‹ La transformation de l'ÉgypteChapitre 8 sur 30 · VALLEE ET DELTA DU NIL · texte numérisé non relu

VALLEE ET DELTA DU NIL

Si, de la vallée des tombeaux, on escalade les degrés du Mokattam qui commande la ville, on chemine quelque temps sur une table de roche, liaute de loo à 200 mètres, et tout à coup l'on s'arrête au bord de la falaise orientale ; à l'horizon se dessine le plateau nu de l'autre rive, dominé par la masse dorée des Pyramides ; dans l'intervalle, apparaissent les champs de la vallée, le Nil, enfin les terrasses blanches, les carrés d'ombre du Caire et, plus près, les minarets de marbre blanc et les tours à créneaux de la citadelle bâtie sur un éperon du Mokattam; sauf le vert des palmiers, l'ensemble n"a d'autre couleur que celle du soleil. Lorsque le soleil se couche derrière les Pyramides, les teintes des maisons se révèlent; le rose et le bleu clair dominent, fondus comme les nuances d'un tapis ; tout s'empourpre un instant, [)uis tout se noie dans l'ombre bleue à la chute subite d'une nuit sans crépuscule.

En amontduCaire, commence la Ilaule-Egyple, c'est-à-dire la vallée proprement dite, large de 16 kilomètres au plus, longue de <Soo entre la capitale et la première cataracte, et ([ui nourrit

un tiers des habitants. Ici, comme dans le Delta, la vie est « un don du Nil » : sur les parties basses oi^i l'eau peut arriver, on trouve la verdure, les champs de cannes, les villages sous les bouquets de palmiers, le mouvement, les buffles, les ânes, les chameaux ; dès que leau manque, plus rien que les roches dorées des falaises tantôt surmontées de pyramides, tantôt percées par les trous parallèles des anciennes hypogées.

Quand un enfant de France essaye avec des couleurs de représenter la nature, il barbouille un premier plan jaune pour indiquer les champs et un fond vert qui figure la forêt de nos montagnes. En Egypte, c'est le contraire ; de naïfs panneaux décorant le salon d'un préfet indigène, représentaient une plaine verte et des collines jaunes.

Au sommet de la falaise occidentale, sur le plateau désert, les anciens Eg^-ptiens avaient placé le séjour des morts. La vie n'y pénètre avec le Nil, qu'en un seul endroit, Téchancrure latérale où les Pharaons avaient construit le réservoir Mœris : l'ancien lac est aujourd'hui le Fayoum, arrosé par un bras du fleuve qui se détache au pied du promontoire dominé par la pyra-

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mide de Sakkarah. Cette braïuho, dans l.i dépression du Fayoum, se divise on ruisseaux qui font tourner des moulins et qui sautent des barrages ; sans le limon qui les colore, on aurait l'illusion deseaux courantes d'Occident. Entre les canaux sont construits les quartiers antiques et serrés de Médinet-el-Fayoum, ville artistique, avec ses maisons dont les portes aux Unes arabesques et les mouciiarabiés délicats pouirissent lentement aux bords des quais, cité musulmane aux nombreux minarets, desquels les muezzin lancent des appels sonores qui rivalisent d'ampleur comme les cbants des rossignols pendant les nuits d'été. Dans le voisinage, un immense amas de ruines, où les indigènes cberchent de l'engrais, où les arcliéologues font des découvertes, couvre l'emplacement de plusieurs cités anciennes. A la sortie des faubourgs, les ruisseaux s'amaigrissent de plus en plus et finissent par se })erdre dans les sabirs à quelque distance d'un lac salé. Un détour sur le Fayoum est une des promenades les plus originales qu'on puisse faire au cours d'un voyage dans la Haute-Egypte.

Le cadre a beau rester toujours le même quand on remonte le Nil, on ne saurait dire que la continuelle vallée fatigue jamais les yeux ou l'imagination. Les monuments pharaoniques y sont si grands et si simples, si gracieux parfois, d'une si belle variété et si heureusement placés qu'ils ne sauraient lasser l'admiration. Tandis que dans le Delta, où la population resta toujours dense, les villes anciennes ont servi de carrières aux nouvelles, tandis que le Caire se construisait avec les débris de Memphis, une partie de la vallée se dépeuplait, devenait la Thébaïde des ermites, et les anciens édifices s'y conservaient protégés par le sable qu'accumula sur leur masse le vent du désert. Les grands temples de Karnak et Louqsor, restes de l'ancienne Thèbes aux cent portes, les monuments funéraires de la rive opposée, sanctuaires, colosses, toralieaux souterrains des rois, les temples de Dendera ou d'Edfou, dégagés des sables et si bien conservés qu'on y pourrait célébrer le culte, les colonnades et pylônes de la cité sainte qui couvre l'île de Phila^, comptent parmi les choses rares qui donnent à l'imagination plus que ne promet-

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taieiit livres et gravures. Nous nous rappelons qu'ayant écrit à une dame allemande pour demander quelques renseignements sur l'itinéraire à suivre, la réponse qui nous arriva concluait par ces mots : » Die Tempcl zii Liiqsov beim Mondschein zn sehen, das isf iviinderschôn ! » (Voir les temples de Louqsor au clair di- lune, c'est merveilleux). Sans doute, ils sont beaux sous cet aspect, mais peut-être vaut-il mieux les visiter quand le soleil d'Egypte se lève dans une aurore de printemps et teinte de rose la cime des rochers qui bordent le bassin fécond de l'ancienne Thèbes: les alouettes s'élèvent en chantant, les huppes sautent en jasant sur les mottes, les éperviers planent au firmament, les flûtes des bergers se répondent d'une rive à l'autre danslair transparent et léger. Chaque matin, on trouve un nouveau plaisir à s'éveiller dans cette lumière si belle que la nature en est transfigurée.

Quand on arrive à Assomhi, les collines des deux rives se resserrent, étranglent le lleuve ; c'est la première cataracte. On ne voit que rochers surmontés d'un tombeau musulman, d'une mosquée ou d'un fortin passés au lait de chaux.

