‹ La Transhumance pyrénéenne et la circulation des troupeaux dans les plaines de GascogneChapitre 41 sur 83 · La Vie pastorale, P · texte numérisé non relu

La Vie pastorale, P

rapport évident entre la pratique des longs parcours et les aptitudes des animaux qui s y adonnaient. Tandis que ceux de la Bigorre, vaches el moutons, étaient d'habitudes plus sédentaires et ne se livraient qu'à des déplacements restreints, la brebis béarnaise, la vache d'Ossau, animaux robustes et bons marcheurs, franchissaient aisément les longues étapes qui leur étaient imposées. Qualités héréditaires de la race ou habitudes acquises, peu importe. La transhumance VŸ trouvait son compte.

IT. __ Le domaine des parcours.

Le domaine de parcours des troupeaux, c'était la vaste région de plateaux, de plaines et de vallées qui s’étendait des Pyrénées à la Garonne et au delà. Il s'annonçait, au pied même des montagnes, par de forts coteaux où quelques troupeaux, ne poussant pas plus loin leur voyage, s'arrêtaient et séjournaient. Mais c'est surtout au delà des rivières sous-pyrénéennes, au delà d'Orthez, de Pau et de Tarbes, qu'il s’ouvrait le plus largement. Là se développaient les grands espaces où les troupeaux cherchaient leurs parcours et leurs gîtes d’'hivernage.

Ils y trouvaient d’abord, du Gave à l'Adour moyen, les pays de la Chalosse, qui était gasconne, du Vic-Bilh et du Montanérès, qui étaient béarnais et confinaient à la Bigorre. C'était une succession alternée de hauts coteaux d'argiles et de cailloux, et de vallées au sol d’alluvions humides. Les bois de hêtres, aux temps les plus anciens, les peuplements de chênes, v voisinaient avec les cultures, Les touyàs, landes d’ajones, de fougères et, par endroits, de bruyères, y couvraient de larges espaces. Des villages se groupaient sur les serres (crêtes) . Ce domaine se poursuivait, au delà de l’Adour, dans le Marsan et le Tursan.

Mais, déjà l'aspect se modifiait et se diversifiait en contrastes plus vifs. À l'Ouest, s'étalait la grande plateforme des sables landais, plaines sans limites et sans relief apparent, entaillées de ravins profonds où coulent de vifs ruisseaux aux eaux couleur de rouille, La bruyère et la brande y couvrent les sables stériles ; la fougère et l’ajonc, les sols les moins pauvres. Suivant la saison, la surface en est sèche et brûlante, où imprégnée d'une froide humidité. L'arbre, autrefois, nv pouvait vivre, sauf sur le rebord et dans le voisinage des ravins, le long desquels il s’accrochait

15 Cf. Serres-Morlaûs, Serres-Castet.

par l’effet d’une sorte de drainage naturel du sol. Là, seulement, reparaissaient les bois, saules et peupliers, chênes et pins à résine, avec leurs clairières, leurs maigres cultures de seigle et de millet, leurs hameaux perdus, faits de bois et de torchis. De l'Océan bordé de dunes et d’étangs, ce domaine se relève en pentes insensibles jusqu'aux plateaux de l’Armagnac et du Bazadais. Nulle partie n'était alors plus vide et plus désolée que la région centrale, celle où naissent les deux Levres et les ruisseaux tributaires de la Midouze. C'était le pays de Labrit où d’Albret. Les bergers béarnais l’appelaient le « Lanegrand », la grande lande.

A. l'Est, la couche de sable s’amincit, se déchire en lambeaux: puis fait place aux argiles et, parfois, à des marnes. Le sol, peu à peu relevé, est plus sec. Il à aussi plus de mouvement et de variété. Des coteaux assez semblables à ceux de la Chalosse et du Béarn, courent vers le Nord en rangées régulières. Entre eux s'ouvrent des vallées, inclinées jusqu'au niveau de la Garonne et de plus en plus élargies. Les landes de fougères et d’ajoncs épineux y occupent moins d'espace, les cultures s'étendent, les villages sont moins rares. C’est la région des rivières qui reparaît. Elle s’ouvre définitivement au delà de Bazas et de Langon sur les deux rives de la Garonne, se prolongeant jusqu'à Bordeaux, dans l’Entre-deux-Mers, dans les pavs de la basse Dordogne et de l'Isle, et, au delà, très loin vers le Nord. C'est le pays de la vigne et du blé.

Ainsi, dans ces plaines et sur ces coteaux, au travers desquels les troupeaux cheminaient, les terrains de parcours et les pacages offraient une très claire variété. Il en était de même des modes d'exploitation du sol et des autres conditions auxquelles se trouvait soumis le berger en quête d’herbages et d’abris pour son troupeau. Assez différents suivant les lieux, ils se ramenaient pour lui à deux tvpes élémentaires: les cultures et les pâturages communs.

Les cultures occupaient les domaines seigneuriaux, les tenures et les petites propriétés paysannes. On les trouvait un peu partout, sur les coteaux et le long des rivières. Nombreuses en Béarn, elles étaient plus rares dans la Gascogne occidentale. puis reparaissaient sur le pourtour des landes dans le Tursan. le Marsan, le Gabardan, la baronnie de Captieux et le Bazadais. Elles occupaient les vallées des grands fleuves et presque tout l’Entre-deux-Mers. C’étaient des champs de blé, des prés et des viones. un sol occupé en permanence. divisé et le plus souvent clôturé. L'usage n'en était pas libre. Mais, chaque hiver, la moisson ou la vendange enlevées,

l'accès en était possible. Il y avait aussi les champs en jachères, si nombreux alors. Partout le troupeau trouvait sa provende. Le berger avait aussi, pour vendre ses agneaux, son lait et ses fromages, des villages et une grande ville.

