‹ La traite, l'émigration et la colonisation au BrésilChapitre 5 sur 31 · LA TRAITE. IV · texte numérisé non relu

LA TRAITE. IV

Hélène. Présentée au Parlement en 1845, la loi fut votée immédiatement et à la presque unanimité, par la chambre des Communes et la chambre des Lords.

Il n'entre point dans .nos intentions de discuter un acte qui porte une atteinte aussi profonde aux droits d'un peuple libre, et contre lequel n'ont cessé de protester l'empereur Dom Pedro II et les différents cabinets qui se sont succédé aux affaires. Si nous avons cru devoir remonter aux circonstances qui en ont provoqué l'adoption; si, mamtenant, nous sommes amené à rappeler les débats orageux dont cette mesure a été l'objet au sein de la chambre des Communes, c'est afin d'en apprécier la portée ; c'est, surtout, pour en constater les résultats. Les orateurs de la Grande-Bretagne eux-mêmes vont se charger de nous les dire.

Dans la séance du 3 juin 1857, M. Roebuck a vigoureusement attaqué la loi de 1845, qui, suivant lui, n'avait plus de raison de subsister. Lord Aberdeen, alors ministre des Affçiires Etrangères, avait promis, pendant la discussion du bill, de demander lui-même l'abrogation de la mesure à laquelle son nom est resté attaché, le jour où la traite aurait complètement disparu. « Ce jour est arrivé, » disait l'orateur; en conséquence, il sommait les ministres de tenir l'engagement pris par leurs prédécesseurs, et d'accomplir ainsi un grand acte de réparation envers une nation amie, jalouse, à bon droit, de sa souveraineté et de son honneur, et digne à tous égards des sympathies du Parlement, puisque, cha-

que année, « elle importait pour 12 millions de livres sterling de marchandises anglaises, » M. Roebuck comptait beaucoup sur ce dernier argument pour gagner son procès; il en fut, pourtant, pour ses Irais d'éloquence.

Lord Palmerston monta, à son tour, à la tribune.

Sans nier l'importance des échanges entre les deux pays, le noble lord, faisant valoir des considérations d'un ordre plus élevé, opposa la question d'humanité à la question commerciale. 11 ignorait si lord Aberdeen avait fait une promesse; mais il reconnaissait sans difficulté que la traite avait momentanément disparu. 11 ne pensait pas, toutefois, devant les dispositions bien connues d'une partie de la population brésilienne, que l'heure de la révocation du bill eût sonné. Argumentant d'un fait récent de débarquement d'esclaves à Serinhaem, il se croyait fondé à soutenir que l'Angleterre devait rester armée comme par le passé, afin d'être toujours prête à réprimer immédiatement toute tentative de traite.

(( Si le trafic a cessé, dit en terminant le chef du cabinet, la pensée du trafic n'est pas éteinte dans le cœur de tous les Brésiliens, et nombre d'individus n'attendent qu'une occasion favorable pour le faire revivre. Il est donc nécessaire de garder des garanties pour l'avenir, en ne touchant point à l'acte de 1845. »

Si cette déclaration est nette et précise, en voici une autre qui ne l'est pas moins.

Le débat du 3 juin 1857 s'est reproduit à la chambre

des Communes, le 12 juillet dernier, à propos du conflit récent, engagé entre la Grande-Bretagne et Tempire brésilien. La thèse, autrefois défendue par M. Roebuck, a été reprise par M. Hardcastle. La discussion a été peut-être plus orageuse en 1864 qu'en 1857.

Lord Palmerston, répondant à M. Hardcastle, dit que la conduite du gouvernement impérial, au sujet de la traite des nègres, a été constamment marquée par des violations, ou des négligences flagrantes des engagements signés, et que tous les efforts de l'Angleterre, pour l'émancipation des malheureux noirs, ont échoué.

M. Fitzgerald demande si le Brésil n'a pas supprimé la traite des nègres.

Lord Palmerston répond que, si le Brésil a supprimé la traite des nègres, ce résultat est du à la contrainte, et non pas à l'initiative du gouvernement de Rio-de- Janeiro.

Après M. Hardcastle, M. Bright, puis M. Fritzgerald renouvellent les protestations de 1857 contre le bill Aberdeen, et demandent énergiquement le retrait de cette loi, qui n'est qu'une audacieuse violation du droit international.

Ainsi harcelé de tous côtés, lord Palmerston cesse de se défendre; il accuse. Il accuse le Brésil d'avoir constamment toléré la traite des nègres. Enfin, dans la séance du 15 juillet, le ministre anglais, répondant à M. Osborne, déclare formellement que le cabinet n'a pas l'intention de retirer la loi relative à la traite des nègres au Brésil.

