‹ La traite, l'émigration et la colonisation au BrésilChapitre 25 sur 31 · COMPAGNIES ET ÉTABLISSEMENTS AGRICOLES · texte numérisé non relu

COMPAGNIES ET ÉTABLISSEMENTS AGRICOLES

Ce fait est maintenant établi par des chiffres certains : chaque année, 500,000 déshérités abandonnent l'Europe qui ne peut pas les nourrir et se dispersent dans l'univers entier.

Certes, il y a là des forces précieuses à conquérir. Il y a des capitaux que revendiquent le commerce et l'industrie; il y a des bras vigoureux qui ne demandent qu'à remuer la terre pour lui arracher ses richesses. Nous venons, après lord Palmerston, d'énumérer les principales causes qui empêchent le Brésil d'attirer vers lui une partie notable de ce courant qui se porte

spontanément vers les autres régions du Nouveau- Monde; il nous reste à discuter ces causes et à justifier ainsi notre appréciation. La colonisation nous expliquera logiquement Y émigration.

Trois systèmes se trouvent en présence au Brésil : 1° La colonisation par l'initiative absolue de l'Administration;

2° La colonisation par l'action combinée du Gouvernement et des Compagnies;

3° La colonisation sous la responsabilité exclusive des entrepreneurs.

Nous allons passer en revue alternativement chacun de ces systèmes.

Dans le principe, l'administration générale et les administrations provinciales firent des tentatives de colonisation dont quelques-unes, très-lentes dans leur développement, paraissent vouloir donner aujourd'hui des résultats sérieux. La plus importante des colonies créées de cette manière est, sans contredit, celle de Sào-Leopoldo^ composée à peu près par moitié de catholiques et de protestants. }ji colonie de Sào-Leopoldo, fondée en 1825, compte à cette heure une population de 1 1 ,000 individus.

Après celle-ci, vient la colonie Santa-Cruz^ établie en 1849, dont les habitants. Allemands pour la plupart, sont au nombre de 1,000 environ.

Certes, les dépenses occasionnées par ces deux étabhssements sont extrêmement modiques, lorsqu'on

LA COLONISATION. lio

pense au but qu'il s'agissait d'atteindre. Le premier n'a coûté au trésor public, dans une période de sept années, qu'une somme de 1,500,000 fr. (500 contos de reis), et le second, depuis son origine, a exigé une dépense de 275,000 francs (91 contos 668,122 reis).

La plupart des colons de Sào-Leopoldo et de Santa- Cruz se sont rendus au Brésil à leurs frais. Or, veut-on savoir ce que coûte le passage de Brème ou de Hambourg pour l'Empire Sud- Américain? Le prix moyen, pour chaque colon, ëst de 80,000 reis, soit, 240 fr. Si la famille se compose de cinq personnes adultes, et il est rare qu'une famille d'émigrants soit inférieure à ce nombre, la dépense se montera donc à 1,200 fr. Nous ne parlons pas des dépenses nécessaires, soit, pour atteindre le lieu d'embarquement, soit, après l'arrivée au port, pour gagner le lieu où doivent aller s'établir les colons. Le prix est un peu plus élevé, si la traversée se fait sur un navire français. Cette famille, si elle eût émigré pour les Etats-Unis, n'aurait dépensé que 573 fr. ; elle aurait donc réalisé une économie de plus de moitié sur la somme affectée au voyage. Rien de tout cela n'est ignoré dans les pays où se recrute l'émigration, et l'émigrant, malgré les séduisantes promesses des agents brésiliens, aime mieux se diriger vers des régions plus accessibles à son petit pécule.

Voilà une première cause qui vient entraver la colonisation.

Ce n'est pas tout. Au Brésil, comme partout ailleurs,

Ii6 LA COLONISATION.

du reste, il y a des gens qui s'étonnent de ne pas récolter beaucoup, là où ils ont semé très-peu; il y en a d'autres qui voudraient s'asseoir demain sous l'ombrage de l'arbre qu'ils ont planté hier. Les hommes dont nous parlons n'ont pas manqué de faire ressortir les résultats médiocres des essais de colonisation tentés par le gouvernement; ils ont conclu en condamnant des efforts inutiles, suivant eux, pour le pays, et ruineux pour les finances de l'Empire. C'était là ne tenir compte , ni des difficultés inhérentes à une pareille entreprise, ni de la modicité des secours fournis par l'État, ni de l'incapacité des hommes qui avaient dirigé la colonisation, a II a fallu trente-deux ans, disentils à la colonie de Sào-Leopoldo pour atteindre à un développement à peu près respectable , et Santa-Cruz n'a point progressé depuis dix années; donc, le sytème pratiqué aux dépens des deniers publics est jugé par l'expérience; reconnu impuissant, il doit être abandonné. »

Un publiciste brésilien s'est fait l'écho de cette opinion, lorsqu'il s'est écrié : ce En fait de colonisation^ nous ne pouvons pas espérer des résultats importants de l'action gouvernementale. Seule ^ l'intervention du commerce et de l'industrie privée pourra réaliser la colonisation (1).

Ces clameurs ont eu gain de cause. Quelque timide qu'eût été jusque là l'initiative de l'État, cette initiative a cru devoir s'effacer encore plus complètement devant

(1) Idéas sobre coLONiSAÇÂo,por L. p. Lacerda Werneck, page 173, Riode- Janeiro 18S5.

LA COLONISATIOxX. il7

le blâme dont elle était l'objet. Désormais, renonçant à tenter lui-même des essais de colonisation, le gouvernement bornera son action à la démarcation des terres publiques, à la vente et à la concession des lots de terrain; il laissera le soin, sous certaines conditions, cependant, à la spéculation particulière, d'introduire des travailleurs dans l'Empire.

C'est là une sorte d'abdication de la part du pouvoir, abdication funeste, surtout au moment même où la population brésilienne tout entière fait des efforts inouïs pour combattre un fléau inconnu jusqu'à ce jour dans ces fertiles régions. Nous voulons parler de l'élévation subite du prix des denrées de première nécessité. La crise alimentaire qui, depuis 1853, exerçait des ravages sur le vieux continent, s'est étendue tout à coup sur le Brésil et cela, par la faute des propriétaires du sol.

Nous allons nous expliquer :

L'aristocratie terrienne, mue par le même mobile, l'amour du faste et de la domination, a procédé de la même manière dans le Nord et dans le Sud de l'Amérique.

Naguère encore, les planteurs yankees, dédaignant la production des vivres qui ne procure qu'un modeste bénéfice, s'adonnaient exclusivement à l'agriculture de luxe, laquelle, en leur assurant des gains considérables, les rendait maîtres de la situation commerciale et aussi de la situation politique. Aux Petits Blancs ils abandonnaient la culture des céréales et des racines alimen-

taires; quant à eux, ils cultivaient les plantes industrielles, c'est-à-dire le coton, la canne à sucre et le tabac.

C'est ce funeste exemple qu'ont suivi les propriétaires brésiliens. Du côté de l'Equateur, laterre n'est exploitée qu'en vue de la récolte du sucre et du coton; au centre — Rio-de-Janeiro et les provinces voisines — le café absorbe les travailleurs; à la frontière méridionale enfin, les fazendeiros se préoccupent de la culture du thé. C'est principalement la production du café qui assure aux planteurs brésiliens une prédominence formidable SU7' les marchés puisque, aujourd'hui, l'Empire seul fournit, de cette denrée, à la consommation générale, autant que toutes les autres colonies réunies.

Mais cette culture exclusive de quelques plantes industrielles, qui fait la fortune des propriétaires yankees et des fazendeiros du Sud, repose essentiellement sur le travail servile; cela est si vrai que la guerre qui a éclaté aux États-Unis, sans interrompre les transactions commerciales dans le nord de la République, a brusquement arrêté chez les Sécessionnistes la production du coton. La ruine des planteurs, amenant la perturbation sur les marchés, la misère en Amérique et en Europe, tel est le résultat immédiat, fatal, de la mauvaise direction imprimée à l'agriculture dans les États esclavagistes.

Passons au jeune empire qu'on a appelé, non sans raison, la Russie d'Amérique.

La culture du café, qui enrichit les grands proprié-

taires brésiliens, rend leur pays tributaire des États- Unis, de l'Uruguay et de l'Europe pour les substances alimentaires. Bien avant que le conflit entre les Fédéraux et les Confédérés produisit ses conséquences économiques, la suppression de la traite avait déjà démontré tout le vice de cette exploitation restreinte, orgueilleusement dénommée lavoura grande. A l'époque où les importations de noirs succédaient régulièrement aux importations, les cadres des travailleurs restaient toujours remplis. Il n'en est pas ainsi aujourd'hui.

