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LA GUERRE

Dès que l’on apprit, le 28 juin 1914, l’attentat commis à Serajevo contre le prince héritier d’Autriche, il y eut chez nous des hommes pour déclarer que l’on allait à la guerre. Le 29 juin, le rédacteur en chef du Kasseler Volksblatt , Richard Hauschild, qui avait succédé à Scheidemann, m’appela au téléphone et me dit que les conséquences de l’assassinat apparaissaient aujourd’hui comme beaucoup plus graves qu’on n’avait d’abord pensé, et qu’elles pourraient bien conduire à la guerre mondiale. Hauschild se fondait sur une information de presse reçue de Berlin. Nous étions tous consternés et ne pouvions ou ne voulions croire la nouvelle.

Mais les événements se précipitèrent et le 30 juillet l’état de danger de guerre fut déclaré. Le 31 juillet fut le premier jour de la mobilisation. En province on ne constatait aucune trace d’enthousiasme dit « guerrier ». Au milieu de juillet j’avais passé quelques jours à Berlin et assisté là-bas à quelques démonstrations belliqueuses. Les manifestants étaient pour la plupart des étudiants, des petits bourgeois et cette populace qu’on retrouve dans tous les cortèges. La masse du peuple, notamment la classe ouvrière, restait grave et soucieuse. Les travailleurs mettaient leur espoir dans l’Internationale et manifestaient en faveur de la paix. Mais Hermann Müller rentra bredouille

de Paris et rapporta la nouvelle de l’assassinat de Jaurès. Les travailleurs allemands résolurent de défendre le sol de la patrie, en particulier dans l’Est, contre l’armée du tsar. C’est qu’ils voyaient menacés leur pays, leur culture, tout ce qu’ils avaient édifié et les espoirs qu’ils mettaient en un futur État national allemand. Les quelques voix de ceux qui refusaient d’accepter la guerre ne purent rien contre cette conviction profonde des ouvriers allemands ; elles ne comptaient point et n’eurent aucune influence. Il alla donc de soi que les sociaux-démocrates répondraient sur-le-champ aux ordres de mobilisation ; de nombreux jeunes gens s’engagèrent volontairement.

Les rues, pendant ces journées, étaient extraordinairement animées. Des milliers de membres des syndicats avaient déjà reçu leur ordre de convocation. Ils vinrent donc à nos bureaux, pour nous annoncer leur départ, comme cela est d’usage en Allemagne. D’autres, qui attendaient d’être appelés incessamment, venaient nous demander si le syndicat verserait un secours à leur famille, quand ils seraient partis. Malheureusement, nous devions leur répondre par la négative. L’éventualité n’avait pas été prévue dans les statuts et d’ailleurs il n’y avait pas d’argent en caisse pour ces secours. Nous doutions même si toute notre organisation pourrait tenir, dans le cas d’une guerre prolongée, puisque les membres ne payeraient plus leur cotisation. Malgré le discours de Guillaume II : « Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands l » nous craignions toujours la dissolution du parti social-démocrate et des syndicats. Effectivement, la dissolution avait été sérieusement envisagée ; mais quelques esprits raisonnables, dans le gouvernement, réussirent à s’y opposer. Mais au début, la mentalité hostile aux syndicats demeura. Par bonheur pour le peuple allemand, ceux-ci purent tenir durant toute la guerre et rendirent à la classe ouvr ère

allemande d’inappréciables services. On se demande comment l’Allemagne aurait pu faire la guerre pendant quatre ans et demi sans les syndicats. Gela eût été impossible. C’est aussi ce que reconnut bientôt le gouvernement. Son hostilité, qui s’était constamment manifestée jusqu’à la déclaration de la guerre, se changea en une attitude plus amicale, qui s’exprima même publiquement, en particulier dans des communications officielles à la presse.