Tout est jaune, rougeatre, blanc ; il n'y a plus de bleu que le Nil, quand il n'est pas trouble, de vert que les palmiers de l'île Eléphantine. — On touche le fond de TEgypte, bien que la limite administrative se trouve plus loin vers le sud : la véritable Afrique commence avec le Soudan,

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La population de l'Egypte a passé de 2 millions 468.000 habitants en 1800, d'après Teslimation approximative des Français, à 9.734-4o'^ ^-^ recensement officiel de 1897.

Les plus importantes des données intermédiaires sont les suivantes : en 1841, au moment où Mohammed-Ali est vraiment devenu le seul maître du pays, 2.536.4oo habitants, d'après une évaluation sommaire ; en 1846, vers la fin du grand pacha, ^.^jQ./^^o, suivant un lecensement ; en 1882, époque du débarquement anglais, 0.813.919, suivant un autre recensement. L'accroissement aurait donc été dans la période internationale de 1,25 p. 100 entre 1846 et 1882, dans la période britannique de 2,76 p. 100 entre 1882 et 1897. On doit noter que les premiers chifTres ne sont pas très sûrs, ce qui enlève à la comparaison une partie de sa valeur.

Les 9.734.40'^ liabitaiiLs de 1897 se divisaient, suivant la religion, en 8.978.775 musulmans, soit 92.9.3 p 100; 730.162 chrétiens, soit 7, 5o p. 100 (608.446 Coptes, 53.479 orthodoxes, pour la plupart hellènes, 56.343 catholiques et 11.894 protestants, ces deux dernières catégories formées pour la grande majorité d'Européens occidenlaux et méridionaux) ; enfin 25. 200 Israélites, presque tous orientaux (0,26 p. 100).

A un autre point de vue, on distingue dans la population totale, 11 2.574 étrangers dont près de 110.000 Européens, 9.047.905 Égj'ptiens sédentaires comprenant les fellah des campagnes et les gens des villes, enfin 573.974 nomades de toute race.

Dès que l'on sort du delta ou de la vallée, on quitte les véritables Égyptiens et on rencontre d'autres races. Sur les plateaux déserts, errent les Arabes bédouins qui ne voilent pas leurs femmes et qui vivent sous de petites tentes de feutre noir. Quelques-uns vont d'une ville à l'autre comme chameliers, mais ils ne se fîxenl nulle part et campent toujours aux portes des cités comme en plein désert ; les autres pillent

les villages ou les voyageurs et se battent avec la police montée : le jour de notre arrivée à Minieh, les gendarmes commandés par les .Vnglais ramenaient six bédouins et venaient d'en tuer neuf. Un autre moyen de faire cesser le brigandage, c'est d'offrir des terres reprises sur le désert grâce à l'irrigation. Le procédé est employé avec succès depuis Mohammed-Ali et, pour le rendre plus efficace, on a imposé en 1887 aux concessionnaires l'obligation de résider sur leurs terres. Autrefois, plusieurs les louaient à des fellah et reprenaient la vie errante ; aujourd'hui, ils se sont mis à les faire cultiver par leurs femmes, car, eux, méprisent le travail manuel.

En amont de Louqsor, la population extérieure à la vallée commence à changer; l'on voit sortir du désert les nomades Bicharis, dont le type et les cheveux en tire-bouchons rappellent les Somalis.

Au sud de la })remière cataracte, dans la vallée soudanienne du Nil, habitent les Nubiens que les Européens appellent Barbarins (gens de I3erber). Bateliers et bergers, ils ne trouvent pas

tous à vivre dans leur pays ; aussi beaucoup d'entre eux, laissant femmes et enfants pour plusieurs années, se placent-ils comme portiers et domestiques dans les villes égyptiennes. Leur fidélité est proverbiale, mais leur métier leur vaut un mépris injuste de la part des égyptiens. « Au sud de ce pays, disaitdans un français naïf, un employé copte du cbemin de fer Louqsor- Assouàn^ ils ne connaissent plus la civilisation, ils n'ont pas de jolies maisons et leur peau est brûlée par le soleil ; c'est tous des Barbarins ! » Les Egyptiens proprement dits, 9.047.906, et parmi eux surtout les six à sept millions de fellah qui lorment le fond de la population, ont conservé avec plus ou moins de pureté le type des anciens habitants ; les traits du visage, la carrure, la couleur de la peau, sont souvent les mêmes que sur les monuments. Ainsi le scribe accroupi du Louvre pourrait être un comptable égyptien d'aujourd'hui; lorsque Mariette découvrit la célèbre statue de bois qui représente un chef, vêtu d'une robe et appuyé sur la longue canne qui esttoujours la marque des autorités rurales, les ouvriers fellah s'écrièrent : « Voilà le

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maire du w'iU^ge [cheik-el-beled) ! » ot lo nom est resté celui de la statue.

Ceux qui auraient conservé l'ancien type avec la plus grande pureté seraient, daprès l'opinion générale, les Coptes dont le nom paraît être une déformation du mot grec 'Aiyjzt'.oç, égyptien. Ils descendent des indigènes qui restèrent chrétiens après la conquête arabe et, depuis cette époque, ils ne se sont mariés qu'entre eux. Leur religion est une hérésie du cinquième siècle, celle des monophysites, disciples d'Eutychès puis de Jacob d'Edesse, d'après laquelle Jésus- Christ aurait une nature exclusivement divine et ne pourrait pas être Homme-Dieu. Leur clergé comprend des prêtres mariés et des moines qui ont fait vœu de chasteté, comme dans la religion oi'thodoxe, et, comme dans cette religion, les hautes dignités sont réservées aux réguliers : c'est des couvents que sortent les douze évêques, les trois archevêques et le patriarche d'Alexandrie, successeur de saint Marc et chef spirituel des Coptes. L'autorité du patriarche s'étend jusqu'à l'Abyssinie où le christianisme a été introduit par les Coptes et est resté jacobilc.

