Archives historiques de la Gironde, t. XXIV, p
vaient, au départ, les mêmes routes que les brebis. Dès la lisière des landes, il se faisait un partage. Un certain nombre d’entre eux, probablement les moins vigoureux, s’arrêtaient dans les touyàs du Pont-long, où ils subsistaient tout l'hiver, à l'inverse des brebis qui ne faisaient qu'y passer. Les autres poursuivaient leur route vers le Nord. Mais, au lieu de contourner la région des bruvères, des ajoncs et des fougères, comme le faisait le petit bétail, ils v pénétraient pour la plupart et s'y dispersaient. Ainsi c’est la grande lande, le Lanegrand, comme disent les vieux textes, qui était ‘e domaine d'hivernage du gros bétail béarnais.
Cette répartition du bétail pyrénéen à travers les plaines gasconnes apparaît très clairement dans les documents. Chaque fois qu'il v est nommément parlé d'animaux séjournant dans la lande, c'est toujours de gros bétail qu'il s’agit, jamais des brebis. Quand il est question des conducteurs et des gardiens, c'est le terme de vacher qui est employé, jamais celui d’ « aulhé ». Voici quelques témoignages. Un acte scellé (sagerat) de Charles, fils du roi de France, agissant au nom de son père, en date de 1295, reconnaît à Roger Bernard, comte de Foix, vicomte de Béarn et de Castelbon, en même temps que la seigneurie du Maas d'Avre et la bastide de Saint-Geuh. le droit de lever le guidonnage sur les vaches béarnaises, « lo gœuidoadge de las baques stranges de Bearn », lequel
est d'usage dans les landes **
La confirmation des privilèges de Laboubhevre par la reine de Navarre, du 12 juillet 1561, traitant des bêtes qui se séparent de Ta « cabane ». c'est-à-dire du troupeau, ou qui s'écarent dans les propriétés. les désigne sous le nom de « bœufz, bache. jument et aultre bestailz estranger ». Enfin c’est sous Ta rubrique spécialement consacrée au gros bétail (rubrica deus boers) que le Coutumier de Laruns (1587) cite les animaux qui fréquentent le Pont-long et le Lanegrand **.
Les parcours de ce gros bétail étaient fort étendus. Il fréquentait assidôment la baronnie de Fabouhevre. La vaste lande de Licaouwas qui en dépendait, était un des quartiers d'hiver les plus fréauentés. Les vachers béarnais S'V rencontraient avec les bergers du pays. Un auartier nortait le nom de Cornalis. Chaque année, des troupeaux de gros bétail accourus de tous les points de l'horizon sS’v rassemblaient pour recevoir la bénédiction du clergé. Et de crandes foires se tenaient régulièrement au chef-lieu de 1a baron-
32. Arch. de la Vallée d'Ossau. Livre Rouge, f* XEVIT. 33. Texte dans Arnaudin, 4, 34. Archives de Laruns, AA 1.
nie”. Labouheyre n'était d'ailleurs pas le terme des migrations béarnaises. Elles s’étendaient beaucoup plus loin vers le Nord, jusqu au voisinage de Bordeaux. Témoin cette transaction, en date du 13 novembre 1561, par laquelle le seigneur de Salles-en-Buch promet aux habitants de ses terres ‘d'imposer aux « vachers » de Béarn certaines limites qu'ils ne pourront franchir « qu’en cas de mauvais temps, par les mauvais jours d'hiver * ».
C'étaient de véritables troupeaux qui gagnaient ainsi le Nord de la Gascogne ou se dispersaient dans la lande. Le Mémoire, déjà cité, des Ossalois à Tourny parle de 40.000 vaches qui sortent des trois vallées béarnaises, « dont le plus grand nombre, ajoute-t-il, vient d'Ossau ». Il est possible que les requérants aient voulu grossir leurs effectifs pour donner plus de poids à leurs revendications. Mais il n'est pas douteux que le nombre des transhumants à grosse corne à dû être considérable. C'est parce qu'il en a été ainsi que les rois d'Angleterre, ducs d'Aquitaine, ont perçu sur le passage des troupeaux et maintenu jusqu'à la fin de leur domination ce droit de guidonnage dont nous aurons plus loin l’occasion de nous occuper.
Chaque hiver voyait revenir les vachers béarnais. Ils s’installaient sur la lande comme, en été, sur l’estive des montagnes: Ts y trouvaient les mêmes libertés de parcours. Ils y trouvaient aussi des domaines tout semblables à exploiter. Au centre, le pacage communal, indivis comme la montagne, libre de clôtures et de servitudes ; — autour, la forêt, où s’ouvraient des clairières et des hameaux ; — puis le cours des ruisseaux et des ravins avec les plus grosses bourgades. Dans l’immensité de la lande, le berger débroussaillait une portion du sol. C'était son « cujalà », comme en montagne, entouré et clôturé par la brande environnante qu'il laissait subsister. Sur cet espace, il construisait sa cabane et installait le pare de son bétail, dont il abandonnait, au départ, le fumier. De là il menait ses bêtes au pacage, les surveillant, les ramenant quand elles s’écartaient. Il n'avait pas seulement l’usage des herbes, il avait aussi la faculté d’abreuver son troupeau aux ruisseaux et aux « lagunes », de couper dans la forêt, pour son abri et pour son feu, tout le bois nécessaire. Isolé, loin des villages où il ne se rendait que pour renouveler ses vivres et vendre quelques produits de son troupeau, entouré de son seul bétail, il vivait sur la lande comme sur sa montagne.
35. Arnaudin, 4 36. Arch. historiques de la Gironde, t. XXVI, p. 526.
Telle fut la transhumance du gros bétail béarnais, un des traits les plus originaux de l’ancienne économie pyrénéenne. Elle se maintint des siècles durant et se pratiquait encore il y a une centaine d'années. Les très vieilles gens des vallées ont conservé le souvenir de ces longs voyages vers le Lanegrand et vers Bordeaux, déjà abandonnés au temps de leur enfance, mais que leurs pères avaient accoutumé d'entreprendre chaque année, guêtrés de haut, coiffés du grand béret, le bâton à la main, poussant devant eux leurs troupeaux de vaches, animaux de petite taille, frustes et agiles, faits au plein air et aux intempéries. Dans la lande aussi, l’image est demeurée vivante des hommes de la montagne et de leur bétail. On leur attribuait la présence des loups qui n'étaient pas rares alors, et qui, disait-on, suivaient à la trace les grands troupeaux pyrénéens.