DEUX METHODES. — DEUX TEMPERAMENTS
. Les Anglais ont en peu d'annœs beaucoup travaillé dans l'intérêt de leur nation. Mais, disent leurs rivaux, l'Angleterre prend au pays plus qu'elle ne lui donne, et, suivant la formule qui sert de titre au livre d'un publiciste français (i), r Angleterre épuise i Egypte. Quand on s'exprime ainsi, on parle en vrai Français, économe, soucieux de Tavenir, on se place au point
(i) M. A. Gavillot, directeur d'un journal français du Caire. Les ouvrages français de polémique, de circonstance ou d'impressions (exemples parmi les plus récents: H. Pensa, i8ç)6 ; L. Malosse, 1896 ; A. Bourgukt. 1897 ; i>i^ Noaili.es, 1898 ; E. Aubin, 1899, ^^c*) ^^^^ indiqués par L. Bréhier, ouur, cité, p. 21, et dans les autres bibliographies indiquées à Favant-propos.
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dr vue i\r iio> iiilniiiiisimtions coloniales, si prudonlc^i/i donner dos concessions, si limides h enjjTc'iirer une dépense, si fécondes en niinuUeuscs prescri|ilions <|ui j^éncnl riniliîilive présente au pr(»fit (run avenir lointain. Ce n'est pas la manière dont les Anglais proccdeni : pour eux, il faut que réialdissement rende le plus possilde et le plus lot possible, il faut en niônie temps qu'il paie les frais de la police, des chemins de fer. des routes, des télégraphes, de tout ce qui peut iacililer la besogne à Tadminislraleur et au colon britanniques. (Juant à l'indigène, on sera juste avec lui, mais à la façon dun maître vis-àvis de ses intérieurs: son intérêt doit être subordonné à celui du blanc, et l'opinion anglaise n'admet pas qu'il revendique des droits égaux à ceux de ses suzerains, ni surtout que ses réclamations aboutissent à la révolte. On peut critiquer cette méthode, mais on doit. reconnaître quelle a |>roduit en Egypte tout ce que son application peut donner.
Nous avons recueilli chez le directeur d*une maison de commerce internationale oii dominent les Allemands l'appréciation suivante sur le
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régime anglais: <' Les Anglais sont très chers, ils donnent do gros appoinlemenis à leurs fonctionnaires el dans les travaux puMirs ils dépensent plus (prautrefois. l/ingénieur anglais envoyé pour établir un ranal se lance au jugé, se meta faire crousersans refard, quitte h eomlilrr la Irancliéc ol à recommencer s'il s'esl Ironipé; les Français, au contraire, arpcnlaienl, nivelaient, calculaient, hésitaient el finissaient souvent par ne rien faire. Tout bien pesé, nous n'avons pas de sympathie pour les Anglais, mais nous croyons qu'il y aura plus de travaux et qu'on fera plus d'alTaires avec eux que sous le régime international. »
Sous la tente du maréchal Bugeaud on lisait Jocclijn, sous celle de lord Kitchener of Khartoum on pense aux afîaires. « Quelles nouvelles de la digue d'Assouûn? » demanda le général en chef à son retour du Transvaal, et les Anglais radmirérent de porter tant d'intérêt au placement des capitaux britanniques, lui dont la reconnaissance nationale a fait un capitaliste. Le sirdar Kitchener, après la prise d'Omdourman, a reçu du Parlement le titre de pair et une
\U I.A TR.\NSFORMATION DK L EGYPTE
ôiiorme «lolntum. NoMosso. |MMivoir, richesse, sont (lo |Ki?»i(>nnaiits «ippdls : or, loul Anglais sait qiH* \o roi ponl les doiinor msomhlc ol ilim coup à ceux c|u'il juge ses meilleurs serviteurs. Dans la marche sur KharlouuK un jeune Anglais, liien en cour, répond à un pacha qui le trouve rpuiséel l'engagea retourner en arrière: «' Non ! La reine sait où je suis, ce que je fais et elle m en tiendra compte! » La satisfacUon du devoir accompli, la popularité, les éloges de la presse, les hommages des sociétés savantes, ne sont pas en Angleterre los seules récompenses du dévouement à l'intérêt puhlic. « Que va-t-ou. accorder au commandant Marchand quand il rentrera ? « nous ont demandé plusieurs Anglais. — u Un galon de plus, une décoration. » — « Parfaitement, mais pas de titre, pas d'argent avec cela? \'olre constitution, l'esprit de votre peuple, dites-vous, s'y opposent. Vous ne savez pas récompenser I )> Ces Anglais n'admettaient pas qu'on put être un personnage ou un héros sans fortune.
