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LA RÉVOLUTION

Les huit millions d’Allemands qui, le 1 er novembre 1918, portaient encore l’uniforme — en tout, treize millions et quart de soldats avaient été appelés sous les drapeaux — allaient être démobilisés et il fallait leur trouver du travail. L’ensemble de l’économie allemande avait été, pendant quatre ans, uniquement organisée en vue des besoins de l’armée. Ce furent les syndicats, sous la direction de Karl Legien, qui prirent l’initiative de préparer le passage à l’économie de paix. Legien avait aussi réalisé l’union des syndicats ouvriers avec les syndicats patronaux. Chaque association devait s’entendre avec le syndicat patronal correspondant subies mesures à prendre dans sa branche. La direction du syndicat des ouvriers du métal avait convoqué à Stuttgart, pour le 3 novembre 1918, une séance du comité général. J’y fus délégué par Cassel. On savait déjà depuis le début d’octobre que l’Allemagne avait perdu la guerre et que la signature de l’armistice n’était plus qu’une question de semaines. Le prince Max de Bade avait succédé le 3 octobre au chancelier Hohenlohe. Bauer et Scbeidemann étaient entrés comme secrétaires d’État dans le nouveau gouvernement. Après de longues délibérations le comité central du parti social-démocrate leur en avait donné l’autorisation. Sur les instances de Hindenburg des propositions de

paix avaient été adressées à l’Entente. En arrivant à Stuttgart nous connaissions déjà le sens de celles-ci, ainsi que la lettre que Hindenburg avait adressée le 3 octobre au chancelier. La voici :

Berlin, le 3 octobre 1918.

A Monsieur le Chancelier du Reich,

La direction supérieure de l’armée insiste une fois de plus sur la demande de propositions immédiates de paix à nos ennemis, qu’elle vous a adressée le dimanche 29 septembre de cette année. A la suite de la rupture du front de Macédoine, qui a entraîné l’affaiblissement de nos réserves à l’ouest, et à la suite de l’impossibilité où l’on se trouve de réparer les pertes considérables éprouvées ces derniers jours, il n’existe plus aucun espoir de contraindre l’ennemi à signer la paix. De son côté, l’adversaire jette sans cesse des réserves fraîches dans la bataille. L’armée allemande est encore solidement organisée et repousse victorieusement toutes les attaques. Mais la situation devient chaque jour plus critique et peut obliger la direction supérieure de l’armée à de graves décisions. C’est pourquoi il importe de cesser la lutte et d’épargner au peuple allemand et à ses alliés des sacrifices inutiles. Chaque jour de retard coûte la vie de milliers de braves soldats.

von Hindenburg, général feld-maréchal.

Pendant que nous délibérions à Stuttgart, nous apprîmes que des troubles éclataient dans toute l’Allemagne, et que les marins s’étaient révoltés à Kiel. A Munich on avait obligé le ministère à se retirer; Kurt Eisner était devenu premier ministre de Bavière. A Stuttgart même, les ouvriers se rassemblaient pour manifester dans la rue. Il s’était produit des rencontres avec la police. Nous suspendîmes nos délibérations. Chacun voulait rentrer chez soi, dans son

cercle d’activité. Je quittai Stuttgart dans la soirée du 8 novembre, et rentrai chez moi, à Gassel, le lendemain matin à 7 heures. En chemin, j’avais trouvé toutes les gares silencieuses et solitaires. Les trains circulaient encore normalement, mais étaient à peu près vides.