Le culte se fait comme chez les orthodoxes, c'est-à-dire que le chœur, réservé aux prêtres, est séparé de la nef où sont les fidèles par une iconostase de bois sculpté, peint et doré. Dans la nef elle-même, une section close par des barrières en forme de moucharabiés reçoit les femmes. La liturgie est ordinairement rédigée dans lancienne langue copte aujourd'hui morte et remplacée dans l'usage par l'arabe. Tous ceux qui ont passé au Caire connaissent la belle et vénérable église d'Abou-Sargah (Saint-Serge) où, d'après les Coptes, la Vierge aurait séjourné lors de la fuite en Egypte ; les autres sont construites avec moins d'art, mais sur le même plan. Certaines font partie d'un couvent protégé par une muraille massive et bâti dans la solitude. Parmi lé^ édifices religieux que nous avons visités, le plus modeste mais aussi le plus indigène, le plus pur d'influences étrangères ou nouvelles, s'élève sur les restes de nécropoles antiques, en face de Louqsor. Il apparaît à la limite du désert et des terres cultivées sur une roche qui émerge des sables mouvants, et semble une masse de gros tuyaux noirs, coiffés de couvercles arrondis,

c'est un b.ltiment fait de briques crues, noircies par le temps, sans fonôtres extérieures et couronné de petites coupoles. Cette chapelle, inliahi- Léc au moment de notre visite, se remplit à l'époque des pèlerinages de moines et de fidèles qui se logent dans les cliamhres, dan^ les cours, au dehors. Nous entrons, en soulevant le loquet de bois, nous traversons la petite cour intérieure, nous pénétrons dans une église basse, sombre, dont les voûtes de briques sont portées par des piliers de pierre, enlevés à d'anciens monuments. A gauche, un bassin creusé dans le sol sert à la fois de fonts baptismaux et de bénitier; on le remplit et on en bénit l'eau tous les ans à l'anniversaire du baptême de Jésus. Au fond, le chœur, séparé de la nef par une barrière de bois. Sur un côté, la galerie réservée aux femmes, qui i)ortent le voile et vivent à |)arl comme chez les musulmans ; dans les deux religions les habitudes de la vie extérieure sont les mêmes ; en entrant, nos Aniers et nosdomestiques musulmans et coptes restent couverts, mais se déchaussent comme h la mosquée. Tous les instruments du culte sont là, de vieux manus- Mktin. — Egypte. f^

crits rédigés dans l'ancienne langue copte, aujourd'hui morte, des cymbales qui remplacent la sonnette des églises catholiques ; déjà, notre guide, toujours prêt à s'amuser, en véritable Egyptien, s'empare des cymbales et va les faire retentir quand un Copte de haut rang qui nous accompagne arrête la plaisanterie et nous aide à faire sortir cette bande de grands enfants.

Les Coptes ne sont pas très nombreux, 60S.446 d'après le recensement de 1897. Ce total ne comprend pas quelques milliers d'entre eux, appartenant à la classe pauvre, qui ont été convertis par les missionnaires au catholicisme, à la religion orthodoxe ou au protestantisme. Les Coptes forment des groupes dans la partie la plus ancienne du Caire, autour du sanctuaire d'Abou- Sargah et dans plusieurs centres de la Haute- Egypte, Assiout et Louqsor, par exemple. Ils sont en général plus travailleurs, plus économes, plus âpres au gain que les musulmans et moins amoureux du faste et de l'ostentation ; quand on cause avec eux, on les sent très proches du paysan propriétaire occidental : plusieurs ont des biens immenses et font d'importantes entre-

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prises de toute espèce. Comme ouvriers et employés, ils prennent de préférence leurs coreligionnaires, ce qui est, en Orient, l'habitude de toutes les confessions. « J'espère bien èlre nommé chef de gare, disait le conducteur d'un train, car notre administrateur est chrélicn et moi aussi. » La fonclion à laquelle les Coptes instruits se destinent le plus souvent est celle de « scribe » suivant le mot pharaonique, d'écrirain comme disent les Français d'Egypte. Leur communauté compte en Egypte la plus forte proportion (5o p. loo) d'adultes mâles sachant lire et écrire. Dans les ministères, les administrations, les maisons de commerce, c'est presque toujours un Copte que l'on voit griffonner factures et comptes sur ses genoux, avec une plume de bois extraite d'un long étui de cuivre, lequel est passé dans la ceinture, et renferme à son extrémité supérieure une petite bouteille d'encre. « Quelle minutie, disent les Européens qui ont eu alTaire aux Coptes, le plus tatillon de nos bureaucrates n'est rien à côté d'eux ! »

Les Coptes parviennent rarement aux liantes fonctions, mais leur qualité de chrétiens les a

fait considérer par la France et les nations européennes comme des clients ou des protégés. La plupart des agents consulaires indigènes, notamment ceux de la France, sont pris parmi les riches Coptes.

On complétera cette esquisse sommaire en ajoutant que les Coptes portent des noms chrétiens et grecs, par exemple Ghirgis ou Georges, Boutros ou Pierre ; que les pauvres se font assez souvent tatouer sur la main une croix ou un poisson, symbole du Christ, que les riches portent sur leurs vêtements et en or les mêmes emblèmes, que la religion ne leur défend pas les liqueurs fortes, qu'ils fabriquent du raki ou liqueur de dattes, et en consomment sans plus de scrupules qu'un Européen. Quant au reste, leurs habitudes ressemblent à celles des musulmans ; ils portent le môme costume, depuis qu on ne les oblige plus à se vêtir de noir ou de bleu sombre ; ils habitent des maisons disposées de la même manière ; la religion chrétienne leur impose la monogamie et leur interdit le divorce, mais leurs femmes, comme celles des musulmans, vivent au premier étage dans un harem, et ne sortent que

voilées. Enfin, ceux qui n'ont pas reçu rinslruction européenne n'ont aucune idée de rantic[uité de leurs origines et ignorent absolument les périodes de leur histoire qui précèdent le christianisme.

