CHAPITRE PREMIER
La démoralisation par l’oisiveté.
Le nombre des mineurs délinquants (1) devient plus grand chaque année dans presque tous les pays d'Europe. Particulièrement nous constatons en France, où le nombre des enfants n’augmente pas, un notable accroissement de la criminalité des mineurs (2).
Cherchonsles raisons de cette démoralisation croissante.
Examinons les statistiques : sur le nombre total des mineurs arrêtés, 60 °/, le sont pour vagabondage, 35 °/, pour vol (3).
Parmi les soixante centièmes de mineurs arrêtés comme vagabonds se trouvent englobées les mineures arrêtées pour prostitution ; la jurisprudence de la Cour de Paris assimile, en effet, depuis quelques années les prostituées mineures aux vagabonds de profession. Or, le vol et la prostitution sont des conséquences directes du vagabondage : nous pouvons donc considérer que 95 °/, des mineurs
(1) Au cours de toute cette étude nous ne parlerons que de la minorité pénale de 16 ans.
(2) Le mal n’a pas été enrayé par l'instruction obligatoire, malgré les résultats espérés. En 1886 nous trouvons 5.596 mineurs délinquants ; en 1891, 6.927.
(3) Bulletin de la Soc. gén. pris., 1895, p. 95.
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arrêtés le sont pour vagabondage ou pour des fautes qui ne sont que des résultantes du vagabondage.
Qu'est-ce que le vagabondage ?
Le Code pénal le définit ainsi dans son article 270 : « Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n’ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n'exercent habituellement ni métier ni profession. » Le vagabond est, pour la plupart du temps, un paresseux : il est toujours un inoccupé. C’est, selon l'expression latine, un ofiosus.
Quelle est donc la cause déterminante du vagabondage des mineurs ?
C’est l’oisiveté ; aussi la criminalité est-elle nulle chez les enfants des classes aisées (1) où les parents, en général, veillent à ce que les enfants ne restent pas oisifs.
Prenons au contraire une famille pauvre, une famille d'ouvriers (2).
Si les parents honnêtes, sobres, sont suffisamment sérieux et gagnent assez d'argent pour que leur enfant, jusqu’à l’âge de la scolarité, soit gardé à la maison par l'un d'eux, ou par un de ses frères ou sœurs plus âgés que lui ; si, quand le temps est venu d'envoyer l'enfant à l’école ils le forcent à y aller; si, lorsqu'il a obtenu son certificat d'études, et que le temps de l'apprentissage est arrivé, ils lui font apprendre un métier et lui choisissent de bons patrons ; s'ils surveillent ses relations et le remettent dans le bon chemin quand le besoin s'en fait, à quelque moment, sentir ; si toutes ces conditions sont remplies, l'enfant du peuple aura été habitué dès sa naissance pour ainsi dire
au travail; devenu jeune homme, il connaîtra un bon
(1) Statistique ofjic. du min. de l’intérieur, ann. 1893, p. 222. (2) Voir Guillot, Prisons de Paris, p. 113 et suiv.
métier qui lui permettra de gagner sa vie. Il n’est jamais resté oisif, est demeuré de cœur et de tempérament sains. Il ne fera un vagabond, par suite un délinquant, que dans des cas absolument exceptionnels, et restera vraisemblablement toujours un honnête homme.
Au lieu de la famille d'ouvriers dont nous venons de parler, d'une moralité non pas rare, mais certainement exceptionnelle, prenons la famille du peuple telle qu'elle est trop généralement en France : l'enfant s'y élève et s’y instruit comme il peut. Il y a là certainement de la négligence de la part des parents, mais il y a aussi, il faut bien le dire et nous allons le voir, une conséquence des conditions dans lesquelles se déroule la vie des ménages pauvres.
L'enfant considéré souvent à sa naissance comme un fardeau, vient au monde débile : l’exiguité des logements d'ouvriers et leur insalubrité l’affaiblissent encore et rendent plus difficiles ses premiers mois de vie ; ilest mal soigné. La mère, en effet, se remet à travailler dès qu'elle le peut, la solde du père ne suffisant pas à nourrir toute la famille ; le travail d'atelier étant le plus usité et le plus productif, l'enfant, laissé seul toute la journée, est nourri sans régularité, et rarement. Il est confié à des voisins ou à ses frères et sœurs plus âgés, mais pas encore en âge de gagner leur vie, qui ne s'occupent pas de lui, sortent ou s'amusent de leur côté... puis, le soir, la famille étant réunie, on mange el l’on fume dans la chambre où se trouve le pauvre petit, car c'est souvent la seule pièce habitable de l’appartement.
