‹ La traite des chanteuses (moeurs de province)Chapitre 48 sur 71 · IMMORALITE · texte numérisé non relu

IMMORALITE

Deux jours après, le tribunal correctionnel d’Aubusson condamne à dix mois de prison, 200 francs d’amende et cinq ans d’interdiction de séjour la veuve Bon mit, tenancière du Café des Arts , poursuivie pour excitation de mineur» et de mineures à la débauche.

Et l’individu de Paris, le sieur Duhem, directeur d’une soi-disant agence lyrique, qui pourvoyait de u p se u do -chanteuses » le beuglant de la veuve Bourrufc (où on pratiquait aussi le jeu et l’usure) EST acquitté DU CHEF DE COMPLICITE ! 1 ! ?

Et pour finir, la note gaie, la note du fonctionnaire :

L’ançien commissaire de police d T Au busson, nommé Mi nos, qui avait toujours toléré ces scandales, ayant été

cité comme témoin, s’est abstenu tic paraître et a envoyé un certificat médical constatant qu’il était atteint de courbature fébrile : personne no s’y est laissé prendre et M. Aiijame, président, a lui-même constaté F invraisemblance do cette maladie-

Ce même commissaire avait été accompagné à la gare, à son départ d’Àubusson, par toute la racaille do la ville qui portait des drapeaux rouges et chantait Vlntemationaïc en acclamant son protecteur et ami Minos.

Affaire de Lunéville.

Bruant, tenancier de café-concert, contre F rat bernon, cafetier-

Je ne sais s i! y a des juges à Berlin, ainsi que l’affirmait, il y a deux siècles, le poète ; mais, s'ils avaient l'intention de venir à Paris, je leur conseillerais de passer par Lunéville, ne serait-ce que pour lire un jugement odieux que je m'empresse de signaler à M. le ministre de la Justice.

Vous vous figurez sans doute qu'un artiste lyrique, (homme ou femme) a le droit de s'attabler à un café, n’importe lequel, afin d J y prendre un bock ou une grenadine ?...

Eli bien, détrompez-vous. Un tribunal en a décidé autrement... La liberté du commerce n’existe pas pour Fartiste, et le cafetier qui sert audit artiste sa consommation, à Lunéville, est condamné 1.,.. Jugez-en.

Dans cette ville, un patron de concert, M. Bruant, interdit à ses artistes d’aller habiter d'autres établissements que ceux qu'il leur indique ; il leur interdit particulièrement l'entrée du « Café du Commerce tenu par M. Pratbernon.

M. Bruant résilie une demoiselle V... } parce qu'elle a été vue chez M. Pratbernon, et que, de plus, elle a refusé de souper avec les clients de M. B ruant t chez ce dernier*

Ecoutons M l[e V*,. :

Lunéville, 19 avril 1905.

Monsieur le Secrétaire du Syndicat,

J’ai l’honneur de vous informer de ma résiliation du Concert du Château, à Lunéville, tenu par M. Bruant, poui avoir refusé de souper avec des clients, et sous lo prétexte que je prenais mon café et apéritif... chez M. P rat-ber non, cafetier, qui, d’ailleurs est en procès avec lui déjà pour le même motif. *

Dans cette maison nous sommes, ma camarade et moi, tenues à l’écart et dans une chambre sans feu depuis 8 heures du soir jusqu’à minuit, en décolleté.

Ce directeur se fait très fort d’écrire à ses confrères de toute la région pour nous empêcher d’avoir du travail, parce que nous ne voulons pas faire la noce.

Je vous prie de bien vouloir faire le nécessaire pour faire fermer ces « boîtes » qui se targuent du nom de concert et qui ne sont que des u maisons publiques ».

Les appointements sont de : 1 franc par jour... et quêtes (?? !)

Dans I espoir d un bon résultat pour notre corporation, recevez, eto...

Signé : B. D...

De plus en plus fort!... Le cafetier Pratbernon est condamné pour avoir donné à boire à une artiste lyrique. Voyez-vous ce cafetier mis, par un jugement, dans 1 obligation de demander à tous les clients qu’il ne connaît pas :

“ Pardon,,, êtes-vous artiste lyrique?,,*

— Mais,,,

— Parce qu’en ce cas, la loi m'interdit de vous servir !...

