiques allemands les plus détestés. Le discours qu’il avait tenu au Reichstag contre les Hohenzollern lui avait valu de nombreux ennemis. Les junkers ne lui pardonnèrent jamais ses paroles sur « es Hohenzollern parjures ». Dans le parti socialdémocrate, Scheidemann siégeait à l’aile gauche. Mais il n’était radical que dans ses discours et ses articles ; il l’était moins dans ses actes. Ceux qui, comme moi, le connaissaient plus intimement,, savaient qu’il était plutôt partisan d’une politique réaliste: Il était habile, un peu superficiel, et ne semblait-pas^très doué pour le travail administratif sér eux. Sur ce point, luimême savait parfaitement à quoi s’en tenir. C’est pourquoi ce fut un malheur pour lui d’avoir été élu premier bourgmestre de Cassel. En réalité il aurait dû renoncer complètement à son act vité parlementaire. Mais c’est à quoi il ne sut se résigner.
Des amis et de nombreux camarades du parti avaient d’abord vou u me voir occuper le poste de premier bourgmestre. Mais je déclinai l’offre. Certaines attaches d’ordre purement personnel que j’avais à Berlin et mon activité là-bas, qui déjà s’y était beau-
coup étendue, pesèrent, entre autres, sur ma décision. Cependant, le poste de bourgmestre de Cassel revenait à un social-démocrate, car aux élections de mars 1919 notre parti avait obtenu la majorité — 37 sièges sur 72 — au conseil municipal. Scheidemann était disponible. Il avait quitté, en été 1919, le cabinet du Reich, et il venait de rentrer d’un voyage de convalescence en Suisse, lorsque le docteur Koch-Weser, premier bourgmestre de Cassel, étant entré comme ministre de l’Intérieur dans le cabinet du Reich, son poste se trouve vacant. .
L’élection de Scheidemann eut lieu le 15 décembre 1919, sans que la vacance du poste fût préalablement déclarée. L’opposition de la droite fut violente, les démocrates et le centre se montrèrent plus tièdes. J’étais président de l’Assemblée municipale et dirigeais le scrutin. La majorité en faveur de Scheidemann n’était pas considérable mais cependant suffisante. A peine fut-il élu que ses adversaires politiques entreprirent contre lui une campagne d’une violence inouïe. Jamais un maire n’a été « éreinté » et calomnié comme le fut Scheidemann à Cassel. L’incroyable campagne d’excitation menée dans les journaux, et non sans talent, d’ailleurs, à la fois par les nationaux-allemands et les communistes, provoqua un véritable boycottage contre lui et sa famille. C’est à peine s’ils osaient se montrer dans la rue. Je lui dis une fois qu’il me faisait l’effet d’être dans sa maison comme en prison ; il ne manquait que les barreaux aux fenêtres.
Mais revenons à l’avant la guerre. Après quelques années d’intense travail d’organisation et d’agitation sur le terrain syndical, je me consacrai de nouveau moi-même à l’activité politique à Cassel. Étant donné
la situation qui existait alors, en Allemagne, cette activité ne pouvait être consacrée, elle aussi, qu’à l’organisation et à l’agitation pure. Il n’était pas encore question, pour moi, d’une activité parlementaire. Le cercle électoral de Cassel était représenté au Reichstag par le chef des ouvriers du bâtiment Heinrich Hüttmann, de Francfort-sur-le-Mein. Scheidemann avait été élu à Solingen. Par suite du système de suffrage censitaire, en vigueur en Prusse, les sociauxdémocrates ne pouvaient obtenir, dans l’arrondissement de Cassel, un mandat à la Diète prussienne. Le conseil municipal était élu suivant le même système et Scheidemann s’y trouvait déjà ; pour obtenir les autres sièges il fallait être propriétaire, ce qui n’était point mon cas.
Je posai donc ma candidature, lors des élections au Reichstag de janvier 1912, dans le cercle électoral de Rinteln-Hofge smar-Wolfhagen. Ce cercle était violemment antisémite et avait été représenté jusqu’alors par le bourgmestre d’Oberkirchen, Herzog. Néanmoins, grâce à des semaines d’active propagande, je réussis à mettre l’antisémite en ballottage, et je ne fus battu qu’au second tour.
Au printemps de 1910, mon activité politique me valut d’entrer pour la première, et d’ailleurs pour la seule fois, en conflit avec les lois. Ce fut à l’occasion d’une démonstration organisée contre un mauvais projet de loi du gouvernement prussien, et en faveur du suffrage universel, égal et secret pour les élections à la Diète. La démonstration devait se tenir en plein air, sur le « Forst », à Cassel, le 6 mars 1910, et se terminer par un cortège. L’autorisation avait été d’abord accordée par la police, puis retirée sur l’ordre de Berlin. Sur de nouvelles instances de notre part, on nous avait autorisés à tenir quelques réunions à huis clos. Mais nous fîmes notre démonstration tout de même : après les réunions nous nous diri-
geâmes en colonnes séparées vers la maison des syndicats. Du haut du balcon je déclarai l’assemblée en plein air « ouverte ». Bien entendu, les milliers de manifestants qui se trouvaient dans la rue poussèrent des bourras bruyants. Mais le 10 mai 1910 je fus condamné à deux semaines de prison pour contravention à la loi sur les réunions. Je fis appel et le 2 juin, la cour ramenait la peine à trois jours de prison. Le 10 août je me présentai à la prison de Cassel pour purger ma peine. La détention ne fut pas sévère. J’avais obtenu la permission de faire venir ma nourriture du dehors et de pouvoir m’occuper à mon gré. J’employai mon temps à préparer deux conférences sur « les syndicats patronaux allemands ». Je n’aurais eu d’ailleurs, de toute façon, aucune raison de me plaindre. Les détenus politiques étaient encore traités humainement, en ce temps-là ! Et pourtant, un étrange sentiment m’envahit lorsque la porte de ma cellule se referma sur moi. Je me sentis d’abord extrêmement déprimé, car je me rendis soudain compte que j’étais en prison, bien que ce fût pour une raison politique. Étant données toute mon éducation et ma tournure d’esprit, le fait que je me trouvais en prison m’apparaissait en soi comme quelque chose d’affreux. La pensée que j’avais désormais un « casier judiciaire », tout d’abord m’épouvanta. Et je me sentais aussi moralement accablé d’être soumis au bon plaisir de tierces personnes : le directeur de la prison et les gardiens. Je n’utilisai pas la permission qui m’était accordée de me promener une demi-heure par jour dans la cour de la prison. Je ne voulais pas être vu des autres détenus. Plus tard, lorsque je devins ministre de l’Intérieur de Prusse, je retrouvai dans les archives du ministère l’acte, en date du 28 octobre 1910, par lequel le préfet de Cassel rendait compte au ministre de l’événement.