L'enfant grandit; sans que l’on y prenne garde, son intelligence s’éveille : il entend la conversation de ses frères et sœurs plus âgés et de ses parents; il commence à com-
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prendre et se pervertit peu à peu. L'âge de la scolarité arrive. Pour s’en débarrasser, car les frères et sœurs vont maintenant à l'atelier et ne peuvent plus rester à la maison avec lui, les parents font inscrire l'enfant à l'école. L'instituteur ou l'institutrice doivent chercher à corriger les mauvais effets du manque de soins des parents: ce leur sera d'autant plus difficile, qu'un seul instituteur dirige une trentaine d'enfants, qu'il ne garde que pendant 4 ou o heures par jour.
Le trajet de l’école à la maison estlong: les enfantslefont réunis par bandes, garçons et filles mélangés ; de petits ménages déjà fort peu innocents se lient.
Le soir, l'enfant rentre dans le milieu malsain dont l'école l'avait sorti pour quelques heures ; et le dimanche il accompagne ses parents et leurs amis dans leurs promenades ou même au cabaret... enfin, pendant les mois de vacances il reste totalement inoccupé : nous savons tous à quel point les devoirs de vacances sont faits légèrement — quand ils sont faits. Quant aux classes dites de vacances, instituées depuis quelques années, le nombre des enfants qui les fréquente est infime. Les parents devraient mettre tous leurs soins à trouver une occupation quelconque à leurs enfants pendant les vacances, car il est très à craindre que les enfants, oisifs, ne se mettent alors à vagabonder.
Pour la même raison, l'école buissonnière est fort à craindre : il suffit d'une forte tête pour qu'un matin l'instituteur trouve sa classe réduite de moitié (1).
Les parents se disent tout d'abord que l'enfant. reviendra quand la faim se fera par trop sentir... puis, n'ayant
(1) M. Ducamp, Paris, t. m1, p. 15. L'enfant fait l’école buissonnière,
aucune nouvelle de lui, ils s'inquiètent, le réclament à la préfecture de police. Malheureusement il est souvent trop tard.
Garçons et filles, livrés à eux-mêmes, ont en effet continué les petits ménages d'autrefois ; puis, comme il leur fallait vivre, qu'ils ne connaissaient pas de métier, et qu'ils avaient honte de rentrer à la maison paternelle, ils
n'ont pas été longtemps avant de commettre le mal.
Les enfants sont très recherchés par les bandes de voleurs : les petites filles font marchander des bouquets aux messieurs, alors qu’un complice profite de leur attention pour les dévaliser. Pendant les cambriolages, ce sont les enfants qui sont chargés de donner l’alarme en cas de danger; ils sont aussi dressés à se faufiler dans les boutiques mal surveillées, se blottissent sous le comptoir et
font main basse sur la caisse.
On les dresse également à passer par une ouverture circulaire pratiquée à l'aide de trous de vrille rapprochés dans les volets d’un magasin {1).
Quant aux petites filles, elles ne tardent pas à se prostituer, poussées par la faim et se décidant en général plus difficilement que les garçons à voler, étant moins courageuses, moins hardies.
il prend déjà l'habitude de la paresse et du jeu; il rentre tard, il est battu par son père et jure qu'on ne l'y reprendra pas : il recommence, car il a goûté de cette liberté malsaine qui l'éloigne des livres ennuyeux, du pédagogue importun, de la maison sévère. Il se rappelle la correction paternelle, il n'ose rentrer, il va se coucher à l'abri d’une porte; s’il échappe aux rondes de sergents de ville, il se retrouve au jour sur le pavé de Paris, sans sou ni maille : il vole un saucisson chez un charcutier : il comprend le gain sans travail, il s’aperçoit qu'on peut posséder sans acquérir. »
(1) M. Ducamp, Paris, t. 11, p. 29.
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T'els sont les tristes effets de la négligence de la grande majorité des familles du peuple à l'égard de l'éducation de leurs enfants.
Au lieu de parents dont la négligence a été coupable, voyons maintenant les familles qui ont poussé elles-mêmes leurs enfants au mal : nombreux sont les père et mère qui n'envoient pas leurs enfants à l’école, trouvant plus productif de leur faire exercer des métiers plus ou moins avouables : ceux qui, par exemple, envoient leurs enfants vendre des journaux ou des fleurs à la terrasse des cafés, les engageant à rapporter, par tous les moyens possibles, beaucoup d'argent, les avertissant des mauvais traitements qui les attendent si la journée n’a pas été fructueuse.
Un jour arrive où ces enfants sont arrêtés : il s’agit dès ce moment d'éviter qu'ils restent plus longtemps oisifs puisque c'est par l'oisiveté qu'ils ont été perdus.
Tel est le but que nous ne cesserons de poursuivre au
cours de cette étude.