DEUX METHODES. — DEUX TEMPERAMENTS
frappé par la gravilé cxléricurc, laiMlis qu'il napprôrie pas toujours la science à son prix. Cependant il semble que les Égyptiens si gais, si tapageurs, se sentent gc^nés sous la dominalion de fonclionnaîres hautains et silencieux. Les Anglais ne s'en préoccupent guère et, si on leur faisait une remarque h ce sujet, ils répondraient certainement que les Egyptiens se trouvent mal à l'aise parce que l'éducation française leur a donné de mauvaises habitudes.
En Egypte, comme dans le reste du monde, les Français sont les plus divisés de tous les Européens. Ils en conviennent eux-mêmes ; dans une réunion de publicisfes et de diplomates français, un personnage de grande expérience disait, sans trouver de contradicteur : « J'ai observé partout qu'un Français seul vaut mieux que deux étrangers, mais que deux Français l'un à côté de l'autre se neutralisent, pour ne pas dire plus. » En Haute- Egypte, la plupart des sucreries sont dirigées chacune par deux Français, l'ingénieur et le mécanicien ; ils sont presque toujours brouillés et ne laissent rien ignorer de leurs griefs. Dans les villes, la colonie française est déchirée par des
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colories. dr> riviililrs nersoiiiiellcîs ou |ku- la politique, lainlis i|ue pnrmi les autres Européens, lii soli«larih- est lieaucoup plus grande en apparence, car les ilivisions, si elles existent, n arrivent pas à la connaissance des étrangers. Trop souvent le groupe français manque de cohésion, ses membres ne |)euvenl faire aucune action d'ensemble, ils en arrivent peu à peu à vivre isolément ou à chercher des relations hors de la colonie. Un pareil émietlemenl est défavorable à l'influence nationale : chacun a beau conserver chez soi les habitudes et les idées françaises, elles perdent une partie de leur force d'expansion ; si un nouvel arrivant se sent attiré vers les Français par son origine ou par ses sym- |ialhies. il ne sait avec qui se lier, car dans cette société sans consistance, qui le recevra, où pourra-t-il trouver des renseignements, un conseil, un accueil? Les personnes auxquelles il est adressé nauront pour lui que des paroles banales et de vagues avis, préoccupées qu'elles sont de ne s'attirer aucune affaire.
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les Anglais ont une méthode simple et pratique ;
DEUX METHODES. — DEUX TEMPERAMENTS Hl
leur sociclé, nhsoliiinont rcnnéc aux inconnus, s'ouvreaux fonctionnoires, aux voyafi^curs qui sont prcscntrs : on ne s'inciuièle ni de leurs idées, ni de leurs senlinicnts. mais seulement de leurs manières et de leurs relations, pour lesquelles une lellre d'introduction est une j>:arantie suffisante. C'est loul ce que demande le nouvel arrivant ; administrateur ou homme d'aiïaires. une fois sa besogne terminée, il ne se plaîl qu'à la vie mondaine et se trouve satisfait dès qu'il en jouit ou qu'il en trouve au moins l'image. Pour beaucoup de voyageurs anglais, le plaisir consiste n être admis dans le Club aristocratique et à vivre dans un des grands hôtels où les riches passent la saison.
Une dame, qui ne possédait pas assez d'argent pour loger au (ihezireh Palace, essayait de s'en consoler en allant chaquejour y prendre le Ihéou le lunch : peut-être n'a-t-elle pas cherché à voir autre chose pendant son séjour au Caire. Il y a des Anglais qui ne se promènent jamais dans l'admirable ville indigène. « C'est Irop sale », affirment-ils, en ré|)élant sans le contrôler ce qu'on leur a dit au quartier britannique. Ils vont à
l'arbre de la Vierjjoou aux Pyramides, au casino dclIrlouaii-lcs-B:iiiisou aux toinbcauxdos califes couiiiie ils iraient rn Caliroruic voir les arbres géants, maisiisne vi.silenlau<*un<: mosquée, sauf celles qu'il est convenable d'avoir vu ; ils s'étonnent qu'on aille au musée d archéologie égyptienne et, s'ils se rendent à la collection arabe d'ËI-Hakini, c'est surtout pour voir la porte par laquelle Bonaparte fit son enti*ée tambour battant. Enfin, quelques-uns de ces touristes, d'ailleurs parfaits yenllemen^ manifestent peu de curiosité et parfois des ignorances qu'on s'étonne de trouver chez des gens si bien élevés. Sous tous les capports. quel contraste avec les voyageurs allemamls dont nous parlons plus haut !
Certes, la nation anglaise ne manque pas d'hommes qui ont étudié l'Egypte ancienne et moderne, et Font décrite dans des termes excellents. Nous ne marchandons pas notre estime à cette élite de savants et d'artistes, encore qu'ils soient moins nombreux peut-être, en l^gypte, que ceux de France ou d'Allemagne; mais ici nous ne parlons que de TAnglais moyen, et nous
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régime «anglais: c/ Les Anglais sont 1res chers, ils donnent do gros appoinlcmenls à loiirs fonctionnaires el dans les travaux puldirs ils dépensent plus (praulrefois. (/ingénieur anglais envoyé pour élahlir un canal se lance au jugé, se meta faire creuser sans refard, quitte à eoml)l«-r la Irancliéc (*l à recommencer s'il sVsl Ironjpé ; les Français, au contraire, arpentairnl, nivelaient, calculaient, hésitaient et finissaient souvent par ne rien faire. Tout bien pesé, nous n'avons pas de sympathie pour les Anglais, mais nous croyons qu'il y aura plus de travaux et qu'on fera plus d'alTaires avec eux que sous le régime international. »
Sous la tente du maréchal Rugeaud on lisait Jocelijn, sous celle de lord Kitchener of Khartoum on pense aux afîaires. « Quelles nouvelles de la digue d'Assouûn? » demanda le général en chef à son retour duTransvaal, et les Anglais Tadmirérent de porter tant d'intérêt au placement des capitaux britanniques, lui dont la reconnaissance nationale a fait un capitaliste. Le sirdar Kitchener, après la prise dOmdourman, a reçu du Parlement le titre de pair et une
l.! moins fcrmr»' de toutes : riioz clUs on n*allaquc pas les iliricrejinls. on s'efforco i\c mériter une plaoi» ilan> h-urs ranirs. — espoir|icrmis à tous, — on losailmire. on les iniiU*, on 1rs écoule. De \h vient Tunil/» nécessaire à l'exéculion des grands projets diplomatiques, de là encore ces mœurs dont les autres Européens se plaignent sans toujours les comprendre, mais qui rendent les Anirlais mer\'eilleusemenl propres au rôle de maîtres.
Les Français, au contraire, sont démocrates jusqu'à l'anarchie, individualistes jusque) la fantaisie : plus on en consulte, plus on trouve d'avis différents. Sansdouteleursdivisionss'expliquent en honne partie par de grands problèmes qui n'agitent pas l'Angleterre, — principes de la Révolution, souveraineté du |>euple, libre-pensée, — mais le caractère y est pour quelque chose.
Les Français poussent au plus haut point l'esprit critique qu'on ne saurait condamner absolument, car il devient le grand instrument du progrès intellectuel chez ceux qui savent reconstruire après avoir démoli. Quand nos compatriotes auront mis leur intelligence à inventer une mé-
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Ihodc pour fjouvcrncr les indigènes, fonction à quoi leurs liahitudos el leur éducntion ne les préparent guère, nuldoulequ'ils ne trouvent (pielque chose d'excellent, mais la découverte reste à faire.
Il serait difficile de rencontrer deux tempéraments nationaux plus différents ; il est regrettable que cette opposition engendre une défiance et une jalousie réciproques, que, par suite, la bataille se livre sans trêve entre particuliers comme entre gouvernements, alors qu'Anglais et Français auraient tant à apprendre les uns des autres.
MÉTiN. — Egypte.
Le ministre de l'instruction publique évalue à un douzirino In proportion des Egyptiens qui savfiil lin^ cl «Vrire i). D'après le recensement lie i'^y7, y.O!^ p. 100 do la population audessus de 7 ans saurait lire et écrire dans le Délia et la région du (laire, 4,07 dans la Hautol'^gx pte, r>.S dans Tensenible du pays. L'instruction est donnée dans les écoles arabes, qui existent depuis le commencement de Tislam, et dans les écoles européennes qui ont été organisées dans le cours de ce siècle, principalement
(1) Yacoub Artin-Paciia. L'Instruction publique en Égyple^ p. 34.
par (les Français. En iHgy, on comptait environ 10.000 écoles avec 17.000 maîtres et 2!>S.ooo élèves. Les 7/8 de ces élal»liss(»m(*nts ne donnaient que l'inslriiclion la plus élémentaire.
L'enseignement primaire arabe et musulman se fait €^ côté de la mosquée dans Técole du koullab ; on appelle ainsi un élégant pavillon de conslruclion légère et gracieuse, tout en colonnettes et pierres découpées à jour; il a deux étages, le bas occupé par une fontaine avec des gobelets pour boire, le baut formant une galerie couverte qui sert de classe. Le koullab est une fondation pieuse ; donner Teau est une des formes ordinaires de la charité musulmane, comme il est naturel dans un pays sec ; donner renseignement élémentaire est une libéralité si fréquente que rOricntal conçoit malaisément qu'on doive payer pour apprendre à lire, à écrire et à réciter des prières. On parle ici du peuple seulement, car les riches entretiennent chez eux des cheikh qui instruisent leurs enfants.
Grâce à Tobligeance du ministre de l'instruction publique , Artin Yacoub-Pacha , nous sommes
uiontrs dans la iraleric supérieure de plusieurs
A notre nrrivro. tous les enTanls se lèvent et font N^ salut militaire, les (illes comme les irarrons : les reoles sont mixtes, mais les filles y viennent en 1res petit nombre et n y demeurent que jusqu'à Tûge où elles doivent prendre le voile et rester chez elles, c'est-à-dire vers dix ou douze ans. Le ministre voudrait augmenter la proportion des ccolières et, dans cette intention, il offre, pour elles, aux Icoullab qui veulent l'accepter, une subvention deux fois plus considérable que pour les garçons : le gouvernement accorde, en effet, une prime de quelques francs par année et par élève, à condition qu'on enseigne réellement la lecture, récriture, les éléments du calcul et qu'on donne à ses inspecteurs le droit de contrôler l'instruction ; du reste, il laisse aux cheikh ou instituteurs le temps el la liberté de faire apprendre le Coran et toul ce qu'il prescrit le fondateur. D après les données \r> plus récentes, le gouvernement administrait direclement 87 koullab avec 101 maîtres et f\'''i^> élèves (chiffres de 1898); il contrôlait
LKS KCOLKS Hî)
le fonclionnoinonl de KÇ} niilrcs, coniplant i.3G/| iiKiîlicsol r»ri.S(li l'îlrves (i<^ii).