Et, voyez comme l'égoïsme féroce des fazendeiros a reçu doublement la punition qu'il avait méritée : même au temps de la traite, les cargaisons humaines se composaient principalement d'hommes jeunes et vigoureux ; les femmes ne formaient qu'un appoint insuffisant, par cette raison péremptoire, aux yeux des négriers, que leur prix marchand n'égalait pas celui des hommes. Le nombre des négresses a donc été de tout temps inférieur à celui des nègres. Nécessairement, les naissances n'étaient pas sur les plantations en rapport avec la mortalité. L'infâme trafic, àla vérité, rétablissait l'équilibre; mais l'abolition du trafic a laissé sans remède la perturbation causée par ce système impie. La propagation de l'espèce s'est donc poursuivie dans la proportion indiquée, et chaque décès a aggravé fatalement la situation créée par lebill Aberdeen, puisqu'il amenait une lacune qu'il n'était plus possible de combler.

La suppression de la traite devait ouvrir les yeux

aux fazendeiros. Dans leur propre intérêt, lié, quoiqu'ils en pensent, à l'intérêt général, il leur fallait, en prévision du manque de bras, substituer à la lavoura grande ei exclusive, \di lavoura pequena^ mais variée. Cette obligation leur incombait d'autant plus qu'ils sont à peu près les seuls maîtres du territoire, position exceptionnelle que n'ont pas les planteurs de la grande République du Nord. Là, en effet, le Domaine public possède, aujourd'hui encore, les deux tiers au moins du sol, tandis que le gouvernement brésilien n'en détient qu'un cinquième, un quart, au plus. L'intéressante famille des Petits Blancs^ voués dans les Etats-Unis à la culture des céréales, sur un terrain qui leur appartient, n'existe pas dans l'Empire, et la propriété, répétons-le, est restée, depuis la conquête, entre les mains d'un petit nombre de privilégiés. L'accession à la terre est donc, en l'état, difficile au peuple brésilien, et, à plus forte raison, aux étrangers. Malgré la différence des époques le Brésil, qui se vante si fort de n'avoir point de noblesse hérédidaire, possède réellement des barons féodaux, comme ceux du moyen-âge ; ces seigneurs ne sont autres que les fazendeiros.

Maintenant qu'on connaît l'organisation de la propriété dans l'Empire, on comprend mieux pourquoi une vanité intraitable et une impitoyable avarice empêchèrent les planteurs brésiliens d'adopter le conseil que les circonstances leur donnaient.

Et les choses suivirent leur cours habituel ; et, loin de

les effrayer, la crise alimentaire qui sévissait en Europe fut joyeusement saluée par les fazendeiros , dans la pensée qu'elle leur amènerait un renfort de travailleurs. Pendant qu'ils attendaient ce secours désiré, un hôte redoutable des cités du Vieux-Monde débarquait sournoisement sur les côtes de l'Empire, entre des ballots de soieries anglaises et des caisses de bijouterie de Paris. Le spectre hideux de la famine, dont le nom même était resté ignoré jusqu'alors de ces populations indolentes, introduit ainsi par la lavoura grande, prit immédiatement possession d'une terre justement renommée pour sa prodigieuse fécondité.

Pendant les grandes épreuves que les nations traversent accidentellement , les pouvoirs publics sont tenus a une initiative d'autant plus vigoureuse que leur responsabilité est devenue plus lourde. Nous savons si notre Convention a failli devant cette tâche difficile, mais glorieuse.

Dans les pays soumis au régime constitutionnel , ime part de responsabilité revient aux mandataires du peuple. Aussi, lorsque le gouvernement se montre insoucieux , malintentionné, ou incapable , c'est au Parlement qu'il incombe d'indiquer la voie de salut, en élaborant, en présentant la solution du redoutable problème posé par la misère des citoyens. En présence de l'égoïste résistance des planteurs , les chambres brésiliennes ne pouvaient-elles pas provoquer une mesure énergique , pareille à celle qu'adoptèrent autrefois — dans des cir-

constances identiques — les deux Assemblées de la Virginie et du Maryland?

La famine venait de sévir sur la première de ces colonies; elle menaçait la seconde. Les législateurs avisèrent aussitôt. Le tabac était cultivé sur tous les points du territoire, à l'exclusion des plantes alimentaires. Également inspirées par un sentiment de prévoyance, l'Assemblée Générale de Jamestown, puis, la Législature de Sainte-Marie limitèrent la production du tabac, en même temps qu'elles exigèrent de chaque propriétaire l'ensemencement d'une partie du sol en blé.

Cet acte courageux de leurs représentants sauva les deux nouvelles colonies.

L'histoire américaine pouvait donc être utilement consultée par les mandataires du peuple brésilien, et les amener alors à l'intelligence parfaite de la situation. Malheureusement, les senhores-d'engenho et les fazendeiros sont en majorité parmi eux. Ce fait explique pourqui le Parlement de Rio, imitant l'inaction du gouvernement central, ne découvrit point le remède qui devait arrêter les ravages du fléau. La lavoura grande continua tout à la fois à légiférer et à affamer le pays.

Si le présent s'assombrissait, l'avenir devenait menaçant. L'opinion publique s'émut enfin. Il se produisit alors dans l'Empire un mouvement analogue à celui qui eut lieu en France, à l'époque de la création des chemin s de fer. A cette époque, on s'en souvient, chaque dépar-

tement, chaque ville importante voulait posséder sa ligne, ou son tronçon de ligne. De même, au Brésil, tous rêvent la création de sociétés financières, industrielles, agricoles, agricoles surtout, qui doivent, tout en combattant la cherté des vivres, imprimer un nouvel essor à la production nationale.

Donc, des associations se forment chaque matin ; toutes ne sont pas également heureuses, mais il y a là du moins un mouvement d'opinion dans lequel un gouvernement intelligent eût trouvé un puissant appui , s'il était venu seconder, par les moyens dont il dispose, l'effort suprême entrepris par le pays pour accomplir sa régénération agricole.

Il fallait, avant tout, pratiquer des réformes dans la législation nationale ; puis, entreprendre en Europe une propagande sérieuse et honnête, établir des agences sur différents points , provoquer la discussion, réglementer l'émigration, intervenir dans les contrats au profit de tous, surveiller les entrepreneurs, les guider dans le choix des colons, stipuler des garanties en faveur de ceux-ci , distribuer des secours , consentir des avances et présider à l'embarquement. Une fois les émigrants arrivés sur le sol brésilien, il importait de ne point les abandonner sans défense, de s'assurer que tout était prêt pour les recevoir, de les suivre sur le lieu de leur établissement, de donner un concours énergique à l'imprésario, tout en exigeant l'exécution rigoureuse des conditions du contrat , de réfuter, enfin , par une conduite

124 LA COLONISATIOxN.

loyale et ferme , les reproches , jusqu'alors fondés, de de ceux qu'on s'obstine à appeler les ennemis du Brésil.

yoilà, certes, un programme qui n'offrait point, dans son exécution, de bien grandes difficultés. Il suffisait de rintelligence de la situation , de la volonté arrêtée de faire le bien , et d'un emploi judicieux des fonds votés par le Parlement pour cet objet. Ce n'était pas là substituer l'action de l'État à l'action individuelle , self-gomrnment^ ce qui répugnera toujours au tempérament américain; c'était, au contraire, seconder les efforts particuliers des citoyens , et leur donner une impulsion plus vigoureuse ; c'était moraliser leurs opérations sans gêner leur initiative, puisque, par l'intervention d'agents accrédités, l'Administration aurait fourni les garanties d'ordre, de bien-être, de bonne foi, réclamées par l'intérêt commun des parties contractantes.

L'heure semblait donc propice pour faire des avances à rémigration européenne. Avec un peu de courage et d'habileté, l'on sauvait l'agriculture, en résolvant le problème de la substitution du travail libre au travail esclave.

Mais le gouvernement ne comprit pas le sens du mouvement national qui se produisait autour de lui. Le bruit des critiques qui retentissaient encore sur certains points, à propos du système de colonisation tenté par les administrations générales et provinciales, l'empêcha d'entendre les vœux , partant , de diriger les aspirations du pays. 11 se contenta de prendre des demi-

mesures, afin de ne pas trop engager la responsabilité et l'argent de l'Etat.

Notre impartialité nous fait un devoir de consigner ici une opinion contraire à la nôtre, et qui a pris en Europe quelque consistance depuis une dizaine d'années. D'après cette opinion, qui ne manque pas d'adhérents, le peuple brésilien n'a jamais voulu sérieusement de la colonisation sur une grande échelle, par crainte de l'absorption qui , à la longue, pourrait s'opérer à son détriment. Le gouvernement nourrit les mêmes idées étroites ; mais il a dû faire quelques pas en avant et fournir à l'Europe certains gages de bon vouloir, afin de donner le change sur ses véritables intentions , occupant ainsi une position ambiguë entre la civilisation et les préjugés de l'ignorance.

M. J. J. Sturz, autrefois consul du Brésil à Berlin, aujourd'hui consul de la République de l'Uruguay dans la même ville, vient de publier sa correspondance avec les ministres brésiliens. Cette correspondance comprend entr'autres, deux lettres de Rio, l'une du 14 octobre 1852, l'autre du 14 octobre 1853 — émanées toutes deux du marquis d'Abrantès — où nous trouvons la preuve que cette vaine crainte de l'absorption préoccupe , en effet, certains esprits à courte vue.

