CHAPITRE I
Communication faite par le Dr. Brown- Séquar cl à la Société de biologie sur la puissance dynamogéniante chez l'homme d'un liquide extrait des testicules d'animaux vivants ou venant de mourir
Dans le courant du mois de juin 1889, le professeur Brown-Séquard faisait à la Société de biologie la déclaration suivante
“J’ai soixante-douze ans; je suis, en général, “en très bonne santé, à part du rhumatisme et “ du mérycisme. Ne prenant pas d’exercice “ depuis plus de trente ans, ma vigueur naturelle, “ qui a été considérable, a graduellement dimi- “ nué et, depuis dix ou douze ans, je suis devenu “ très faible.
“ Le 15 mai dernier, avec l’assistance de MM. “ d’Arsonval et iHénocque, après avoir lié le “ plexus veineux testiculaire, j’ai fait, sur un “ chien, âgé de deux à trois ans, très vigoureux, “ l’ablation d’un des testicules. Après avoir coupé “ en petits morceaux la totalité de cet organe,
O) Archives de physiologie (Juillet 1889).
“ avec une grande partie du vaisseau déférent, “ j’ai jeté tous les morceaux dans un mortier,
“ en y ajoutant une minime quantité d’eau. On “ a procédé alors au broiement, à l’écrasement “ de ces parties, de façon à en faire sortir autant “ de jus que possible. Après une nouvelle addi- “ tion d’eau, on a versé tout le liquide Obtenu “ et les portions de glande aussi, sur un excel- “ lent filtre en papier. La filtration s’est faite “ lentement et l’on a recueilli 4 centimètres et “ demi d’un liquide peu transparent et légèrement “ teinté de rose. Je me suis injecté sous la peau “ d’une des jambes près d’un centimètre cube de “ ce liquide, le lendemain et le surlendemain, “ ainsi que les 24, 29, et 30 mai, et le 4 juin “ je me suis fait de nouvelles injections, dont les “ cinq dernières ont été faites avec du liquide “ retiré de cobayes jeunes ou adultes, mais très “ vigoureux. Le nombre des injections a été “ de dix, presque toutes aux jambes, les autres à “ la cuisse et au bras gauche. Dans tous ces “ cas, la proportion du liquide retiré des testi- “ cules n’a jamais été au-dessus d’un cinquième de “ son mélange avec de l’eau. Chaque injection “ a été d’environ un centimètre cube de ce mé- “ lange. Trois parties distinctes composaient le "mélange; 1° du sang; 2° du sperme; 3° du “ suc donné par la glande. Ces diverses sub- “ stances ont été employées simultanément.
“ Dans presque tous les cas, je me suis servi “ du filtre Pasteur. Le liquide employé était “ transparent et incolore. Toutes les injections “ ont été un peu plus douloureuses que celles “ d’eau pure ou contenant des alcaloïdes.
“ Au bout d’un temps assez court, variant de “ quelques minutes à un quart d’heure, ces dou- “ leurs ont disparu ; mais, après une demi-heure “ ou trois quarts d’heure, elles ont reparu et “ acquis très rapidement, dans la plupart des cas, “ une grande intensité. Leur violence a été telle
[u’il m’a été presque impossible de dormir [ans les nuits qui ont suivi toutes les injections.
“ La durée moyenne de ces douleurs, à leur “ état de violence, a été de dix à douze heures ; “ mais elles ont, en général, après une très “ notable diminution, persisté plusieurs jours. En “ même temps que ce phénomène, une rougeur “ érythémateuse et même quelquefois des stries “ d’angioleucite se sont montrées avec du gon- “ flement et de la chaleur, dans une étendue de " 2 à 3 centimètres carrés, à l’endroit, non de la “ piqûre, mais de la partie où le liquide avait “ été lancé.
“ Les douleurs et cet état inflammatoire ont “ été bien plus marqués aux membres inférieurs.
“ J’aurais pu aisément éviter ces mauvais effets “ des injections : il aurait suffi pour cela de diluer “ davantage le liquide extrait de la glande em- " ployée.