De même, les Egyptiens musulmans, (qui l'orment plus de 92 p. 100 de la population, 8.978.77.") en 1897) ne savent pas que leurs ancêtres avaient une autre religion et ne [)arlaient pas arabe, (^eux qui vont à l'école a})prennent à réciter cotte maxime des Ecritures islamiques: « J'aimelarabe pour trois raisons, parce que je suis Arabe, parce que le Coran est en arabe, et que la langue des élus est l'arabe. » La première raison au moins n'est pas bonne, car le type qui domine chez les fellah musulmans ainsi que chez les coptes est celui de l'époque pharaonique ; mais, comme tous les musulmans, ceux d'Egypte ne font commencer leur histoire qu'cM'islam. Si Ton domando aux élèves musulmans des collèges et des grandes écoles (pielles sont leurs sciences préférées, beaucoup répondent avec emphase : « Celles où s'illustrèrent nos grands ancêtres, les écrivains et savants (jui vivaient auprès des califes. >> On rencontre bien

souvent des Egyptiens instruits qui considèrent comme leur patrimoine tout ce que Tart et la science arabes ont produit au moyen âge. On en voit d'autres aussi qui achètent l'édition française de Bœdeker et y découvrent avec admiration Tantiquité de leurs origines et les merveilles de la civilisation pharaonique, mais ces lumières sont toutes nouvelles pour eux ; jusqu'ici, ils ont ignoré leur passé. Comme tous les musulmans, ils se sentent vaguement les frères des autres membres de l'islam sans distinction de couleur ni d'origine. Pour un mahométan peu importe qu'un homme soit nègre, chinois, malais, s'il est croyant; la religion est le seul principe d'unité et de solidarité.

Les musulmans d'Egypte sont tous (sauf quelques centaines de persans et d'autres étrangers), des sunnites ou orthodoxes : ils reconnaissent le titre de Commandeur des croyants aux sultans turcs de Constantinople, devenus les héritiers des califes arabes successeurs de Mahomet : le dernier calife qui habitait le Caire abdiqua en i5i6 au profit de l'ottoman Sélim, conquérant de l'Egypte.

Si Ton met à part les mosquées du Caire, qui comptent parmi les plus anciennes et les plus belles de tout l'islam et certaines solennités indigènes, comme la fête célébrée au déparf pour la Mecque du pèlerinage égyptien et du tapis piécieux que le khédive envoie chaque année a la Casbah, la religion musulmane n"a sur les bords du Nil aucun caractère original.

L'islam (soumission à Dieu) est d'ailleurs une religion simple dont les traits essentiels restent les mêmes dans tout le monde orthodoxe. Il suffira de les rappeler très brièvement. L'islam sort du judaïsme et du christianisme : son prophète Mahomet s'est donné comme le successeur de Moïse et de Jésus, il a adopté les croyances à la prédestination, à la résurrection, au jugement dernier, à la récompense des bons et au châtiment des méchants. Monothéiste et spiriliialiste, sa doctrine est fondée sur la connaissance des livres saints, elle interdit toute repré sentation figurée de la divinité. Elle prescrit au croyant la lecture du Coran, l'obligation des ablutions et de la prière cinq fois dans le jour de ^4 heures, le jeune du lever au coucher du

soleil pendant tout le mois de Ramadan, qui est celui où Mahomet reçut de Dieu la révélation, l'aumône aux pauvres musulmans, le pèlerinage à la Mecque une fois au moins dans la vie. L'islam n'a pas de clergé, à proprement parler; il ne connaît que les docteurs de la loi qui t'ouruissent les théologiens [ouléma ou savants), — parmi lesquels le khédive choisit le Cheikh iil Islam d'Egypte — , les professeurs et instituteurs [cheikh], les juges et jurisconsultes [cadi], qui reconnaissent en matière de droit l'autorité suprême du Grand cadi pris parmi les oulémas de Constantinople et nommé parle Commandeur des croyants. Les mehkemmeh ou tribunaux musulmans traditionnels, qui jugent toutes les contestations entre les membres de l'islam relatives à la famille et à la pro})riété foncière (i), sont présidés par des cadi et rendent leurs arrêts conformément aux principes juridiques exposés par le Prophète et les commentateurs des Ecritures sacrées. Le premier musulman venu peut

(i) (^licz les non-musulmans les affaires de ce genre sont porLées également devant des tribunaux religieux. Pour les tribunaux laïques modernes, voir p. 178.

LES INDIGENES. COPTES ET MUSULMANS ô7

as})irer aux titres ou fonctions d'ouléma, cheikh^ cadi, pourvu qu'il étudie aux écoles des mosquées (i) ; pas de caste sacerdotale comme les brahmanes ou les lévites, pas d'ordination comme chez les catholiques. Pas de service religieux : les mosquées sont des cours entourées de portiques qui s'ouvreni à lout venant et servent à toute sorte d'usages : leur destination religieuse est rappelée simplement par des versets du Coran incrustés ou peints en arabesques et par une minuscule abside [mirhab) placée au milieu d'un des portiques pour indiquer à ceux qui prient la direction de la Mecque. C'est des minarets que les muezzin appellent les croyants à hi prière, mais le fidèle [)cut prier en loul lieu, il n'est jamais obligé de se rendre à la mosquée, l)as môme le vendredi, que les musulmans ont pris comme jour sacré parce que c'est celui où Adam fut créé par Dieu. Le vendredi, Vimam (guide ou pasteur) du quartier monte dans la chaire sculptée [mimbar] (|ui se trouve à côté du mirhab pour lire et commenter un passage des

u) Pages i4y-i32.

Ecritures, mais nul n'est obligé d'assister à ce prêche.

Les fonds nécessaires au culte ou aux aumônes faites par les mosquées viennent des revenus que fournissent les terres wakf, c'est-àdire celles que de riches particuliers ont données pour ces usages, soit en propriété, soit en usufruit. Ce sont les biens de main-morte de l'islam. On a créé au Caire une administration centrale des wakf, qui est dirigée, au moins en apparence, par des musulmans, les infidèles ne })Ouvant y participer ouvertement.