Sous la ilirculioii du cheiLli. les («nfaïUs apprenncid |)ar cirur 1rs vrrsrls du (luraii en clianlanl el en lialanraid !<• «-(U'iks, procédés mnéiTiolecIinic|ues qui, chez nous, oui Uni leur temps; ils récitent les prières aux app(ds du muezzin de la nios(juée voisine. Sur les murs de toutes les écoles sont indi<piés les quatre points cardinaux alin que chacun reconnaisse remplacement de la Mecque vers laquelle tous les fidèles doivent se tourner pendant la |>rière. Le mobilier du honllab est des plus sinqiles; au Caire, les écoles soumises au contrôle officiel ont reçu quelques bancs prêtés |)ar le gouvernement, mais, le plus souvent, les élèves s'asseyent en rond par terre autour du cheikh accroupi sur une natte.
Au-dessus des écoles élémentaires viennent les médressé qui forment les cheHJi ; leurs cours se font sous les arcades des mosquées importantes, où les professeurs enseignent sans plus d'appareil que dans les kouliab. Elèves et maîtres sont coiffés du turban prescrit par le Prophète : un bon musulman devrait porter
140 LA TRWSFORMATfON DE L KGYPTE
colories. dr> rivalités nersoniicllcs ou par la politique, tamiis «pie parmi les autres Européens, la soli«laril«" est beaucoup plus grande en apparence, car les divisions, si elles existent, n'arri- Nont pas à la connaissance des étrangers. Trop souvent le prroupe français manque de cohésion, ses membres ne peuvent faire aucune action d'ensemble, ils en arrivent peu à peu à vivre isolément ou à chercher des relations hors de la colonie. Un pareil émietlement est défavorable à l'influence nationale : chacun a beau conserver chez soi les habitudes et les idées françaises, elles perdent une partie de leur force d'expansion ; si un nouvel arrivant se sent attiré vers les Français par son origine ou par ses sympathies, il ne sait avec qui se lier, car dans cette société sans consistance, qui le recevra, où pourra-l-il trouver des renseignements, un conseil, un accueil? Les personnes auxquelles il est adressé n'auront pour lui que des paroles banales et de vagues avis, préoccupées qu'elles sont de ne s'attirer aucune alTaire.
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les Anglais ont une méthode simple et pratique :
DEUX METHODES. — DEUX TEMPÉRAMENTS Ml
leur sociclc, absolument fcrniée aux inconnus, s'ouvreaux fonctionnaires, aux voyageursqui sont présentés: on ne s'in(|uiéte ni de loms idées, ni (Je leurs sentiments, mais seulement «le leurs manières et de leurs relations, pour les(pielles une lettre d'introduction est une sri^rantie suflisante. C est tout ce que demande le nouvel arrivant ; administrateur ou homme d'affaires, une fois sa besogne terminée, il ne se plaît qu'à la vie mondaine et se trouve satisfait dès qu'il en jouit ou qu'il en trouve au moins l'image. Pour beaucoup de voyageurs anglais, le plaisir consiste à être admis dans le Club aristocratique et à vivre dans un des grands hôtels où les riches passent la saison.
Une dame, qui ne possédait pas assez d'argent pour loger au Ohezireh Palace^ essayait de s'en consoler en allant chaquejour y prendre le thé ou le lunch : peut-être n'a-l-clle pas cherché à voir autre chose pendant son séjour au Caire. Il y a des Anglais qui ne se promènent jamais dans Tadmirable ville indigène. « C'est trop sale », affirment-ils, en répétant sans le contrôler ce qu'on leur a dit au quartier britannique. Ils vont à
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i arbre de la Vierjjcou aux Pyramides, au casino dcHélouan-les-Bainsou aux loin beaux des califes conime ils iraient en Calirornie voir les arbres géants, mais ils ne visilenl aucune; mosquée, sauf celles qu'il est convenable d'avoir vu; ils s'élonnent qu'on aille au musée d'archéologie égyptienne et, s'ils se rendent a la collection arabe d'EI-Hakiin, c'est surtout pour voir la porte par laquelle Bonaparte fit son entrée tambour battant. Enfin, quelques-uns de ces touristes, d'ailleurs parfaits (jenllemen, manifestent peu de curiosité et parfois des ignorances qu'on s'étonne de trouver chez des gens si bien élevés. Sous tous les Ciipports, quel contraste avec les voyageurs allemands dont nous parlons plus haut !
Certes, la nation anglaise ne manque pas d'hommes qui ont étudié l'Egypte ancienne et moderne, et lont décrite dans des termes excellents. Nous ne marchandons pas notre estime à celte élite de savants et d'artistes, encore qu'ils soient moins nombreux peut-être, en b^gyple, que ceux de France ou d'Allemagne; mais ici nous ne parlons que de l'Anglais moyen, et nous
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prions qu'on nous pennelte de le juger avec lu môme liberté que nous avons prise envers nos compalrioles.
L'Anglais admire les diplomates el les fonclionnaires de son pays, pourvu qu'ils soient plus puissants, plus considérés, mieux rémunérés et qu'ils dépensent plus que les autres. II ne leur causera jamais d'ennui par excès d'imagination ou par passion de la critique. Sil voyage, il attend d'eux un bon accueil, et le trouve toujours à condilionde vivre en (jenlleman et de tenir son rang. Le résultai c'estqu'en Égyi)te, l'Anglais de la société retrouve sans effort TAnglolerre, entend parler exclusivement de l'œuvre que ses compatriotes ont accomplie et rapporte chez lui Topinion que la domination brilanni(|ue doit être à tout prix maintenue sur la vallée el le delta du Nil. Cette conviction s'introduit dans son esprit, sans lui demander aucune peine, par le simple effet des conversations de club et de salon ; elle se fépand de la même façon en Angleterre.
Par le double résultat de la tradition et d'une forte discipline volontaire, la nation anglaise se serre autour de son roi et de son aristocratie,
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la moins fermr»* de Itmles : riiez elle, on n*allaquc pas les ilirigeanis. on s'efforre de niéritcr une place dans leurs ranirs. — espoir permis h tous, — on les admire, on les imiUî, on les l'écoute. De \h vient Tunil/» nécessaire à rexécution des grands projets diplomatiques, de là encore ces mœurs dont les autres Européens se plaignent sans toujours les comprendre, mais qui rendent les Anirlais mcr\*eilleusement propres au rôle de maîtres.
Les Français, au contraire, sont démocrates jusqu'à ranarclue, individualistes jusqu'à la fantaisie : plus on en consulte, plus on trouve d'avis différents. Sans doulelcurs divisionss'expliquent en bonne partie par de grands problèmes qui n'agitent pas l'Angleterre, — principes de la Révolution, souveraineté du peuple, libre-pensée, — mais le caractère y ost pour quelque chose.
Les Français poussent au plus haut point l'esprit critique qu'on ne saurait condamner absolument, car il devient le grand instrument du progrès intellectuel chez ceux qui savent reconstruire après avoir démoli. Quand nos compatriotes auront mis leur intelligence à inventer une mé-
DEUX MirrHODES. — DEUX TEMPERAMENTS 145
ihode pour fjouverner les indigènes, fonction à quoi leurs li.ihiUides et leur éducation ne les préparenlguère,nuldoule(|u'ils ne trouvent (piclque chose d'excellent, mais la découverte reste à faire.
Il sérail difficile de rencontrer deux tempéraments nationaux plus différents ; il est regrettable que cette opposition engendre une défiance et une jalousie réciproques, que, par suite, la bataille se livre sans trêve entre particuliers comme entre gouvernements, alors qu'Anglais et Français auraient tant à apprendre les uns des autres.
MÉTiN. — Egypte.
ll<» LA TRANSFORMATION DE L KGYPTE
uiontrs dans la iraleric supc'îiiouro de plusieurs hjiillah.
A notre arrivrc. tous les onfanls se 16vrnl f'I font !»• salut militaire, les (illes comme les jrarroiis : les rcoles sont mixtes, mais les filles y viennent en ires petit nombre et n'y demeurent que jusqu'à Tî^gc où elles doivent prendre le voile et rester chez elles, c'csl-à-dirc vers dix ou douze ans. Le minisire voudrait augmenter la proportion des écolières et, dans cette intention, il offre, pour elles, aux konltab qui veulent l'accepter, une subvention deux fois plus considérable tpie pour les garçons : le gouvernement accorde, en effet, une prime de quelques francs par année et par élève, à condition qu'on enseigne réellement la lecture, récriture, les éléments du calcul et qu'on donne à ses inspecteurs le droit de contrôler l'instruction ; du reste, il laisse aux cheikh ou instituteurs le temps el la liberté de faire apprendre le Coran et loul ce qu'il prescrit le fondateur. D'après les données b's plus récentes, le gouvernement administrait direclement 87 kouliab avec 101 maîtres et f\''io élèves (chiffres de i89<S); il contrôlait
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le fonclioiineiiient de H.Ç} autres, complant i.3G/| iiuiîlrosol :»(i.S(»i rloves (i<^)i).
Sous la JinM-lioi! du clieiLh. les (MifaïUs appreiincMil par cœur les versets du (lorau en chantant cl en balançant \v «'(ups, procèdes ninémolcchnicpies qui, chez nous, ont (ini leur temps: ils récitent les prières aux appels du muezzin de la mosquée voisine. Sur les murs de toutes les écoles sont indiqués les quatre points cardinaux alin (jue chacun reconnaisse remplacement de la Mecque vers laquelle tous les fidèles doivent se tourner pendant la prière. Le mobilier du koiillab est des plus sinqjles; au Caire, les écoles soumises au contrôle officiel ont reçu quelques bancs prêtés par le gouvernement, mais, le plus souvent, les élèves s'asseyent en rond par terre autour du cheikh accroupi sur une natte.
Au-dessus des écoles élémentaires viennent les médressé qui forment les cheikh ; leurs cours se font sous les arcades des mosquées importantes, où les professeurs enseignent sans plus d'appareil que dans les kouiiab. Elèves et maîtres sont coiffés du turban prescrit par le Prophète : un bon musulman devrait porter
autour de la tête une pièce d^étofTe assez grande jMiur quelle |>ùl lui servir de linceul. On rencontre f|Ufl«[ur>-uns de ces rAc/7»*/i h turban dans Ie< rcolfs oniriollrs. car le gouvernement les emploie pour enseigner Tarabe et les prières, mais il les prend dans une médressé soumise h son contrôle et qui est une sorte d*école normale arabe.
