AU CONSEIL CENTRAL
Les hommes arrivés au pouvoir en novembre 1918 firent tous leurs efforts pour ramener aussi vite que possible en Allemagne l’ordre et la légalité. Ils voulaient y parvenir en travaillant de concert avec les organisations qui étaient nées de la révolution.
La tâche n’était pas facile. Il n’était même possible de la réaliser que parce que, dès le premier jour de la révolution, les syndicats et le parti social-démocrate avaient eu une influence décisive sur le cours des événements, et l’avaient gardée. Bien qu’écartée systématiquement de l’administration de l’État par l’ancien régime, la classe ouvrière avait pu s’éduquer en organisant ses syndicats et" le parti, et reconnaître la valeur d’une exploitation ordonnée de l’État. Par ailleurs, elle était « gouvernementale » et tout autre chose que « révolutionnaire ». Les « révolutionnaires » de 1918, c’étaient des soldats et des officiers venus de la bourgeoisie et de la classe paysanne, et quelques intellectuels. Leurs vues, sur ce qu’il fallait faire, étaient vagues et sujettes à variations. C’est pourquoi leur influence demeura médiocre. Seuls les syndicats et les sociaux-démocrates eurent, dans ce bouleversement, un but qu’ils ne perdirent jamais de vue, parce qu’il y avait déjà des dizaines d’années qu’ils combattaient pour y atteindre.
La tâche la plus urgente, c’était : terminer la guerre à tout prix, même au prix d’une mauvaise paix. Continuer la guerre n’aurait eu de sens qu’en vue d’obtenir une paix meilleure ; mais ni l’armée ni le peuple n’étaient en état de continuer la lutte. Il y eut bien, lorsque les conditions de l’armistice furent connues, certains cercles qui demandèrent qu’on poursuivît la lutte à outrance. Mais cette opinion ne trouva dans le peuple qu’un très faible écho. Même Hindenburg reconnut, à la requête d’Ebert, l’impossibilité de résister utilement. Lorsque, le 22 juin 1919, on apprit que l’Entente maintenait son point de vue sur une signature du traité de paix sans condition, le président Ebert demanda l’avis du grand état-major, et sonda celui-ci sur l’attitude éventuelle des troupes. L’avis parvint au président le 23 juin à 2 b. 15 du matin ; Hindenburg déclarait que son point de vue, tel qu’il l’avait exprimé dans une note à Noske du 17 juin 1919, n’avait point changé. Voici cette note :
Grand quartier général, le 17 juin 1919.
Dans le cas d’une reprise des hostilités, nous sommes en mesure de reconquérir, à l’Est, la province de Posen et d’y défendre nos frontières. A l’Ouest, nous pouvons à peine compter sur un succès, dans le cas d’une attaque sérieuse de nos adversaires, étant donnée la supériorité numérique de l’Entente et la possibilité qu’elle garde de nous attaquer sur deux ailes. Une issue favorable de l’ensemble des opérations est, par conséquent, des plus douteuses. Mais en tant que soldat, je dois préférer une fin glorieuse à une paix honteuse.
Signé : von Hindenburg.
Le 23 juin 1919, à midi, le président du Reich fit savoir au quartier-maître général Grœner que l’Assemblée nationale voterait probablement la signature du traité de paix, à la majorité des voix social-démocrates et du centre ; eu égard à cet état de choses, il le
priait de nouveau de lui donner l’opinion du grand état-major. La réponse de Groener, laquelle, comme luimême le déclara, était celle d’un Allemand qui avait une vue claire de la situation générale, fut la suivante : « Il jugeait de son devoir de signaler qu’une nouvelle campagne, après quelques succès momentanés dans l’Est, était en fin de compte vouée à l’insuccès. »
Après la paix, et une fois déblayés les décombres féodaux de l’époque wilheimienne, il fallait reconstruire l’État sur des bases démocratiques et en faire une République vraiment sociale. Il fallait réorganiser l’économie sur la base des conceptions socialistes, et cela dans la mesure du possible. Mais il fallait que le peuple tout entier, les soldats comme les civils, décidassent eux-mêmes sur la nouvelle forme à donner au futur Reich allemand, en élisant le plus tôt possible l’Assemblée nationale. C’est le congrès des conseils des ouvriers et soldats de tout le Reich qui devait décider là-dessus. Ce congrès fut convoqué le 10 décembre 1918, et siégea au palais de la Diète de Prusse, à Berlin. J’étais l’un des cinq délégués envoyés par Cassel. Le congrès dura cinq jours.