Le marquis d'Abrantès défend le système de parceiria — dont il sera bientôt question — contre M. J. J. Sturz, par défiance contre la Prusse qu'il accuse de vouloir constituer xm^ petite Alletnagne au Brésil; et cela, parce

12r> LA COLONISATION.

que la Prusse demandait que ses îiationaux conservassent, sur le territoire impérial, leur nationalité, leurs coutumes, leur religion (1).

Dans la seconde lettre, le marquis d'Abrantès revient sur l'intention qu'il prête à la Prusse de vouloir établir au Brésil de petites AUemagnes — pequenas Allemanhas — et son patriotisme ombrageux s'en indigne.

« S'il est permis, dit-il, au gouvernement prussien de forcer l'enfant né dans le duché de Posen, d'apprendre l'Allemand, pourquoi ce même gouvernement trouvet-il illicite la prétention du gouvernement provincial de Rio-Grande, d'obliger l'enfant, né à Sào-Leopoldo, d'apprendre le Portugais (2)? »

Nous ne sommes pas chargé de répondre pour le cabinet de Berlin. Du reste, la Prusse n'est jamais à bout d'arguments, on sait cela; et nous souhaitons pour le Brésil que cette puissance ne s'avise pas d'employer contre lui, ceux qui constituent sa véritable éloquence dans

(1) OpensamentoPrussiano deseja constituir ao Braziluma pequena allemanha, conservando os colonos a sua naciùnalidade, lingoat costumes e sobre tudo a religiào Evangelica,

Rio, 14 octobre 1852.

Anhang, page x.

(2) Divergimos completamente na parte que tende a estabelecer « pequenas Allemanhas » dentrodo Brazil,como zelozos de nossa Nacionalidade ; e se he licito ao governo Pru^siano obrigar o nascido em Posen a aprender o Allemaô, nâo sei porque ahi se julga illicito que o Gov.-Prov, de Rio-Grande obrigue o nascido em S. Leopoldo a aprender o Portuguez,

Rio, 14 novembre 1853.

Anhang, pages xi et xii.

le grand Duché de Posen, et dans les Duchés de Sleswig- Holstein.

La correspondance pubhée par M. Sturz contient, à la date du 5 décembre 1857, une autre lettre de Rio, traduite en un français qui laisse à désirer, et dont nous extrayons textuellement les lignes suivantes :

Rio, 5 décembre 1857. Mon cher Sturz, P. P. La colonisation en grand de ce pays est une chimère, jusqu'au jour où il sera impossible de produire par la main des esclaves. D'ailleurs, il n'y a personne ici qui osera jamais prononcer sa conviction sur une question si peu entendue et si peu populaire. Ce que cherche l'homme d'État brésilien, c'est de faire de la popularité à tort et à travers et rien de plus, car cette popularité le porte aux places lucratives, et voilà tout ce qu'il désire ; aux autres choses on veut songer après ! Quant à une immigration régénératrice, on ne s'y prêtera jamais malgré tout ce qu'on dit.

(( Si vous pouviez parvenir à sacrifier assez de vos compatriotes allemands, pour que leur travail put revenir au Brésilien à aussi bon marché que celui des nègres, vous seriez, certes, hautement loué, bien payé et même distingué jo«r les Brésiliens; mais ce serait une vraie traite des blancs, et mille fois pire que celle des noirs, étant à la discrétion des maîtres qui ne seraient pas arrêtés par une de ces considérations de perte de propriété qui font le seigneur épargner quelquefois l'esclave. Si leur tra-

vail au contraire reste à un prix assez haut pour lesmaintenir à un certain decjré de dignité humaine, les Brésiliens ne voudront que des nègres. Gardez-votis donc, je vous conjure , de modifier les principes établis par vousmême quant à l'immigration dans ce pays; gardezvous de céder aux invitations brillantes qui vous seront faites, de la part de ces hommes d'État qui ne sont que des médiocrités désolantes, en dehors de l'intrigue routinière dans laquelle tout Brésilien est dressé par la nature et l'éducation » .

Évidemment, c'est là une traduction d'origine germanique ; faite pour des Allemands, et non pas pour des Français. Poursuivons cependant :

« Quant à des mesures quelconques, tendantes à modifier la situation respective du maître et de l'esclave, telle qu'elle existe à présent; que l'esclave provienne des achats antérieurs à 1821 ou de 1831, ou postérieurs^ ou des nègres engagés, à titre de liber tos [Africanos livres) pro venus des prises Anglaises; personne n'y songe et quant au Gouvernement même , sa tâche aujourd'hui encore, de même qu'il y a vingt années déjà, consiste dans l'élusion de ses plus saintes promesses et en remettant à toujours les besoins les plus pressants du pays. C'est ainsi, en vérité ; c'est la condition de son existence d'éluder toute réalité de colonisation par laquelle écroulerait infailliblement le pouvoir de ceux qui font les ministres — les Grands propriétaires et les esclavagistes etc. » Anhang, Pages lxii et lxiii.

LA CpLOiMSATION. 429

Dans notre impartialité, nous nous demandons pourquoi cette lettre n'est pas signée? C'est ici, surtout, qu'un nom est une garantie nécessaire , indispensable, pour donner une valeur sérieuse aux appréciations qui sont mises sous les yeux des lecteurs. Ces appréciations, si elles sont justes, deviennent accablantes pour les ministres brésiliens ; dès lors, il convenait, en les publiant, de faire comiaître la personne de qui elles émanent, afin que l'autorité de cette personne pût être loyalement, utilement discutée. Nous trompons-nous, en croyant que l'absence de signature enlève à ce document son caractère de sincérité, et même d'authenticité?

Revenons au marquis d'Abrantès et à ses terreurs puériles. Le noble personnage, dont les deux lettres nous sont ainsi communiquées, n'a engagé que sa responsabilité dans cette circonstance. Son opinion reste pour nous une opinion isolée, et rien ne prouve que ses collègues, comme ses prédécesseurs au ministère, aient partagé des craintes inspirées par un patriotisme caduc et retardataire.

La question a été débattue dans le Parlement brésilien et là, il est vrai, l'intérêt public n'a pas toujours animé la parole des orateurs. Toutefois, parmi les hommes qui savent se faire écouter, nous ne pouvons en citer qu'un seul, M. Souza Franco, qui ait osé combattre l'émigration spontanée, attractive, vers l'Amérique du Nord, tout en préconisant les avantages de la parceiria.

Du reste, l'idée a marché, depuis 1853, dans les conseils de l'Empire. Au marquis d'Abrantès nous opposerons le marquis d'Olinda qui a pris en main, énergiquement, la cause de la colonisation; de même qu'au fougueux Souza Franco nous opposerons un des hommes les plus considérables du Brésil, le vicomte de l'Uruguay, dont les sympathies sont acquises au système américain.

Le vicomte est un esprit pratique ; aussi, ne se fait-il aucune illusion sur les nombreux obstacles que rencontre la colonisation au Brésil; mais, ces obstacles, il veut les surmonter, à son retour à Rio, par des moyens (( grands, très-complets, et vigoureux. » [meios grandes^ muito complétas e vigorosos. (Lettre écrite de Paris, le 29 juin 1856.)

c( Cette question de la colonisation, dit-il ailleurs, demande, pour être réso^, des remèdes héroïques, . . .elle est pour notre pays une question de vie et de mort . » (As questaes saô de vida e morte para este paiz... requerem remedios heroïcos e kum impulsa m,uito valente,)

Anhang^ page xxiv.

En somme, pour nous, le marquis d'Abrantès, doublé de M. Souza Franco, est une exception, et, nous aimons à le croire, une exception des plus rares; tandis qu'à nos yeux, jusqu'à preuve du contraire, le marquis d'Olinda et le vicomte.de l'Uruguay restent la règle, c'està-dire qu'ils personnifient l'opinion générale du pays.

En conséquence, l'accusation que certains publicistes

allemands ont lancée contre le gouvernement brésilien nous parait mal fondée, en présence des tentatives que nous venons de signaler et du mouvement généreux qni s'est produit sur les points les plus éloignés de l'Empire. Une pareille défiance serait trop absurde. La nation brésilienne est jalouse de son indépendance, sans aucun doute ; mais elle comprend fort bien que l'introduction d'un élément nouveau peut seule développer la prospérité du pa^^e leur côté, les hommes qui se sont succédé au poiivoir n'ont jamais songé à restreindre l'immigration, et à faire ainsi obstacle au développement du jeune empire.

Le gouvernement s'est arrêté aux demi-mesures, voilà tout ce que nous lui reprochons. Il approuve les statuts des associations; il continue à vendre des lots de terrain à ceux qui veulent en acheter ; seulement, il fait insérer dans l'acte la condition d'établir, sur la propriété concédée, un nombre déterminé de travailleurs, et ce, dans un laps de temps convenu.