Arrivé à la maison, je pris une petite heure de repos et, à 8 heures, je me rendis d’abord dans mon bureau, puis chez Hauschild, à la rédaction du Volksblatt , pour me renseigner sur ce qui s’était passé durant mon absence. A Cassel tout avait été tranquille jusqu’au 8 novembre. Le 8, les nouvelles les plus insensées avaient circulé en ville : les ouvriers préparaient la grève générale, nous avions arrêté tous les hauts fonctionnaires et fusillé des officiers. Une vraie panique ! En réalité, voici ce qui s’était passé : les troupes de Gassel et de Niederzwehren, faubourg de la ville où stationnaient beaucoup de soldats, avaient averti leurs supérieurs qu’elles se ralliaient au conseil des ouvriers et soldats entrain de se constituer et qu’elles ne tireraient en aucun cas sur leurs camarades et sur les civils. Le général commandant la place avait alors donné comme instruction, aux troupes de la garnison, de ne faire en aucun cas usage de leurs armes, sauf contre les pillards. Dans la nuit de samedi, des soldats d’autres villes hessoises étaient venus en renfort de leurs camarades de Gassel ; ils avaient occupé à 6 heures du matin la gare et les principaux bâtiments militaires. Un réserviste du nom de Môller, que personne ne connaissait à Gassel, avait chassé le major Scheel, commandant de la gare, et pris sa place. Il avait alors confisqué et réquisitionné tout ce qui lui plaisait jusqu’au moment où nous y mîmes le holà. On avait aussi arraché le sabre et les épaulettes de quelques officiers, mais sans leur faire d’autre mal. Un parti de soldats avait ouvert les portes de la prison et rendu la liberté aux détenus. A la suite de ces événements, le premier bourgmestre Koch et quelques

autres hauts fonctionnaires ne dormaient plus à leur domicile depuis deux nuits. Le 9 novembre, à 7 heures du matin, M. Koch avait envoyé un pompier chez mon ami Hauschild, le priant de venir le voir. Mais Hauschild avait eu le bon esprit de décliner l’offre. En revanche il avait rédigé un tract où il invitait les ouvriers et les soldats à se rassembler à 2 heures de l’après-midi sur la Friedrichsplatz.

A 9 heures du matin je me rends avec Richard Hauschild et Georg Thône, le secrétaire de district, chez le bourgmestre Koch. Il semblait que notre visite fût attendue. Les négociations ne durèrent pas longtemps. Sur ma demande, Koch mit aussitôt son poste à notre disposition et ses bureaux à la mienne. Cependant nous n’exigeâmes point qu’il se retirât mais qu’il se soumît seulement à l’autorité du conseil des ouvriers. Il accepta tout de suite et considéra d’ailleurs cela comme tout naturel. Je refusai d’occuper ses bureaux, me bornant simplement à exiger de rester à l’hôtel de ville, car c’est là que devait siéger le comité révolutionnaire de Cassel.

Le chef de la police, von Dalwigk, se soumit de même, après que nous lui eûmes téléphoné du bureau du bourgmestre, et il confirma cet accord verbal par écrit. Il fut imité par le préfet général de Hesse-Nassau, M. von Trott zu Solz, le préfet de Cassel, comte von Bernstorfï, et le chef de l’administration provinciale von Gehren, qui s’inclinèrent sans discussion ni résistance. Sans doute ne songèrent-ils même point à résister, car tous pouvoirs leur faisaient déjà défaut.

A 11 heures nous nous rendons tous les trois au commandement général. Le commandant de la place, général von Kâhler, est absent de Cassel. Il s’est d’ailleurs à peine montré plus tard et abandonna le soin des négociations à son chef d’état-major, le colonel von Tett.au. C’est celui-ci qui nous reçut ce jour-là, entouré de tout l’état-major. Il avait pour bras droit

le commandant Seebohm, un officier d’une grande intelligence et d’une grande droiture. Nous négociâmes. Ces messieurs nous expliquèrent que, la veille encore, ils s’étaient enquis à Berlin de la situation générale en Allemagne mais qu’ils n’avaient pas encore reçu d’ordres les autorisant à se soumettre aux conseils des ouvriers et soldats. Je leur répondis que je ne pouvais ni ne voulais attendre qu’ils eussent reçu ces ordres, et que je me voyais contraint d’exiger leur soumission immédiate. Toutefois j’étais disposé à leur laisser le temps de réfléchir jusqu’à 6 heures du soir. Mais il était entendu, et ils devaient reconnaître par écrit, que jusqu’à ce moment-là toutes les mesures qu’ils prendraient le seraient en accord avec nous. Ils y consentirent. Comme, à ce moment-là, nous ne savions pas encore exactement de quelles forces nous disposions, nous étions obligés d’agir d’abord avec diplomatie.