" Mais je tenais à connaître exactement les “ risques de l’expérience et aussi à obtenir le “ maximum des bons effets attendus.
“ Pour ces deux raisons, j’ai préféré employer “ une liqueur condensée.
“Je dois dire que des expériences très nom- “ breuses faites sur des chiens et des la.pins “ m’avaient démontré l’innocuité de ces injections, “ et que je croyais, conséquement, pouvoir “ compter que, si les effets locaux étaient pénibles, “ il n’y aurait aucun mauvais effet général.
“ Avant de signaler les effets favorables de ces “ essais je prie que l’on m’excuse de tant parler “ de ma personne.
“ J’espère que l’on comprendra aisément que “ ma démonstration ne pouvait avoir de valeur “ que par les détails concernant ma santé, ma “ vigueur et mes habitudes avant ces expériences “ et ceux qui ont pour objet les effets produits.
“ Avant le 15 mai, jour de la première injec-
tion, j’étais si faible qu’il fallait toujours “ m’asseoir après une demi-heure de travail, de- “ bout, au laboratoire.
“ Même lorsque je restais assis tout le temps “ ou presque tout le temps, pendant mon travail “ au laboratoire, j’en sortais toujours épuisé après “ trois ou quatre heures d’expérimentation, et “ quelquefois il en était ainsi, même après deux “ heures seulement.
" De 1879 à 1881 et depuis deux ans, de- “ meurant assez loin de mon laboratoire, bien que “ je rentrasse chez moi en voiture, vers six heures, “ après quelques heures passées au travail expéri- “ mental, j’étais si fatigué qu’il me fallait toujours “ gagner mon lit après avoir pris rapidement une ■“ très petite quantité d’aliments.
“ Très fréquemment, depuis plus de dix ans, “ l’épuisement était tel, après le travail de labora- “ toire, que je ne pouvais m’endormir qu’après un " un temps très long, bien que fort enclin au “ sommeil, et je m’éveillais excessivement fatigué, “ n’ayant dormi que très peu.
“Le lendemain du jour de la première injection “ et plus encore les jours suivants (cinq injections “ ont été faites en trois jours, les 15, 16, et 17 “ mai), un changement radical eut lieu en moi, “ et j’eus des motifs plus que suffisants pour dire, “ le 1er juin, que j’avais gagné au moins toute “ la force que je possédais il y a de nombreuses “ années.
“ Un travail considérable au laboratoire me “ fatiguait à peine.
“ Au grand étonnement de mes deux principaux “ assistants et d’autres personnes, j’étais devenu “ capable de faire des expériences pendant plu- " sieurs heures, en me tenant debout, ne ressentant “ aucun besoin de m’asseoir.
“ Il y a plus: un jour, le 23 mai, après trois ■“ heures un quart de travail expérimental de ■“ nature fatigante, dans l’attitude debout, je me “ suis rendu chez moi si peu fatigué que j’ai été “ capable de me mettre à l’œuvre après dîner, “ pour la rédaction d’un mémoire sur des ques- “ tions très difficiles.
“Il y a plus de vingt ans que j’avais cessé “ d’être capable d’en faire autant.*
“ Par suite d’une impétuosité naturelle et “ aussi pour éviter une perte de temps, j’ai eu, “ jusqu’à l’âge de soixante ans, l’habitude de “ descendre et de monter les escaliers en courant.
“ Ceci s’était modifié graduellement, et j’en “ étais arrivé à faire assez lentement ces des- “ centes et ces ascensions.
“ Il m’était même devenu nécessaire de tenir “ la rampe dans les escaliers raides.
“ Après la seconde injection, je constatai que “ j’avais regagné mes aptitudes perdu.es, et que “ j’avais, sans y avoir pensé, repris mes anciennes “ habitudes.
“ Mes membres soumis à des mesures de leur “ force pendant la semaine qui a précédé mes “ expériences et durant le mois qui a suivi la “ première injection, ont montré un gain très “ notable de force.