C'est ainsi qu'il traite avec le comte de Montra vel, en lui cédant seize lieues de terres, sur les rives du Marata; avec le docteur Hermann Blumeneau, qui s'engage à introduire 4,000 travailleurs dans sa colonie de Itajahy; avec le senhor Augusto Stocklin , qui doit en introduire 50, tous Suisses, dans sa fazenda da Annunctada; avec le senhor J. G. Nagel; avec les Compagnies de l'Amazone^ du Mucury^ et, en dernier lieu, avec la Compagnie Centrale de Colonisation créée à Rio, au capi-

talde 6,000 contos (18 millions), et qui s'est obligée a introduire, dans l'espace de 5 années, 50,000 colons dans l'Empire. Le gouvernement, cela est important à noter, a pris à sa charge 1^6' du capital souscrit, soit 1,000 contos de reis. C'est là, il est vrai, la seule part active qu'il se soit réservée dans ce mouvement, et, pour qu'il ne reste aucun doute sur ses intentions, il a fait insérer, le 14 avril 1858, dans la Gazette piémontaise, une note destinée à dégager coimplétement sa responsabilité. Il prévient le public q;ii'il reste actuellement (voilà un adverbe bien indiscret) étranger aux promesses ou garanties que les entrepreneurs d'émigration peuvent donner, à entrevoir^ afin que les émigrants se mettent en garde contre les illusions et les fausses espérances ,

A notre avis, une pareille déclaration devait être publiée non pas seulement dans les États sardes, mais dans tous les pays où se recrute l'émigration. Les victimes des fausses espérances deviendraient moins nombreuses, après un avertissement aussi net, et les gouvernements de ces pays ne se verraient pas forcés d'intervenir, pour garantir de malheureux travailleurs contre les déceptions et les déboires qui se cachent toujours sous les rêves dorés. C'est ainsi qu'au mois de décembre 1857, le commandant de la corvette brésilienne Impérial Marinheiro avait voulu embaucher une trentaine d'ouvriers des diverses professions du port de Cherbourg, sous promesse de 15 à 30 fr. par journée de travail. Heureusement, l'autorité était prévenue ; elle

a refusé des congés, c'est le journal de Cherbourg qui nous l'apprend, à ceux que ce gain énosme avail séduits, et la tentative d'embauchage du commandant Torrès y Alvim a échoué.

Voilà donc le second système de colonisation intronisé. Ainsi que l'a fait le premier, le second va fonctionner devant nous.

L'idée, restée irréalisée, du général Ballivian et relative, tant à la navigation de l'Amazone, qu'à la colonisation sur une grande échelle , avait pénétré jusqu'au Brésil. En 1852, une Société se forma dont l'existence, 'd'abord compromise , fut définitivement assurée en 1857, après une longue discussion dans les Chambres. Cette Société, appelée Compagnie de l' Amazone^ était composée de spéculateurs avides et aussi, nous le reconnaissons volontiers, de personnages que préoccupait sincèrement l'avenir de leur pays. La Compagnie de r Amazone se proposait un triple but : doter le commerce de nouveaux débouchés, former des colonies agricoles et, par l'attraction de l'exemple, gagner au travail les Indiens de cette vaste région. La Compagnie était généreusement subventionnée; elle avait à sa tête des hommes considérables et l'opinion publique lui était on ne peut plus sympathique. Elle entra résolument dans la voie féconde qui s'ouvrait devant elle et ses vapeurs remontèrent six fois par an l'Amazone, depuis Manàos jusqu'à Tabatinga, avec escales à Coary, TefTé, Fonte-boa, Tonantins, et Sâo-Paulo, en atten-

dant qu'ils pouirsui vissent leur voyage jusqu'à Nauia, dans le Pérou.

Une impulsion généreuse était donnée, qui produisit aussitôt d'excellents résultats jusque par delà la frontière brésilienne. Ainsi provoqué aux entreprises utiles, le Pérou se piqua d'honneur, à son tour. S'appropriant le projet boli^den, que ses exigences excessives avaient autrefois inspiré, cet Etat consentit un secours annuel de 200,000 fr. en faveur d'une Société dont les steamers, parcourant chaque mois l'Amazone, entre Loreto et Belem, capitale du Para, mettent aujourd'hui directement en rapport la ^ jeune répubhque et le jeune empire. Une fois le but adopté, le Pérou n'a rien négligé pour l'atteindre. C'est ainsi qu'il a commandé en Angleterre six vapeurs, destinés à faire un service régulier sur le grand lac Titicaca, tout en explorant les principaux affluents de l'Amazone. Voilà, certes, une noble émulation, une rivalité louable dont la civilisation, compagne forcée du commerce, ne peut manquer de profiter.

Le premier point du programme a donc été rempli par la Société brésilienne ; nous voudrions pouvoir en dire autant des deux autres points.

Outre la subvention annuelle en espèces, la Compagnie de l' Amazone avait obtenu du (Gouvernement la concession de 92 lieues carrées, à la condition d'établir des colonies sur les rives du fleuve. Ces colonies, fixées au nombre de 12, devaient contenir chacune 600 Euro-

péeiis : total 7,200 travailleurs que la Compagnie s'était engagée à introduire dans FEmpire. Un délai de 10 ans lui avait été accordé à cet effet. Le but poursuivi méritait de vaillants efforts, on le voit, d'autant plus vaillants que des essais antérieurs avaient sérieusement compromis la cause de la colonisation dans ces parages.

Nous voulons parler des 356 Allemands débarqués en 1836 sur l'estuaire de l'Amazone, réduits à 90, un an après, et dont deux seulement existaient encore en 1859; des 470 Portugais introduits en 1854 dans la province de Para, dont il ne restait plus que 60, en

Tels étaient les antécédents déplorables que la terre amazonienne opposait à la spéculation agricole. Ces antécédents furent oubliés, en présence des magnifiques conditions faites à la Compagnie. Aussitôt les colons européens arrivés, les travaux commencèrent.

Hélas ! si robustes qu'elles fussent, les illusions ne tardèrent pas à s'évanouir. Une fois encore, la fièvre eut raison de ces malheureux, transportés, sans préparation aucune, sous des cieux incléments pour la race européenne.

Cette nouvelle tentative échoua donc comme les précédentes et ridée d'attirer les Indiens au giron social, par l'exemple du travail libre, dût être momentanément abandonnée. Le traité passé entre le gouvernement et la Compagnie fut alors résilié; néanmoins, celle-ci conserva la propriété des 92 lieues carrées qui, à l'origine,

i36 LA COLONISATION.

lui avaient été concédées. La spéculation, on en a la preuve, n'a pas été aussi mauvaise pour la Compagnie que pour le gouvernement, et surtout pour les colons.

Si une entreprise a jamais possédé des éléments certains de succès, c'est, assurément, la Compagnie Centrale de Colonisation. Son capital est de 18 millions de francs, dont 3 millions pris à sa charge par le gouvernement. Une pareille somme donne des moyens d'action bien puissants, si on sait l'employer avec intelligence. Voyons donc à l'œuvre la Compagnie Centrale de Colonisation.

Aussitôt après sa constitution, la Compagnie expédia de l'autre côté de l'Atlantique de nombreux agents recruteurs. Ceux-ci se répandirent sur le vieux continent et se livrèrent à une active propagande. La Compagnie, constatons-le tout d'abord, s'était engagée envers l'État, à introduire 50,000 colons dans l'Empire. Un délai de 5 ans lui était accordé pour remplir cette clause.

La première opération eut lieu en Italie. Le 10 mars 1858, le navire Liguria, portant 500 colons, sortit du port de Gênes, à destination de Rio-de-Janeiro. Il faut bien le constater : les plus simples précautions hygiéniques avaient été négligées à bord du Liguria. Comment en douterait-on , lorsqu'on saura que quelques jours seulement après l'embarquement, la mortalité faisait déjà de terribles ravages parmi les passagers. Ceux-ci, décimés par la maladie, forcèrent alors le capitaine de relâcher à Marseille et ils refusèrent de continuer leur route.

Cet échec, qui excite rindignation, mais qui ne surprend point ceux qui connaissent la rapacité féroce des entrepreneurs d'émigration , inaugura fâcheusement l'ouverture des opérations de la Compagnie. L'Italie lui fut fermée pour un temps et c'est du côté de l'Allemagne que ses agents dirigèrent leurs efforts. Nous avons signalé déjà le peu de succès qu'ils obtiennent dans ces contrées, grâce aux mesures provoquées par le Parlement de Berlin. Nous n'avons pas à rechercher ici l'emploi des 18 millions représentant le fonds social de la Compagnie Centrale de Colonisation; nous pouvons affirmer, toutefois, que la clause obligatoire relative à l'importation de 50,000 colons, en 5 ans, est loin d'avoir reçu son exécution.

Cette Compagnie nous rappelle un fait qui prouvera une fois de plus combien, dans les pays qui nourrissent un sentiment inconsidéré de défiance envers les étrangers (1), l'intérêt privé peut porter préjudice à l'intérêt général.