Les convocations sous les drapeaux furent lancées sans système ni plan, bien que, par ailleurs, la mobilisation elle-même eût été bien préparée. L’armement, lui aussi, était impeccable. Nous ne nous lassions pas d’admirer l’énorme quantité d’uniformes de campagne flambant neufs, chacun avec son équipement complet, qui se trouvaient dans les dépôts. Mais les hommes étaient utilisés d’une manière peu judicieuse, quant à leurs aptitudes individuelles, et peu économique. L’état-major n’y avait pas suffisamment réfléchi, ou bien ne le comprenait point. On perdait de vue que pour réapprovisionner l’armée en armes et équipements, pour la nourrir et pour nourrir l’arrière il fallait non seulement ne pas désorganiser à l’intérieur l’agriculture et l’industrie mais au contraire accélérer la production. Demiême, il était tout aussi important de garder à ieurs postes les ingénieurs techniciens et spécialistes. Mais au début on envoya ceux-ci au front. Ce n’est qu’après des années que l’on mit également un peu d’ordre et de système dans la conduite économique de la guerre. On sait que Walter Rathenau, un des juifs allemands les plus éminents, assassiné le 24 juin 1922 par les nationalistes, se présenta le lendemain de la déclaration de la guerre au ministère de la Guerre oû il exposa que l’Allemagne, faute de nitrates pour la fabrication des explosifs et l’agriculture, ne pourrait faire la guerre plus de six semaines, et qu’il fallait prendre, immédiatement, les

mesures nécessaires. La reconnaissance de la nouvelle Allemagne s’est manifestée par ce fait que ce n’est point Rathenau mais ses assassins qui ont été sacrés « héros nationaux », et on leur a même élevé une statue. Et pourtant c’est le peuple allemand tout entier qui a contracté à l’égard de Rathenau une dette inappréciable.

Tout d’abord, il ne fut pas question de me convoquer sous les drapeaux. Je n’avais pas fait de service, ayant été réformé deux fois pour « faiblesse de constitution ». Après le deuxième conseil de révision j’avais été versé dans la réserve de recrutement de l’infanterie. A la déclaration de la guerre j’étais déjà passé, étant donné mon âge, dans la territoriale. Je passai une nouvelle visite le 1 er septembre 1914 et fus de nouveau ajourné. Je débattis longuement avec moi-même si je ne devais pas m’engager volontairement, après que des milliers de mes camarades et amis du parti, à Casse!, avaient rejoint leur régiment ou s’étaient engagés.

Mais entre temps s’ouvrit pour moi un très important champ d’activité : les secours à porter aux familles des ouvriers mobilisés. En effet, il apparut bien vite que la guerre avait plongé le peuple allemand dans une épouvantable catastrophe. L’enthousiasme guerrier, dans la mesure où il exista jamais dans les larges couches populaires, céda la place, malgré les bulletins de victoire de l’état-major, à une vision plus froide des choses. Au lieu de l’apparente abondance qui avait régné dans tous les domaines de l’économie, on en vint bientôt à manquer des choses les plus nécessaires. L’espoir général que la guerre se terminerait en décembre 1914 par la victoire de l’Allemagne avait été déçu, et l’on commença à se demander combien la campagne pourrait encore durer. Toutefois, très peu d’Allemands doutaient de la victoire finale. Mais il y en avait. Au milieu d’août 1914, un rédacteur du

Kasseler Tcigeblatt, Heinemann, me dit dans une conversation que l’entrée de l’Angleterre dans la guerre signifiait notre défaite certaine : à la longue, jamais l’Angleterre n’avait perdu une guerre. De toute façon il fallait compter sur une très longue campagne, et sur le dénûment et la misère dans le pays. Il fallait organiser en grand les secours au prolétariat. En 1913, j’avais été élu président de l’Union de tous les syndicats de Gassel et de son district. Je me rendis en cette qualité, et en tant que représentant de la classe ouvrière de Cassel, chez le premier bourgmestre ; j’exigeai que les familles des hommes appelés sous les drapeaux reçussent des secours plus importants que ceux prévus par les lois en vigueur et, avant tout, une aide financière suffisante. En outre, l’approvisionnement en matières alimentaires et objets d’habillement devait être systématiquement organisé, et les provisions également réparties sur l’ensemble de la population. Nous voulions qu’à l’avenir les représentants des syndicats participassent à cette organisation et répartition. Ces exigences furent satisfaites. Je fus appelé à siéger dans la commission spéciale de la guerre et quelques-uns de mes camarades firent partie d’autres commissions communales.