“ Les fléchisseurs de mon bras droit mouvaient “ en moyenne 34 kilogrammes et demi (de 32 à “ 37 kilogrammes). Après cette injection, cette “ moyenne s’était élevée à 41 kilogrammes (de “ 39 à 44 kilogrammes) ; le gain était donc de 6 “à 7 kilogrammes.
*Mes amis savent que depuis trente ou quarante ans le travail, après le dîner, m’était impossible, et que j’avais l’habitude de me coucher vers sept heures et demie ou huit heures, et de me mettre au travail, le matin, entre trois et quatre heures. Depuis mes premières injections, j'ai pu faire un travail intellectuel très sérieux pendant deux, trois et même (une fois) quatre heures après mon dîner.
“ Les fléchisseurs de l’avant-bras avaient ainsi “ recouvré, en très grande partie, la force qu’ils “ avaient il y a vingt-six ans.
" Ils mouvaient, à cette époque (en 1863) 43 “ kilogrammes (de 40 à 46 kilogrammes).*
“ Je dois dire que si quelques personnes croient “ que la force mesurée au dynamomètre est très “ variable, chez le même individu, dans la même “ journée ou la même semaine, elles arrivent à “ cette opinion, parce qu’elles ne tiennent pas “ compte de l’état de santé du sujet et du moment *' de la journée.
“ Si la digestion est bonne et si les autres “ fonctions ne sont pas troublées, on trouve, à “ la même heure de la journée, qüe la force, “ mesurée au dynamomètre, varie tout au plus de "5 à 6 kilogrammes.
“ iMais il faut pour cela que le sujet fixe “ toujours l’instrument exactement de la même “ manière, et qu’il fasse dans toutes les expéri- ‘‘ ences ‘ tout l’effort ’ qu’il peut faire.
" J’ai toujours tenu compte de toutes ces circon- “ stances et, conséquemment, je puis dire que ce “ que j’ai gagné a été considérable.
• “ J’ai mesuré comparativement le jet de l’urine “ avant et après la première injection.
“ Les circonstances, dans les deux cas, étaient " les mêmes. Les émissions comparées étaient “ celles qui suivaient des repas semblables, dans “ lesquels ce que je buvais et ce que je mangeais “ était de même espèce et de même qualité.
‘Depuis mai 1860, j’ai enregistré d’une manière presque continue la force de mon avant-bras.
De cette époque, jusqu’en 1862, je mouvais quelquefois jusqu’à 60 kilogrammes. Durant les trois dernières années, de 1886 à 1889, le maximum que j’ai pu mouvoir a été de 38 kilogrammes. Cette année, avant l’injection, le maximum a été de 37 kilogrammes. Après cette première injection il a été de 44 kilogrammes.
“ La longueur moyenne du jet, durant les dix ■“ jours qui ont précédé la première injection, a “ été inférieure d’au moins le quart de ce qu’elle
a été durant les vingt jours qui l’ont suivie.
“ Il est certain, conséquemment, que la puis- “ sance de la moelle épinière sur la vessie a “ augmenté considérablement.
“ La plus pénible peut-être des infortunes de " la vieillesse consiste dans une diminution de la “ puissance de défécation.
“ L’expulsion des matières fécales était devenue “ chez moi, depuis une dizaine d’années, extrême- “ ment laborieuse, et elle était même presque im- “ possible sans l’emploi de purgatifs et de moyens “ artificiels.
“Je faisais usage, régulièrement, die laxatifs, “ moins contre la constipation, qui n’était que “ rarement très considérable, que pour augmenter “ l’action motrice des parois intestinales.
“ Dans les quinze jours qui ont suivi la première
injection, un changement radical est survenu “ dans l’acte réflexe de la défécation.
“ D’une part, j’ai eu bien moins besoin de “ laxatifs, et, d’autre part, l’expulsion des matières “fécales les plus rebelles a pu se faire sans “ assistance mécanique et aussi sans lavement.
“ Il y a donc eu là un retour à l’état normal “ d’il y a nombre d’années.
“ J’ajoute que le travail intellectuel m’est “ devenu plus facile qu’il n’a été depuis très “ longtemps, et que j’ai regagné, à cet égard, “ tout ce que j’avais perdu.