Les musulmans n'entretiennent aucun édifice, et il a fallu l'intervention des archéologues chrétiens pour qu'on commençât à réparer les mosquées et les tombeaux du Caire. Mais cette insouciance, commune à tout l'Orient, ne les empêche pas d'avoir le plus grand respect pour l'endroit où reposent les morts. Les cadavres sont enterrés. Deux lames de pierre se dressent sur la tombe des gens ordinaires pour les anges qui inscrivent l'un les bonnes, l'autre les mauvaises œuvres du défunt. Les puissants ou les saints reposent sous un édifice en forme de

mosquée et celle chapelle est souvent habitée par des sortes de dévots héréditaires qui vivent de la charité publique ou de fondations pieuses. Les derviches sont les disciples d'ascètes qui entendent littéralement la « soumission à Dieu » et s efforcent de parvenir, par l'intuition et l'extase, à la communion avec le Tout-puissant : ils forment des confréries sous l'autorité de cheikh ou chefs. Tantôt les derviches sont dos sortes de religieux qui se reliront du monde et vivent en commun, mais sans prononcer de vœux ; tantôt, ils continuent à exercer un métier ou une profession et ne quittent le travail qu'à certaines heures pour se livrer à des méditations ou à de pieux exercices [zikr). Ce dernier cas, qui rappelle assez le tiers-ordre de Saint-François, est en Egypte le plus commun. Plusieurs confréries emploient des moyens mécaniques, des mouvements rythmés pour paivoniràrextase ; par exemple les derviches tourneurs pivotent sur leurs pieds avec une rapidité vertigineuse, les derviches hurleurs répètent tous en chd'iir le credo musulman de plus en plus vite et de plus en plus fort jusqu'à pousser des hurlements,

et se balancent violemment jusqu'à prendre des crises nerveuses. Beaucoup d'entre eux sont épileptiques ou atteints de maladies mentales. Les fous inspirent d'ailleurs un certain respect ( i ) aux musulmans d'Egypte qui les tiennent pour des élus dont l'esprit a été rappelé par Dieu et séjourne auprès de lui.

Les derviches professionnels vivent de la charité publique comme les ordres mendiants de notre moyen âge. Ils quêtent ou bien ils font leur ziki' publiquement aux fêtes, et les assistants, édifiés, les comblent d'aumônes. Jusque sous la domination anglaise, le cheikh d'une confrérie observa la coutume de passer à cheval sur le corps de cinquante derviches, lors des fêles par lesquelles on célèbre l'anniversaire de la naissance du Prophète. Ce détail des cérémonies a été supprimé, mais l'anniversaire est encore une des époques où les 2ikr publics, qu'on tient en général pendant la nuit, sont les plus nombreux et les plus saisissants.

La doctrine ascétique, les pratiques, la mendi-

;i) Des croyances populaires analogues se renconlrenl on d'autres pays, nolamuienl en Bretagne.

cit/\ se retrouvent d'un bout à l'autre de l'islam chez un nombre de philosophes, de saints et d'illuminés qui resle assez faible par rapport à l'ensemble des fidèles. Le derviche d'Egypte, c'est le fakir (ou pauvre) musulman de l'Inde. Si on laisse de côté ces traces d'influence asiatique qui ne sont pas générales, le musulman pratiquant rappelle assez le puritain protestant dos siècles passés ; il use du Coran comme l'autre de la Bible, le cite en toute circonstance el lui demande les principes de sa conduite. Des deux parts, même sévérité de mœurs, malgré des conceptions très opposées du mariage. Le vrai croyant mène une vie décente et on le scandaliserait en lui faisant connaître une faible partie des romans qui ont cours chez nous sur la sensualité de la religion du Prophète. Les purs — c'est de ceux-là seuls qu'il est question — songent à leur salut beaucoup plus qu'aux hoiiris du paradis, et ils hésitent à user de la tolérance que Mahomet accorde aux polygames (i ) ; le Prophète a permis, — il n'a pas ordonné comme

(i) Pour riiilliience des idées occidenlalcs sur la conception du mariage, voir page 72.

le croient bien des Occidentaux, — quatre épouses au plus pour ne pas trop heurter les habitudes qui existaient avant lui, mais beaucoup de fidèles n'ont qu'une seule compagne. Un bon musulman vit au milieu de sa famille et de ses amis ; s'il est hospitalier, s'il aime les réunions, il ne manque jamais à la sobriété et à la dignité ; il mange sans excès, il ne boit que de l'eau suivant les prescriptions du Prophète. Son langage, sa tenue sont aussi sévères que celui de l'Occidental le plus pudibond ; son costume est sévère et la soie n'y paraît que mélangée à la laine. Dans tout l'Orient le musulman se distingue des autres par sa gravité. Un dernier trait par où il ressemble aux puritains et aux anciens juifs, c'est la persuasion qu'il a d'être Télu de Dieu et la foi dans le triomphe définitif et universel de sa religion : plus il croit proche l'époque du règne de l'islam, plus il devient dangereux pour les Européens.

L'Égyptien partage les espérances des autres musulmans, mais il est assurément le moins fanatique de tous. Nous ne parlons pas seulement du Caire, séjour d'étrangers où les mosquées

se visitent avec des billets achelés chez Cook et où les derviches tourneurs ne faisaient pas leurs exercices lors de notre passage, parce que la saison n'était pas encore commencée: telle fut du moins la raison que Ton nous donna. Mais nous avons parcouru les campagnes de la Haute- Egypte, au hasard, allant en zigzag, usant de tous les moyens de transport, et nulle part nous n'avons senti l'horreur de l'infidèle que l'on éprouverait dans le reste de l'Afrique. En Egypte, nous avons pu, à la seule condition de quitter nos chaussures, visiter toutes les mosquées et l'intérieur des chapelles ou tombeaux où il nous a plu d'entrer, pénétrer dans les salles où de véritables derviches hurleurs répètent en chœur le nom d'Allah et finissent, après quelques heures d'entraînement et de fatigue, par pousser des cris et par entrer en convulsions, interroger enfin au moyen d'un interprète les gardiens ou les fidèles et recevoir des réponses où perçaient la bonne volonté et môme la bonne humeur. C'est une chance pour les maîtres de l'Egypte d'avoir affaire à des musulmans si maniables et de ne pas se heurter dans la vallée du Nil à la passion

religieuse qui a suscité la guerre sainte en Afghanistan et au Maghreb.