C’est pendant ces années de guerre que j’appris à connaître de plus près l’administration des communes et de l’État. L’appareil, en lui-même, était bon. Mais très peu de fonctionnaires se montraient à la hauteur des nouveaux et grands devoirs qui leur incombaient. La Prusse expiait maintenant le fait que tous ses fonctionnaires appartenaient à la classe conservatrice, et que la plupart des postes élevés étaient occupés, presque exclusivement, par des représentants de la noblesse. Ces fonctionnaires n’avaient aucun contact avec les couches profondes du peuple, aucun sens de la vie pratique ; les besoins et la mentalité populaire demeuraient étrangers à la plupart d’entre

eux. Les fonctionnaires ne se considéraient pas comme les serviteurs du peuple, mais du roi ; ils étaient indépendants du peuple et se tenaient pour ses maîtres. L’homme du peuple était le sujet ; le fonctionnaire, le représentant du maître. J’ai appris, pendant ces années de guerre, beaucoup de choses qui me furent utiles plus tard, dans mon activité au service du nouvel État; en particulier, j’appris comment il ne fallait pas gouverner.

A Cassel, je réunis toutes les associations de consommateurs, sans distinction de confession ou d’opinion politique, en un « Comité régional pour la défense des intérêts des consommateurs». J’avais groupé ainsi plus des deux tiers de la population de Cassel, et en particulier les ménagères, sous l’égide des syndicats. Désormais on ne pouvait plus négliger les vœux et les besoins de cette classe organisée. Bientôt, il n’y eut plus de département important, dans l’administration de la ville ou de l’État, où moi-même ou un membre de l’Union des consommateurs ne fussions présentés. Dans le domaine des secours de guerre, il y avait peu de mesures qui fussent prises sans mon approbation. C’est ainsi que j’entrai en rapports avec les autorités militaires. Cassel était le siège du commandement général .du XI e corps. Lorsque je me heurtais à la mauvaise volonté ou aux lenteurs de l’administration civile ou des patrons, je me rendais au commandement général, qui était alors tout-puissant. J’y trouvai souvent plus de compréhension des besoins réels des pauvres gens que partout ailleurs. Dans le ressort du corps d’armée je tins aussi des conférences sur l’approvisionnement et la répartition des vivres, et sur les secours de guerre. Ces conférences, jointes à d’autres, furent imprimées et envoyées aux autorités pour servir d’exemple. A Cassel les secours aux familles des soldats du front étaient relativement bien organisés.

Je fus dispensé du service en campagne pendant

toute la durée de la guerre. J’avais été appelé plusieurs fois, mais chaque fois mis en sursis, comme « indispensable », sur l’ordre du commandement général.

A partir de 1916, la misère et la pénurie des vivres s’accrurent incommensurablement, à Cassel comme dans toute l’Allemagne. Après l’hiver de 1917, dit « des choux-raves », la misère des classes populaires devint insupportable. Les matières les plus ndispensables furent rationnées. Mais les rations étaient très insuffisantes. On ne vivait presque que de succédanés. Les rations hebdomadaires de graisse et de viande étaient, respectivement, de 50 et de 100 grammes par personne. Le contenu des saucisses était innommable. On enduisait les tartines d’une marmelade de fruits... mêlés de choux-raves. Le peuple appelait cette marmelade du « beurre Hindenburg ». On manquait de tout, et aussi de lait pour les nourrissons et les femmes enceintes. On portait des vêtements et du linge en papier. J’étais bouleversé quand je voyais des forgerons, des mouleurs, des fondeurs, qui travaillaient souvent plus de dix heures par jour, dans une chaleur étouffante, dîner d’une mince tartine de pain recouverte de marmelade, au lieu de beurre. Les hommes mouraient comme des mouches. Enfin, en 1917-1918 se déclara une épidémie de grippe qui fit de terribles ravages.