“ Je puis dire que d’autres forces non perdues, “ mais diminuées se sont notablement amé- “ liorées.
Faite par un homme de l’importance du docteur Brown-Séquard, cette communication devait produire une véritable sensation dans le monde scientifique. Il n’en fut rien. Les membres de la Société de Biologie surpris crurent que leur Président avait été frappé subitement d’aliénation mentale. Ils ne se doutaient guère à ce moment là que cette découverte allait ouvrir une voie nouvelle à la médecine et bouleverser de fond en comble, en quelques années, toute la thérapeutique. En effet, partant du même principe que Brown-Séquard, nous avons vu les sommités médicales de toutes les nations, présenter successivement aux sociétés savantes toute la gamme des sérums, depuis le sérum contre la diphtérie jusqu’au sérum destiné à combattre la tuberculose. Chaque jour apporte une communication nouvelle et personne n’a plus envie de rire. Chacun comprend que là est la médecine de l’avenir, seule capable de rendre l’espoir de voir disparaître enfin le fléau toujours croissant des maladies jusqu’ici incurables qui font tant de vides dans notre société moderne.
Malgré l’accueil fait à sa déclaration Brown- Séquard ne se découragea pas et poursuivit ses travaux. Du reste, quelques médecins en France et à l’étranger ne tardèrent pas à reprendre les. expériences du maître et s’empressèrent de lui envoyer le résultat de leurs observations.
Quant à moi, frappé par la communication du savant professeur et pressentant les bienfaisants effets de l’application de cette force nouvelle, je résolus de l’étudier sans retard. L’occasion ne se fit pas attendre: Un de mes voisins, Monsieur Masseron, sculpteur, 7, Rue de la Fidélité, dont j’étais le médecin depuis 18 ans, me sollicita de le traiter par le vaccin séquardien. La tentative eut un succès inespéré. Voici, du reste, l’observation de ce fait, communiqué à la Société de Biologie par Brown-Séquard, le 7 novembre, 1890, et inséré aux mémoires de la Société : —
OBSERVATION I
M. Masseron, sculpteur, soixante - neuf ans, témpérament sanguin, d’une force musculaire bien au-dessus de la moyenne, doué d'un appétit excellent qu’il mettait à profit sans excès et d’une activité intellectuelle considérable, n’avait jamais été malade avant 1887. Au mois de juillet de cette année, travaillant dans son jardin sous un soleil ardent, il s’affaissa tout à coup sans souffrance, ses jambes refusant de le porter. Il ne put se relever sans aide, et ce fut quelques jours après seulement qu’il recommença à marcher. Depuis lors, les membres inférieurs ont toujours été lourds et sans forces. La paraplégie était
*Force et Santé, la vie prolongée par la Méthode de Brown Séquard, 1er partie page 21. (publication de l’Auteur 1891.
incomplète, mais l’influx nerveux était insuffisant au bon fonctionnement des jambes.
Peu à peu, de nouveaux symptômes se manifestèrent; la constipation opiniâtre, l’incontinence d’urine pendant la nuit, un état catarrhal des bronches presque constant, un peu d’œdème malléolaire le soir, un développement exagéré de l’embonpoint: tel fut, au physique, le fâcheux cortège qui fit progressivement son apparition. Au moral, la gaieté habituelle avait disparu, la mémoire avait considérablement baissé et la faculté de travail était presque nulle.
Au mois de décembre dernier, )M. Masseron ne pouvait plus quitter son appartement, et ses forces déclinaient rapidement, quand il fut violemment atteint par l’épidémie d’influenza.
Obligé de m’absenter pour plusieurs semaines, mon malade fut confié aux soins du docteur Caresme. Malgré tous les efforts de mon savant confrère, M. Masseron allait de plus en plus mal, si bien qu’à mon retour je le trouvai dans un état qui ne laissait guère d’illusion sur le dénouement fatal et prochain. Le cœur était très affaibli, l’œdème avait envahi les jambes, les cuisses et le péritoine; les poumons engoués dans toute leur étendue, les bronches remplies de sécrétions que la toux était impuissante à expulser rendaient la respiration difficile; la fièvre était intense, l’appétit nul, le délire presque constant. Les forces étaient déprimées à ce point que M. Masseron ne pouvait plus se remuer dans son lit. Les évacuations d’urine et de matières fécales étaient involontaires; enfin, le malade était au
plus bas. A force de soins, M. Masseron, avec des alternatives de mieux et de plus mal, atteignit le mois de mai, sans me laisser pour cela le moindre espoir de le remettre sur pied.