Cola n’esLil pa's du dernier ridicule ?

Lisez, dans le jugement, les attendus,,, que dis-jet.,* savourez-lcs...

Entre : Eugène Pratbemon, cafetier, demeurant à Lunéville, demandeur ans: fins d'un exploit de M e Schwartzel, huissier, au même lieu eu date du 1 er avril I90ô, enregistre ■ comparant par M° Clément, avoué,

Rt : Joseph Bruant, cafetier, demeurant à Lunéville, défendeur, comparant en personne.

Attendu que Pratbemon qui exploite à Lunéville un hôtel-restaurant connu sous le nom de Café du Commerce allègue que Bruant, qui est propriétaire du café-concert du Château, lui a causé un préjudice en employant tous les moyens en son pouvoir pour nuire à son établissement et pour en détourner la clientèle ;

QuM demande, en conséquence, à ce que îe défendeur soit tenu de lui payer pour réparation de ce préjudice une somme de quimse cents francs ;

Que, subsidiairement, il articule et offre de prouver les faits suivants ;

1 * Qu en juin et juillet 1904, et même depuis, les artistes engagés par Bruant ont dû quitter l’hôtel du concluant, ou ils étaient descendus avec 1 intention de s’y fixer, sous la menace que leur ht Bruant, dans le but de nuire k Pratbemon et de porter atteinte à la prospérité de son établissement, de rompre leurs engagements s’ils continuaient d’y résider ;

2° Que, pour leur empêcher toute fréquentation avec cette maison de commerce, il leur a fait défense expresse de s’y rendre, sous quelque prétexte que ce soit, et leur a déclaré qu'ils ne devraient fréquenter que les établissements qu’il leur indiquerait ;

8° Que tout dernièrement visant l'établissement Pratbernon et dans le but, toujours, do lui nuire, notamment

les douze et treize février dernier il refusait de servir des consommations à des personnes étrangères à sa maison, et menaçait et essayait de les faire expulser pour ce motif qu'elles avaient emmené des artistes souper à l'hôtel Pratbernon, c’est-à-dïre après minuit, alors que la soirée et le travail des artistes étaient complètement terminés ;

4° Que les causes de ce refus avaient pour but de s’accaparer la clientèle de Pratbernon et de nuire à oet établissement, qu'il 1 ? avait accompagné des paroles suivantes : « Allez donc vous faire servir chez Pratbernon ; >î qu'il avait eu soin de faire connaître à un des amis de ses artistes, qu’il était froissé de ce qu’ils se soient rendus dans rétablissement de Pratbernon, parce qu’il avait perdu le profit d’un dîner dont il aurait première mena profité et qu'il a manifesté son mécontentement par les paroles suivantes : « Et moi aussi je donne à souper ! » *

5° Que Pratbernon a subi un préjudice considérable par ces faits et agissements répréhensibles de Bruant ;

Attendu que la demande de Pratbemon est fondée sur l'article 1382 du Code civil, qu’elle ne saurait donc être accueillie qu’autant qu’il serait justifié que le dommage éprouvé par le demandeur aurait été exécuté par un fait constituant une faute imputable au défendeur ;

Attendu que le chiffre des appointements consenti à ses artistes par Bruant était vraisemblablement établi en tenant compte des bénéfices que ce dernier pourrait réalîser sur les dépenses faites par ceux-ci dans sa maison pendant îa durée de leurs engagements ;

Que cette relation entre les appointements et les dépenses autorisait donc ledit Bruant à stipuler que ses artistes seraient tenus sous peine- de renvoi de loger dans son établissement et de s'y fournir exclusivement de tous les aliments et de toutes les boissons dont ils pourraient avoir besoin ■

Qu’il s’ensuit que les menaces qu’il leur aurait faites de rompre leurs engagements dans le cas où ils fréquenté! aient Pratbernon ne sauraient être considérées comme des procèdes entachés de déloyauté commerciale ;

Que dès lors les faits articulés ne sont pas pertinents et que la demande n’est pas fondée.