Nous retournâmes ensuite à l’hôtel de ville. Je pris des mesures d’organisation indispensables. Hauschild dicta une affiche où la population de Cassel était mise au courant des événements révolutionnaires qui venaient d’avoir lieu ; le port d’armes était interdit et les pillards pris en flagrant délit seraient traduits devant une cour martiale et exécutés. Tout Cassel se trouvait dans la rue. Entre temps la garnison avait passé du côté du conseil des ouvriers, si bien que nous disposions maintenant de forces armées. A 2 heures, des dizaines de milliers d’hommes se rassemblèrent sur la Friedrichsplatz. Thône et Hauschild prirent la parole. J’étais resté à l’hôtel de ville où je conférais sur les mesures qu’il importait de prendre. Après la réunion en plein air un immense cortège parcourut la ville. Partout, dans les quartiers ouvriers, il fut chaleureusement acclamé. De Berlin était arrivée la nouvelle que Scheidemann avait proclamé la République du haut d’une fenêtre du Reichstag. L’enthou-

siasme de la population ne connut plus de bornes. Mais la bourgeoisie de Cassel se tint complètement à l’écart des événements. Dès le début, elle ne manifesta à leur égard que sourde répulsion, colère rentrée et une incompréhension absolue.

A 6 heures moins le quart je reçus la visite du commandant Seebohm ; il me déclara que le commandement de la place s’était décidé à reconnaître le conseil des ouvriers comme l’autorité suprême dans e district de Cassel et à obéir à nos instructions. Aucun ordre n’étant parvenu de Ber.in sur l’attitude à prendre, m’expliqua Seebohm, on devait agir de sa propre initiative. Et c’est pourquoi on se soumettait au conseil des ouvriers. J’avais, pendant toutes les années précédentes, loyalement collaboré avec les officiers de la place. Sans doute cette circonstance leur facilita leur décision.

Aujourd’hui je puis dire que je ne me sentis pas tout à fait à mon aise pendant ces journées des 9 et 10 novembre. J’ai toujours été extrêmement conscient de mes responsabilités. Or l’Allemagne et le monde assistaient avec stupéfaction à l’écroulement soudain d’un système qui avait tenu pendant des siècles et avait pa u inébranlable. Et quel écroulement 1 Ni parmi les officiers supérieurs ni parmi les hauts fonctionnaires junkers, personne ne songea un instant au serment de fidélité qu’ds avaient juré à leur roi. De même, en 1806, après la victoire de Napoléon, c’étaient les junkers qui, les prem ers, avaient livré les forteresses prussiennes aux Français.

Nous n’avions aucune liaison avec la direction centrale du parti social-démocrate et des syndicats, à Berlin, et il nous était impossible de demander des instructions. Lorsque nos adversaires prétendent que la révolution a été préparée d’avance en Allemagne, iis formulent une absurdité, inspirée par la malveillance. Au contraire, rien n’avait été préparé et tout arriva

à l’improviste. Les chefs socialistes eux-mêmes, à Berlin, ne s’étaient pas attendus à cet effondrement du système. Aussi chacun de nous ne dut compter que sur lui-même. Et moi-même, et mes amis du parti et du syndicat, nous dûmes agir uniquement de notre propre initiative.