22 LA THAITE.

' Examinons maintenant la situation, contre laquelle était dirigée cette arme exceptionnelle qu'on appelle le bill Aberdeen.

Un document émané du Foreign-Office, établit que dans l'intervalle de 1842 à 1851, les croiseurs anglais ont pu constater la transportation, au Brésil, de 325,615 esclaves; ce qui donnerait, par an, un chiffre de 32,500 individus.

Dans notre opinion, le chiffre d'introduction est plus considérable pour la période dont il s'agit; nous ne voulons pas d'autre preuve de ce fait, qu'une déclaration qui a retenti en 1857 dans les chambres brésiliennes. Le baron Maua a avoué devant ses collègues que, jusqu'en 1 85 1 , le Brésil avait reçu annuellement environ 54,000 Africains. Aucun député n'osa protester contre cette affirmation.

Lord Palmerston évalue à 70,000, le nombre des esclaves débarqués chaque année dans l'Empire, avant 1845; suivant un publiciste français très-compétent en cette matière, M. Ferdinand Denis, l'exportation atteignait le chiffre de 90,000 individus (1).

(1) M. Cochin évalue au chiffre énorme de cent millions, le nombre des noirs arrachés à l'Afrique, pendant les trois siècles et demi qu'a duré la traite ; et répartis dans les possessions espagnoles, portugaises, anglaises, françaises, hollandaises, danoises, suédoises, américaines, brésiliennes. D'après lui, on en a vendu de 100,000 à 150,000 par an, depuis 1788 jusqu'en 1848. (L'Abolition DE l'esclavage, l^*" vol., page 221.)

Un autre auteur autorisé, M. Charles Giraud, pr<5tend que dans la seule annéo 1786, les Européens ont acheté plus de 100,000 nègres sur la côte occidentale d'Afrique. L'immigration annuelle dépassait, à cette époque, le chiffre de

Les dispositions de Facte du Parlement, rigoureusement exécutées, ont fait disparaître tout à coup cette flotte de bâtiments négriers qui alimentait, depuis plus de trois siècles, le marché brésilien.

A partir de 1845, le nombre des bâtiments capturés, vendus, coulés, brûlés, à la portée même des batteries impériales et malgré la protection vigoureuse que leur accordaient ces batteries (1), serait difficilement établi. Ce nombre est considérable, toutefois, et l'on pourra s'en faire une idée, en consultant les chiffres fouïnis par le Merchanf s-Magasine de 1861.

D'après le document anglais, le mouvement de la traite pour le Brésil donne les résultats suivants :

Années.

1845 (date du bill Aderdeen) 19,453 noirs introduits.

Les croiseurs anglais avaient de la besogne, on le corn prend; mais l'odieux trafic n'en continuait pas moins

30,000 esclaves, pour les colonies françaises des Indes orientales et occidentales.

Le même écrivain affirme que dans l'espace de trois siècles, il a été introduit « dans V Archipel des Antilles seulement, 12 millions d'hommes, dont aujouf' d'hui il ne reste pas 2 millions sur les mêmes lieux, en y comprenant même Its sangs-mêlés » (De l'esclavage des nègres.)

(1) Aujourd'hui encore, on voit la trace des boulets anglais sur les murailles de Nossa-Senhora-dos-Prazeres, à l'entrée du port de Paranaguâ.

ses opérations, en dépit des prescriptions du bill Aberdeen.

Nous l'avons déclaré déjà dans une autre publication (1) :

(( L^Empire se trouvait alors dans une situation trèsdifficile. Beaucoup de commerçants, les fazendeiros, les senhores-d'engenho^ tous \^ propriétaires, grands et petits, de l'intérieur, repoussaient énergiquement la suppression de la traite. Cette mesure devait, à leur point de vue; causer leur ruine et, partant, celle du pays; aussi n'en voulaient-ils à aucun prix. »

Le gouvernement impérial était placé, on le voit, entre la coaction anglaise et la pression, non moins violente, qu'exerçait sur lui l'opinion publique surexcitée.

Cependant l'humanité, protégée, il est vrai, par les canons britanniques, eut gain de cause contre un lâche égoïsme. L'intérêt des traficants et des fazendeiros s'effaça devant l'intérêt de la civilisation, et aussi, nous aimons à le croire , devant le souffle puissant de la morale, de la raison, de la justice.

Comme le Portugal, le Brésil comprit enfin que toute résistance devenait inutile, et même dangereuse pour lui. Afin de donner un gage sérieux à la politique nouvelle, poursuivie par la France et l'Angleterre, il rendit la loi du 17 juillet 1850, qui assimile la traite à la piraterie.