Par cas motifs, le tribunal, jugeant en matière de com- 4 mer ce et en dernier ressort, T avocat du demandeur en sa plaidoirie et le défenseur en ses ^explications à F audience ; du six avril dernier ridant son délibéré,

Déclare Pratbernon mal fondé en ses conclusions tant : principales que subsidiaires, l'en déboute et le condamne i en tous les dépens de l'instance*

Signé : Lemoine, greffier du tribunal ,

Four copie conforme.

Ce jugement, je F espère, fera rêver le maire de La Rochelle !...

Qu en peuse M. Pratbernon?... Voici sa ]ettre au syndicat :

Monsieur,

Lunéville, 13 avril 1905.

Le Tribunal a rendu ce matin un jugement vraiment extraordinaire dans mon affaire avec Bruant, jugement qui, d'ailleurs, a étonné tout le monde***

D’abord, il n’a rien répondu aux motifs que nous invoquions, et après avoir exposé toutes nos conclusions (à peu près celles de l'assignation), il a dit à peu près ceci :

Le tribunal estime que lorsque Bruant engage des artistes, il les engage dans l’intention que ces artistes soient un but do profit pour lui et qu'elles se fassent payer à boire et à souper chez lui pour rattraper les appointements que leur donne Bruant, et augmenter ainsi sa recette.

Il conclut que Bruant a doue parfaitement le droit d*astreindre ses artistes à rester chez lui en dehors des heures de concert, et de les empêcher cT accepter des invitations dans d'autres établissements*

Pour ces motifs, déclare Pratbernon mal fondé dans sa

demande contre Bruant et le condamne aux dépens de l'instance.

Et c'est tout',...

Je suis donc blackboulé de belle façon par le tribunal qui, toutefois, rend un jugement sans considérant aucun*

En effet, le tribunal ne statue pas sur le cas d'avoir empêché les artistes à habiter chez moi, pas plus que sur le cas de refuser la consommation à des clients en leur disant qu'ils aillent se faire servir chez Pratbemon*

Le tribunal, pour éviter de se compromettre, n*a rien répondu du tout, et s'est simplement dit que je n’irais pas en appel ni en cassation et que l'affaire en resterait là.

C'est égal... Bruant doit être terriblement bien avec les juges ! I !

D'après mon avoué, on ne pouvait pas trouver meilleure affaire, et cependant le tribunal s’est prononcé contre moi* Il paraît que le jugement, n'étant pas suffisamment motivé serait cassé.

Irai-je en appel ou en cassation? Je ne le sais pas encore, mais en tous cas je ne laisserai pas cette affaire comme cela.

Pour la cassation, il faudrait que vous consentiez, à. présenter l'affaire vous-même, car il me serait trop onéreux de faire les voyages de Paris.

Enfin dès que nous aurons le jugement en copie je vous en adresserai un extrait et vous dirai ce que nous comptons faire* r

Binant, approuvé par le tribunal va plus que jamais exercer ses violences contre les artistes, et leur interdire de plus belle, toute fréquentation avec mon établissement ainsi que les autres établissements de la ville.

Reste la municipalité qui serait assez disposée à admettre vos revendications ; quoique n’étant pas républicaine elle a I air do no supporter Bruant qu’a regret et je crois qu en insistant un peu elle mettrait en vigueur un arrêté municipal déj'à pris autrefois et suspendu depuis tftie dizaine d’années.

Toicî comment mon avoué qualifie ce jugement : Le Tribunal ne voulant pas se compromettre en quoi que ce soit,

a rendu un jugement admettant l'immoralité du concert Bruaubt.

Vous pouvez, dans ces conditions, commencer une sérieuse campagne contre Bruant (affichage, réclamation au Maire et voies de presse). Quant aux journaux, il y a « l’indépendant journal avancé ; et deux autres, modérés ■ « l’Eolaireur .. et le « Journal de Luueville » qui auraient plus d’influence sur la municipalité qu ils ont

fait élire* „ - v

Je vous suis bien reconnaissant de vous être occupes de mon affaire, et espère que vous ne m’abandonnerez pas au moment d’arriver à un résultat.

À créez, etc.»»

E* Pbatbbrnok*

Mais c’est par centaines qu’il faut compter les juge monts iniques... quand les chanteuses sont en jeu!

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