Je décidai donc de mettre enfin à exécution le système politique et syndical que j’avais jusqu’alors représenté et pour lequel j’avais combattu pendant des années. Je pris à cœur ma nouvelle tâche. Tout d’abord il fallait organiser, construire. Nous eûmes recours à l’appareil des syndicats et du parti dont nous disposions à Gassel, et que je connaissais bien pour en avoir été le chef. Nous pouvions compter sur les délégués et les hommes de confiance des syndicats et du parti social-démocrate. Les soldats furent invités à élire eux aussi leurs représentants. Tous ces délégués réunis constituèrent « l’Assemblée des conseils des ouvriers et soldats » qui représenta, pour le district de Gassel, le pouvoir législatif. Le pouvoir exécutif était aux mains du « Conseil régional des ouvriers et soldats » dont j’étais le président. A côté de moi siégeaient Hauschild, Thône et quelques autres, et les représentants du parti social-démocrate indépendant. On ne nous opposa aucune résistance. J’étais connu à Gassel pour un homme pondéré, réfléchi, et l’on se soumit de bonne grâce aux mesures que je pris.

Jusqu’au 11 novembre, la question de savoir si f Allemagne serait à l’avenir une république ou une monarchie fut à peine débattue entre nous. En octobre, le docteur Adolf Braun avait publié dans la Frànkische Tagespost un article oû il déclarait que l’abdication des Hohenzoilern était une condition préalable et indispensable à la paix. Chose curieuse, la censure militaire bavaroise avait laissé passer cet article qui constituait un véritable acte de « haute

trahison ». Ou bien n’était-ce pas si curieux que cela? Car les Bavarois haïssaient Berlin. Bien que républicain convaincu, étant donnée ma connaissance de la mentalité du peuple allemand je ne considérais pas du tout que la monarchie eût fait son temps en Allemagne. Cette opinion était aussi celle des cercles compétents de la social-démocratie, jusqu’au moment où Scheidemann proclama la république. Si Guillaume II était parti d’une manière plus digne, il n’y aurait peut-être eu qu’un changement de personnes. C’est pourquoi l’acte de Scheidemann était vraiment audacieux. Il créait un fait accompli.

Dès lors les monarques allemands prirent la fuite l’un après l’autre. A peine si quelques-uns abandonnèrent leur trône avec quelque dignité. Les conseils d’ouvriers et de soldats régnèrent souverainement. A Cassel, au cours de la première séance plénière du conseil des ouvriers et soldats, le 13 novembre, je déclarai avec une émotion et une satisfaction profondes, que désormais tout le pouvoir politique était entre nos seules mains. Seule l’Assemblée nationale statuerait, quand elle serait convoquée, sur la forme future de l’État. Car tout le monde était d’accord parmi nous qu’il fallait élire une Assemblée nationale, sur la base du suffrage universel, égal, direct et secret, de tous les hommes et femmes âgés de plus de vingt ans.

Comme dans la plupart des autres villes et districts allemands, le conseil des ouvriers de Cassel était composé, en proportions égales, de sociaux-démocrates et de socialistes indépendants. 11 n’existait pas encore de communistes. Les violentes discussions à propos du vote de crédits de guerre et de l’attitude adoptée vis-à-vis de la guerre elle-même, semblèrent tout d’un coup éteintes. Les deux groupes travaillèrent en bonne intelligence.

La révolution de 1918 s’est déroulée à Cassel, comme

dans le reste de l’Allemagne, paisiblement, en somme, et sans effusion de sang. Sans explosions de haine ni de vengeance contre l’ancien pouvoir et ses représentants, sans tortures ni assassinats des adversaires, sans camps de concentration. L’éducation politique et syndicale de la classe ouvrière allemande excluait de tels sentiments et de tels actes. S’il y eut des attentats, ils demeurèrent isolés. Ils étaient, pour la plupart, le fait de soldats revenus du front, qui se vengèrent sur leurs supérieurs des malheurs endurés.

