CHAPITRE XII
De l'orchitine dans le traitement du Cancer, de la Syphilis Constitutionnelle, de la Néphrite intersticielle ( Maladie de Bright), du diabète, des corps fibreux de l'utérus.
En dehors des 103 cancéreux cités dans le rapport de Brovvn-Séquard à l’Académie, j’ai personnellement soigné 31 personnes atteintes de cachexie cancéreuse. Dix-sept d’entre elles ont été améliorées d’une façon appréciable. Si j’osais, je dirais que trois de ces malades sont dans un état si satisfaisant qu’on peut les considérer comme guéris.
OBSERVATION I
Cachexie 'cancéreuse. — En janvier 1892, je constatai chez Mme X..., âgée de 39 ans, un cancer du col de l’utérus très avancé. Le diagnostic fut confirmé pendant la narcose chloroformique et par l’examen microscopique par le chirurgien Freund qui, en février 1893, déclara toute opération impossible en raison de l’étendue
du mal qui occupait toute la paroi vaginale postérieure et avait fait des métastases dans le rectum. Depuis, à plusieurs reprises, se manifestèrent des hémorrhagies intestinales abondantes et des vomissements mélaniques, indices certains de métastases hépatiques. Enfin, en juillet dernier, la malade était dans un état de cachexie extrême. C’est alors que je reçus l’orchitine préparée au laboratoire du Dr Goizet de Paris, et que je commençai les injections à raison d’un centimètre cube tous les deux jours. L’action fut presque subite: dès la sixième injection l’état général s’améliora, l’appétit reparut, les forces commencèrent à se relever. Depuis ce moment, Mme X... n’a pas cessé de marcher vers la guérison, si bien qu’aujourd’hui, après sept mois de traitement, la vie normale a été reprise, et, chose plus surprenante encore, non seulement les sécrétions fétides ont disparu depuis longtemps, mais encore la tumeur a diminué des trois quarts de son volume.
Depuis le commencement du traitement jusqu’au 4 février 1894 j'ai pratiqué 77 injections et inoculé 77 centimètres cubes du suc orchitique envoyé par le Dr Goizet.
Dr Jos. Cahn,' Strasbourg.
OBSERVATION II
M. R..., 53 ans, est atteint de Syphilis constitutionnelle depuis douze ans. C’est surtout du côté des muqueuses et de la peau que les manifestations ont eu lieu. M. R... a suivi très scrupuleusement le traitement classique, dirigé
d’ailleurs par M. le professeur Fournier. Pendant plusieurs années, les poussées syphilitiques étaient assez facilement amendées par six semaines ou deux mois de traitement. Mais depuis deux ans, les syphilides étaient rebelles et persistaient malgré un redoublement de traitement. Ce fut alors en janvier 1892 que M. R... vint me consulter. Il avait à la région tibiale des deux jambes, aux coudes, dans les moustaches, dans les cheveux, des croûtes sur l’origine desquelles aucun doute n’était permis. Très fatigué par le traitement, très inquiet de voir que celui-ci n’avait plus d’action sur son mal, M. R... avait pris la résolution d’essayer les injections séquardiennes. Je commençai la médication le 18 janvier par l’injection de deux centimètres cubes d’orchitine et je continuai cette même dose tous les deux jours. Dès la cinquième injection, l’appétit était revenu, les digestions étaient excellentes. Les insomnies avec céphalalgie nocturne avaient complètement cessé pour faire place à un sommeil paisible. Le 20 mai, après quatre mois de traitement, la peau avait repris son aspect normal. Depuis, c’est-à-dire depuis plus de trois ans, aucune manifestation de nature syphilitique n’a eu lieu malgré l’abandon complet du traitement classique. Il est vrai que, depuis trois ans, M. R... se soumet deux fois par an à une reprise du traitement séquardien pendant deux mois, et que dans l’intervalle il fait une injection d’un centimètre cube d’orchitine tous les cinq jours.
OBSERVATION III
M. I..., voyageur de commerce, 42 ans, a contracté la syphilis à l’âge de 22 ans. A cette époque, il était en garnison à Montpellier où il suivit à l’hôpital militaire, pendant plusieurs mois, le traitement ordinaire. Sous l’influence de cette médication toutes les manifestations secondaires de la syphilis constitutionnelle plaques muqueuses, taches cuivrées sur la peau, disparurent et pendant seize ans M. I... fut tranquille. A 30 ans il se maria et eut de son mariage deux enfants qui sont en parfaite santé. Il y a quatre ans, sa femme mourut. Cette perte lui causa un violent chagrin, sa santé s’altéra. Des céphalées, des douleurs dans les membres troublèrent son sommeil; un oeil fut envahi par l’iritis et l’autre ne tarda pas à être pris. Le docteur Despagnet appelé à donner des soins, reconnut immédiatement la nature spécifique du mal, ordonna un traitement local approprié et le sirop de Gibert à forte dose. M. I... guérit, mais six mois après, une tumeur osseuse se manifesta à la région frontale gauche en même temps qu’une gomme occupait la région sacrée un peu au dessus du coccyx. La médication fut reprise avec énergie et persévérance, mais n’amena aucun résultat heureux. Un de mes malades me l’adressa le 29 mars 1891. Je fis suspendre le traitement classique et je soumis le jour même M. I... à l’usage des injections d’orchitine. Vingt séances en quarante jours, à raison de deux centi-
mètres cubes par séance, ne produisirent aucun effet. J’ordonnai alors, concurremment les injections séquardiennes et le sirop de Gibert. Le succès fut complet, les accidents avaient disparu après 140 jours de traitement et, depuis lors, aucune manifestation ne s’est produite. M. I... reprend les injections et le sirop de Gibert pendant deux mois tous les ans.