Les écoles supérieures des mosquées forment, outre les professeurs, des docteurs en droit et en théologie. La première de toutes est TUniversilé de la mosquée El Azhar (la fleurie) l'un des centres d'études islamiques. Cette mosquée, comme loules celles du Caire, comprend une grande cour quadrangulaire entourée de portiques; le portique de louesl renferme la niche ornée d'arabesques qui marque la direction de la Mecque et à côlé la chaire en bois ajouré où Vimam prêche le vendredi ; les autres sont divisés en quartiers réservés chacun aux étudiants dune nation, trois pour TEgypte (haulc, basse, orientale), un pour le Soudan, un autre au premier étage pour les étudiants venus des deux villes saintes, la Mecque et Médine, et de
rArabie. En 1901 , lo nombre dos maîtres s'élevait à 9/|0, celui (les éhidiaiils dépassai! 7.000. Parmi les derniers on trouve des gens de fouf Age : la plupart appartiennent h des familles pauvres et ne possèdent aucun moyen d'existence avant d'avoir obtenu leurs diplômes. L'enseignement ne leur coiUe rien, car les cours ont été fondés par de pieux donateurs qui ont favorisé tantôt une nation, tantôt une autre et les revenus de certains quartiers sont suffisants pour qu'on puisse donner aux étudiants sans ressources le peu d'argent qui leur est nécessaire pour vivre. Ainsi, « non seulement Tinstruction est gratuite, mais elle est parfois encouragée par des avantages pécuniaires (1) ».
Les professeurs, qu'on appelle cheikh comme les instituteurs, siègent à Torientale sur une natte et font apprendre par cœur des livres à leurs élèves. Quand un étudiant connaît suffisamment un texte ou un commentaire, le cheikh lui confère la « licence » en écrivant sur le volume que l'étudiant est capable de l'expliquer
,1) Vacoul) AnriN -Pacha. Llnalruclion publique en Étjyple, p. ly.
15Î LA TR.\NsFORMATION DE l'ÉGYPTE
OU t\o \c rériler. La lio'iicrrsl donc donnée « non |K)ur un»' scirn<«' ou pour un f»;rouprs de* sciences, niiiis Ifit^n |M»ur un livre lu ou appris (\) *>. Les i'*lud«*s M,' prnlonifenl pendant [dusieurs années : l'cnsfudilr i\r> cours comprend la grainmaîrc pour i-eux qui n'ont pas fait d'études [U'éliniinaires sunisantes ou dont Tarahe n csl pas la langue maternelle, la rhéloricpie, la logic|uc, enfin la théologie et la jurisprudence dont les principes sont tirés des Kcritures islamiques. On voit que l'organisation et le |dan des éludes rappellent ceux de nos Universités médiévales dans le temps où Alijerl le (Jrand parlait sur la place qui a gardé son nom et où Abélard enseignait les écoliers assis sur des bottes de paille. Les Coptes ont un millier d'écoles élémentaires destinées à enseigner surtout les principes de la religion et assez semblables aux koullaby sauf les différences de confession et d'idiome : la langue sacrée des Coptes dérive de l'ancien égyptien. Les Coptes ont aussi 2!> écoles qualifiées de pri-
ii) Même ouvrage, p. 18. Chez nour; la lUMiaii^Oi^ics'alTrancliit progressivement de ce> pratique*, mais nous continuons à apprendre par cœur la théorie militaire et le caléchisme.
LES ECOLES UtS
maires, i collèji^o et i séminaire de llirologiens allaché à uiw relise. D'a|)ivs l<*s rapporis of(iciels, la mollir îles liommrs saurail lin* el ccnre i'iuy/, les (.^()|il(\s. pn)|)orlion hvs supéririin* à celh» <piodoniierail l'islam ; |»arconlr(*, rrducalioii des femmes copies esl aussi néglij^re cpie celle des musulmanes el pour les mômes raisons.
Les :i5.2oo juifs d'l'J{i:yple oui des écoles confessionnelles et, dans le nondire, deux élablissemenls d'inspiration européenne* fondés el entretenus par PAlliancc israélile universelle.
En Kgyple, Tinstruction moderne s'est superposée à celle du moyen i\gc; elle a été introduite par des Européens, surtout par des F'ranc^ais, les uns membres de congrégations religieuses, les autres laïques et appelés par le gouvernement.
Les écoles catholiques les plus importantes appartiennent aux Franç^ais ; ensuite viennent les écoles italiennes. Elles instruisent surtout les garçons : les unes sont primaires, les autres secondaires.
L'école primaire est un établissement de mission où Ton élève les enfants des Européens de la classe pauvre, des Syriens catholiques,
la moins fermée <lc loiiles : c-licz cllr, on n attaque pas les tlirigfanls. on s'efforro do mériter une place dans leurs ranirs. — espoir permis à tous, — on les admire, on les imitt*, on les écoule. De là vient l'unilé nécessaires l'exécution des gramis projets diplomatiques, de là encore ces mœurs dont les autres Européens se plaignent sans toujours les comprendre, mais qui rendent les Anglais mer\eilleusement propres au rôle de maîtres.
Les Français, au contraire, sont démocrates jusqu'à l'anarchie, individualistes jusqu'à la fantaisie : plus on en consulte, plus on trouve d'avis différents. Sans doute leurs divisionss'expliquent en bonne partie par de grands problèmes qui nagilcnt pas rAnglelerre, — principes de la Révolution, souverainetédu peuple, libre-pensée, — mais le caractère y est pour quelque chose.
Les Français poussent au plus haut point l'esprit critique qu'on ne saurait condamner absolument, cari! devient le grand instrument du progrès intellectuel chez ceux qui savent reconstruire après avoir démoli. Quand nos compatriotes auront mis leur intelligence à inventer une mé-
DEUX MKTHODES. — DEUX TEMPERAMENTS 145
thodc pour gouverner les indigènes, fonction à quoi leurs liahitudes et leur éducation ne les préparentguèro,nuldoulequ'ils ne trouvent quelque chose d'excellent, mais la découverte reste à faire.
Il serait difficile de rencontrer deux tempéraments nationaux plus dilTérenls ; il est regrettable que celle opposition engendre une défiance et une jalousie réciproques, que, par suite, la bataille se livre sans trêve entre particuliers comme entre gouvernements, alors qu'Anglais et Français auraient tant à apprendre les uns des autres.
MÉTiN. — Egypte.
Le minisire de Tinstruclion publique évalue à un donziôme la proporlion des Egyptiens qui î . savent lire el «Vrire i). D'après le recense-
ment do l'^yy, 7.o:> p. loo do In population au- • îrssus do 7 ans saurait lire et écrire dans le Dolla ot la région du (laire, 4,07 dans la Haute- ; i^iryptc, r>.S dans ronsomblc du pays. L'instruc-
• : lion est donnée dans les écoles arabes, qui
! existent depuis le commencement de Tislam, et
} dans les écoles européennes qui ont été orga-
!; I nisées dans le cours de ce siècle, principalement
(i) Yacoub AniiN- Pacha. L'Instruction publique en Égypie, p. 34.
par (les Français. En 1^97, on comptait environ 10.000 écoles avec 17.000 maîlres et 2!>S.ooo élèves. Les 7/S de ces étahlisseincMils ne donnaient que l'inslruction la |>liis élémenlaire.
L'enseignement primaire arabe et musulman se /ait h côté de la mosquée dans Fécolc du koullab ; on appelle ainsi un élégant pavillon de <*onslruclion légère et gracieuse, lout en colonnettes et pierres découpées à jour; il a deux étages, le bas occupé par une fontaine avec des gobelets pour boire, le baul formant une galerie couverte qui serl de classe. Le koullab est une fondation pieuse ; donner Teau est une des formes ordinaires de la charilé musulmane, comme il est naturel dans un pays sec ; donner renseignement élémentaire est une libéralité si fréquente que rOriental conçoit malaisément qu'on doive payer pour apprendre à lire, h écrire et à réciter des prières. On parle ici du peuple seulement, car les riches entretiennent chez eux des cheikh qui instruisent leurs enfants.
Grâce à Tobligeance du ministre de Tinstruction publique, ArlinYacoub-Pacha, nous sommes
I4<i LA XnANSFOnMATïON DE L KGYPTE
uiontrs dans la traleric sup«îricure de plusieurs koulltih.
A noire arrivro. fous les enranis se hV vrnl fl font N» salul mililairo, les lilles comme les «raivons : les «Voles son! mixlos, mais les filles y vicnncnl en Irrs pelil nombre et n'y demeurent que jusqu'à Tûge où elles doivent prendre le voile el rester chez elles, c csl-à-dirc vers dix ou douze ans. Le ministre voudrait augmenter la proportion des écolières et, dans cette inlention, il offre, pour elles, aux konltab qui veulent l'accepter, une subvention deux fois plus considérable que pour les garçons : le gouvernement accorde, en effet, une prime de quelques francs par année et par élève, à condition qu'on enseigne réellement la lecture, récriture, les éléments du calcul et qu'on donne à ses inspecteurs le droit de contrôler Tinstruction ; du reste, il laisse aux cheikh ou instituteurs le temps el la liberté de faire apprendre le Coran et toul ce (jua prescrit le fondateur. D'après les données les plus récentes, le gouvernement administrait Jireclement 87 koullab avec i5i maîtres et !\.';'io élèves (chiffres de 1898); il contrôlait
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le fonclionnoinont de 845 autres, complanl i.3G/| iiKiîIrcsol :>(i.S(li ôleves (i<f<M).
Sous la ilinM-lion du rlieiLli. les onfants appienncnl par cœur \vs vcrsr'ls du (ioraii en chanlanl ri cmi halauranl \r iMups, procédas mnémoU'flniicpies qui, chez nous, oui liui leur temps: ils n'rcilenl les prières aux appels du muezzin de la luosqure voisine. Sur les murs de loules les écoles sont indicpiés les quatre ])oinls cardinaux alin (|ue chacun reconnaisse remplacement de la Mecque vers laquelle tous les fidèles doivent se tourner pendant la prière. Le mobilier du koiillab est des plus simples; au Caire, les écoles soumises au contrôle officiel ont reçu quelques bancs prêtés par le gouvernement, mais, le plus souvent, les élèves s'asseyent en rond par terre autour du cheikh accroupi sur une natte.