Les séances se déroulèrent dans le calme, suivant des méthodes purement parlementaires et rien moins que révolutionnaires. Toutefois, çà et là, il y eut quelques violentes discussions. Je ne pris pas une part active aux débats. Le principal objet de la session était la question de savoir s’il fallait, oui ou non, convoquer une Assemblée nationale. A une énorme majorité on vota oui et la date des élections fut fixée au 19 janvier 1919. Seule cette décision du congrès des conseils sauva l’Allemagne du bolchevisme.
Celui qui plaida le plus passionnément pour la convocation de l’Assemblée nationale fut Friedrich Ebert, le futur premier président de la République
allemande. Président du parti social-démocrate, il avait été élu, en même temps que Hugo Haase, le président du parti socialiste indépendant, président du Conseil des commissaires du peuple. 11 avait été, jusqu’en 1910, secrétaire de syndicat, à Brême, puis était entré, en même temps que Scheidemann, et sur la proposition de Bebel, dans le comité central du parti. Il était Badois, né à Heidelberg (où il est aussi enterré) et, à ce titre, avait la démocratie dans le sang. La révolution lui déplaisait. Son leit-motiv était : il faut que cet état de désordre, que la révolution a amené avec elle, cesse le plus tôt possible. Ebert était un excellent orateur, qui'savait toujours trouver des formules brillantes et convaincantes. Le grand discours qu’il fit au congrès des conseils et où il présenta la démocratie comme la future constitution de l’Allemagne, fut un morceau de haute éloquence et d’une importance historique. Il emporta l’adhésion des délégués et c’est grâce à ce discours que la majorité, en faveur de la convocation de l’Assemblée nationale, fut si considérable.
Cette décision prise, les idées de ceux qui voulaient « continuer » la révolution, et qui étaient propagées par les socialistes indépendants et quelques soldats d’origine bourgeoise, ces idées furent définitivement désavouées. Si on les avait suivies alors, au lieu d’écouter la social-démocratie, l’Allemagne eût été précipitée dans une guerre civile aux conséquences incalculables, qui eût abouti vraisemblablement à la bolchevisation du Reich et à sa ruine en tant qu’État national. A l’ouest, l’idée séparatiste était déjà vivement débattue. La Russie n’aurait pas manqué de soutenir ce développement catastrophique des événements. Lénine et Trotski rêvaient encore, en ce tempslà, de révolution mondiale. Ils n’ont épargné ni les agitateurs, ni l’argent pour conquérir spirituellement l’Allemagne.
A la suite de ces décisions du congrès des conseils, les « indépendants » quittèrent le conseil des commissaires du peuple et déclarèrent ne pas accepter non plus une nouvelle élection par le congrès des conseils. De même, ils ne voulurent point figurer dans le « Conseil central de la République socialiste allemande ». Mais on avait prévu ce cas. Pour éviter des élections par surprise, le bureau du congrès avait déjà présenté une liste complète de sociaux-démocrates, sur laquelle je figurais aussi, en tant que représentant de la province de Hesse-Nassau. La liste fut aussitôt élue par acclamation. C’est ainsi que j’entrai dans le « Conseil central ».
Ce Conseil centrai était composé de vingt-sept membres. Jusqu’à la première session de l’Assemblée nationale il représentait en quelque sorte le parlement de la Prusse et du Reich. Le Conseil des commissaires du peuple et le gouvernement révolutionnaire prussien détenaient le pouvoir exécutif central et dirigeaient l’appareil administratif de la Prusse et du Reich, lequel continuait de fonctionner. Ils étaient élus par le Conseil central et responsables devant lui. Mais le Conseil central représentait, en même temps, la direction suprême de tous les conseils d’ouvriers, de soldats et He paysans. Car, entre temps, s’étaient aussi formés des « conseils de paysans », composés de petits paysans et d’ouvriers agricoles.