A Cassel, nous nous mîmes aussitôt au travail constructif. Je refusai de partager le pouvoir avec les représentants de la bourgeoisie. Et plus tard, je n’ai jamais partagé volontiers le pouvoir avec d’autres. Pourquoi pas à Cassel? Lorsque, aux premiers jours de la révolution, des représentants des partis bourgeois vinrent me trouver et demandèrent à siéger et à voter dans le conseil des ouvriers, je refusai net. Je répondis au banquier Pfeiffer, leur chef, qu’eux aussi devaient attendre jusqu’à la convocation de l’Assemblée nationale ; ils obtiendraient alors la part de pouvoir qui leur reviendrait sur la base du nombre de voix obtenues aux élections. Pendant des dizaines d’années, la classe ouvrière avait dû se résignera n’être traitée, par les junkers et la bourgeoisie réactionnaire, que comme Vobjet de la législation et de l’administration du Reich. Ceci était définitivement du passé. Ces messieurs n’avaient qu’à s’accommoder de mon refus.

Je siégeais dans la plus belle pièce de l’hôtel de ville, dans la salle des mariages. Il y régnait une grande animation, mais toujours ordonnée. Nous travaillions presque jour et nuit. Mes doutes, quant aux lourdes responsabilités que j’assumais, avaient disparu. Maintenant j’étais convaincu que je saurais venir à bout de ma tâche, dans mon district. Les cercles réactionnaires, dès qu’ils avaient vu que leurs existences n’étaient plus menacées, avaient repris

leur activité contre le conseil des ouvriers et soldats, mais il était encore aisé de les tenir en respect. Je « gouvernais » comme si je n’avais fait que cela toute ma vie. Lorsque les représentants des patrons, ou de hautes autorités provinciales et locales de l’État et de l’administration militaire étaient obligés de venir me trouver, je me rappelais que jusqu’à la déclaration de la guerre ils avaient même refusé de négocier avec les représentants des ouvriers, à plus forte raison de satisfaire leurs exigences. Mais c’est peut-être l’administration militaire qui se conduisit de la manière la plus vile ; et c’est aussi pourquoi elle fut bientôt une des premières à se montrer récalcitrante et à vouloir saboter les dispositions du conseil des ouvriers et soldats. Bien entendu, elle n’y réussit pas. Le 9 novembre, l’intendant du XI e corps avait fait coller un papier sur la plaque de son bureau, à la porte du bâtiment. Il agissait comme le journal conservateur de Berlin, la Kreuz-Zeitung qui, depuis le 12 novembre, avait supprimé sur sa manchette la formule : « En avant, avec Dieu, pour le roi et la patrie » et qui avait justifié ce geste en expliquant qu’il fallait se placer « sur le terrain des réalités ».

Le parlement révolutionnaire de Gassel était composé de six cents membres, soit trois cents fonctionnaires des syndicats et des deux partis sociauxdémocrates, et trois cents délégués des soldats. Voici quelles furent ses premières décisions : journée de huit heures dans toutes les exploitations et maisons de commerce du district de Gassel ; dans l’intérêt général chacun doit garder son précédent emploi ; le travail aux pièces est interdit à Gassel ; le drapeau rouge sera protégé et défendu par les armes contre toute attaque. Puis vinrent les premières mesures administratives et de démobilisation.

La fabrique de munitions qui avait été construite

à Cassel pendant la guerre et qui n’occupait pas moins de douze mille ouvriers et ouvrières fut immédiatement fermée par moi. On paya aux ouvriers quatorze jours de salaires et on les transporta jusque dans leurs foyers. Seuls purent rester à Cassel ceux qui y étaient auparavant domiciliés. Ils furent occupés aux indispensables travaux d’inventaire. Les provisions de vivres, que la fabrique possédait en quantités importantes, furent réquisitionnées. Je promulguai une ordonnance réglementant le repos dominical complet des coiffeurs, ordonnance qui fut adoptée ensuite dans toute la Prusse.