Au-dessus des écoles élémentaires viennent les médressé qui forment les cheikh ; leurs cours se font sous les arcades des mosquées importantes, où les professeurs enseignent sans plus d'appareil que dans les koullab. Elèves et maîtres sont coiffés du turban prescrit par le Prophète : un bon musulman devrait porter
ISO LA TRANSFORMATION DE l'ÉGYPTE
autour de la tôle une pièce d^étofTc assez grande pour qu'exile pût lui servir de linceul. On rencontre i|Uf'l«|u«s-uns de ces cheikh h turban dans le> ♦'•coh.*s ôfliciollf's, car le gouvernement les emploie pour enseigner l'arabe et les prières, mais il les prend dans une médressé soumise h son contrôle et qui est une sorte d'école normale arabe.
Les écoles supérieures des mosquées forment, outre les professeurs, des docteurs en droit et en théologie. La première de toutes est l'Université de la mosquée El Azhar (la lleuric) l'un des centres d'études islamiques. Cette mosquée, comme toutes celles du Caire, comprend une grande cour quadrangulaire entourée de portiques; le portique de louest renferme la niche ornée d'arabesques qui marque la direction de la Mecque et à côté la chaire en bois ajouré où ïimam prêche le vendredi ; les autres sont divisés en quartiers réservés chacun aux étudiants d'une nation, trois pour l'Egypte (haulc, basse, orientale), un pour le Soudan, un autre au premier étage pour les étudiants venus des deux villes saintes, la Mecque et Médine, et de
rAnibie. En 1901 , lo nombre dos maîtres s'élevait à îi/jo, cohii (les chuliants dépassait 7.000. Parmi les derniers on trouve des gens de (ouf Age : la pluparl appartiennent à des familles pauvres et ne possèdent aueun moyen d'existence avant d'avoir obtenu leurs diplômes. L'enseignement ne leur coûte rien, car les cours ont été fondés par de pieux donateurs qui ont favorisé tantôt une nation, tantôt une autre et les revenus de certains quartiers sont suffisants pour qu'on puisse donner aux étudiants sans ressources le peu d'argent qui leur est nécessaire pour vivre. Ainsi, (( non seulement l'instruction est gratuite, mais elle est parfois encouragée par des avantages pécuniaires (1) ».
Les professeurs, qu'on appelle cheikh comme les instituteurs, siègent à Torientale sur une natte et font apprendre par cœur des livres à leurs élèves. Quand un étudiant connaît suffisamment un texte ou un commentaire, le cheikh lui confère la « licence » en écrivant sur le volume que l'étudiant est capable de l'expliquer
,1) Viicoul) AiîTiN -Pacha. L Inalruclion publique en Éyyple,
15Î LA TR.\NSFORMATION DE l'ÉGYPTE
OU i\o le réciter. L.i licence est donc donnée « non |K)ur un«» scien<«» ou |>our un jçroupes <le sciences, mais liifu |M»ur un livre lu ou npju'is (i) ». Los élud«*s >e prnlongenl pcndanl [plusieurs années : l'cnsmiliU* des cours comprend la grammaire pour ceux qui n'ont pas fait d'éludés préliminaires suftisantes ou donl Tarahe n'est pas la langue maternelle, la rliétoricpie, la logi(|uc, enfin la théologie et la jurisprudence donl les principes sont tirés des Écritures islamiques. On voit que l'organisation et le jdan dos éludes nippollenl ceux de nos Universités médiévales dans le temps où Albert le Grand parlait sur la place qui a gardé son nom et où Abclard enseignait les écoliers assis sur des bottes de paille. Les Copies ont un millier d écoles élémentaires destinées à enseigner surtout les principes de la religion et assez semblables aux koullab^ sauf les difîérences de confession et d'idiome : la langue sacrée des Copies dérive de Tancien égyptien. Les Coptes ont aussi 2!> écoles qualifiées de pri-
ii) Même ouvrage, p. 18. Chez non-- la lUMiagoi^icsalTrancliit progressivement de ce* pratique*, mais nous continuons à apprendre par cœur la Ihéorie mililaire et le catéchisme.
LES ECOLES UtS
maires, i collège et i scininoire de llirologiens allaclié à unr r<j[lisc. Daprrs l(»s nipporls of(icirls, la moili('* «les lioininrs saiirail lin* (*l écriiT chez les (.^oplrs. |)ro|)orlioii livs siipérieun* à celle (|uedoiiiierail l'islam ; parc(>nli(\ réducalioii des femmes copl<.\s esl aussi nc^glij^re (pie celle des musulmanes el pour les mômes raisons.
Les :i5.2oo juifs d'I'Jjryplc oïd des écoles confessionnelles et, dans le nondire, deux élablissemenls d'inspiration européenne fondés el enlrel(»nus par l'Alliance israélile universelle.
En Kgyplc», Tinslruclion moderne s'est superposée à celle du moyen i\gc; (die a été introduite par des Européens, surtout par des PVançais, les uns membres de congrégations religieuses, les autres laïques et appelés par le gouvernement.
Les écoles catholiques les plus importantes appartiennent aux Fran(jais ; ensuite viennent les écoles italiennes. Elles instruisent surtout les garçons : les unes sont primaires, les autres secondaires.
L'école primaire est un établissement de mission où Ton élève les enfants des Européens de la classe pauvre, des Syriens catholiques,
IS4 LA TftWSFORMATlOV DE l'ÉCYPTE
des Oipfes unis h Rome ; celle dernière catégorie c^l la moins iui|iortante. En Éiçyple les conversion< sonl Irrs p^u nonilirciisos. el — panni l<^s niu>ulmans — toul h fait exceplionnelles : les fils de fellah copies vont à Técole primaire des frères ou des moines pour y apprendi-c quelques élt"*menls des langues éfrangères qui leur permettront de s'élever à la profession de guides ou de drogmans. et, si on l'exige, ils paicntrinstruclion en se convertissant.
Lescollègescallioliques français les plusimporlants appartiennent aux Frères qui donnent l'enseignement primaire supérieur et renseignement moderne, el aux Jésuites qui donnent renseignement classique. On n'y fait pas de prosélytisme; on y admet des Coptes, des orthodoxes, des juifs, des musulmans mêmes , ceux-ci y viennent en petit nombre, car ils ont une horreur comparable à celle des protestants pour les images el les formes du culte catholique, tandis que les autres acceptent les prières et les pratiques du collège, pourvu qu'on ne leur demande pas de se convertir. Les écoles secondaires servent donc surtout les intérêts matériels de TÉglise en donnant
aux ordres religieux un revenu fourni parles pensions que paient les «'îlèves et en assurant à leurs chefs une situation sociale qui corres[>ond à l'iniporlance dos étahlissements, au vnny; de la nation (|ui pi'otège les écoles, au nombre de places qu'occupent leurs anciens élèves.
L'instruction est considérée par les parents et par les élèves comme un moyen de parvenir.
Déjà, sous les Pharaons, les enfants apprenaient à lire et à écrire pour entrer dans le corps des scribes ; la tradition continue et, si Ton s'instruit, c'est pour devenir un effendi, un fonctionnaire. Les professeurs et les instituteurs sont unanimes à le reconnaître ; tous les élèves à cpii Ton demande ce qu'ils espèrent répondent :
« Une place du gouvernement ou d'une administration internationale. »
Jusqu'à présent les écoles secondaires du clergé français donnaient un des meilleurs moyens pour arriver à ce but : fondées à une époque où l'enseignement officiel n'existait pas encore, elles s'étaient formé une nombreuse clientèle. Elles préparaient au baccalauréat passé à Alexandrie, devant une commission
de notniiles choisis par le consul de France, el ce liln? ouvrai! la porte des fondions égyplirnnos sous Ir régime iiilernalional. Aujounlhui les An<»;lais déclarenl qu'ils n'en tiendront plus compte, el les candidats doivenl passer par \o> écoles khédiviales, où Tanglais remplace le frantjais, et se présenter aux examens égyptiens. Le baccalauréat doniuiit aussi le droit d<' faire des études dans les Kcoles supérieures, comme celles de médecine, de droit, des ingénieurs, fondées au Caire par le gouvernement, el où des professeurs français enseignaient dans notre langue : mais aujourd'hui renseignement supérieur est donné en arabe et en anglais. Reste une École libre de droit fondée par des Français, mais ceux qui y prennent leurs grades ne doivent pas s'att«^ndre à devenir autre chose qu'avocats, yue vont faire dans ces conditions les écoles catholiques ? Il y a quelques années, toutes enseignaient le français comme langue étrangère ; aujourd'hui les écoles italiennes et celles dont les maîtres ne sont pas français commencent à enseiîïrner lanirlais. Les directeurs des écoles françaises pourront-ils, sous la nouvelle domi-
nation, continuer à servir en nn^me temps les intérêts de l'Éji^lise et ceux de la pairie ?
Les protestants de langue anglaise ont fondé vers le milieu du dix-neuvième siècledes établissements qui, jusqu'à présent, sont restés moins importantsqueceuxdes catholiques. L'undesplus grands est celui des presbytériens américains, à Assiout, qui comprend a la (bis un hôpital et des écoles. Les protestants s'étaient proposé de convertir les Coptes, mais, comme les cîdholiqucs, ils ne font guère d'adeptes que parmi les pauvres. Tous les Copies de condition désapprouvent ces tentatives. « Notre christianisme vaut bien les autres, disait l'un d'eux. A quoi bon semer la division parmi nous, quand il y a tant de païens chez qui les missionnaires pourraient employer leur zèle ! » Les convertis sont pour la plupart de pauvres diables, hommes et femmes, qui harcèlent les visiteurs à l'entrée des églises ou des monastères en leur criant sur un ton lamentable : « Christian^ sir, Christian ! Backchich, give backchich. » Dans tous les cas, on leur apprend l'anglais qui naguère était ignoré même dans les villes. Une foule de dames et de messieurs.
IS8 I.A TRANSFORMATION DE l'ÉGYPTE
envoyés par dos sociétés hritcinniqiies ou ainéricaines Ho propagande religieuse, obtiennent le mémo résultat à Alexandrie, au Caire, dans les rentres de touristes. Leur noinl>re augmente depuis l'occupation, et leurs efTorls ne sont pas pour déplaire h Tadministration anglaise.
En iS<j^. les écoles des missionnaires (catholiques et protestants, étaient au nombre de 187 avec 79!> maîtres et 30.089 <'*l<*^'^s, qui se répartissaienl «le la manière suivante : ////es (enseignement lré> élémentaire . 9.183 élèves, 36o maîtresses :fjarrons,i\s\n> les écoles primaires, 7. i33 avec i>S3 maîtres, dans les écoles secondaires, '1.7.^1 avec 142 maîtres ; venaient enfin deux séminaires protestants de missionnaires avec 32 élèves. Un doit ajouter 43 écoles avec îî85 maîtres et 4-^J élèves, qui sont tenues par des Européens de diverses nationalités et où les maîtres sont laïques, mais pour la plupart en sympathie avec le clergé catholique ou protestant, enfin les deux écoles de TAlliance israélite universelle où Ion enseigne le fran<;>ais en même temps que Thébreu et Tarabc.