Le Conseil central, qui siégeait à Berlin, dans l’ancienne « Maison des seigneurs » de la « Première Chambre » prussienne, se constitua comme tout parlement ordinaire. A la présidence furent élus : Robert Leinert, le futur président de la Diète prussienne et maire de Hanovre, qui était aussi président du Congrès des conseils ; Hermann Müller, le futur chancelier ; et Max Cohen, qui fut plus tard membre du Conseil économique du Reich. On créa quatre
commissions de travail : une commission du Reich, une commission de Prusse, une commission de l’armée et une commission de l’administration intérieure. Je fis partie de la commission de Prusse et de la commission de l’armée. Je devais m’occuper spécialement des affsures de l’administration et des communes prussiennes, ainsi que des conseils des ouvriers et soldats.
A peine au pouvoir, le gouvernement et le parlement révolutionnaire se trouvèrent aux prises avec de graves difficultés intérieures. Ils avaient à lutter à la fois contre les militaristes de droite et contre « Spartacus ». De ce côté, l’opposition venait surtout de Berlin et de la région industrielle de Rhénano-Westphalie. Sous la direction de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht, les spartakistes, cellule du futur parti communiste, commencèrent à s’agiter. Les socialistes indépendants, soutenus par les « chefs révolutionnaires des exploitations », étaient conduits par Georg Ledebour. Ils voulaient, à tout prix, « continuer » la révolution. Au début de janvier 1919, le Conseil des commissaires du peuple, le « gouvernement Ebert- Scheidemann », devait être renversé par la force. Le Conseil central avait, d’accord avec le gouvernement de Prusse — à la tête duquel se trouvait Paul Hirsch — destitué le préfet de police communiste de Berlin, Emil Eichhorn, et mis à sa place Eugen Ernst, président des associations sociales-démocrates de Berlin. Ce fut, pour l’opposition de gauche, le signal de la lutte contre le gouvernement. Eugen Ernst ne put prendre possession de son poste, Eichhorn lui interdit l’accès des bureaux par la force. Dans la nuit du 5 au 6 janvier, les spartakistes, armés par Eichhorn, occupèrent les grands journaux berlinois, y compris le Vorwarts. Le 6 janvier, trois cents hommes armés se présentèrent au ministère de la Guerre et en exigèrent la remise. Comme légitimation ils tendirent un « appel du
nouveau gouvernement révolutionnaire », appel que voici :
Camarades ouvriers,
Le gouvernement Ebert-Scheidemann s’est rendu impossible. Le comité révolutionnaire soussigné, représentant les ouvriers et soldats socialistes révolutionnaires (parti social-démocrate indépendant et parti communiste) déclare que ce gouvernement est destitué.
Le Comité révolutionnaire soussigné a pris la direction provisoire du gouvernement.
Camarades ouvriers.
Ralliez-vous au comité révolutionnaire.
Le Comité révolutionnaire.
Signé : Paul Scholze, Liebknecht, qui signe aussi pour Ledebour absent.
Bien entendu, au ministère de la Guerre, on refusa de s’en aller. Mais le Conseil des commissaires du peuple était tout d’abord impuissant à se défendre car il ne disposait à Berlin d’aucune force militaire. On avait négligé de s’assurer le concours, tout au moins à Berlin, d’une troupe sûre conduite par des chefs sûrs, ce qui eût été parfaitement possible. Le matin du 6 janvier, toute la classe ouvrière de Berlin était sur ses jambes et se dirigeait vers le quartier des ministères. Les indépendants et les spartakistes étaient rassemblés par dizaines de milliers sur la Kemperplatz et dans la Siegsallee ; les ouvriers sociauxdémocrates se tenaient dans la Wilhelmstrasse et sur la Wilhelmplatz et protégeaient de leurs corps les commissaires du peuple et le Conseil central. Celui-ci siégeait en permanence avec le Conseil des commissaires à la chancellerie. Nous étions là comme dans un piège à rats et n’avions même pas une communication
téléphonique avec l’extérieur ; les lignes avaient été coupées par les insurgés. Nous avions même des difficultés à nous alimenter et les provisions devaient nous être apportées en cachette. Pour la plupart, elles venaient de l’hôtel Kaiserhof qui, plus tard, fut le quartier général d’Adolf Hitler. A tour de rôle nous parlions à la foule assemblée dans la rue. Nos partisans demandaient des armes ; nous n’en avions point, et n’en aurions point livré si nous en avions eu. La résistance contre les insurgés devait être organisée du dehors et ne pouvait être brisée qu’avec l’aide de l’armée. Nous espérions aussi que la rigueur de la température gênerait les réunions et les démonstrations dans la rue. Par bonheur, Liebknecht et Ledebour se bornèrent, eux aussi, aux discours.