Ceux qui, comme moi, avaient une vie publique, devaient se contenter des rations réglementaires. Les autres cherchaient à s’approvisionner en cachette chez les paysans. La plupart de ceux-ci eurent, jusqu’à la fin de la guerre, du beurre, de la viande, du pain et des pommes de terre en suffisance. De nombreux propriétaires ruraux, grands et petits, opposaient une résistance passive aux mesures prises pour l’approvisionnement des villes. Très peu de sous-préfets ruraux firent exécuter avec une énergie suffisante les lois qui ordonnaient les réquisitions de vivres. La plupart

du temps, ces fonctionnaires étaient apparentés aux propriétaires de leur arrondissement ce qui, déjà, les eût gênés dans T accomplissement de leur devoir.

Dans ces condit ons, il n’était que naturel que le peuple languît après la fin de la guerre. Presque plus personne ne croyait à une victoire allemande. De plus, depuis longtemps les soldats du front étaient mal vêtus et mal nourris. Quand ils venaient en permission, à l’amère, ils parlaient, bien que cela leur fût interdit, de la situation sur le front. Et dans leurs lettres, malgré la censure très rigoureuse, ils parlaient de leur misère. L’entrée des États-Unis dans la guerre, et les renseignements qui parvenaient sur l’excellent état physique des troupes de l’Entente ainsi que sur la supériorité de leur armement — supériorité qui ne cessait de s’accroître — déprimèrent complètement le pays. L’espoir d’arriver à une paix avec l’Entente après l’effondrement de la Russie s’était évanoui lui aussi. Pendant quatre ans le peuple avait fourni un effort surhumain. Il n’aspirait qu’à voir la fin du massacre.

Il fut fortifié dans ce désir lorsqu’il apprit que des cercles nationalistes et industriels allemands se proposaient des buts de guerre qui n’avaient plus rien à voir avec la défense des frontières allemandes. Lorsque le parti nouvellement fondé de « la Patrie allemande » — auquel, d’ailleurs, appartint aussi Stresemann — demandait dans des mémoires et des brochures destinés à demeurer secrets (mais ils ne le restèrent point) une extension considérable des frontières orientales et occidentales du Reich, le peuple allemand ne se sentit pas intéressé par ces exigences. Il avait été entraîné dans la guerre et avait tenu jusqu’au bout parce qu’il pensait qu’il lui fallait défendre ses frontières. Mais il ne pouvait rien contre le fait que l’on se proposait de mener une guerre de conquêtes et que l’Entente l’identifiait avec ceux qui se proposaient ces buts. La presse démocrate et sociale-

démocrate était soumise à la censure militaire. Le pays était en état de siège. Toutes discussions publiques sur les buts de guerre et la nécessité de conclure la paix devenaient impossibles. Au Reichstag, qui n’était d’ailleurs convoqué que de loin en loin et pour peu de jours, la vraie voix du peuple ne pouvait plus s’exprimer, sinon, parfois, dans une séance de commission. Par ailleurs, le peuple savait déjà que le gouvernement et le grand état-major lui mentaient et le trompaient. La déception dans les larges couches de la population, en particulier chez les ouvriers, était immense, mais elle n’était pas moins grande parmi la petite bourgeoisie.

Cependant, tout le monde, à son poste, faisait son devoir, pour éviter la catastrophe tout au moins à l’intérieur. Les grèves politiques, qui eurent lieu à Berlin, furent des manifestations isolées. Les chefs ouvriers et la classe ouvrière elle-même étaient persuadés de ce fait : c’est le peuple ouvrier qui aurait le premier, et le plus gravement, à souffrir du chaos. Les quatre années de guerre l’avaient épuisé jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Lorsque, au printemps et pendant l’été de 1918, l’état-major fit des efforts ultimes et désespérés pour briser le front français, et que l’armée allemande subit une écrasante défaite, il arriva ce qui devait arriver : l’effondrement général sur le front allemand et à l’arrière.

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