Ils eussent com|)ris moins encore qu'on reçut de l'argent sans le dépenser. Gagner 26.000 francs
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par an et vivre avec 8.000 comme cerlains fonctionnaires français d'ÉgypIc leur semblerait une inconvenante mesquinerie. Tand is que le Français reste un petit l>ourgeois économe et inquiet de l'avenir, qui supprime ses besoins pour rogner ses frais, l'Anglais a tout ensemble les manières d*un grand seigneur et celles dun négociant au commerce prospère. Ses ressources ne suffisent pas ? Il tâchera de gagner davantage, et au besoin, les affaires y pourvoieront.
L'Anglais traite ses propres revenus comme les finances égyptiennes. Mieux payés que les Français, les fonctionnaires britanniques dépensent aussi davantage et ont un train de maison proportionné à leurs appointements. Au Caire, ils louent un hôtel sur le boulevard à la mode du quartier neuf, s'entourent de nombreux domestiques aux costumes magnifiques, ne sortent qu'à cheval ou en voiture; Tâne est passé de mode depuis leur arrivée. Ils combinent Tapparat oriental et les formes anglaises.
Toute la partie de leur existence qui n'est pas prise par le travail et les nécessités de la vie égyptienne est exactement réglée comme elle le
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>rr;iiî «ii AiiirliU'rn». h.ins rlia(|u<' joiiriién, so snrtf.lonl ;iii\ iii»''iiK's heures In prouiciiadc à cheval. 1rs r«[ia>. la siesle, le tennis, le hadniington o\ le lh«''. Kn reiranlant Theiire. on peut dire ce que font Ions les Anirlais qui se respectent et s'ils sont en veston ou en hahil. L'exactitude dans It» rétrinie, la succession régulière de repos et daolivilr sont excellentes en pays oriental et font quelesAnglaissyporlenl, en général, mieux que 1rs autres Kuropéens : mais est-ce par hygi«*»ne qu'ils règlent ainsi leur vie ou par habitude o{ pour continuer à respecter les règles du bon lûn mrtropolilain ?
L'amour de ce qui est distingué est si fort dans la nation anglaise <|u'il se trouve môme chez le |>eupie. A quoi pense-t-on que s'amusent les soldats de la garnison britannique lorsqu'ils touchent leur prêt ? A boire, comme ceux de tous les pays, mais aussi à se promener en voiture de première classe sur le boulevard des grands hôtels cl des maga>ins.
Ce goill de la représentation extérieure s'est trouvé tout à fait propre à frapper les Egyptiens, car la simplicité n'est pas de mise en Orient. Un
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officier supérieur indigène, rejeté dans les fonctions civiles par les Anglais, ne pouvait cacher son admiration pour I équipage qu'avait le sirdar Kitcliener dans sa campagne du Soudan: « Il fallait, Monsieur, 80 chameaux pour porter ses hagages, et sa tente avait quatre grandes portes, plusieurs chamhres, un salon et une salle de bains. Qu'il m'en fasse cadeau et je n'aurai pas d'autre demeure jusqu'à la fin de mes jours ! »
Si le luxe extérieur des Anglais impose beaucoup aux Orient<iux, ne peut-on espérer que les qualités naturelles des Français fassent sur eux un effet meilleur encore et leur inspirent de l'attachement? En principe, la question se justifie, car nous sommes moins fermés que les Anglais, et plus souvent prêts à traiter l'indigène comme notre égal. Nous réussirions donc à lui inspirer une véritable affection si nous pouvions toujours mettre en contact avec lui des hommes d'une intelligenceetd'un caractère exceptionnels. Malheureusement, la perfection est aussi rare chez nous que chez les autres.
On entend parfois dire en Egypte que l'Anglais a plus de tenue que le Français ; cela signifie
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qiio lo promior r«rhr ce qui ncsl pns à l*nvniit»go de sa nation, landis qiio te second dévoile ses moindres défauLs et surtout ceux de ses voisins. Dans une assez grosse ville, deux ingénieurs franrais se présentent au Cluh internationaL après dîner, dans un état qui ne leur permet pas de comprendre ce qu'on leur expose et délire une lettre officielle. « Quelques Anglais aussi boivent, nous dit un étranger, mais quand ils sont gris, ils restent chez eux. » Ce n'est pas mieux, c'est peut-être plus habile.
L'habitude de se montrer toujours dans une tenue composée est donnée aux jeunes indigènes qu'on élève en Angleterre; ils reviennent raides, graves, causent peu. gardent leur sang-froid et ne traduisent pas à tout propos leurs sentiments. Au contraire, ceux qui avaient fait leur éducation dans les lycées et facultés de France parlaient haut, aimaient à porter le tarbouch sur Toreille et conser\aienl quelques manières du boulevard Saint-Michel. Il est vrai que les mieux doués d'entre eux revenaient avec une personnalité plus développée et des connaissances plus étendues ; mais le public musulman est vivement