Non sans mal, le commissaire à l’armée et à la marine, Noske, réussit à se mettre en communication avec la garnison de Potsdam. Le colonel Reinhard, qui avait été choisi comme chef militaire, était une personnalité bien peu sympathique et, au surplus, un ennemi de la République. Ce sabreur n’attendait que l’occasion de se jeter sur les insurgés et se réjouit lorsqu’on la lui donna. Quelques jours passèrent, toutefois, avant que les troupes rassemblées fussent suffisamment fortes pour agir avec des chances certaines de succès. Vers la fin de la semaine commencèrent les combats et la réoccupation des immeubles des journaux. Le il janvier,.une semaine avant les élections à l’Assemblée nationale, l’insurrection était brisée. Lorsque, dans la matinée de ce jour-là, les soldats défilèrent en minces colonnes — afin de masquer leur force véritable — dans les rues de la capitale, tout Berlin respira, et nous aussi. La bourgeoisie se réjouit d’être délivrée de Spartacus et en remercia non pas le Conseil des commissaires du peuple, mais les officiers réactionnaires. En mars la bataille fit de nouveau rage à Berlin et fut menée des deux côtés
avec une effroyable férocité. Les combats de janvier et de mars coûtèrent la vie à plus de douze cents hommes.
Après mon élection au Conseil central je dus partager mon activité entre Berlin et Cassel. Je passais à Berlin le plus gros de mon temps, car c’est ici qu’il y avait à fournir le travail le plus important et aussi le plus intéressant. A Cassel la situation s’était consolidée. Il n’y eut pas de conflit entre indépendants et sociaux-démocrates, les indépendants m’ayant, eux aussi, suivi de bon gré. Il suffisait que je gardasse la surveillance générale des affaires. Cela m’était possible en venant de temps en temps à Cassel et en maintenant le contact permanent par lettres, télégrammes et coups de téléphone.
Les élections à l’Assemblée nationale n’amenèrent point la victoire sociale-démocrate que nous avions espérée. Nous n’avions même pas la majorité en nous joignant aux indépendants. La participation aux élections avait été de 82,7 pour 100 ; sur 30,4 millions de voix, les sociaux-démocrates en avaient obtenu 11,5 millions et les indépendants 2,3 millions ; cela ne faisait, tout de même, que 45,3 pour 100. Sur 421 députés il y avait 163 sociaux-démocrates et 22 indépendants. L’enthousiasme du peuple avait déjà molli. Les combats que les ouvriers s’étaient livrés entre eux à coups de mitrailleuses, de grenades à main et de lance-mines, non seulement n’avaient pas fait de la propagande pour notre cause mais au contraire avaient sensiblement refroidi les sympathies de larges couches du peuple ou même rendu celles-ci hostiles. Déjà, apparaissaient les premières conséquences du crime commis par les communistes à l’égard de la classe ouvrière allemande et du peuple allemand.
L’Assemblée nationale se réunit le 6 février à Weimar. Le Conseil central aurait voulu qu’elle siégeât à Berlin. Mais le Conseil des commissaires du
peuple n’avait pas suivi cet avis. Sur d’autres points importants le Conseil des commissaires, sous la direction d’Ebert, avait également pris des décisions personnelles. On avait choisi Weimar parce que, encore sous l’impression des combats de janvier, on craignait que l’Assemblée ne pût délibérer librement à Berlin et qu’elle fût soumise à la terreur de la rue et à la pression des masses ouvrières berlinoises de tendances extrémistes. Le Conseil central ne tenait pas ce danger pour bien grave et jugeait aussi qu’il était facile à écarter. Le choix d’une autre ville que Berlin lui paraissait une lourde faute psychologique.
Lorsque l’Assemblée nationale se réunit, le Conseil central lui remit ses pouvoirs. Il ne voulut conserver que quelques attributions, jusqu’à ce qu’intervînt une décision constitutionnelle ultérieure. Il garda aussi la haute surveillance sur le gouvernement de Prusse, jusqu’à la réunion de l’Assemblée constituante prussienne. Dans une lettre à l’Assemblée nationale datée du 5 février 1919, le Conseil central se déclarait résolument et ouvertement partisan d’un Reich unifié.
Les travaux de liquidation du Conseil centra durèrent jusqu’au milieu de 1920. J’avais déjà donné ma démission en juin 1919.