A LA TRAITE
Voilà pourquoi les penseurs — philosophes et politiques — tout en déplorant les désastres que la guerre entraine après elle, attendent avec confiance la fin du conflit actuellement engagé dans F Amérique du Nord. Ce conflit, ils le savent bien, aura produit un résultat immense : La suppression de l'esclavage.
Cela est forcé !
La situation générale est connue.
En proscrivant la traite , les nations européennes n'ignoraient pas qu'elles changeaient la base du système économique, pratiqué jusqu'alors dans leurs colonies. Le devoir leur incombait d'aviser au plus tôt, afin que l'exploitation agricole et le travail des fabriques ne subissent pas une perturbation trop prolongée. Elles avisèrent, et grâce à leur sollicitude prévoyante, l'équilibre ne tarda point à se rétabhr entre la production et la consommation.
L'Empire Sud-Américain suivit-il également cette voie rationnelle, aussitôt ^qu'il fut entré dans le concert européen?
Nous avons signalé les résistances désespérées et qui paraissaient invincibles des senhores-d'engenho et des fazendeiros; nous avons applaudi à la courageuse initiative de Dom Pedro II; enfin, nous avons prouvé par des chiffres authentiques, que l'énergique action des croiseurs anglais, servie par la ferme volonté du cabinet impérial, avait atteint le but poursuivi. Cependant, il est un point
sur lequel nous ne saurions trop insister; ce point, c'est l'entente tacite, mais réelle, que les grands propriétaires et les traficants s'imaginaient exister, entr'eux et l'autorité supérieure du pays. Jamais, tant la tradition esclavagiste était enracinée dans le sol brésilien; tant l'idée de l'infériorité native des noirs était vivace dans les âmes; jamais, ils n'avaient cru sérieusement, même après le traité de 1850, à la suppression complète de la traite, par la coopération effective de leur gouvernement. En conséquence , ils furent pris en quelque sorte au dépourvu par l'emploi des moyens énergiques dont parlait le discours de l'Empereur. Pour ces hommes, le coup était terrible, puisque l'abolition du commerce des esclaves tarissait complètement, et tout à coup, la source féconde d'où jusqu'alors ils avaient tiré leurs travailleurs.
On appréciera mieux maintenant les conséquences immédiates de la situation créée au Brésil par le bill Aberdeen : Les esclaves qui succombaient ne pouvaient être remplacés désormais , ce qui constituait une perte irréparable ; dès lors, le manque de bras devait se faire sentir plus cruellement de jour en jour, et l'agriculture était condamnée , dans un avenir prochain , à une ruine inévitable, si l'on ne se hâtait pas de combler la lacune produite par la mortalité des noirs. La traite étant radicalement supprimée, il s'agissait de substituer le travail libre au travail esclave.
On ne saurait se le dissimuler : la tâche était difficile.
pour les hommes qui dirigeaient alors les affaires du jeune empire. Mais, voyant le bill fonctionner sous leurs yeux, ils avaient dû se préoccuper, depuis loQgtemps, des conditions nouvelles où se trouvait placé le Brésil. La voie était indiquée : Il fallait préparer avec intelligence la transformation imposée au travail agricole ; il fallait, par des mesures tout à la fois prudentes et hardies, arriver, sans violentes secousses, sans tiraillements prolongés, à l'application d un système négligé jusqu'à ce jour. Pour tout dire en un mot : attirer au Brésil l'émigration de travailleurs européens, tel était, en l'état, l'unique moyen qui restât pour féconder le sol et sauver le pays.
Ce moyen a-t-il été adopté? Comment a-t-il été employé? Voilà la double question qui fait l'objet de cette étude.
En conséquence , après avoir constaté le mouvement général de l'émigration européenne, nous accompagnerons cette émigration, décomposée par nationalités, jusqu'aux lieux de destination. Il nous sera permis alors de dégager la part qui revient au Brésil, de ces forces dispersées sur tous les points du globe. L'Émigration procède logiquement, sinon forcément, de la suppression de la traite ; de même qu'elle précède naturellement la Colonisation, puisque .ce fait-ci n'est que le produit de celui-là.
La division de notre travail est ainsi rationnellement étabHe.
Nous en avons fini avec la traite. La statistique va nous révéler les secrets de l'expatriation volontaire. Une fois connu, le nombre des immigrants afférent au Brésil, nous discuterons Faccueil que ces immigrants ont trouvé dans l'Empire; nous pourrons alors judicieusement apprécier la manière dont le gouvernement brésilien a rempli la grave et délicate mission que les circonstances lui imposaient.