Les Egyptiens ont toujours été gais et l'islam n'a pas changé leur caractère. « Pour aller à la fête de Bubastis (i), dit Hérodote, ils s'y rendent par eau, hommes et femmes, pêle-mêle. Pendant qu'on navigue, quelques femmes jouent des castagnettes et quelques hommes de la flûte, les autres chantent et battent des mains en mesure. Quand on passe près d'une ville, on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, quelquesunes continuent à chanter et à jouer des casta- . gnettes, d'autres crient de toutes leurs forces et disent des injures à celles de la ville. »

Ce tabteau pourrait servir aujourd'hui presque sans corrections. Il est vrai qu'à présent les femmes sont couvertes d'un voile noir quand elles sortent, mais cela ne les empêche pas de causer gaiement avec les âniers et les bateliers. Les hommes sont d'une vivacité extraordinaire ; sensibles aux bonnes paroles, aux encouragements, ils adorent surtout que l'on cause avec eux. L'un d'eux nous voit prendre des notes, nous

(i"i Dans le Delta, près de la ville actuelle de Zagazig.

demande si elles seront publiées, et sur notre réponse, s'écrie : <( Promettez-moi que vous mettrez mon nom dans votre histoire. »

Les Égyptiens chantent volontiers, et c'est souvent un charme d'écouter les accents d'un berger, d'un balelier ou d'un muezzin aveugle appelant d'un minaret les fidèles à la prière. Les notes de leur musique ne correspondent pas tout à fait à celles de la nôtre, et leur chant se compose surtout de variations indéfinies sur un thème très court.

En Egypte, les chanteurs professionnels sont nombreux, et leur concours est très recherché dans les réunions. Nous avons entendu au Caire, le plus illustre d'entre eux, Abdou. C'était dans le cadre imprévu d'une fête de nuit, que les Loges indigènes et européennes donnaient dans le jardin de l'Ezbékieh ; les arbres et les pelouses étaient inondés de lumière, la grotte qui orne le centre du jardin avait été transformée en sanctuaire maçonnique décoré de truelles, de marteaux, d'emblèmes variés ; le Coran y était exposé à côté de la Bible ; sur les rochers on pouvait lire en français, en anglais,

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en arabe, les mots de Liberté, Fraternité, Charité, ainsi que des devises et des préceptes d'amour communs au christianisme et à l'islam. Hors de la grotte, on avait installé des concerts européens et des divertissements arabes, tels que lutteurs et charmeurs de serpents ; dans cette série le numéro important était Abdou, qu'européens et indigènes se disputent à prix d'or. Assis à l'orientale sur une large estrade, il tire une bouffée de sa cigarette, donne quelques notes, reprend sa cigarette, fait entendre une variation du même air, fume encore, et continue ainsi indéfiniment. A chaque pause, une claque d'admirateurs accroupis autour de lui et ([ui raccompagnent en tous lieux, poussent des exclamations « ah! ah! ah! » en manière d'applaudissement.

Pour juger la musique indigène, ce n'est pas seulement ce premier sujet gâté par les villes et les Européens qu'il faut entendre, mais les troubadours traditionnels qu'on trouve à la campagne dans les maisons riches. On peut les rencontrer aussi dans les réjouissances populaires.

En compagnie d'Egyptiens, nous sommes allés voir la fête d'un i'auboiu'g du Caire, donnée

comme les nôtres en rhonneur d'un saint et, comme elles aussi, fort peu religieuse. A respirer l'odeur de lampions et de fritures graisseuses, avoir les l)0utiques alignées sur lesdc'ux côtés de la route, on se croirail à la foire au pain d'épice, d'autant que les chevaux de bois, les l)alançoires, les tirs, les lutteurs à main plate ne manquent pas. V^oici Tinévitable danse du ventre, voici l'escrime au bâton, genre de sport très a})précié ; les spectateurs ont le droit de provoquer au combat l'un des artistes, mais ceux qui en profitent sont battus, et la foule se moque d'eux. Accroupi sur une natte usée, un chanteur fait entendre sa voix, seul, sans accompagnement ; à côté, un conteur déclame en mesure, suivant le rythme d'une sorte de violon à trois notes, des histoires des Mille et une niiils, les merveilleuses aventures d'Antar ou les exploits des sultans mamelouks. Des marchands en plein vent cuisent des sortes de crêpes qui servent de pain, préparent la sauce piquante oîi l'on trempe la crêpe roulée en cornet, font frire des aubergines, des beignets, épluchent des concombres, apprêtent le café, roulent des ciga-

rettes. On mange, on boit, on bavarde, on joue; des marchands de poissons, de fruits, offrent des billets crasseux; leur marchandise n'est pas vendue, mais mise en loterie. La foule énorme et serrée, s'amuse avec beaucoup de bruit, de cris, de rires, mais sans bousculade ni brutalité. Nous fendons en dog-cart cette masse qui grouille entre les deux rangées de boutiques, sans qu'elle proteste trop ; le prestige de l'Européen et la crainte de la police anglaise y sont pour quelque chose, mais l'heureux caractère du peuple facilite leur effet. Le théâtre occidental a été introduit au Caire par les Italiens et les Français, et l'opéra se donne dans l'une ou l'autre langue. Les Egyptiens de condition moyenne vont de préférence au théâtre arabe : ce dernier est disposé comme au temps de Molière ou de Shakespeare: en bas, un parterre, en haut des loges ; ici, le parterre est pour les hommes seuls, les loges, fermées par des rideaux, reçoivent les dames. Les acteurs — tous masculins — sont des syriens qui parlent le pur arabe : le soir où nous allons les entendre, ils portent des costumes anciens, car la pièce se passe dans l'âge d'or de l'islam, ^'oici quel en

est le sujet : le jeune premier a une fiancée qui va mourir; pour la sauver il demande un philtre à une magicienne qui l'accorde, à la condition suivante: l'amoureux devra tuer un homme quelle soupçonne (lavoir l'ail mourir son amant. Lin- Irigue se complique d'une rébellion qui met la ville en rumeur. Au moment ci'itique, le calife apparaît, déguisé en mendiant et arrange tout ; l'amant de la magicienne que l'on croyait tué se retrouve, la jeune fille malade revient à la santé et le drame finit par une sorte de parade où se montre un chanteur qui célèbre la gloire du présent khédive Abbas Hilmi, au milieu de Penthousiasme général. Le public est animé, bruyant, il s'est approprié toutes les numicres de manifester ses sentiments ; il ai)[)laudil, parfois aussi il siffle à la mode anglaise pour bisser les répliques ou les chants : (piand la toile tarde à se lever, il frappe des pieds sur l'air des lampions.

La gravité habituelle à l'Orient musulman n'est ici ni profonde, ni générale ; elle n'existe guère ([ue dans la classe élevée et encore y est-elle atténn('>e par linlluence occidentale.

LA VIE INDIGENE.