(1) Le Brésil tel qu'il est. J vol. in-18, 2^ édition, page 315. Gharlieu et Huillerj éditeurs.

Les Brésiliens, croyant que cette loi était uniquement l'œuvre de la coaction anglaise, n'admettaient pas encore que la situation fût entièrement changée , du moins, en ce qui concernait Faction de leur gouvernement; mais Dom Pedro ne laissa pas subsister le moindre doute sur ses intentions. A la séance de la troisième session de la huitième législature, qui se tint au palais du Sénat (14 septembre 1851), l'Empereur déclara dans son discours de clôture, qu'il continuait et qu'il continuerait à employer les moyens les plus énergiques, jusqu'à ce qu'il eut réussi à détruire complètement la traite des noirs.

Ces nobles paroles provoquèrent un vif mécontentement parmi les propriétaires brésiliens. Les esclaves, excités par la propagande anglaise, prirent dans certains districts une attitude menaçante. Un soulèvement pouvait éclater tout à coup, qui aurait mis en question l'existence même de l'Empire.

Dom Pedro , nous sommes heureux de lui rendre ici la justice qui lui est due, engagea résolument, dans cette lutte, Fimmense popularité dont il jouissait, et il continua à poursuivre son but. Ce but fut atteint, en effet; en voici la preuve certaine :

En 1850, l'année même où la loi fut rendue, le nombre des esclaves importés se monta encore à 23,000; mais dès 1851, il tomba au chiffre de 3,287. Ce chiffre s'abaissa encore dans une proportion sensible. De 1851 à 1853, à peine si quatre ou cinq hardis capitaines par-

vinrent, après s'être dérobés aux croiseurs, à introduire une cargaison de 1,200 noirs.

La traite était donc frappée au cœur dans l'Empire ; aujourd'hui on peut dire qu'elle est morte, car, depuis 1853, sauf quelques cas insignifiants, comme celui qu a relevé lord Palmerston en 1857, on n'a pas eu à constater de débarquements clandestins sur le territoire brésilien. (1)

Nous ferons cependant une réserve :

Oui, sans doute, la traite des noirs est morte au Brésil ; mais le bill Aberdeen n'a pas tout prévu. A cette heure, le commerce de bois-d'ébène a fait place au trafic de Peaux-Rouges.

Comme aux premiers temps de la conquête , le boisde-jacaranda a reparu sur le marché où il est redevenu l'objet de fructueuses transactions. Lord Palmerston n'avait pas tout à fait tort, on en a la preuve, lorsqu'il prétendait que nombre de Brésiliens n'attendaient qu'une occasion pour faire revivre la traite. La traite est ressuscitée, en effet, sous une autre forme. Supprimé sur mer,

(1) On trouve, avec la preuve de ces cas isolés de traite , la mesure exacte de la répulsion qu'ils inspirent, aujourd'hui encore, à certains ministres brésiliens, dans la note adressée, le 6 juin 1863, par le comte Russell, à M. Elliot, chargé d'affaires d'Angleterre au Brésil. Ce document constate qu'il a été adressé au gouvernement impérial six notes, entre le 19 décembre 1860 et le 7 avril 1862, sur le nombre et la condition de quelques milliers de noirs pris à bord de navires négriers, et qu'à ces nombreuses demandes il n'a été fait aucune réponse satisfaisante. Cette note du 6 juin 1863 donne une nouvelle force aux graves accusations formulées contre le gouvernement de Rio dans la séance du 12 juillet 1864.

l'odieux trafic s'exerce audacieusement dans l'intérieur des provinces septentrionales, où les croiseurs ne peuvent pas l'atteindre. Toutefois, il a eu la précaution de changer son nom en celui de resgasto^ qui signifie rançonnage.

Le resgasto est une coutume qu'on dirait empruntée aux mœurs de la Géorgie, de la Circassie et du Bengale. Ce mot s'applique au commerce des enfants indiens.

Des traficants éhontés , — ce sont des mulâtres pour la plupart, et même quelquefois des Mamalucos, ces produits du blanc et de l'Indienne, que nous avons déjà vu répudier la filiation maternelle, — parcourent les aidées, disséminées dans les forêts ou sur les bords des fleuves. Ils achètent aux parents leurs enfants en bas âge, qu'ils revendent aux senhores de la province.