Ce fut à ce moment que iM. Masseron me demanda de pratiquer sur lui les injections du suc testiculaire, d’après la méthode du professeur Brown-Séquard. Il mit une telle insistance dans sa résolution que je consentis à faire l’essai de la méthode de l’illustre maître. Une fois bien renseigné sur le “ modus operandi,” je me mis en mesure, et la première séance eut lieu le 21 mai 1890.
Je fis une séance quotidienne pendant dix jours consécutifs, à raison de trois injections par jour, espacées à un quart d’heure d’intervalle. Chaque injection était d’un centimètre cube de liquide testiculaire. L’animal choisi était le cobaye, âgé de trois mois environ.*) Le liquide était frais et filtré au filtre Pasteur. Les précautions d'antisepsie et d’asepsie avaient été prises avec tout le soin possible.
Les quatre premières séances produisirent une grande agitation pendant la nuit, et il y eut même des frissons assez violents. Mais, malgré le manque absolu de sommeil, le malade était moins abattu pendant le jour depuis la deuxième séance; sa voix était moins faible, il pouvait faire quelques mouvements dans son lit.
*) M. Hénoque a constaté d’une manière positive que les cobayes mâles commencent à coïter efficacement dès l’âge de deux mois, et M. Brown-Séquard enseigne que le suc testiculaire de cobayes de deux à quatre mois à plus de puissance que celui d’animaux plus âgés.
Ce qui me frappa surtout, ce fut le relèvement du moral qui devenait chaque jour moins affecté, et le sourire de M. Masseron à chacune de mes visites était pour moi un reflet de l’espoir qui renaissait en lui. Le sixième jour, le mieux s’accentua. Le cœur était plus fort, les urines plus abondantes, les sphincters avaient repris de la tonicité. Le neuvième jour, l’incontinence d’urine avait presque entièrement cessé, les matières fécales pouvaient être retenues et les lavements pouvaient être gardés. Le malade se tenait assis sur son lit sans le secours de personne, le ventre était désenflé, les membres inférieurs moins durs et moins gros, l’œdème s’en allait, la respiration était plus libre, l’expectoration plus facile, la fièvre avait disparu, l'appétit revenait. M. Masseron se sentait renaître. Le dixième jour, il descend de son lit presque seul et reste levé pendant une heure; le onzième jour, il fait quelques pas dans la chambre sans fatigue, et le lendemain, à mon grand étonnement, je le trouve descendu à l’étage inférieur, dans son atelier. J’avais suspendu le traitement depuis deux jours pour laisser reposer les cuisses et les bras qui étaient douloureux par le grand nombre de piqûres. Je repris le 10 juin, après deux jours de repos, et fis sept séances consécutives jusqu'au 17 juin. Le mieux avait continué en progressant jusqu’au 8 juin, mais restait stationnaire depuis deux jours, à la suite d’une légère indigestion: c’est ce qui motiva la reprise du traitement. Dès le 12, l’amélioration progressa rapidement. La gaieté était tout à fait revenue le 17 ; la parole était libre et forte, la faculté de travail presque
complète. M. Masseron travaillait plusieurs heures par jour à son album annuel avec une ardeur qu’il ne connaissait plus depuis deux ans.
Le 17, le malade étant très bien, je suspends à nouveau le traitement. Le mieux continue. M. Masseron ne tousse plus, dort toute la nuit, mange avec grand appétit et digère fort bien. Il marche sans canne, surveille son atelier et commence à sortir au milieu du jour pour une petite promenade à pied.
Le 27 juin, il va de Saint-Laurent à la rue de Rivoli, en suivant les boulevards.