Au Caire, beaucoup de hauts fonctionnaires et de notables indigènes vivent ou du moins reçoivent à l'européenne, accommodant le faste oriental au goût des maîtres du jour : ils ont emprunté aux Français leur cuisine et leurs vins, aux Anglais, le luxe de la vaisselle et du service : sous rinfluence française et celle des Européens méridionaux, la conversation est devenue plus animée, les manières plus libres qu'autrefois.

Pour voir le type traditionnel du riche Égyptien, on doit se faire présenter aux notables des petites villes et des villages. Quand on est conduit dans une riche maison indigène, on arrive

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(Icvaiil une façade presque aveugle : le premier élage projette des moucharabiés ])ar où les femmes peuvent, sans être vues, regarderies passants, mais le rez-de-chaussée n'a d'autre ouverliire qu'une porte. Ou entre par un couloir étroit et coudé gardé par un serviteur, qui siège sur un cadre d'osier ou sur un cube de maçonnerie, on débouche dans une cour intérieure, petite et fraîche, oîi les habitants se tiennent ordinairement et sur laquelle donnent les fenêtres (i) ; en bas, se trouve la salle de réception, en haut l'appartement des femmes ; d'habitude celles-ci prennent l'air dans la cour; aussi l'étranger se fait-il annoncer quelques minutes d'avance, afin qu'elles aient le temps de remonter dans leurs chambres d'où elles verront lout sans se montrer.

Si le mari lient à Tancieniie étiquette, on ne devra pas lui parler de sa femme, et lui-même croirait manquer aux convenances s'il vousenlre-

(i Toiles étaient déjà les maisons des notables sous les riiarnons ; la maison d'un riche en Grè«"c ou à Home présentait à [HMi près la même disposition ipi'on retrouve aujourd'hui plus ou moins modifiée de|)uis l'Inde jusqu'à l'Espagne.

tenait d'elle. Mais les Egyptiens instruits, qui connaissent nos liabitudes européennes, n'ignorent pas non plus nos préjugés relatifs au mariage oriental et pour les combattre, mettent volontiers la conversation sur ce thème.

« Vous vous imaginez, disent-ils, que nous sommes tous polygames ; mais nous le serions au moins ouvertement, tandis qu'il existe en Europe beaucoup d'hommes qui partagent leurs soins entre une femme légitime et des maîtresses qu'ils cachent. Nous sommes fidèles à celle que nous avons épousée et nous n'épousons qu'une femme ; il est vrai que le Prophète en permet quatre, mais c'est une simple tolérance dont un homme bien élevé n'use pas. Avoir quatre femmes, cela est bon pour les fellah qui ne voient en leurs compagnes autre chose que des servantes. Quand un Egyptien instruit etde bonne condition a plusieurs femmes, nous lui retirons notre estime.

« Les Européens s'imaginent encore que nous achetons nos femmes, c'est faux. Voici comment se font les mariages soit chez les Coptes, soit chez les musulmans. D'abord, l'usage est que

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loul cululte tonde uno famille : le célibat parait une monstruosité. Dès qu'un jeune homme est d'âge à se marier, sa mère et ses sœurs vont en visite chez toutes leurs amies et clierchent la tille qui lui conviendra : lui de son côté, voudrait bien connaître celle qu'on lui choisira, mais c'est impossible; dans les visites quêtes dames rendent à sa mère et à ses sœurs, il tâche d'apercevoir à la dérobée un a^il. un coin de visage, une boucle de cheveux, il questionne ses amis hantés par les mêmes préoccupations, et les imaginations travaillent sur des indices souvent imaginaires. Quand le choix est décidé, les hommes règlent les avantages matériels qui seront faits à la fiancée. Son père lui assure souvent une dot qui reste exclusivement sa propriété ; d'autre part, le mari doit lui donner des vêtements, des bijoux et, de plus, s'il est riche, de l'argent et des biens dont elle peut disjjoser et qu'elle conservera dans le cas où elle serait répudiée ; c'est une garantie pour elle, car un mari musulman peut demand(U' \c di\orce et il a seul le droit tlinitiative en cette matière ; chez les Copies, le mariage est indissoluble. Les tel-

lah donnent quelques bracelets, une bague et une paire de souliers vernis que la femme conserve suspendus au plafond de terre battue, car elle marche toujours pieds nus. Bref nous constituons à notre femme un douaire en rapport avec notre fortune. Et vous nous accusez de Tacheter ! »

Tous les présents que les parents et les amis donnent à la tîancée sont exposés le jour des

noces.

Chez les gens du commun, l'usage est de faire défder les cadeaux dans le cortège; rien de plus original au Caire que de voir ainsi porter solennellement les choses les plus différentes ; nous avons croisé une noce où paradait tout un mobilier dont la pièce la plus remarquable était une armoire à glace qu'un fellah trottinant tenait en équilibre sur sa tête. Les hommes seuls prennent part à ces démonstrations; ils viennent ensuite au rez-de-chaussée ou dans la cour de la maison nuptiale manger des sucreries autour des chanteurs, des musiciens, des danseuses, qu'a fait venir le nouveau marié; derrière les mouchar^djiésdu premier étage, la mariée et ses invi-

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toes se passent les honbons et les lasses, fument, écoutent et regardent.

La fiancée ne verra son époux ([u'oprcs la fête, on ne lui présentera jamais d'autre homme; ses (ils sorlii'onl du harem quand ils seront en âge d'allfM- à l'école, ses filles auront ({uelques libertés jusque vers dix ou onze ans, puis elles prendront le voile et ne verront plus que les personnes de leur sexe; les femmes, en effet, peuvent sortir de chez elles et se visiter l'une Fautre. Ce n'est pas exclusivement la jalousie des hommes qui les oblige à vivre entre elles, car presque tous ceux qui connaisseid l'Europe assurent qu'ils aimeraient voir leurs femmes j)rendre part à la vie de société, mais, dans leur ignorance, les dames résistent énergiquement à ce qu'elles croient être un déshonneur pour elles. On remarque cependant un adoucissement des anciennes rigueurs. Au Caire, les femmes du peuple qui circulent à pied ou en tramway conservent le voile noir fixé à la coiffe par une sorte de bobine, mais cela ne les empêche pas d'entrer (Ml convcrsjilioii (Tnllurc assez familière avec les jeunes hommes qu'elles rencontrent. Les dames

riches ne sortent qu'en voiture, les stores baissés, mais elles ne fréquentent pas seulement les harems; on les trouve, accompagnées de domestiques, dans les grands magasins européens oi^i elles font leurs achats, sans se presser, demandant conseil aux vendeurs, écartant ou laissant tomber par mégarde leur voile de mousseline blanche, accejDtant les compliments qu'on ne leur marchande pas. Ce n'est pas encore une transformation des mœurs, mais les progrès de l'instruction européenne parmi les fllles et d'autre part, les invitations aux fêtes américaines et anglaises qui commencent à être acceptées par les dames indigènes, accentueront le changement.