Ce marché avec les Indiens se fait amiablement, volontairement, comme pour l'échange de marchandises ordinaires. Un père troque sa progéniture contre un mauvais fusil de fabrique belge , ou une pièce d'étoffe, ou un petit baril d'eau-de-vie, et tout est dit. Quand son troupeau d'innocents compte un nombre raisonnable de têtes, le marchand reprend tranquillement le chemin de la cidade, où il est sûr de trouver un placement avantageux pour son bétail humain.

Alléchés par les prolits certains de ce négoce, les Indiens cannibales de TAmazone et du Para se .sont imaginé de faire une rude concurrence aux traficants. Les Muras, les Miranhàs entre autres, opèrent fréquemment des razzias d'enfants parmi les tribus ennemies qui

errent sur les rives du Solimoëns, de Flssa, du Japura; ils viennent ensuite vendre leurs jeunes prisonniers à Cametâ et à Egâ.

Bien qu'elle soit formellement défendue parla loi, cette traite d'un nouveau genre se fait au grand jour, avec la connivence, nous ne voulons pas dire, sous la protection des autorités locales.

C'est là, répétons-le, sous une autre forme, le même esclavage que celui des noirs; toutefois, il est vrai de dire que cette servitude n'est que temporaire. Lorsqu'ils ont atteint l'âge d'homme, les Indiens redeviennent maîtres d'eux-mêmes. Il est rare alors qu'ils retournent à la vie sauvage.

Mais, il faut bien le reconnaître, la civilisation est peu fondée à se féliciter de cette aggrégation, forcée d'abord, et qui a fini par devenir volontaire. Le crime du trafic doit porter ses fruits; fatalement, ces fruits sont amers. Comme les esclaves noirs , les fils du désert subissent de bonne heure Tinfluence détestable du pouvoir arbitraire qui pèse sur eux, et, natm^ellement, ils entretiennent la corruption des mœurs dont ils ont été les premières victimes.

a Les Indiennes, dit Walter Bâtes, sont fort maltraitées par leurs maîtresses, — ces femmes du Brésil dont r éducation presque nulle ne re frêne pas les instincts passionnés et jaloux, »

Le même voyageur nous apprend encore que presque toutes les dissensions qui s'élèvent entre les résidents

européens, à Ega, comme ailleurs, ont pour cause des domestiques indiens. On les sollicite par toutes sortes de promesses à abandonner la maison de leur maître...

Ménages troublés, familles divisées, partant, relâchement de tous les liens sociaux, tel est, en somme, le résultat de la transportation violente des Peaux-Rouges dans les cités.

La démoralisation est la fille légitime de l'oppression, de même que la haine est le produit naturel de Tinjustice.

Cet historique de la traite nous paraît être complet, quant au Brésil, comme pour la France, l'Angleterre et le Portugal. Il nous reste à constater la position exceptionnelle que l'Espagne s'obstine à garder, malgré la réprobation universelle qui s'attache à Tinfâme trafic et, subsidiairement, la nouvelle attitude qu'a prise sur cette question, depuis 1861, le gouvernement des États-Unis d'Amérique.

A l'heure où nous écrivons cette étude, la traite, limitée à quelques points isolés de la côte orientale d'Afrique (les comptoirs portugais de Mozambique et du Zambèse), et de la côte occidentale (les États du roi de Dahomey), n'a plus qu'une destination unique : Cuba.

Il est vrai, et nous nous empressons de le constater avec le docteur Koppe, qu'un certain nombre d'esclaves est réexporté aux États-Unis. Les cas sont rares, où des chargements de noirs vont directement de l'Afrique dans les États du Sud de la Confédération américaine; ces

cas se présentent, toutefois, ainsi que le procès du Wanderer en a fourni la preuve. Mais, c'est là l'exception; la règle, c'est l'introduction à Cuba, et la réexportation, s'il y a lieu.

Dans la seule année 1860, les croiseurs anglais ont saisi 1 4 navires négriers, en destination de l'île espagnole. C'est M. Buxton qui l'a affirmé, et il était autorisé à le faire, dans la séance du 27 juillet 1861, à la chambre des Communes.

A côté de ces 14 bâtiments capturés, quel est le chiffre des navires qui ont échappé à la surveillance et à la poursuite des croiseurs? Ce chiffre doit être élevé, puisqu'il est patent qu'à Boston, à New- York, à Charlestown et à New-Orléans, des sociétés se sont formées, en vue d'opérations suivies de traite, dont les actions font une prime considérable.

Une déclaration de lord John Russel donnera à notre appréciation une base sérieuse. Dans son discours du 8 juin 1860, le noble lord portait approximativement à 30,000 le nombre des esclaves dirigés sur Cuba.