Le 1er juillet, je reprends le traitement suspendu depuis le 17 juin et je fais encore cinq séances jusqu’au 20. M. Masseron allait aussi bien que possible. Le cœur avait complètement repris ses fonctions; l’œdème avait disparu depuis plus de quinze jours, ne reparaissant pas même le soir; la respiration ne laissait rien à désirer, la toux avait cessé ; les nuits étaient bonnes, l’appétit excellent, les organes de la génération semblaient vouloir se réveiller, l’esprit était libre, vif et gai. Les jambes seules, quoique beaucoup plus vigoureuses qu’elles n’étaient depuis plus de dix-huit mois, sont encore faibles.
M. Masseron partit à la campagne, à Pierrefitte, le 25 juillet. Il a cessé tout traitement depuis le 20 du même mois, et la guérison, loin de se démentir, n’a fait que s’accentuer depuis trois mois.
M. Masseron a eu vingt-deux séances et cent seize injections d’un centimètre cube de liquide testiculaire provenant de jeunes cobayes. Je n ai
eu à noter aucune complication inflammatoire du fait des injections.
Si l’on considère:
1° L’état déplorable dans lequel se trouvait le malade lorsque je commençai l’application de la méthode ;
2° La cessation absolue de toute autre médication;
Il faut bien admettre que c’est seulement aux injections de liquide testiculaire que peut être attribué le relèvement rapide des forces du malade et son retour à la santé.
On peut conclure aussi que les injections, faites avec toutes les précautions qu’elles exigent, ne présentent pas le moindre danger. J’en ai pratiqué jusqu’à ce jour plus de cinq mille sans avoir jamais constaté le moindre accident.
Depuis cette époque, c’est-à-dire après seize séances de quatre injections chacune, l’état de M. Masseron s’est maintenu, et, dès que l’incontinence d’urine se manifeste, ce qui s’est produit à des intervalles éloignés, une ou deux injections suffisent à la faire complètement disparaître.
Ma première cure par l’application du vaccin séquardien ne pouvait que m’encourager dans ma résolution de me consacrer exclusivement à l’exercice de la méthode nouvelle.
N’avais-je pas obtenu un succès inespéré et convaincant ?
Lorsque j’avais, au retour d’un voyage en Algérie, soigné de nouveau mon client, il venait d’être gravement atteint par l’influenza, et, pen-
dant mon absence, tous ceux qui le connaissent, et en particulier le médecin qui m’avait remplacé,* l’avaient considéré comme perdu.
Les remèdes que je lui avais appliqués n’étaient certainement pas restés sans effet; mais l’amélioration obtenue était si faible, souvent arrêtée complètement par des rechutes fréquentes, que je commençais à désespérer de sa guérison, lorsqu’il me demanda de lui injecter le vaccin séquardien.
C’est donc bien à ce vaccin seul qu’est dû l’heureux résultat, c’est-à-dire la guérison complète de M. Masseron, qui ne pouvait me prouver mieux sa reconnaissance qu’en m’autorisant à publier son nom dans cet ouvrage, afin que personne ne puisse contester le scrupuleuse véracité des faits que je viens d’exposer.
Dès lors, je ne pouvais douter qu’une force nouvelle était découverte, puisqu’aussitôt que j’avais expérimenté la méthode Brown-Séquard sur M. Masseron, i’avais abandonné toute autre médication et interrompu le traitement antérieurement prescrit par mon confrère et par moi.
En outre, à cette époque, le professeur Brown- Séquard n’avait appliqué sa méthode qu’à des vieillards dont la sénilité- était le résultat de l’âge. Moi, je l’avais expérimentée sur un vieillard affaibli par la maladie: le cas était d’autant plus remarquable.
On verra, par les observations que contient ce livre, combien l’étendue des applications de la méthode est grande.
Si nous avons publié d’abord celle faite par moi sur M. Masseron, c’est qu’elle fut la première preuve expérimentale que j’acquis de la puissance sur l’homme, même malade, des injections du suc des testicules des animaux vivants ou venant de mourir. ■ • • ■