Une Société , ayant à sa tête des hommes d'une honorabilité incontestable, dont quelques-uns — ce n'étaient point les moins méritants — résidaient à Rio-de- Janeiro, s'était formée à Hambourg pour le transport

(1) C'est après M. le marquis d' A bran tes que nous adressons ce reproche aux Brésiliens. A propos de l'opposition que rencontrait dans le pays le projet de placer le général Braunàlatête de l'armée du Sud, M. d'Abrantès se plaint amèrement dos eragerados fllhos da terra que olhaÔ com ciume (regardent avec jalousie) « desconfiança para quem he estrangeiro.

Lettre du 14 octobre 1830.

des colons. Cette Société, qui était en pleine activité en 1857; qui rendait ainsi, à ses risques et périls, un si important service au jeune empire, n'a pu trouver auprès du gouvernement de ce pays l'appui sérieux auquel son dévouement lui donnait droit. Toutes les démarches qu'elle accomplissait dans le but d'obtenir un contrat de l'administration supérieure, échouaient constamment devant une opposition ombrageuse, formaliste, systématique. Était-il possible, raisonnable, en effet, d'accorder une subvention, ou un privilège quelconque à une Société étrangère^ qui osait faire concurrence à une association brésilienne^ la Compagnie Centrale de Colonisation? Cette concurrence, il est vrai, redoutée, justement, peut-être, par les capitaux engagés dans la Compagnie Centrale, ne pouvait qu'être avantageuse au Brésil, puisqu'elle établissait un double courant d'émigration; mais une considération de cette nature valait-elle la peine d'être discutée? Bref, l'intérêt personnel des actionnaires de la Compagnie Centrale a si bien manœuvré contre l'intérêt pubhc, que la société hambourgeoise, abandonnée du gouvernement impérial, a succombé, pendant la dernière crise financière, sous les charges trop lourdes qu'elle s'était imposées.

Que la responsabilité de cet échec qui constitue, à nos yeux, un désastre pour la cause de la colonisation au Brésil, retombe sur les hommes qui pouvaient le prévenir et qui ne l'ont pas voulu.

Abordons maintenant la Compagnie du Muctiry.

L'impartialité est toujours de devoir strict pour l'écrivain; mais, souvent, ce devoir est pénible. A cette heure, la plume tremble dans nos doigts, à la pensée des horribles tableaux qu'il va nous falloir retracer.

Tout le monde connaît la magnifique toile de Gros, — l'Empereur visitant les pestiférés de Jaffa^ — qui se trouve dans le salon carré du Louvre. Ces corps affaissés sous le poids de la maladie ; ces membres couverts d'ulcères ; ces yeux hagards et sanguinolents; ces figures hâves, plombées, cadavéreuses, pourront seules donner une idée des scènes affreuses qui se passaient naguère sur l'estuaire du Mucury.

En 1857, la Compagnie de ce nom s'était chargée d'établir, par le moyen de colonies agricoles, une communication entre le lleuve et le nord de la riche province de Mirias'Geraês. Les agents recruteurs embouchèrent leurs appeaux, tendirent leurs collets, et une foule de malheureux, — Allemands, Hollandais, Français, Suisses, — furent expédiés sur les rives malsaines du Mucury. Le défrichement commença aussitôt.

C'est, la larme à l'œil, l'indignation dans le cœur, qu'un savant voyageur, M. Avé-Lallemant, va nous faire connaître les résultats de cette entreprise (1).

Le 27 janvier 1859;, M. Avé-Lallemant débarquait à l'embouchure du fleuve. Le premier spectacle qui s'offrit à ses regards, le voici : Deux familles d'Alsaciens aban-

(l) Reise durrh Sud-B-asilicn im Jahre 1858; Ruise dtirch iVorrf-Bra«»7i>n im Jahre 1859, von D"^ Avé-Lallemant ; 4 vol. Leipzig, 1859 et 1860.

140 LA COLOiVISATION.

données sans feu, ni pain, sur une plage marécageuse, parce qu'elles n'avaient pas voulu subir les dures conditions qui leur étaient imposées Vieillards et enfants, femmes et hommes gisaient, épuisés, haletants, sur le sable où ils campaient, en proie à toutes les souffrances du typhus, à toutes les angoisses du désespoir et de la faim. C'était incroyable et vrai, pourtant! A' peu de distance de la rive se trouvait une habitation vide ; mais * les ordres du Directeur étaient précis autant qu'impitoyables, et ces Français, trempés, la nuit, par les brouillards pernicieux du fleuve ; rôtis, le jour, par les rayons embrasés du soleil, se mouraient lentement en face de l'abri qui leur était refusé!

Continuation du même tableau :

D'autres Alsaciens, établis par la Compagnie à Pendurados^ sur un terrain dont l'insalubrité reconnue venait de forcer à la retraite un planteur et ses nègres, avaient dû interrompre leurs travaux. Dévorés par les fièvres, comme leurs compatriotes du rivage, ils n'appartenaient plus qu'à la maladie et au désespoir.

La colonie Paredes, naguère occupée par des Suisses, ne comptait plus un seul habitant. Les travailleurs étaient ou morts, ou en fuite.

Les fièvres paludéennes faisaient également des ravages à Santa-Clara où un commis, par l'ordre du Directeur, remplissait les fonctions de médecin. La situation était plus mauvaise à Boa-Vista, où plus de la moitié' des colons étaient alités.

Partout se présentait le même spectacle de désolation : des fantômes hâves, décharnés, couverts de pustules et de plaies infectes ; des cabanes envahies par la vermine, d'où sortait un concert lamentable de gémissements, de cris et de malédictions.

Les déchirements de la faim n'étaient même point épargnés à ces infortunés , car la ration de vivres que leur mesurait parcimonieusement la Compagnie était encore rognée par les commis. Les colons en étaient réduits à vendre leurs vêtements pour satisfaire leur appétit, et à cueillir dans la forêt du pourpier et des racines, afin de calmer les tiraillements de l'estomac, causés par une nourriture insuffisante. Trois Hollandais étaient morts littéralement de faim ! Horreur !

Les colonies du Mucury , on le croira sans peine, ressemblaient plutôt à des hôpitaux infectés, sinon à des cimetières, qu'à des établissements agricoles. Les immigrants qui résistaient encore étaient dans un tel état d'exaspération, qu'ils voulaient se réfugier dans le désert. A la position qui leur était faite, ils préféraient s'exposer à mourir de faim, en liberté, ou à tomber sous les flèches des Indiens bravos.

Il semble vraiment que la Compagnie du Mucury fut composée de négriers de la pire espèce, qui osaient jeter un insolent défi à la civilisation et à l'humanité.

L'Empereur Dom Pedro connut enfin l'horrible vérité. D'après ses ordres, un vapeur de l'Etat fut expédié pour ramener à liio les malades et les désespérés. 87 colons

142 LA COLOxNISATION.

montèrent à bord ; mais tous n'arrivèrent pas à desti- , nation . Une seconde expédition débarqua divers groupes de fantômes, parmi lesquels deux cadavres.

Un immense cri de réprobation, parti de la Bourse, retentit aussitôt dans la capitale de l'Empire, et la Compagnie fut flétrie de l'épithète méritée de carniceira (bouchère, sanguinaire) que lui conservera l'histoire de la colonisation au Brésil.

On est douloureusement affecté lorsque, en présence de la légitime indignation que ces faits soulevèrent des deux côtés de l'Atlantique, et dont on trouve un reflet dans les pages sévères de MM. Avé-Lallemant et Elisée Reclus, on lit l'appréciation de ces mêmes faits dans l'ouvrage de M. le comte de la Hure : L'Empire du Brésil.

En constatant un échange de notes entre les Etats originaires des colons et le Brésil, — ce qui confirme pleinement la haute gravité des actes reprochés à la Compagnie de Mucury^ — M. le comte de la Hure ne trouve pas d'autres expressions pour caractériser l'odieuse conduite des agents de cette Compagnie que celles-ci : « Quelques erreurs^ peut-être quelques négligences dans la distribution des subsistances avaient fait naître de vives et sérieuses réclamations » .

Ce n'est pas pour quelques erreurs que la voix frémissante de tout un peuple prononce des syllabes qui brûlent les réputations, comme celles — carniceira — qui ont marqué au front la Compagnie du Mucury ; ce n'est pas non plus pour quelques négligences, peut-être^ (ce peut-

être jette un frisson glacé dans les veines) que des réclamations vives et sérieuses sont envoyées par des Etats civilisés au gouvernement brésilien. (1)

Par exemple, ce que l'Europe ne voudra pas croire, le voici :

Bien qu'il fût instruit des faits que nous venons de signaler, le Sénat de Rio-de-Janeiro ne craignit pas de voter un crédit de 3,120,000 francs, avec un intérêt garanti de 7 0/0, en faveur de cette même Compagnie du Mucury.

Déclarons tout de suite qu'un ministre des finances fit bientôt rapporter une loi qui donnait ainsi une récompense nationale à cette association de bouchers; ajoutons encore que le Directeur de la Compagnie, ayant osé prétendre aux honneurs sénatoriaux, Dom Pedro raya deux fois son nom de la liste émanée des électeurs mineiros.

Cela n'est pas assez, à notre avis.

