‹ La Transformation Morale du Jeune Délinquant par le TravailChapitre 13 sur 50 · L'ENFANT PRÉVENU EN PROVINCE · texte numérisé non relu

L'ENFANT PRÉVENU EN PROVINCE

Nous verrons arriver dans les colonies pénitentiaires des enfants venant de tous les points de la France: voyons rapidement quel est le sort du jeune prévenu en province.

La loi de 1850 ordonnait dans son article 2 que « dans les maisons d'arrêt et de justice un quartier distinct serait affecté aux jeunes détenus de toute catégorie. » La loi du 5 juin 1875 décidait que les inculpés prévenus et accusés seraient individuellement séparés pendant le jour et la nuit. Vingt-trois ans se sont aujourd'hui écoulés, et sur 365 maisons d'arrêt et de justice, à peine une trentaine sont cellulaires.

En 1894 (et la situation n’a pas changé depuis), M. Puybaraud, alors inspecteur général des prisons, montrait en ces termes, dans un rapport fait au Comité de défense des enfants traduits en justice, la situation déplorable des jeunes prévenus en province (1) : « Hormis dans les maisons cellulaires, iln’y a pas,d’une manière permanente,delocaux toujours à la disposition des jeunes détenus, attendant leur venue pour ainsi dire.Dans certaines prisons de construction relativement récente, remontant à 40 ans environ on a bien songé à aménager ces locaux ; on les trouve, ou plutôt on les retrouve sitôt qu’un jeune détenu apparait. Mais dans les vieilles prisons, et elles sont nombreuses, l’arrivée d’un enfant devient un événement, une occasion de remue ménage, si vous voulez bien me permettre la familiarité du terme ; comme les instructions ministérielles sont formelles et que nos gardiens-chefs sont de très

braves gens, ils s’ingénient pour confiner le jeune garçon

(1) P. 16 et suiv., Mais. d’éd. prévent. et correct.

ou la jeune fille prévenus dans quelque pièce où ils sont isolés : ce n’est pas toujours facile à cause de l’exiguité des locaux et de leur encombrement à certaines périodes de l’année, l'hiver surtout ; on finit par débarrasser quelque coin où la couchette est dressée et où nul ne pourra le voir, et encore moins converser avec lui. Parfois une chambre d'infirmerie, une annexe de la lingerie, un petit atelier sans ouvriers se trouveront vacants, parfois aussi un réduit à charbon, une soupente, une cellule de punition inoccupée, que sais-je? Mais il sera seul. Seul! Si vous vous imaginiez, Messieurs, que ce jeune arrivant comprend à quel sentiment louable, à quelle préoccupation de haute moralité on a obéi en le plaçant seul ainsi dans un local exigu et parfois d'aspect affreux, vous vous tromperiez. Faut-il vous décrire ses larmes, sa peur, le sentiment d'angoisse atroce qui étreint l'enfant renfermé entre quatre murs ? Vous les devinez, mais, hélas ! c’est la prison : il en fait l'apprentissage dans les conditions les plus dures, et, en admettant même qu'il soit un véritable criminel, jamaisil ne ressentira comparable émotion durant les années de captivité qui peuvent l’attendre. Les premières heures sont si poignantes que j'ai vu de nos vieux gardiens chefs, point bien tendres pourtant, s’'émouvoir devant cette désolation, et recueillir en leur propre logement les malheureux enfants, mettons, si le cœur vous en dit, ces horribles gamins, qu'ils ne pouvaient entendre geindre plus longtemps sans que leur pitié füt remuée; ces gardiens savaient pourtant qu’en agissant de la sorte, en admettant chez eux un prisonnier, ils encouraient une punition sévère : Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il ne s’est jamais trouvé dans l'administration pénitentiaire personne pour les blâmer d'avoir du cœur. »

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