Dans quelques unes des 1.022 écoles reli-
gieuses coptes, on enseigne, outre I arabe et le vieux copie, un peu de français ou «ranglais.
Rn déceuilire ijio^^ le nombre total des enfants égyptiens qui apprenaient au moins les éléments du français était évalué à i5 ou iC.ooo, en grande majorité élèves des écoles particulières.
Nulle part la lutte de Tanglais contre le français n'a été plus acharnée que dans renseignement officiel, où le second était, depuis Mohammed-Ali, Tunique langue étrangère. C'est h la l'rancc que le grand pacha s'était adressé pour donner aux futurs fonctionnaires une éducation modelé. Dès qu'il futdevenu le maître en Égj-ple, il envoya des fils de mamelouks et d'officiers ou employés turcs étudier en Italie, en Angleterre, on France. La mission française devint bientôt la plus importante, et lorsque le pacha rappela, en 1834, ceux qu'il avait envoyés en Europe, presque lous avaient terminé leurs études à Paris. A leur retour, Mohammed-Ali leur donna audience et remit à chacun d'eux un ouvrage français sur les sciences que le gouvernement jugeait utiles pour rÉgypte, art militaire, mécanique, médecine :
\fU) I.A TRANSFORMATION DE L KGYPTE
au sortir dr \';iin\'\rncCy les rliidinnls furent enfennés. poinlanl trois mois i\ la citadelle, et n'obtinrenl leur liberté qu'après avoir traduit en lurr los livres qu'ils avaient reçus. Mohammed Ali fil imprimer leurs manuscrits et les distribua comme manuels dans les écoles supérieures qu'il avait fondées ; il croyait qxw. les sciences européeiuïcs étaient fixées chacune dans un texte définitif comme celles qu'on enseigne à l'Université d'El Azhar: il ne distinguait d'ailleurs pas très bien les divers ordres d'études, de sorte qu'il lui arrivait d'envoyer un juriste conmiander les artilleurs et un ingénieur enseigner à l'Ecole de médeciiie. Son but était de faire des officiers et un service de santé militaire comparables à ceux de l'Occident. L'armée le préoccupait plus que tout, et l'instruction publique resta dans les attributions du ministre de la guerre jusqu'en i83G, époque où l'on créa pour l'organiser un conseil moitié européen, moitié oriental.
A cette date commence véritablement la création des écoles officielles avec des méthodes européennes et l'enseignement du français. Leur histoire est longue et pleine de vicissitudes, car
LES KCOLES ]€i
Abbas. siiiTi'sseiir ilo Mohamincil Ali, tlêlîl l'œuvre de sim gnmd-piTe que reprirenl sur uu plan nouvenii Snïil et Ismaîl.
L'un des effets des réformes fui que la langue turque c/nla le premier rang à la langue du pays, en même temps que le personnel turc était peu à peu remplace par un personnel égyptien. Mohammed-Ali, engagé dans une longue lutte avec le sultan, se mit à recruter soldats et fonclionnaires dans le peuple égyptien, qui lui avait paru d'abord simple matière h gouverner ; mais les Egyptiens n'avaient pas Tliabitude du nouvel honneur qu'on leur accordait, ils ne voulaient pas envoyer leurs enfants à la citadelle près du terrible pacha, et il fallut lever de force des étudiants comme on faisait pour ies soldats. Les jeunes gens ainsi recrutés furent envoyés h Paris où Ton avait fondé pour eux une école égyptienne. Ils faisaient partie de la maison du souverain, qui payait toutes leurs dépenses ; leurs parents n'avaient aucun droit sur eux, ni aucun devoir à leur égard. L'école égyptienne était donc à la charge du Trésor, elle coûtait très cher et les élèves, au rapport d'Ibrahim, prince héritier MÉTiN. — Egypte. Il
lie I.A TBWSFORMATION DE L EGYPTE
•• y vivaiVnl chacun comme s'il eut é\é pacha ». Le succ«*sscunlc Mohammed trouva, dans la Révolution de iS^8. un |>réte.\le pour supprimer IV'Cole: phis tard le fastueux Ismall la rél<iblil, mais la dispense se trouva encore une fois trop forte et l'institution fut di'îfinitivcment abolie apr^s 1870. Toutefois, comme le gouvernement jugeait excellent que les jeunes Égyptiens d'avenir eussent une éducation européenne, à condition que le Tn'sor n'en pay.1t plus les frais, il encouragea les hauts fonctionnaires et les notables à envoyer leurs fils dans les lycées, écoles ou facultés occidentales : presque tous ces jeunes gens allaient en France.
Ceux qui n'étaient pas assez riches pour faire leurs études hors d'Egypte reçurent l'éducation dans les écoles officielles, qui ont été remaniées à plusieurs reprises, et qui depuis une vingtaine d'années, forment un système à trois degrés.
En haut, on trouve les Écoles supérieures: militaire (qui appartient au département de la guerre), pohiechnique, techniques (au nombre de deux) pour préparer des ingénieurs, de droit, de médecine et pharmacie (avec une section pour
LKS ÉCOLES 163
former les s.nges-femmes cl les infirmières) ; (ragriculluro, cMifîn les trois collr^rs iiorm.iiix, un pourlf'sfoinines, doux pour les liommos. Plusieurs de ces élaldissenicnls dîdcMd de Mohammed-Ali ; mais renseigncmcnl supérieur n'a été véritaMemeiil organisé que sous Ismaïl et sous Taoufik ; les directeurs et les professeurs viennent d'Europe et, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, ils étaient pour la plupart français.
Au premier échelon, on a laissé les écoles des houllah^ dont il a été question plus haut ; leur I>ersonnel est égyptien et n'enseigne» que l'arahe.
Le degré intermédiaire est formé par des écoles secondaires ou primaires supérieures, établies dans les centres importants ; on y enseigne, outre l'arabe, une langue étrangère qui, jusqu'à ces derniers temps, était le français. A l'origine, ces écoles devaient être gratuites, mais depuis la crise financière, TEgypte est obligée à des économies, et les administrateurs anglais ont pour principe que l'éducation des indigènes n'est pas une dépense nécessaire ; adoptant leur point de vue, le ministre de l'instruction publique écrit dans un de ses rapports : « Chez nous la gratuité
«1»* IVn'»f*ijrn«*iiHMit |iriin;iiro ronsliliio n la fois un roiilrt* '•ni*» «1 iiih* injiisliro; on ftiil,rllr manque >a ilc'^liiialion. rllr rst un danger pour le |Kîr- >oim«»l «lu nïini>l<To [i), >»
En l'vj'S. I«» ministère possi^dail't écoles secon- •lairr> avec 71 maîtres et jîîS élrves, 35 écoles primaires suprrieurcs avec /|(>S maîtres el '••7'9 •'•N'ves : il inspectait, en 1901, :i3 écoles privées qualilires de suprrieures, qui complaienl !{.r>sr> éirves.
Lo plus important parmi les élablissemenls klirdiviaux «IVnseiirnemenl moyen est l'école Taoufiki#*Ii du (]ain\ qui est installée dans un des palais d'ismad. près des vieux acacias qui liordent l'allée de Choubra. Lors de notre visite, lo dirt-cteur était un Français qui nous prêta le plus grand concours en nous donnant des lettres d'introduction pour beaucoup de ses anciens élèves, fonctionnaires de Tadministration ou de renseignement dans les provinces : « Usez de leur influence, disait-il, bientôt, il ne sera plus
il) Vncoub Artin-Paciia. Connidéraiions surrinsirudion publique. Le Caire. i8</4:cité par L. Bkéiiieh, L7iflf//p/e de ijgS à igoo. p. 272.
LKS KCOKKS 165
temps. » Ce <lirectour ne se Iroinpait jkis; un Anglais a pris sa place, qui clej>uis la fondation avait ioujours appartenu à des Franç^niis.
En i8<j8, l'école avait encore un cadre de Français empruntés à notre enseignement primaire supérieur et mis h la disposition du khédive. A coté de leurs classes, Tadministralion britannique venait d'organiser une section anglaise.
Les school maslers envoyés à Taoulikieh se considèrent tous comme des fjentlemen et, suivant riiabitude de leurs compatriotes en pays de domination, ils ont la tenue qui. convient à une caste supérieure, mais leur enseigfiement et leurs méthodes ne semblent pas valoir celles des Français. Nos éducateurs reprochaient aux Egyptiens d'apprendre par cœur sans, réfléchir, par TefTet des procédés mécaniques qu^n emploie dans Técole arabe. Ampère raconte qu'un élève égyptien, interrogé sur le sens d'une phrase de Rousseau ne trouva rien à répondre, sinon qu'elle renfermait une hypotypose. Cette façon d apprendre n'est pas celle qu'enseignaient nos compatriotes à Taoufikieh ; ils s'efforçaient de
former riiilrlliirciioe <»t le jugeinciil (le leurs i*lève>. (Vr>\ ;i In iiiéinoire, au contraire, que s'adrr>senl ces [lelils manuels en forme de catéchisme Irop souvent employés par les Anglais. On y apprend Tliisloire. la géographie, la morale par demandes et réponses el le maître, raidc, froid, soucieux avant tout de sa dignité, ne semble pas prendre grand intérêt ni à ce qu'il eiiseiL'ne, ni à ses élèv(»s. Peut-être les indigènes, si Irur choix rtail libre, préféreraienlils, dans les «'*colcs, des maîtres franç^ais, moins par ainour de leur nation qu'à cause de leur pédagogie.
.\ Taoufikieh, la section française comptait, en i>y/<. 3ou élèves, l'anglaise, 80; on avait, de plus, organisé depuis peu de temps une école normale exclusivement arabe et anglaise. La proportion des élèves s'esl modifiée depuis, en faveur «les classes anglaises, mais ce n'est point parle libre jeu des lois naturelles.
Les jeunes gens élevés à Taoufikieh suivent pendant quatre années des cours primaires supérieurs, semblables à ceux que donnent lesécoles provinciales dont il sera question plus loin. A ces
LES li^COLBS 167
quatre années sont superposées, une école normale où Ton forme des directeurs indigènes, et trois années de cours secondaires suivis par les élèves (|ui se destinent aux professions libérales et qui sont pour la plupart des musulmans fils de fonctionnaires. L'uniforme se compose de la redingote slotnbouline et du tarbouch^ signe distinctif desé'//i;/ïrf/5. Les externes arrivent et partent dans des omnibus spéciaux, car un fils de famille ne marche pas en Orient ; on a eu beaucoup de mal pour décider les élèves à jouer et à prendre de l'exercice.