Les pâtures communes, landes, vacants ou padouens occupaient les plus vastes espaces. Elles apparaissaient, le Gave franchi, aux abords de Pau et d’Orthez, dans la longue plaine du Pont-long et sur les coteaux de la Chalosse et du Béarn. Elles occupaient aussi beaucoup de place, dans l’intervalle des cultures, du Tursan au Bazadais. Elles régnaient, presque sans partage, dans la Gascogne occidentale: Albret, Marensin, pays de Born et de Buch, Bordelais méridional et Médoc... Les conditions du parcours y étaient, partout, très libres, avec, toutefois, des différences locales.

En Béarn, les biens des communautés (de même que les héritages particuliers) étaient un mélange de terres libres et de terres affiévées, soumises à des redevances féodales. Cette distinction n'avait qu'une importance secondaire au point de vue de l'usage qu’on en faisait. Dans les unes comme dans les autres, les communautés étaient maîtresses de disposer du sol et d’en régler l’utilisation, soit en le laissant indivis pour l’usage des troupeaux. soit en le divisant en parts égales dont on vendait les herbes périodiquement aux enchères. On procédait aussi, et par goût de la stabilité, à des attributions complètes « par tour de maison », par tirage au sort ou par aliénation pure et simple. En théorie, les droits de la communauté étaient limités, au moins dans certains domaines, par ceux de la seigneurie. Et celle-ci ne renonçait à exercer les siens qu’au profit des seuls membres de la vésiau. Les étrangers en étaient exclus. Dans la pratique, les habitants usaient des terres communes comme ils l’entendaient . Ils ne s’interdisaient pas, notamment, d'y introduire des animaux venus du dehors, animaux des villages voisins où troupeaux transhumants descendus de leurs montagnes. Ils passaient librement des conventions et des traités qui ressemblaient beaucoup à ceux que concluaient entre elles les communautés des régions hautes. C’est ainsi que, des siècles durant, les riverains du Pont-long négocièrent et traitèrent avec la vallée d’Ossau et réglèrent librement avec elle toutes les questions de compascuité et de parcours ”.

Dans le Sud et le centre des landes de Gascogne, les communautés exerçaient, de même, leurs droits d'usage en toute liberté,

16. Lasserre, 40-42 ; Durand (H.). 27, p. 17-18, 26, 28-42, 17, Voir Ie Cartulaire d'Ossau (Livre Rouge).

LE PASSÉ 63 à peu près comme si elles avaient été propriétaires du sol. Elles \ Hour pacager gratuitement leurs troupeaux, y coupaient les brüyères et la fougère, prenaient tout le bois dont elles avaient SU La coutume leur reconnaissait même le droit de perprise, c est-à-dire la faculté de défricher les padouens sans autorisation nePneur, à la seule condition de contribuer au paiement de la quête, rente générale que les habitants payaient en commun au seigneur et qui représentait l'ensemble des droits féodaux. L'usager devenait ainsi, par occupation, propriétaire d’une fraction du communal. La sénéchaussée de Dax, la Maremne, le Marensin, les baronnies d'Herbe Faveyre (Labouheyre) et de Sabres en Albret, où s'exerçait ce droit de perprise ou de quête *, jouissaient donc, en ce qui concernait l'exploitation des communaux, d’une liberté quasi-illimitée. Ici encore, la coutume voulait que ces libertés ne pussent s'exercer qu'au seul profit des habitants ; mais rien n’empêchait pratiquement la vésiau d’en faire bénéficier les troupeaux qu'il lui convenait d'admettre sur ses vastes domaines. Elle y trouvait son compte, ne fût-ce que par la fumure qu'ils lui fournissaient, précieux avantage dans un pays aux terres pauvres et au bétail insuffisant. C’est donc avec les communautés d'habitants, non avec les seigneurs, que les bergers avaient à s'entendre. Et l'entente était, le plus souvent, facile. Ce régime ressemblait, ici enrore, à celui qui réglait les rapports des communautés montagnardes. Nous avons montré ailleurs ” que le droit d'admettre ou de refuser dans leurs pacages le bétail étranger était un de ceux qu'elles avaient disputés avec le plus d’obstination au pouvoir seigneurial et qu'elles lui avaient de très bonne heure enlevés.

Au Nord du Marensin et de l’Albret, la situation n'était plus tout à fait la même. Ni le pavs de Born, ni le pays de Buch, ni le Médoc, ni le Bordelais n'étaient pays de perprise et de quête. Les communautés y avaient la jouissance des padouens et l’exercaient très librement ”. Mais les seigneurs y conservaient des avantages plus étendus. Ils se réservaient. en particulier, le droit d’introduire sur les vacants le bétail étranger et d’en réglementer le parcours. On voit, en 1561, le seigneur de Salles-en-Buch s'engager vis-à-vis des habitants à interdire aux vachers béarnais de dépasser, dans leurs parcours sur ses terres, certaines limites fixées par Mie Dans ce même pays de Buch, on voit encore le Captal, s'appuyant

18. Guyot. Répertoire de jurisprudence. (784). Art. « perprendre ». 19. Voir La Vie pastorale, p. 77-78.

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