Nous courions un autre danger : c’est que les soldats qui revenaient du front occidental par le train ne descendissent à Cassel où ils auraient créé des foyers de troubles, et gêné beaucoup notre travail d’organisation. C’est pourquoi nous barrâmes militairement les issues de la gare et nous ne laissâmes descendre à Cassel que ceux qui y étaient domiciliés ou y avaient des parents. Tous ceux qui ne faisaient que passer devaient demeurer dans la gare où ils recevaient, d’ailleurs, des vivres en abondance. Il n’était pas alors facile de trouver ces vivres. Comme il s’agissait de soldats, il était naturel que l’intendance vînt à notre aide. Mais ces messieurs de T administration militaire s’y refusèrent. C’était leur façon de faire du sabotage. Je dus donc réquisitionner les vivres. Ces mesures devaient me causer des tracas plus tard, alors que j’étais déjà commissaire du Reich à la liquidation. Mais je n’eus pas de peine à démontrer ma bonne foi.

Toutes ces mesures administratives, que je prenais dans l’intérêt général, je devais les faire exécuter contre la volonté de la bureaucratie militaire de Berlin. Le sous-secrétaire d’État, Paul Gôhre, m’envoyait télégramme sur télégramme où il m’interdisait de poursuivre la réalisation de mes mesures. Mais je passai outre. Lorsque je jugeai que la comédie avait

assez duré, je répliquai par un télégramme énergique dont on ne dut pas tirer gloire au ministère de la Guerre. Après cela on me laissa la paix. Gomme le prouva le développement ultérieur des événements, les mesures prises par moi étaient parfaitement raisonnables.

Dans toute l’Allemagne, les « pères du peuple » avaient pris « congé », sous une pression plus ou moins douce. Il n’y eut qu’à Arolsen que les événements parurent suivre d’abord une marche plus lente. Le « souverain » de la principauté de Waldeck, le prince Friedrich, qui régnait sur une population de 62 000 âmes, hésitait à s’en aller. Les détails de l’événement sont assez amusants et méritent d’être sauvés de l’oubli. Ils projettent aussi une lumière significative sur la manière dont se déroula la « révolution » allemande de 1918 et sur la mentalité de « sujets » qui était encore vivace parmi les sociaux-démocrates euxmêmes. Voici les « protocoles » qui furent signés à Arolsen les 11 et 14 novembre 1918.

Aujourd’hui a été institué par trente soldats de Waldeck, un conseil des soldats pour la principauté de Waldeck, qui a élu un comité provisoire de cinq membres chargé de négocier avec les autorités militaires et civiles ainsi qu’avec le prince.

Le conseil des soldats assume le contrôle du gouvernement dans la principauté de Waldeck.

Il faut obtenir du prince qu’il reconnaisse qu’il se soumettra aux décisions qui résulteront d’une prochaine consultation populaire, organisée sur la base du suffrage égal et secret, et qui décidera s’il doit ou non renoncer au trône.

Ont été élus membres du comité :

(Suivent cinq signatures.)

Le conseil des ouvriers, représenté par sept délégués, se joint aux négociations.

Le conseil des ouvriers :

( Signatures.)

Conseil des ouvriers et soldats d'Arolsen.

Le prince de Waldeck et Pyrmont refuse de renoncer volontairement au trône.

En conséquence et par ordre du conseil des ouvriers et soldats de Gassel, le conseil des ouvriers et soldats d’Arolsen destitue, à partir de ce jour, le prince Friedrich de Waldeck et Pyrmont.

(Sceau.)

Arolsen, le 14 novembre 1918.

Le conseil des ouvriers et soldats.

(Signatures.)

Pris connaissance de l’acte ci-dessus :

Signé : Friedrich.

Voilà qui est bien caractéristique du respect allemand à l’égard du prince, de l’ordre, de la « conscience » et de la... révolution allemandes.

La veille avait été annoncée par affiches, dans les rues d’Arolsen, la destitution du prince. J’avais, par téléphone, donné mon aide, au conseil des ouvriers et soldats de Waldeck. Ainsi se déroula la révolution dans l’un des plus petits États de l’Allemagne, sans effusion de sang comme partout ailleurs, d’une manière peut-être un peu comique, toutefois, et, en tout cas, « très allemande ».

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