Les internes vivent à la* mode du pays ; à chaque repas on leur sert un plat de viande, un plat de légumes et un plat doux indigène. Le pain est remplacé par des sortes de crêpes qu'on fabrique pendant le repas, et l'eau du Nil figure sur la table dans des gargoulettes de terre poreuse.
Les autres écoles moyennes du gouvernement n*ont habituellement que des externes et donnent un enseignement qu'on peut appeler primaire supérieur. Voici quelques notes sur l'une des écoles publiques dé province, celle d'Assouân.
ma LA TK\N>KimMATION DE L EGVI»TE
Son direrlour csl un ancien ricvo de Taoulikich, qui s«iv«iit le tViuirais. mais qui Ta oublié en Angielerre, oùrailininistralion Tavail envoyé avanl de lui donner un posle. Désireux de nous présenter son école en bonne tenue, il nous prie de différer notre visite jusqu'au lendemain après midi. A l'arrivée, nous sommes salués militairement dans chaque classe par les élèves debout et portant la main au tarbouch, A Técole comme dans la mosquée, on ne se découvre pas, mais on quitte ses chaussures à la porte : voici dans le vestibule toute une flottille de babouches, comment chacun retroiivera-t-il les siennes? Les costumes sont des j)lus variés mais presque tous européens : ce (jui domine, c'est le complet acholé au hnicknl : nous aurions mieux aimé voir les élév»*s dans leur robe flottante de tous les jour>. mais on a évidemment prié les parents de les habiller en notre honneur. On compte deux cents élèves. << Si l'école était gratuite, affirme le directeur, nous en aurions plus de mille. »
Va\ [première année, on ne se sert que de rarab(* et reiiseignement est donné par un cheikh à turban, sorti de Técole officielle. Plu-
LES KCOLES 109
sieurs maîtres élémentaires ont la même origine; quelques autres sorlenl de Taoufîkieh, savent l'anglais <»! ch^viendronl plus lard direcleurs. Depuis la deuxième année jusqu'à la quatrième et dernière on enseigne l'anglais par une méthode pratique, qui consiste à faire u!i ou deux cours dans cette langue ; en jieu de temps, les élèves arrivent à lire et h parler d'une manière suffisante, lin existe pas de section française.
Le matériel vaut celui d'une» école française de même rang : il esl pres([ue tout anglais ; on remaniue bien un syslèine métrique, quelques cartes et tableaux français, mais relégués dans Tanticliambre et dans le cabinet du direcleur. Celui-ci iious prie d'écrire (pielques inotssur sou album, suivant Tusage anglais. Nous trouvons dans les |)ages remplies un seul nom français, celui de Tédileurqui a fourni les rares objets d'origine française existant à Pécole. La visite terminée, nous avons la curiosité de causer avec le direcleur et les maîtres sur l'enseignement de rhistoire, et notre stupéfaction est grande de voir (ju'ils coniiaissent mieux l'histoire d'Angleterre que celle d'Egypte.
170 l-A TKANSFOIIMATION DE L EGYPTK
Los rcf>les neuves, baMics sous la domination an^lrtise. sont larges, spacieuses, 1res propres, pourvues de salles de bains cl de waler-closcts du dernier modèle. La mieux oi^anisée est peut- <Mrc celle des tilles, établie au Claire. Les maîlresst*s y sonl européennes, car dans ce pays de femmes voilées, l'unique école normale desniles romple G élèves pour 3 professeurs, et le ministère n'a pu fournir qu'une seule institutrice indi- ^'ène: I«;s autres ont été d'abord f ran<;aises, mais aujourd'hui, on ne nomme plus que des anglaises. Dans les classes frani^aises, nous trouvons des maîtresses dont la tenue est modeste et les procédés purement traditionnels ; elles font réciter la géographie |)ar cœur et excellent dans renseignement de la couture et des ouvrages manuels. « Trop de broderies, dit le ministre, nos élèves en feront assez plus lard dans la réclusion du harem. » L'esprit nouveau de la pédagogie française qu'on remarque àTaoufikieh, n'a pas pénétré jusqu'ici.
La directrice, une dame anglaise, est secondée par un personnel anglais assez nombreux, secrétaire, économe, assistantes ; toutes ces dames
logent dans des villas de la cit^' anglaise, s'habillent avec rlég;mce,etplusieurs viennent à l'école à bicyclelle. ElU^s tiennent à donner Tidée que leur rang dans la société est assez élevé ; elles semblent aussi mettre dans leur rôle d'éducatriées de Taclivité et de l'initiative, elles paraissent enlin prendre un véritable intérêt au développement intellectuel et moral en même temps i\ui\ ranfjlicisalion de leurs élèves.
Les établissements officiels pour les filles sont au nombre de deux seulement avec 3a maîtresses et iy5 élèves, mais des dames anglaises ou américaines ont ouvert un peu partout des écoles privées où certains parents commencent à envoyer leurs filles et les laissent jusqu'à Tûge du voile : encore convient-il, pour avoir des élèves, de faire quelques sacrifices aux préjuges des familles ; on n'enseigne, par exemple, ni le chant, ni la musique, arts qui, au jugement des Orientaux, ne conviennent pas i\ une honnête femme. Il est exceptionnel que des élèves continuent leurs éludes après la treizième année ; seules les familles pauvres sortent sur ce point de la tradition, dans Tespoir que leurs filles se-
172 LA TR-WSFOBMATION DE L KGYPTK
roiil nomnuVs h un f*iiiploi; lo. j»:oiiverncmenl rlioisit. en rlTot, quelques-unes «les gnmilcs élèves pour en fiiire «les sage-feinnies rétribuées |>ar l'Ktat. qui portent le titre habituel des fonctionnaires et sont, par exemple, a|>pelées Falma ejfendi. Mais Tunique école des sagc-fcmmcs, annexe de Técolede médecine, n'a que 19 élèves. *< Pour celles que nous ne pouvons pas placer, dit Arlin-Paclia, il n'y a pas deux solutions, ce sont d«*s fillos perdues. » Personne, en cfTct, ne vrul les épouser, et il n'y a pas d'emploi pour elles dans l'Egypte actuelle. La faute n'en est pas à l'éducation européenne mais à des préjugés qu'elle seule |»eut détruire.
C«'tte éducation va, comme on Ta montré, se donner <lésormais dans la langue anglaise. Eu iS<|.s. on entendait encore partout le français et l'anglais était ignoré du peuple. D'Alexandrie à la première cataracte, nous nous servions partout du français et nous n'avons été qu'une seule fois ohligéd'empioyer l'anglais avec les fonctionnaires indigènes. Les bateliers et les Aniers mêmes, malgré raftluencc des touristes américains, employaient habituellement quelques mots français
pour so foire comprendre des étraii4»:crs. Knfiii les fils de fninilleaclievaieul jusqu'à présent leurs études soit dans les écoles et facultés françaises du Caire, soil en France. Beaucoup tenaient à prendre leurs grades chez nous; on rencontrait dans le quartier latin, h l'époque des examens de droil, des troupes de jeunes égyptiens reconnaissables à leur iarbouch et a leur habitude de se tenir Tun Tautre |>ar le petit doigt de la main ; mais ces jeunes gens voulaient tous être fonctionnaires, et c'est maintenant l'Angleterre qui dispose des places. I/enseignement du français n'est pas supprimé, mais les emplois sont réservés à ceux qui apprennent l'anglais. On n'a pas absolument interdit aux directeurs de conserver dans leurs écoles une section française, mais leur avancement dépend du succès de la section anglaise. De la sorte, sans brutalité apparente, on avait, dès la rentrée de 1898, fait disparaître les sections françaises de dix-sept écoles et diminué le nombre des élèves dans toutes les autres.
Le mouvement a continué depuis : il ne remonte guère qu'à la période des difficultés qui
so. sont |iro<luilos ^i propos de Icxpcklilion du Soudan. L<i pruorrr aux ronctioniinircs français avait rommoncf* lonirtemps auparavant, mais l'hostiliti* contre la lan^rue n*a pro<luit. ses efTets qu>n i8c|H. On raconte qu'a|)rcs Kaclioda, le Mirdar rentrant à AssouAii, fort indisposé contre les Français, avisa dans la rue quelques enseignes françaises, celles de marchands grecs qui se servaient de notre langue dans leurs rapports avec les étrangers. Or AssouAn fait partie de la zone militaire où le chef do Tarméc a pleins pouvoirs ; il ordonna que ces enseignes disparussent immédiatement et on les supprima. Dans cette région éloignée, nous n'avons rencontré lors de notre passage qu'une seule inscription française : gravée sur les pierres d'un temple antique dans Pîle de Philae. elle est conçue en ces termes :
<i L'an VI de. la République, le 1 3 messidor, une armée française commandée par Bonaparte est descendue à Alexandrie. L'armée ayant mis vingt jours après les Mameluks en fuite aux Pyramides, Desaix, commandant la première division, les a poursuivis au delà des cataractes où il est arrivé le i3 ventôse de Tan VIL »
C'est ainsi qu'à Tentrée de la Nubie, le fran- (jais est menacé de passer au rang de curiosité historique ; dans le reste de l'Egypte, on n'a pas pu le proscrire comme à AssouAn, mais on travaille, par les moyens exposes plus haut, à lui faire perdre son privilège.
Nous avons beaucoup h nous plaindre de Tadministralion scolaire anglaise, mais nos griefs ne doivent pas nous faire oublier que renseignement et Tusage de noire langue ne lui porlaient guère ombrage avant les événements de 1898. Si nous risquons de perdre un des avantages les plus certains que nous ayions conquis en Egypte, un de ceux qui devraient être le plus chers à une nation intellectuelle plutôt que commerçante, exportatrice de littérature, d'idées, de pédagogie comme la France, notre « politique des coups d'épingle » en est bien un peu responsable. Mais comment aurait-elle était possible sans l'ignorance du public français ?