Supprimer un crédit qui, dans les circonstances où il

(1) L'Empire DU Brésil est dédié à l'Empereur Dom Pedro II; c'est là ce qui explique, sans doute, l'atténuation que contient ce livre, des scènes abominables que nous venons de rapporter, d'après MM. Avé-Lallemant et El. Reclus. Cette atténuation ne saurait être une manière de flatterie à l'adresse de la susceptibilité nationale ; nous l'interprétons plutôt dans le sens d'un hommage rendu à la sensibilité, cruellement éprouvée, du Souverain, Nous ne l'eussions pas rélevée, si nous n'étions convaincu qu'il est des cas où les ménagements, tout comme les exagérations, du reste, manquent le but qu'on veut atteindre. Or, tous ceux qui ont l'honneur de connaître l'Empereur Dom Pedro, savent que son caractère est d'une aussi forte trempe que ses sentiments sont élevés. Par l'accueil qu'il a fait au rapport accablant de M. Avé-Lallemant, Dom Pedro a prouvé, une fois de plus, qu'on ne le blessait point, en lui disant conrat;euseraent la vérité.

iM LA COLONISATION.

fut accordé, n'était pas autre chose qu'une prime d'encouragement donnée à la traite des blancs, et refuser la plus haute dignité de l'Empire à un homme stigmatisé du nom de bourreau , voilà d'énergiques protestations, sans doute ; mais, après le vote incroyable du Sénat, et les vives réclamations des Puissances européennes, l'honneur du Brésil exigeait une réparation capable de satisfaire en même temps la morale publique. Le Directeur de la Compagnie Carniceirandi été ni poursuivi, ni destitué. Si nous répugnons à inscrire ici son nom, que l'Empereur a effacé de la liste des candidats mineiros, notre devoir est de grçiver, sur les tables d'airain de l'humanité, le souvenir des désastres qui se sont accomplis pendant son administration.

Avions-nous tort de comparer ensemble l'aspect des Pestiférés de Jaffa et la physionomie des colonies du Mucury? La ressemblance serait plus parfaite encore si, à Napoléon et aux officiers de sa suite, qui figurent dans la toile de Gros, on substituait l'Homme à la hache et ses aides immondes.

Détournons nos regards de ces alfreux tableaux. Le système mixte, patronné par le gouvernement brésiUen, n'a produit jusqu'ici, — au point de vue de la colonisation, — que des résultats négatifs. Cette conclusion nous paraît certainement acquise. Passons alors au troisième système, qui est celui de la colonisation abandonnée à l'initiative exclusive des citoyens. La Société Vergueiro est celle qui, par son importance,

appelle d'abord notre attention. Cette Société fonctionne depuis plusieurs années, et les résultats obtenus par elle sont consignés dans des documents officiels. L'établissement qu'elle a créé va, de plus, nous donner l'occasion d'apprécier les deux modes pratiqués par les entrepreneurs de colonisation.

Le premier de ces modes est celui de parceiria^ que nous avons vu mentionné dans la lettre lithographiée du consul brésilien en Russie, le senhor Araujo Porto- Alègre. La parceiria est à peu près ce qu'on nomme mégerie dans le midi de la France, et métairie en Bretagne. Les colons engagés d'après cette méthode et transportés pour le compte d'un entrepreneur, travaillent sur un terrain qui lui appartient. Le produit de la récolte est partagé entre eux et lui, dans une certaine proportion. Jamais le colon parceiro ne peut devenir propriétaire.

Le second mode est celui de Idi, petite propriété.

Répétons ici ce que nous avons dit relativement à l'organisation territoriale de l'Empire. Le sol, nous le savons, se trouve pour les 4/5 entre les mains de quelques individus, héritiers des premiers concessionnaires. Le Domaine Public est resté possesseur seulement du dernier cinquième ; il détaille, comme il l'entend, cette portion échappée à l'avidité des grands propriétaires. C'est donc de l'État que l'émigrant achète un lot de terre. La vente laite, l'émigrant s'établit sur son bien et le cultive pour son propre compte. Ces conditions sont normales, sans doute ; elles rappellent ce qui se pratique en Europe.

Pourtant, cette seconde méthode est peu suivie, à cause des difficultés qu'elle présente dans l'application. Nous n'irons point jusqu'à prétendre que la petite propriété soit absolument inaccessible aux bourses modestes ; elle parait même, à première vue, plus abordable au Brésil qu'aux États-Unis ; mais, en réalité, elle y est beaucoup moins avantageuse aux colons.

Donnons un exemple.

Un acre de terre correspondant à 836 brasses carrées de la mesure brésilienne, coûte, aux États-Unis, 1 dollar 25 cent., soit 1,920 reis. D'après la loi n" 601 du 18 septembre 1850, ce même lot de terre vaut dans l'Empire, terme moyen, 1,045 reis, soit 3 fr. 10 cent. Le prix d'achat est donc inférieur au Brésil ; mais, comme les terres susceptibles d'être vendues sont éloignées des cours d'eau navigables et des routes tracées, ce bon marché apparent devient eilÉéalité très-coûteux, à cause des transports. Si l'on remarque, en outre, que les terres situées loin des côtes et des centres populeux sont^ exposées aux attaques des Indiens et des bêtes féroces, on comprendra que les colons soient peu disposés à s'établir là avec leurs familles. Aussi, les exploitations isolées deviennent-elles de plus en plus rares, à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur.

La sécurité est plus grande, sans contredit, sur les domaines qui appartiennent à de riches particuliers ; ces terres ont d'ailleurs l'immense avantage d'être près des voies de communication. Mais, les propriétaires abusent

de leur positioîi privilégiée ; ils exigent pour un modeste lot de terrain un prix si élevé, que les colons, plutôt que de subir les conditions exorbitantes qui leur sont imposées, renoncent à acquérir et préfèrent travailler pour le compte d'autrui.

Telle est la situation réelle, telle que nous la trouvons consignée, au paragraphe deV Impôt territorial^ à la page 18 du rapport du Directeur de la répartition des terres publiques [Repartiçào gérai das terras publicas).

Sans nier des titres légitimes, le gouvernement ne peut-il rien pour limiter les prétentions excessives des propriétaires, ainsi que le demande le senhor Souza e Mello ? Pas plus que lui nous ne voulons l'expropriation pour cause d'utilité publique ; mais, enfin, en saine justice la possession n'implique-t-elle pas l'obligation de cultiver? Le maître qui, non content de se soustraire à cette obligation, repousse celui qui voudrait cultiver à sa place, ne viole-t-il pas , en même temps qu'il porte atteinte à l'intérêt général, cette loi du travail, qui esta la fois le fondement et la sanction du droit de propriété ? Nous nous contentons de poser la question sans la résoudre, afin de constater seulement qu'en l'état déplorable où se trouve l'agriculture brésilienne, il y a là quelque chose à faire.

11 résulte de ce qui précède que le système de \di petite propriété est à peu près impraticable, et que l'émigrant pauvre est forcément condamné à laparceiria. Et cela est si vrai que, sur un nombre de 150 à 200 familles enga-

gées par la maison Vergueiro^ on en compte 20, 25 au plus, qui aient accepté l'offre de devenir propriétaires de terres à des prix fixés par arbitres. Ce fait, désormais acquis, suffit pour démontrer le découragement qui s'empare des colons, en présence des difficultés à peu près insurmontables qui s'opposent à la réalisation de leur vœu le plus cher : l'exploitation pour leur compte.

Le système à^ parceiria, inauguré par le sénateur Vergueiro dans la province de Sào-Paiilo , a été pratiqué par des fazendeiros de la même province, ainsi que de la province de Rio-de-Janeiro. La colonie Senador Vergueiro, présentée comme le modèle du genre (1), mérite de notre part une attention toute particulière. Elle nous permettra d'autant mieux de. juger dans son application le système de parceiria^ que les statuts de la Compagnie Vergueiro ont été généralement adoptés par les fazendeiros qui exploitent d'après cette méthode.

Ici, les documents ne manquent pas. Mais, celui de tous qui nous paraît mériter le plus de confiance est un travail officiel publié de l'autre côté du Jura et peu connu en France (2) .

Le docteur Heusser a été envoyé par les cantons de Zurich, Berne et plusieurs autres, pour juger par luimême de la situation des colons suisses au Brésil, et no-

(1) Esta Colonia nào serve sô de incentivo (aiguillon) ao estabelecimerUo de ou" trotf serve igualmente de regulador. (Rapport déjà cité Page 22.)

(2) Di'- Schioeizer anf den Kolonieen in San-Paulo in Brasilien, par le docteur Heusser. Zurich, 1857.

tamment de ceux qui appartiennent à la colonie Verrfueiro. Le rapport du docteur a eu un grand retentissement dans son pays. Rédigé d'abord en allemand, ce /rapport a été traduit en français, afin que tous les cantons connussent l'état réel de l'émigration au Brésil.