Dans l'Egypte actuelle, les femmes font un monde et les hommes un autre; avant d'entrer dans son harem, un maître de maison se fait annoncer pour que les amies de sa femme, qui pourraient être en visite, puissent regagner leur voiture sans se heurter à lui. Mais le gynécée s'ouvre sans difficulté aux Européennes qui vont visiter les dames indigènes; on leur otYre Ir café à l'orientale, parfois le thé à l'anglaise, et

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beaucoup de bonbons ; la conversation n'est pas variée, elle porte toujours sur les mêmes points: les bijoux, les enfants, la toilette. Les femmes s'amusent à se faire expliquer les détails des vêtements occidentaux. Elles-mêmes commandent des robes ou s'en confectionnent en peluche, en velours, en soie aux couleurs éclatantes sur le modèle de ce qu'elles ont vu, mais avec des modifications inspirées par leur goût personnel.

Pendant que les dames européennes sont présentées aux femmes de la maison, les visiteurs masculins restent dans la salle du rez-de-chaussée et ne sont reçus que })ar les hommes. On leur offre des cigarettes et on les prie d'attendre le café pour lequel un domestique se h;1te d'allumer le feu à la cuisine ou même dans un coin de la cour ; le café, bientôt prêt, est offert brûlant dans de petites tasses posées sur une sorte de coquetier.

Telle est la l'orme plus simple dhospitalilé. Voici un exemple du mode somptueux pris chez un bey musulman, agent consulaire de France. L(> bey, prévenu de notre visite, a envoyé son fils cl un professeur de Técole indigène, qui lui sert

de drogman, nous attendre à la gare. On nous fait monter dans une voiture à deux chevaux; un sais à la veste brodée, aux jambes nues, court en avant, le bâton à la main et nous annonce à grands cris j)Our faire ranger la foule dans les rues étroites. A côté du cocher est assis un domestique habillé en janissaire ou kaoïiass^ avec le costume bleu à culotte bouffante et un grand sabre. Le bey nous reçoit au seuil de sa maison, en caftan de cérémonie, le turban sur la tête, les mains occupées à égrener un chapelet d'ambre; de longues formules polies et fleuries s'échangent entre nous, par l'intermédiaire du drogman. On nous invite à nous laver les mains, puis on nous introduit dans une salle à manger où Ion a dressé la table à l'européenne; comme vin. on nous offre du Porto : la vaisselle d'importation quon emploie est disparate ; chaque convive a devant lui un nombre d'assiettes correspondant à celui des plats qui seront servis; deux candélabres indigènes d'argent massif éclairent la table ; à la fin du repas, on nous présente, pour nous laver les mains, une aiguière ciselée et une serviette brodée d'or. On nous conduit enfin dans une chambre à

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coucher où manquciil bien des meul)les modostes, mais où les moustiquaires sont eu tulle doré et les rideaux ornés de glands d'or. Le contraste entre le luxe oriental de ces demeures et Tabscnce d'objets nécessaires h notre confort ne doit pas sur])rendre. Les usai>(>s n'onl pas été faits pour les Européens, mais celte hospitalih' largement offerte n"a-t-elle pas d'autant plus de charme qu'elle est moins occidentale ?

On nous dit un jour : « ^^ous êtes Français, peut-être accepteriez-vous de venir à une partie de campagne arabe? Excusez les détours que nous prenons pour vous le proposer, car dej)uis que les Anglais sont nos maîtres, ils nous ont déshabitués de mêler les Européens à nos amusements. » Lorsqu'on fait une partie de plaisir à la mode indigène, on [)art à cheval ou l'on monte un baudet de race au poil argenté, portant une selle de velours ou de cuir ouvragé ; on ne marche jamais, car aller à pied est signe de pauvreté ou de condition inférieure. On n'emporte pas de fusil, on ne chasse pas, on se plaît à regarder les alouettes voler et les lièvres courir. (Juaiul vient l'heure du repos, les domestiques déballent les

provisions à l'ombre d'un temple antique ou sous un figuier. Ni vaisselle, ni fourchette, on mange avec ses doigts, très proprement; avant et après le repas, un domestique verse sur les mains des convives l'eau d'une aiguière et leur présente une serviette pour s'essuyer les doigts. Le dîner Uni, vos hôtes qui ont fait une bonne rhétorique aux écoles arabes, racontent des histoires ordonnées avec une exposition, un drame, un dénouement et toujours une moralité. Ensuite, ils vous disent : << Maintenant, faites-nous un récit de Paris, sur la police et les voleurs par exemple, puis vous nous expliquerez le sens philosophique qu'il faut lui donner. » Ils aiment, et c'estencore le fruit des études arabes, mêler à leur conversation une poésie qui ne va pas sans recherche. Montrant à l'un de nos hôtes les pigeonniers en forme de tours carrées qui couronnent les maisons indigènes, nous lui disions que les oiseaux innombrables dont ils sont habités mangent beaucoup de grains, qu'on ne les tue jamais pour les manger à leur tour, que l'utilité de leur fumier ne compense point leurs dégâts et nous demandions pourquoi on les conservait. « Par

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Iradilion, » aurait pu répondre l'Egyptien, et c'eût été la vérité. Il préféra chercher un moment, puis il dit : « C'est que les pigeons roucoulent cl leur roucoulement rappelle un mot arabe qui signifie : beau, brave, généreux. Ainsi, pendant que nous ne sommes pas là, ils chantent à nos femmes les louanges de l'époux absent. »

MÉTiN. — Egypte.

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