Mais voici qui est encore plus précis, plus net, plus catégorique :

M. Crawfort, consul anglais à la Havane, évalue le nombre des esclaves introduits à Cuba à 17,000 pour 1858; à 30,000 pour 1859; et à 48,000, au moins, pour 1860. M. Crawfort estime que 90 bâtiments font réguhèrement cet exécrable commerce, entre la côte d'Afrique et l'île espagnole.

On aurait lieu d'être étonné de l'audace cynique des marchands de chair humaine, en présence des mesures énergiques adoptées par l'Angleterre pour arriver à la suppression complète de la traite, si lord Palmerston n'avait pas établi la situation étrange que fait au Foreign- Office la législation des États-Unis.

Voici les paroles textuelles qu'a prononcées le chef du cabinet, à la chambre des Communes, le 27 février 1861 :

(( Le gouvernement américain s'est formellement opposé à ce que les croiseurs anglais visitassent les bâtiments protégés par son pavillon et possédant à bord des papiers américains. >)

« Par l'acte de 1845, un croiseur anglais qui prend un négrier sans papiers de bord qui indiquent sa nationalité, a le droit de le traduire devant une cour d'amirauté anglaise. La loi de leur pays ne reconnaît pas un pouvoir semblable aux Américains; aussi, lorsqu'un de leurs croiseurs rencontre un négrier qui se trouve dans de pareilles conditions, il reste impuissant contre lui. Conduit dans un port de l'Union, le négrier ne serait justiciable d'aucun tribunal , par cette raison péremptoire que la loi américaine n'atteint pas le navire étranger, engagé dans des opérations de traite.

(( Dès lors, qu'arrive-t-il sur la côte de Cuba?

« Lorsqu'un négrier rencontre un croiseur américain, il jette ses papiers de bord à la mer ; ayant ainsi supprimé toute preuve de sa nationalité, il brave impunément mn ennemi. Si, au contraire, il rencontre un croiseur

anglais, il produit des papiers américaiiis, et, quoique chargé d'esclaves, il défie notre croiseur.

c< Dans ces circonstances, mon noble ami (lord John Russell) présenta au cabinet de Washington la combinaison suivante :

c( Les croiseurs des deux nations navigueront toujours par couple , de façon que , lorsque les deux navires rencontreront un négrier, celui-ci sera arrêté par l'anglais, s'il a détruit la preuve de sa nationalité, et par l'Américain si , muni de papiers réguliers , il a arboré le pavillon de son pays.

« Cette proposition fut repoussée. »

Notre devoir d'écrivain impartial nous oblige de déclarer que depuis la lutte fratricide qui désole les États de rUnion-Américaine, le Cabinet de Washington s'est départi des ménagements qu'il gardait pour les traficants du Sud.

Le Message du président Lincoln, du 3 décembre 1861 , constate que les lois contre la traite ont été appliquées à deux officiers et à un capitaine américains. Les deux premiers ont ét^ condamnés à l'amende et à la prison ; le troisième, à la peine de mort.

Nous en trouvons une nouvelle preuve dans le jugement rendu, le 1"' décembre de la même année, par la Cour de Circuit, qui condamne à la peine capitale le capitaine Nathaniel Gordon, convaincu du crime de traite. [Courrier des États-Unis du 2 décembre 1861 .)

La logique des événements est irrésistible.

En 1858 et i859, le gouvernement américain était disposé à courir les chaiices d'une guerre avec l'Angleterre, à propos du droit de visite, parce que ce droit gênait les opérations clandestines de ses négriers. En 1861, ce même gouveriiement exécute rigoureusement la loi qui assimile la traite à la piraterie, et rentre ainsi franchement dans l'esprit, comme dans la lettre , de sa constitution.

L'abolition du trafic a pour conséquence rationnelle l'affranchissement des noirs esclaves, dans toute l'étendue du territoire de la République. Il n'y a là, sous un double aspect, qu'une question de temps, c'est-à-dire, d'opportunité. Cette question ne peut manquer de recevoir prochainement la solution radicale qu'elle comporte, et, cela, en dépit de la résistance des Sécessionnistes ; malgré les hésitations et les tâtonnements des Fédéraux.

Admettra-t-on que l'Espagne osera lutter contre les marines de la France, des Etats-Unis et de l'Angleterre, réunies pour assurer le triomphe de la civilisation chrétienne, qui n'est autre chose que la consécration du droit humain?

Comprend-on la situation faite à Cuba, par la reconnaissance de ce droit dans les anciens Etats protectionnistes de l'Union américaine?

Bon gré , malgré , l'Espagne sera soulevée par le flot des idées nouvelles; elle rompra décidément avec les traditions du passé, et l'œuvre d'iniquité sera ainsi détruite pour jamais.

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