Ces observations que j’ai choisies parmi cent autres ne laissent ,aucun doute sur l’heureuse influence des injections d’orchitine sur les personnes atteintes de syphilis rebelle. Chez tous les malades que j’ai personnellement soumis au traitement séquardien, soit seul, soit cd'mbiné au traitement classique, *je dois dire que je n’ai que de très rares échecs à signaler.
Les essais pratiqués à l’hôpital Saint Louis et à l’hôpital cle Louvain depuis deux ans, sur une large échelle, sont venus confirmer d’une manière irréfutable les faits que j’avais signalés depuis longtemps. Le professeur Fournier, qu’on ne peut accuser de tendresse pour la découverte de Brown - Séquard a dû constater en toute conscience que les malades soumis simultanément aux injections de suc testiculaire et au traitement normal guérissaient plus vite et mieux que ceux qui étaient traités seulement par la méthode classique.
OBSERVATION IV
M. S. de B..., soixante-treize ans, brightique, était au dire de plusieurs de nos confrères les plus éminents de Paris, à l’agonie, lorsque son
fils se souvenant des conseils que Brown-Séquard, son ami, avait donnés à son père, vint me trouver, me priant de faire à son père des injections d’orchitine. Je me rendis près du moribond, chez lequel je trouvai son médecin ordinaire, et, en présence de ce dernier, je fis trois injections d’un centimètre cube d’orchitine, sans aucun espoir de succès. Le malade, comateux, n’avait pas même .senti les piqûres. A ma visite du lendemain, à mon grand étonnement, je trouvai le malade assis sur son lit, se croyant guéri et me demandant de prendre un verre de Porto avec lui pour fêter sa résurrection. Le malade vécut encore deux mois dans un état de mieux relatif, pendant lesquels j^.vais injecté trente centimètres cubes d’orchitine en douze séances. Ce malade n’a pas été guéri, ma is il a eu certainement deux mois de survie.
OBSERVATION V
Diabète. — M. P..., boucher, 67 ans, est atteint de glycosurie depuis plus de dix ans. Grâce au régime observé assez exactement, la maladie était restée stationnaire, quand en 1891, à la suite d’une attaque d’influenza, M. P... perdit l’appétit, maigrit avec une rapidité effrayante et vit ses forces diminuer au point d’éprouver une fatigue extrême après quelques minutes de marche. Une saison à Vichy, ordonnée trop tard, avait achevé d’épuiser le malade. C’est à son retour de Vichy que je fus appelé à donner des soins à M. P... La dernière analyse faite à Vichy, avant le dé-
part, indiquait 75 grammes de sucre par litre d’urine. Je commençai le traitement le premier octobre 1891, à raison d’un centimètre cube d’orchitine tous les deux jours. Le 15 octobre, M. P... avait retrouvé tout son appétit et une partie de ces forces. Le 20 décembre il était tout à fait remis et avait gagné en poids douze kilogrammes. Et pourtant, la quantité de sucre avait à peine diminué, l’analyse révélait encore 55 grammes de sucre par litre. Cette observation prouve que dans ce cas, comme dans beaucoup d’affections organiques, les injections d’orchitine avaient guéri le diabétique sans guérir le diabète.
Je pourrais citer plus de 40 diabétiques traités et guéris dans des conditions identiques.
OBSERVATION VI
Corps fibreux utérins. — Les injections séquardiennes ont une influence favorable très marquée sur le développement des corps fibreux et sur les accidents qu’ils peuvent occasionner par leur présence. L’observation suivante, choisie parmi beaucoup d’autres qui me sont personnelles en est la démonstration absolue.
Mme J..., 43 ans, est affligée d’un corps fibreux intra-utérin dont j’évalue le -poids à 3 kilogrammes environ. Mme J... suit depuis deux ans régulièrement un traitement par l’électricité chez le docteur Apostoli. Sous l’influence de cette médication la tumeur a cessé de se développer, mais à plusieurs reprises, souvent très rapprochées, des hémorragies utérines se sont pro-
duites avec une abondance telle que la vie de Mme J... fut sérieusement menacée. Mme J... vint me consulter en janvier 1893, et suivit le traitement régulièrement pendant une année, à raison de deux injections d’un centimètre cube d’orchitine tous les trois jours. J’avais fait suspendre toute autre médication. Au bout d’un mois, les hémorrhagies utérines avaient disparu, et, les mois suivants, les règles apparurent d’une façon normale. Après une année de traitement la tumeur était réduite des deux tiers. Et Mme J... sans s’astreindre à aucun repos, avait retrouvé ses forces perdues et la liberté de seSmouvements.
J’ai souvent remarqué que les injections d’orchitine avaient une action très marquée sur l’utérus et qu’elles étaient à mon avis, l’agent le plus puissant pour régulariser les menstrues au point de vue de l’intervalle qui les sépare et aussi au point de vue de la quantité et de la qualité du sang perdu.
Chez les jeunes filles dont la menstruation se fait attendre, chez celles dont les règles sont pénibles et peu abondantes, quelques injections de suc séquardien suffisaient pour rétablir l’harmonie des fonctions physiologiques de l’organe utérin.