Le senhor Vergueiro, fondateur et directeur des deux établissements, Ibicaba etAngelica^ réunis sous la dénomination de colonie du Senador Vergueiro, n'est pas seulement un fazendeiro voué à l'exploitation des terres qui lui appartiennent; il est de plus le chef d'une maison de commerce, dont le siège se trouve à Santos. C'est en cette double qualité, dont la première est seule connue des émigrants, avant le contrat, qu'il se livre à deux genres d'opérations bien distincts , se complétant l'un par l'autre, et qui composent son système de colonisation.

D'après le paragraphe 3, article 4 des statuts de sa Compagnie, Vergueiro s'engage à mettre à la disposition de chaque chef de famille autant de pieds de caféiers qu'il peut en cultiver. Ce texte parait loyal; il prête cependant à l'équivoque et peut ouvrir la porte à de graves abus. En effet, l'arbrisseau commence à produire à l'âge de 4 ans ; mais ce n'est qu'à la 5' et à la G*' année que la récolte est de quelque importance. La période la plus favorable s'étend de la 6' jusqu'à la 12' année. Il y a décroissance dans le produit dès la 15*. Et remarquons que la culture des jeunes plants exige autant de travail que celle des arbrisseaux déjà formés. On comprend main-

tenant combien cette rédaction, claire en apparence, obscure en réalité, peut servir la cupidité des entrepreneurs. Sur une plantation de 6,000, de 10,000 arbrisseaux, admettez que la moitié, le quart si vous voulez, reste improductif, et le colon se sera endetté , tout en faisant les affaires du propriétaire.

En reconnaissant que la ïhaison Vergueiro n'a pas abusé de cet article 4, puisqu'elle paie aux colons qui ont reçu dans leur lot des arbres trop jeunes une' somme annuelle de 20,000 reis (60 francs) , par chaque millier d'arbustes, nous devons déclarer que d'autres fazendeiros n'ont pas été aj|^ssi scrupuleux. Chez ces derniers, la récolte a été abondante; mais ce ne sont pas les colons qui en ont profité. Si, justement irrité d'être pris pour dupe, le cultivateur exige la modification d'un état do choses aussi désastreux pour lui, on lui présente le contrat qu'il a signé, d'après lequel l'inobservation des conditions stipulées entraîne de fortes pénalités qui vont jusqu'à la prison.

Il y a plus : le contrat de parceiria a établi entre les membres d'une même famille une solidarité invincible qui lie également, dans l'occasion, les individus — parents ou non — qui composent un groupe d'émigrants. Si le chef de la famille tombe sous le fardeau , les enfants, la sœur, la femme, la nièce, et, dans l'hypothèse indiquée, les travailleurs qui concourent à la même tâche , sont tous, individuellement, tenus de payer les dettes qu'il laisse après lui. De son côté, l'entrepreneur s'est engagé

LA COLONISATION. loi

h remplir loyalement les clauses spéciales qui entraînent sa responsabilité, sans, toutefois, se reconnaître passible d'une peine po^^ le cas où il manquerait à ses engagements. - ?^.

Il est vrai que Farticle 9 des statuts a prévu l'éventualité d'une contestation entre les colons et l'imprésario. Les parties sont alors soumises à de libres arbitres dont l'arrêt , rendu en l'absence de toutes formalités judiciaires, n'est pas susceptible d'appel. Mais, n'oublions pas qu'un pareil tribunal a toujours été composé de Brésiliens , c'est-à-dire , pour ceux qui savent que les fazendeiros ne forment en quelque sorte qu'une seule et même famille de gens ayant des intérêts identiques à ceux du propriétaire. La conséquence d'une pareille situation est que le colon reste à la discrétion de l'entrepreneur.

Rebuté, aigri par les mécomptes nombreux qu'il rencontre, le colon veut quelquefois quitter un établissement où le profit n'est pas en proportion du travail et des elForts. Ici, encore, on lui oppose le paragraphe 6 de l'article 5, d'après lequel les avances faites pour passage, frais de transport, entretien, etc., etc., portent intérêt à 6 p. 0/0, tandis que la moitié au moins du gain annuel est affectée à leur extinotion; et aussi l'article 8, qui complète celui-ci, puisqu'il ne permet la retraite au travailleur qu'après son entière libération, et avec la condition formelle de prévenir un an d'avance , sous peine de 50,000 reis (150 francs), par tête de colon. Or, ces

dettes sont quelquefois considérables. Le docteur Heusser cite l'exemple d'une famille composé de six personnes, le chef, sa femme et quatre enfants, parini lesquels trois âgés de moins de huit ans, dont le compte de voyage, depuis Santos seulement jusqu'à la colonie, s'est monté à 330,392 reis, soit, environ, 1,000 francs. Il y a aussi des émigrants qui reçoivent des avances de leurs communes ; ceux-là s'engagent solidairement, eux et les membres de leur famille, à un remboursement intégral dans l'espace de cinq années.

Maintenant, veut-on savoir comment, tout en restant dans les termes du contrat, la maison Vergueiro s'attribue une part léonine dans les produits obtenus par les colons? Nous avons parlé de la maison de commerce de Santos. Or, Santos est le marché naturel de la colonie, qui se trouve distante de ce point de plus de cinquante lieues de France. Le café envoyé à la maison de commerce est vendu par elle. Nous ne prétendons pas insinuer que la maison de Santos bénéficie frauduleusement sur la marchandise ; nous soutenons seulement que les colons sont forcés d'approuver les opérations, accomplies sans contrôle possible de leur part, et que, par le fait des circonstances, ils ne reçoivent pas la moitié du prix de leur travail.

LA COLONISATION. !o3

En 1856, les frais de transport pour un arrobe

(32 livres) , étaient de 1,040 reis.

Ajoutons pour frais de nettoyage . ^00

Octroi 30

Commission 3 p. °'o 132

Total 1,602 reis.

Nous arrivons à ce résultat que, pour la moitié d'un arrobe de café qui, à Santos, aura été vendu 4, 400 reis, le colon producteur, déduction faite des 1,602 reis ci-dessus, ne recevra pour sa part que 1,400 reis, au lieu de 2,200 qu'il devrait toucher. Ce fait, commun à la majorité des entrepreneurs de colonisation , sauf les frais de transport qui varient suivant les distances des marchés, nous montre dans quelle proportion est réduite cette moitié^ garantie au colon par le système de la parceiria.

Enumérons encore quelques-unes des tribidations de rémigrant.

La maison Vergueiro ne se contente pas d'engager des colons pour son propre compte. En vertu de l'article 10, elle se réserve la faculté de déléguer ses droits à un autre fazendeiro, pourvu que le colon n'articule aucun motif sérieux pour se soustraire à la convention dont il est l'objet. Cet article est littéralement emprunté au système des indented servants qui a si longtemps prévalu dans l'Amérique du Nord, et d'après lequel un entrepreneur d'émigration était autorisé à rétrocéder les droits à lui

acquis par le contrat , à un autre propriétaire des colonies (1).

Quelles sont maintenant les conséquences d'une pareille disposition? Le travailleur qui débarque sur le sol brésilien ne peut avoir des motifs de préférence ou de défiance à l'égard du fazendeiro qui vient traiter avec la maison Vergueiro; que lui importe donc qu'il dépense ses sueurs sur la propriété de celui-ci ou de celui-là? L'article 10 lui parait insignifiant et le malheureux, séduit par les promesses de l'agent, signe le contrat qui lui est présenté. Plus tard seulement, mais trop tard pour lui, il reconnaîtra qu'il a été considéré comme une marchandise qu'on peut vendre et livrer à son gré.

Et qu'on ne se hâte pas de protester contre la sévérité de cette appréciation. Les fazendeiros n'ont pas tous adopté les idées modernes; il en est plus d'un parmi eux qui regrette encore le bon temps de la traite. Habitués à l'exercice d'un pouvoir absolu dans leurs domaines, quelques-uns renoncent difficilement aux procédés violents et tyranniques dont ils usaient envers leurs esclaves. Pour ceux-là , les colons, sauf la couleur, ne sont guère dilférents des travailleurs qu'on allait acheter sur la côte d'Afrique. La maison Vergueiro les leur a vendus à certaines conditions et pour un temps déterminé. Tant que ces conditions n'ont pas été remplies, les immigrants

(I) Consulter, si l'on veut avoir des détails sur le contrat d'indenture ou covenant, I'Histoirb des États-Unis d'Amérique, de Banoroft's, page 72.

lA COLONISATION. i55

européens leur a ppar tiennent^ au même titre que leurs noirs.

Tel est le raisonnement du propriétaire de la colonie de Boa-Vista, fondée en 1855. Le senhor Joâo Leite prétend avoir acheté les douze familles qui cultivent ses terres, de la maison Vergueiro, pour une somme de 12 contos. Partant de ce principe, il n'a que du mépris pour ses colons; il veut, par suite d'un zèle au moins blâmable dans sa manifestation, les forcera renier la foi de leurs pères et à se convertir au catholicisme. Ce fazendeiro pousse même l'odieux jusqu'à leur refuser des planches pour faire des cercueils. Nous trouvons ce fait consigné tout au long dans le rapport du docteur Heusser. Quant aux dettes contractées envers lui, le senhor Leite exige qu'elles lui rapportent un intérêt de 12 p. 0/0. 11 allègue pour sa justification qu'il a besoin de servir le même intérêt de 12 p. 0/0 à la maison Vergueiro pour l'argent qu'il lui doit, sous peine de voir cet intérêt s'élever à 18 p. 0/0, dans le cas oii il ne remplirait pas ses engagements avec une exactitude rigoureuse. Nous devons reconnaître, du reste, que le senhor Leite est encore loin d'être le plus mauvais maître qui existe au Brésil. 11 a même envers les colons des procédés dont n'usent pas tous ses confrères. Il les dispense du loyer de leurs maisons, et, de plus, il leur arrache les dents gratis.