LES FONCTIONNAlIiES EGYPTIENS ET LEUR OIMNION
L'Ég\'ple n*a point de Parlement, car on ne saurait prendre au sérieux les instiluUons représentatives créées par la loi du i^^'mai i883 et comprenant un Conseil législatif, une Assemblée générale et des (-onseils provinciaux. Les deux premiers siègent au Caire auprès du khédive et leurs membres reçoivent des indemnités. Le Conseil législatif se compose de trente membres dont quatorze sont nommés par le khédive, le reste choisi par les Conseils provinciaux et les villes. On doit le réunir tous les mois une fois pour examiner les projets de lois et de budget, mais comme il ne possède pas le droit d'ini-
LES KONCTIONNAIIU:s KGVPTIKNS |77
lialivc cl que le gouveriiemenl n'est pas lenii de suivre ses avis, sou action resté sans importance. Ï/Ass(»iulil6e générale comprend les trente membres du (lonseil législatif, les six ministres du khédive et quarante-six autres membres élus au suffrage censitaire ; son consentement est nécessaire en principe pour l'établissement de tout impôt nouveau, mais on n'est tenu de la convoquer (|u'une lois tous les deux ans. Dans de pareilles conditions il n'y a point de carrière politique pour les Égyptiens instruits à Feuropéenne qui tous, nous Tavons dit, se tournent vers les professions intellectuelles.
Ils se font donc avocats, métier recherché où l'on s(* heurte à la concurrence européenne, publicisles, mais on édile peu de journaux et délivres en Egypte; enfin les plus travailleurs ou les mieux protégés se jettent vers les fonctions publiques. Dans l'administration, ils peuvent, en s'élevant au-dessus de la foule des scribes inférieurs, devenir sous-préfets, puis préfets [moudir) de Tune des quatorze provinces, ou gouverneurs [mohafez) de Tun des six mohafzas parmi lesquels on compte les deux grandes villes. Le Caire et Alexandrie.
MÉTiN. — Kgypte. 1*2
Le Service des conlribulions, des travaux publics. ii«» >anté. donl les chefs en chaque province funniMit un bureau [diouan) présidé par le motidir. oiïrent «les carrières un peu moins avantageuses.
La justice n'étant rendue autrefois que par les cours islamiques des cadi^ et les tribunaux mixtes ' I . Dans les années 1884-89 on a civé, sans toucher â ces deux institutions, une organisation judiciaire indigène qui comprend aujourd'hui quarante-cinq tribunaux avec un juge unique, sur le modèle anglais, dont la compétence s'étend au civil jusqu'à 100 L. E. et au criminel jusqu'à ramemle et à trois années de prison, sept tribunaux centraux organisés à la française avec des chambres composées chacune de trois juges et un parquet dirigé par un procureur général, enfin une Cour d'appel (ou plutôt de cassation) au Caire. Los Européens ont un certain nombre de places dans ces tribunaux ; mais, d'autre part, des sièges sont réservés aux magistrats indigènes dans les tribunaux mixtes.
Les Egyptiens qui occupent ces diverses fonc-
ti) Pages 56 cl 85-86.
lions reprcsontenl ia classe la plus instruite et la plus moderne, celle qui est apte à se former une opinion sur le régime actuel ; ils sont menacés dans leur pouvoir et: dans leur dignité par la méthode anglaise qui consiste, ici comme dans rinde, à maintenir Tarmée des fonctionnaires indigènes sous les ordres d'un état-major exclusivement britannique : double raison pour que leur avis soit des plus intéressants à recueillir.
Nous allons visiter le moudir d'une province. Il habite au bord du Nil, sous les palmiers, une belle maison à terrasse, crépie de rose ; sa dahabieh amarrée au quai sert à loger les Européens auxquels il offre Thospitalilé. Le moarf/r parle un excellent fran<;ais ; il ne sait pas l'anglais, mais il le fait apprendre à son fils qui vient de quitter la section française de Técole Taoufikieh : « Connaissez-vous, nous dit-il, le livre de M. Demolins : A quoi tient la supériorité des Anglo- Saxons? On m'a conseillé de le lire, je Tai fait, et, j'ai été si parfaitement convaincu que je voulais envoyer mon fils dans l'institution louée par l'auteur. Je m'en suis ouvert à un administrateur
l^i l.\ Tli\N>HMt\IA1lON liK L Ma'rTK
«iiiL'KiK «|iii 111:1 il«Vl;iré qii^ colle iiistiliition ne <^«T»il |ia< 11)1111 iitTairr. et i|iii iir«i il<*signé un «•fi||i*iri* iiù j'iii mis mon fils : ronfiiiil <*st un |)cu mou. il iw <•• phiil guère aux rxerrirrs |>liysiques •1rs jrum*^ Anirlai>. mais je veux qu'il prenne riialiitnclf* dr l'acliviti*. i/éiluralion anglosaxonne srra lionnr aussi pour mes tilles, dans la liniit«* «»ù le;» imeurs |iermelU*nl <lc les en faire |*r«)tllt*r. A «'0 sujet, j'aitf^nils une insliiulriee aiiirlni^** dont on m'n «lit le plus «rrand bien cl que je irîinlrnii à la maison. •
Pi'mlani la lonversalion. on a atlelé le landau ; le moudir nous otVre d*v prendre plaee avec lui: nou^ acreplons. et sous Teseorte de deux gendarmes a cheval nous arrivons devant un grand rililir»' iMTupt* |»ar les casernes, les |)risons, les bureaux: à notre entrée, le [lostc .sort cl rend les honneurs. La porte est encombrée par une cohue de femmes et d'enfants; c'est le jour de la visite, c'est aussi le jour du tirage au sort. L'affluence vient des familles qui accompagnent le pcre pour savoir s'il pnMidra un bon ou un mauvais numéro, car la plupart des fellah sont mariés et ont des enfants avant l'âge de la conscription. Ces mal-
LKS KONIITIONNAIRKS Kr.YPTIKNS ihi
heureux ne traduisenl jçiière au dehors r;inp:oisse (|iii les élreiul ; serrés eoiilre U\ niiiniille, enlasscs sous \i\ voùle de Tenlréc, ils .ilteiident sans grand bruit l'arrivée de Toffieier ani^lais qui doit présider au tiraj^c.
x\ous faisons le tour de la prison ; les hommes y vivent en ii^roupe dans des salles nues, aux murs blanchis, bien éclairées el propres ; chacun a pour dormir le mastaha ou cube de terre recouvert <rune nalle qui sert partout de lit au fellah. Les babils sont fournis par les familles ou gagnés par le travail que l'administration anglaise a rendu obligatoire ; les prisonniers font des meubles incrustés, des nattes de palmes, des tissus à la main pour le compte d'un entrepreneur; les moins habiles sont conduits au dehors, jambes entravées, pour travailler aux routes ou aux canaux sous la surveillance des gendarmes. Personne ne les regarde avec malveillance et eux-mômes n'ont pas Tair de s'estimer moins que s'ils étaient libres.
Au momentoiinous repassons devant le poste, une parade d exécution se prépare ; un soldat égyptien va recevoir trente coups de fouet avec
Ittf LA TIlANSKOn.M ATION DK L EGYPTE
le rhal à neuf queue» du modèle officiel, î^pprouvé par lautorit^^ militaire anglaise. .\ous n'assistons pas à lexéculion et, d*aillcurs, noire guide est pressé de rentrer; c'est vendredi, le jour saint des musulmans, et voici l'heure de la prière où il n'est pas convenable que le gouverneur se promène en compagnie d'un infidèle.
A la moudirieh nous nous trouvons en présence de fonctionnaires locaux qui parlent français. On sert un de ces repasdes riches Egyptiens où s'unissent Texcellence de la cuisine française, la perfection du service anglais et la magnificence des livrées orientales. La conversation est assez vive entre notre hôte et nous, mais les autres convives parlent seulement quand on leur adresse la parole et leurs réponses trahissent un respect embarrassant. La sieste vient après le déjeuner, puis, vers la chute dujour, nous partons à baudets, escortés de gendarmes à cheval, pour visiter des hypogées et grimper par les sentiers de la falaise jusqu'au bord du désert. Le retour se fait en pleine nuit, par les rues tortueuses où nous précède un cavalier qui pousse les cris d'usage pour faire ranger les passants : «Gare à tes pieds ! Attention, ô
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femme! » Acosavortisseinenfs, les p^ninins accourent pour voir qui chev.auche, les piélons se rangent sous les portes voûtées et les cavaliers, en signe de respect, descendent de leurs montures. Quelques jours plus lard, un fonctionnaire égyptien nous conduit dWssouAn î^ la première c.daraclc et h Tîle de Philaî. Nous partons à travers les mamc^lons pelés qui dominent le Nil ; des restes de fortifications, des traces de routes rappellent le lemps où les Anglais, abandonnant le Soudan au Malidi, établirent ici leurs lignes de résistance." Ils ont fait construire et creuser un peu parfont, dit notre compagnon, parce qu'il n'est pas bon que le soldat égyptien reste oisif dans ses cantonnements. » Aujourd'hui, Omdourman vient d'(Mre repris, les anciennes positions sont abandonnées et la vie ne s'y montre que par accident. Voici, au bord du sentier, près d'un tombeau dégradé, une grosse jarre pleine d*eau où se désaltèrent les passants ; un pieux fondateur a chargé un de ses héritiers du soin de la remplir (i). Dans un creux, c'est un abattoir en plein
(i) En Tunisie, rapporte M. Paul Lcrov-Baulicu, « on me montra un puits au milieu d'une solitude et Ton me dit : une
!/»♦ I.A TRANSFORMATION DE L KOYPTK
air. f*nvalii |»ar <l(»s vautours qui se dispul^nlJcs enlraille< «los animaux. O rocluT noirci csl la pierre ile-i veuves, où celles (jui sont volées viennent allumer un feu. en faisant des prières : si Foraison est exaucée, une llamme secrète s'allaclie au voleur et le consume jusqu'au moment où il se résout à restituer ce qu'il a pris.
Plus loin, on ne voit plus que rochers de granit : dans une ancienne carrière pharaonique, des jiiei res. taillées en obélisques sur trois côtés, attendent depuis trois mille ans les derniers coups qui les détacheront de la masse.
Enfin, on débouche du désert dans Timmense fourmilière des travaux commencés pour construire le grand barrage de la cataracte. Les ouvriers fellah et nubiens ont aftlué dans ces solitudes et les ont couvertes de villages où chaque maison est un petit cube de limon. Nous suivons une rue et les enfants se précipitent comme partout vers les l'.uropéens en criant: « Backchich.
princesse aral>c p.is>a jndi^ par là, elle y poulTril de la soif: renltve rhez elle, elle donna des fonds pour que ceux qui viendraient à pa->er dans le môme endroit n'éprouvent pa? le même tourment. >• {Revue des Deux Mondes^ 1 3 août ivy<.