La maison Vergueiro^ en se mettant à la tête de la colonisation pour la province de Sào-Paulo, ne se proposait pas poiu^ but, nous devons le croire, le trafic de la

marchandise Emigi^ants; cependant on ne saurait nier qu'elle a largement exploité l'article 10 des statuts. La maison Vergueiro a fait ainsi d'excellentes opérations; elle a réalisé des bénéfices considérables en livrant tant de têtes de colons demandées, comme autrefois on livrait, sur ordre, tant de têtes d'Africains.

Il nous reste à donner les résultats définitifs du système de parceiria , afin de faire connaître par des chiffres la position vi^aie réservée aux émigrants embauchés par les agents de ce système. Consultons encore ici le rapport officiel de la direction de Repartiçaô das terras pu- Micas ^ année 1855.

Page 20. T- Colonia da Independencia, fondée en 1852.

Le transport de 172 émigrants a coûté.. . . 15,478,976 reis. Frais d'alimentation jusqu'en mars 1854. . 11,764,498

colons s'est élevé à 1 ,627,749 ) Payé en outre.

Le produit des colons s'est élevé à 1 ,627,749 ) / « i o qi « 2,892,165^ '^^^-^^^^^

Dette totale 22,723,560

C'est à peu près 68,000 fr. qui, répartis entre les 172 colons, mettent à la charge de chacun d'eux une somme de 132,113 reis, soit, environ, 400 fr.

Puisque les colons ne se sont libérés que de 14,000 fr. en deux ans, il leur faudra, en suivant la même progression, dix ans pour éteindre la dette entière, en admet-

tant, bien entendu, que la récolte soit favorable. Après dix années d'efforts persévérants, ils auront amassé une égale somme de 68,000 fr., ce qui donnera par tète 400 fr. de bénéfice net.

Page 21. — Colonia Santa-Rosa, établie en mai 1852, par le vicomte de Baependy, dans le municipe de Valença.

Transport 11,660,822 reis.

Aliments 7,982,885

(59,000 fr.). . . . 19,643,707

Le total des dettes des 132 colons se montait, le 31 mars 1854, à 16,130,375 reis, ce qui, en négligeant les fractions, donne pour équivalent, 48,000 fr., soit, par tète, 366 fr.

A ceux-ci, il faudra près de neuf ans pour se libérer et pour arriver à posséder individuellement la somme dérisoire de 366 fr.

Colonia Santa-Justa, fondée en mai 1852 par le veador Braz Carneiro Billens.

Les colons devaient :

Mars 1854 20,402,109 reis = 61,000 fr.

Février 1855 17,891,833 reis = 53,500

A ceux-là, il faudra un peu plus de huit années de travail pour amasser, toutes dettes payées, 120,890 reis, soit 360 fr.

• Quoique ces chiffres soient authentiques, puisqu'ils sont empruntés à un document officiel, les lecteurs hési-

teront encore peut-être à juger définitivement le système àQ parceiria. Ils attribueront une partie de ces résultats fâcheux à la mauvaise administration des impresarii , à une direction inintelligente imprimée aux travaux, etc. En cela, ils n'auront pas tout à fait tort. Mais, s'ils tiennent à être entièrement édifiés sur le mérite du système, qu'ils examinent l'établissement modèle , celui que cite si volontiers le rapporteur brésilien , l'établissement reguladovy en un mot. Les observations obtenues serviront alors de base certaine à une appréciation générale, puisqu'elles s'appliqueront, avec bien plus de force encore, aux nombreux établissements qui fonctionnent d'après la même méthode.

Malgré les ressources puissantes dont dispose la maison Vergueiro, la colonie créée par elle est loin d'avoir suivi une marche progressive. D'après une statistique dressée par le Directeur Joâo Adolpho Jonas , il est constaté que, depuis l'année de sa fondation, 1847, jusqu'en 1852, cette colonie a reçu 126 familles formant un total de 626 personnes. Ce chiffre, descendu tout à coup à 89 familles et à 409 individus, s'est élevé, par l'adjonction de nouveaux engagés, à celui de 121 familles donnant 556 travailleurs ainsi répartis :

Allemands \ 308

Portugais 231

Brésiliens 17

Maintenant, veut-on savoir si ces colons qu'on a entraînés par les plus magnifiques promesses, marchent sur le chemin de la fortune? Consultons la statistique du Directeur Joào Adolpho Jonas, pour l'année 1853 :

Dette passive des colons.

AA familles ont reçu, pour solde de leurs

comptes, 30,241 fr. 20 c. sur une récolte

de 10,723 boisseaux de café.

57 familles ayant à recevoir leur part sur

18,186 3/4 boisseaux de café, doivent. . . 50,295 fr. 35 c. 53 familles qui n'ont récolté que pour le compte

de la fazenda, doivent 45,661 10

Total 95,956 fr. 45 c.

Signalons en passant 37 familles qui, ne tenant

aucun compte de l'article 8, ont abandonné

la colonie en laissant une dette de 14,523 fr. 15 c.

Laquelle dette, ajoutée aux 95,956 45

Donne pour total 110,479 fr. 60 c.

que les émigrants doivent à la colonie.

Grâce au docteur Heusser, nous pouvons conduire nos observations jusqu'à l'année \ 856. Le rapport du docteur embrasse un cadre plus restreint que le nôtre , puisqu'il ne s'occupe absolument que des Suisses établis dans la colonie Vergueiro. Mais les renseignements qu'il nous fournit sur les colons suisses peuvent éclairer la situation des autres travailleurs.

En 1856, année très- abondante , 63 familles suisses établies à Ibicaba, ont récolté ensemble 26,850 alqueires de café , produisant,

à raison de 3 pour 1 8,950 arrobes.

De ces 63 familles :

4 arrivées en 1852, avaient produit 2,942 alqueires et gagné, après payement de leurs dettes, dans un espace de quatre ans. . 575,000 reis. 9 arrivées en 1853, avaient produit 5,489 alqueires, et devaient 2,960,000 reis.

17 arrivées en 1854, avaient ■produit 9,313 alqueires, et devaient 2,360,000

33 arrivées en 1855, avaient produit 9,106 alqueires, et .-^^

devaient. .......... 6,630,000

Perte 11,950,000 reis.

Gain 575,000 reis.

Dette des colons 11,375,000 reis. = 34,125 fr.

Plusieurs de ces familles possédaient quelque argent; il a été tenu compte de cette circonstance dans le résumé ci-dessus. D'un autre côté, il ne faut pas oublier que tous les colons avaient fait des achats en bestiaux. Quoi qu'il en soit, leurs engagements pécuniaires au 31 juillet 1856, vis-à-vis de la maison Vergueiro , se montaient encore à 6 contos 660,000 reis, soit, environ, 20,000 fr.

Ainsi, des malheureux auront quitté leur patrie, traversé l'Océan, contracté de nouvelles habitudes, mangé le pain amer de l'exil; ils se seront soumis aux plus durs travaux sous un climat qui épuise et qui tue, dans Tes-

poir d'assurer quelque bien-être, sinon à eux, du moins à leurs enfants ; ils auront supporté, en outre, les tracasseries et les vilenies que n'épargnent point des fazendeiros tels que le senhor Joào Leite ; ils auront essuyé l'injustice ou le mépris des magistrats du pays {iniquidade de um subdelegado e a indifferença criminosa de um juiz de paz) (1) ; et le tout pour amasser, les uns, 1 10,479 fr. 60 c. de dettes en six ans; les autres, je parle des Suisses seulement, 20,000 fr. de dettes en quatre ans! En vérité, il eût mieux valu rester paisiblement dans cette mèrepatrie dont on se plaignait, que d'aller chercher si loin, et au prix de tant d'efforts, la ruine, la misère et la mort. Il est regrettable d'avoir à constater que le gouvernement brésilien a longtemps patroné la, parceiria. Les engagements, contractés en Europe au profit de ce système, étaient faits par les agents diplomatiques de ce même gouvernement et d'après ses ordres formels. Nous trouvons une preuve de ce fait dans la lettre qu'un de ces agents, le senhor Araujo, écrivait de Kissingen, le 6 juin 1852. Le senhor Araujo dit en propres termes : « Les engagements que j'ai faits, en 1847, pour le sénateur Vergueiro , et cette année , pour quelques propriétaires de Sào-Paulo et de Rio-de-Janeiro , ont eu lieu par l'ordre

Page 1