LES FONCTIONNAIRES EGYPTIENS isr,
hackchich ! »» Ils \\o\\\ pas rrmnr(|iM* (Tahord la présonrcdrsaulorilrs: (l<'S(|u'ils l(\s a|»oiroivenl, ilsdélalenL mais sur TonlrcMlo nohocoinpagnon le bey, \\\\ polit tijarcon est happe par les gon- (larinos : *> Où soni los parenis, lui doniandc le bey? » — u .le 11011 ai plus. » — « Alors le gendarme va le garder et nous tV.lèverons à la caserne ! »
L'efTel qu'on eliercliail est produit, Tenfant épouvanU* appelle à cris perçants son père et sa mère qui apparaissent derrière un mur de boue sans oser montrer autre chose que leur l(>te. « Approchez ! » ordonne le bey et avec beaucoup de calme et de gravité, il leur fait une longue semonce devant la foule des curieux. Voici le sens de ses paroles tel qu'il nous Ta traduit sur demande, et non sans quelque hésitation : « Estce que les riches musulmans ont jamais refusé Taumône a des pauvres de leur religion ? Non! Alors pourquoi demander la charité à des chrétiens qui ne vous la doivent pas ; voulez-vous leur donner à penser que les croyants sont des paresseux et des mendiants? » Si la leçon ne sert à rien, du moins l'aventure nous donne-t-elle le
|4< L% TRAXsronM \TIO\ DK l/ÉGYPTR
[ilrti-»ir ilViilr^nilm iiii ronrlioiin.iiro moderne parler roiiinK* (hiniun i\\ Mncliid.
<le nV<l piis la «loriiiiTe fois dans celle journrt- i|iir* Ion cvo<]ucra tievant nous TOricnl Iradilionnri. Pour revenir, nous moulons, à Philaî, dans une barque enlevée par douze rameurs nubiens, bruns, musclés, presque nus, portant au cou des amulettes. Ils prennent le fil de l'eau, font glisser la barque devant les colonnades de l'île, évitent les têtes de granit arrondies par le fleuve et se lancent dans les rapides qui forment la cataracte. Le rets, accroupi h rarriere, gouverne à l'aide de repères qu'il prend sur l'une ou l'autre rive ; en quelques zigzags, nous franchissons les tourbillons et, sur l'eau devenue calme, nous croisons de jeunes Nubiens qui traversent le fleuve, allongés sur. un tronc d'arbre et se dirigeant avec leurs pieds. L'allure de la barque est plus lente, les mouvements des rameurs plus aisés et, pourleur donner le rythme, le r^/s improvise sur des airs indigènes des chansons de circonstance dont les autres répètent le refrain. Certaines ont une saveur locale, celle-ci par exemple : « Le pacha m'a invité dans la /o-
ra/ïrfr/ (la caiilinc italienne) et nous avons eu bien du plaisir, car il y avait des sucreries sur la table el un cliandelier d'argent entre nous deux. » D'autres célèbrent avec quelques détails originaux les sentiments que traduisent les chants populaires de tous les pays. « Je dois partir demain matin avec le bey : montre-moi les bracelets de les chevilles... » ou encore: « Une jolie lille bichari m'a appelé à Tombre, elle m'a dit : allons dans le désert parmi les botes sauvages, nous y serons mieux que parmi les hommes. Ses cheveux étaient comme le faubert d'un bateau de nacre. »
Malgré le décor oriental, Tinfluence de l'Europe contemporaine est sensible. Le bey porte un complet khaki d'Angleterre ; il a été élevé en France sous le second Empire, il parle admirablement le français étranglais, il raisonne sur les aflfaires d'Egyple et les nôtres avec compétence et non sans esprit. Une réponse qu'il fit à M. Loyson mérite d'êlre rapportée. Le prédicateur avait exposé devant un public égj^ptien son intention de concilier la religion chrétienne et Tislam et de les faire marcher parallèlement « comme les rails
l»c< I.A TRANSFOnM \TION DK I. Kr.YPTK
iluni' voie fiTivi» ►». « Mon p^re, rr|>li(|iia le hey, iKMi'i nvon-* iri qiialro sortes inusiilmniies qui ne «lifTtTont ijne par In m:inière de se hiver In lôle on de dire l«i prière el par cpiehpies antres détails minimes et dont les adhérents discutent mais ne se battent pas entre eux. Chez vous, au contraire, les religions s'excluent l'une l'autre et menacent les nations de la guerre civile. Commencez donc par faire l'apaisement en Occident et vous viendrez ensuite nous proposer un acconl. »
i'.os fonctionnaires à l'esprit cultivé se voient réduits par les Anglais à des rôles inférieurs ; ils en sont d'autant plus blessés, qu'ils ont connu le temps de la prépondérance française où les indigènes instruits arrivaient aux plus hauts emplois. Il> déplorent la ruine de ravancement pour eux et leurs compatriotes, el ils disent volontiers : •« Nous adorons la France, » ce qui signifie : < Xous sommes mécontents du régime anglais. • Dans la crise cb» Fachoda. ils espéraient la guerre.- Les Français ne voient donc pas, nous disait un officier, qu'ils seront dévorés par ces rongeurs, s'ils ne les arrêtent pas. Aujourd'hui, les rats tirent la nappe avec leurs dents, demain il
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leur faiulni lo dîner! » Un autre s'écriail, quand le maintien de la |iaix fui assuré : <« Alors, les Anglais n\>nl quïiinollre la main surtout et vous ncdirez jamais rien 1 » Au fond, ils voyaient avant tout, dans le conllit, les chances que pouvaitavoir leur pays de redevenir indépendant. « Le commandant Marchand nous a rendu un grand service, disait un personnage important, parce qu'il a obligé l'Angleterre à mettre en avant lesdroits de riigypte pour réclamer Fachoda. » Comme la France a refusé de débarquer en môme temps (jue rAnglelerre en i88r^, comme elle ne revendic|ue pas le condoniinium, mais s'est mise à invoquer le droit des gens contre Toccupation anglaise, il est naturel que les Égyptiens capables de comprendre la situation aient, en 1898, parlé de notre pays en termes favorables ; mais, sous les fleurs de rhétorique, on découvrait toujours une opinion qui pourrait se résumer dans la formule : a L'Egypte aux Égyptiens ! »
Pour caractériser cet état d'esprit, le mot qui convient n'est point patriotisme, mais panislamisme. Les Égyptiens instruits ont pour le khédive rattachement le plussincère, mais, au-dessus
«le lui. ils coiisiilcTenl comme leur chef suprême et vénéré le (Commandeur des Croyants, le sultan de Constantinople. Ils admirent les Turcs jusque dans leurs défaites. « J'ai vu leurs soldats à Plevna. raconte un colonel; rinfanterie reçut Tordre de charger, elle se forma en colonnes d'attaque, les hommes plièrent leur tarbouch et le mirent dans leur poche, pour ne pas le perdre, car ils n'en avaient pas de rechange et tous s'élancèrent en criant : Gloire au Padichah ! Ah ! si nous avions eu de pareils soldats ! »
Les victoires du sultan sur les Grecs ontenlhousiasmé les musulmans d^Égypte. Chez un lieutenant qui tient garnison dans une ville éloignée, nous voyons des chromolithographies fabriquées à Berlin et représentant les batailles de la dernière guerre turco-grecque ; destinées à la Grèce, pourvues de légendes grecques, importées en Egypte par le Grec du bakkal^ ces images représentaient toujours les soldats du roi Georges dans une attitude héroïque, mais le lieutenant n'y prenait pas garde. « Voyez, Monsieur, nous dit-il, en saluant militairement, ce sont les victoires de Sa Hautesse le Sultan. » On pensait en Fécou-
lant à la fureur qui saisit Mohammed-Ali lorsqu'un diplomate européen lui demanda s'il voulait fonder un empire indépendant, lui (|ui faisait la guerre au sultan depuis plusieurs années.
« Vous êtes étranger, s'écria le pacha, et vous ignorez la façon de penser d'un musulman ! Mais qui donne à votre gouvernement le droit de m*insultcrdans ma maison? Savez-vous quel résultai aurait pour moi le démembrement de FEmpire ?
Tout musulman s'écarterait de moi avec horreur, mon-fils tout le premier... Le sultan est un fou, mais c'est Dieu qui nous Ta donné pour nos péchés. »
Les musulmans les plus humbles de l'Egypte ont un vague sentiment de la solidarité qui unit tous les membres de l'islam : les Européens de rang inférieur qui vivent en contact permanent avec le peuple affirment qu'au départ des Anglais pour le Soudan, ils entendaient dire partout : « De ces infidèles, pas un ne reviendra. »
Lorsque le sirdar, après la prise d'Omdourman, viola publiquement la sépulture du Madhi, c'était pour donner à des âmes simples la preuve matérielle qu'un prophète musulman
lîri LA TltANSFUltMATION DE L KI;YI»TK
ne fait pas «le miraelos contre un f»^énéral anu:lais.
Si le sentiment panishimiqueesl «général, Topposition raisonnée ne peut jjuèrc venir tpie de classe supérieure des musulmans : les fellah, lout en croyant que leur religion estia seule vraie, sont jusqu a présent résignés à n'importe quelle domination : seuls les fonctionnaires réduits par les Anglais à un rôle et à des traitements inférieurs ont des sujets positifs de mécontentement. Dans cette dernière classe mc^me, une habile sélection peut écarter les indépendants et récompenser les dociles, une éducation appropriée peut assouplir les caractères. Chez les nouveaux fonctioimaires, on rencontre assez souvent le timide qui ose à peine se rappeler le français, qui ne répond pas aux questions embarrassantes et dont le thème ordinaire est le suivant: « Ici, on ne fait pas de politique, on s'occupe uniquement des récoltes. »
C est pourtant un jeune fonctionnaire élevé en Grande-Bretagne qui nous a donné l'expression la plus forte de ce qu'on pourrait appeler le nationalisme égyptien. «« On a traité l'Egypte comme la Chine, disait-il, mais j'espère bien
que nous allons prendre rang comme le Japon ! (/ hope wc arc coming lo Ihc front as Japan did,) » Il ne rélléchissait pas que le Japon s'est transformé tout seul en pleine indépendance et que rÉgyple, sous la domination anglaise, n'a aucune liberté d allure. Pour qu'une opposition indigène prît quelque influence en Kgypte, il faudrait qu'elle fût appuyée par Topinion libérale en Angleterre; mais le libéralisme anglais est bien affaibli. Il faudrait donc que l'Europe consentît à réclamer pour TÉgypte le retour au droit ou à la tradition. Si TEurope persiste dans son indifférence, TÉgypte se trouvera fort exposée à devenir ce qu'elle n'est pas encore formellement, une possession ou un protectorat anglais.
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