‹ La Transhumance pyrénéenne et la circulation des troupeaux dans les plaines de GascogneChapitre 65 sur 83 · II. — L’hivernage · texte numérisé non relu

II. — L’hivernage

Arrivé à destination, le troupeau s’installe pour l'hiver. On en trouve un peu partout dans les plaines agricoles de l’Aquitaine. En Gascogne, sur les coteaux et les terrasses sous-pyrénéennes ; à l'Ouest du Ger, surtout à Riscle, à Aignan, à Nogaro, Eauze, Cazaubon, Montréal, Miélan. Le long de la Garonne quelques-uns pacagent dans les campagnes des environs de Toulouse, de Montauban, de Verdun, de Castelsarrasin. D’autres, plus nombreux, en aval d'Agen.

C'est dans la basse vallée et sur $es abords qu'ils apparaissent le plus rapprochés les uns des autres. On les trouve dans le Bazadais et sur les deux rives du fleuve, depuis les confins du Lot-et-Garonne et, plus bas, dans le pays de Sauternes. Dans le Bordelais, ils sont dans les vignobles des Graves, à Cérons, Barsac, Podensac : dans le Médoc, à Macau. Dans l’Entre-deux-Mers, il n'est guère de commune qui n'ait son troupeau de brebis béarnaises et quelquefois plusieurs. De Sauveterre-de-Guyenne à la Grave-d'Ambarès ; de Saint-Macaire, sur la Garonne, à Branne et à Saint-André-de-Cubzac, sur la Dordogne, aspois et ossalois pacagent, isolés ou groupés au hasard des domaines disponibles, souvent réunis par des liens de parenté ou de voisinage, habitués des mêmes lieux où, chaque hiver, ils reparaissent, IT v a là, dans un étroit domaine, cinquante à soixante troupeaux, chacun comptant soixante, cent ou, pour les plus forts, deux cent cinquante bêtes ; au total 5.000 à 6.000 brebis environ, sans compter les béliers, les agneaux et un petit nombre de chèvres... Au Nord de la Dordogne, on les retrouve dans les campagnes de Libourne, de Saint-Emilion, de Lussac, de Castillon, de Sainte-Foy-la-Grande. Plus loin encore, ils pacagent à Cavignac, à Guîtres, à Coutras, aux abords de l'Isle: et de Ta Dronune, jusqu'aux confins de la Charente-Inférieure, où

ils pénètrent, de la Charente et de la Dordogne, aspois, ossalois et animaux du Lavedan.

Quel est l'effectif total de ces hivernants ? IL est assez difficile de le dire. Toutefois les estimations des établissements de ramassage du lait, dont il sera question plus loin, permettent d'obtenir une approximation suffisante. Il ne doit pas être, pour l'ensemble de la région girondine, inférieur à 12.000 animaux, peut-être davantage, brebis, béliers, agneaux et chèvres. Ce contingent ne paraît pas avoir beaucoup diminué depuis 1914.

Le domaine des rivières girondines est, avec celui des rivières et des coteaux béarnais, le séjour de prédilection des transhumants. Plusieurs avantages les y attirent. D'abord le troupeau y trouve à très bon compte sa nourriture. Le vignoble, dépouillé de grappes et de feuilles, réduit, pour plusieurs mois, à la rangée basse et régulière des ceps noueux et des sarments desséchés, s'ouvre sans risque et presque sans frais, moyennant l'abandon de la fumure et de quelques menues redevances, agneau, caillé ou fromage. Le berger doit payer son entretien, mais il s'accommode aisément dans les communs et les dépendances. Enfin il est sûr de trouver, tout près, des marchés où placer les produits du troupeau : agneaux nés au cours de l’hivernage (les brebis fécondées sur les estives); lait et caillé qu'il porte à la ville, criant sa marchandise, offerte de maison à maison. Ce sont ces facilités d'entretien du troupeau et de vente des produits qui ont attiré et fixé sur cet étroit espace un aussi grand nombre d'animaux.

Il en a toujours été ainsi. Et c’est de tout temps que Bordeaux et ses environs ont été le séjour préféré de la transhuimance béarnaise. Mais l'attraction qu'ils exercent sur elle n’a probablement jamais été aussi justifiée qu'elle l’est aujourd'hui. Le berger continue à porter.ses agneaux aux marchés de la ville. Et s'il ne vend plus aux ménagères le lait de ses brebis, il trouve un débouché tout aussi rémunérateur et autrement régulier et facile dans l’industrie fromagère. La même industrie roquefortaise qui s’est installée dans les montagnes d’Aspe et d'Ossau ”, dans les lieux d'hivernage des, rivières d'Oloron et de Navarrenx, a suivi les béarnais dans les rivières girondines. Profitant de la forte densité du troupeau transhumant, disposant d’un réseau serré de voies de chemins de fer, de lignes de banlieue et de nombreuses gares, une de ces maisons à

5, Voir la Vie pastorale, p. 286-288.

organisé tout un système de ramassage du lait et de fabrication du fromage. Le lait de chaque troupeau est porté, chaque matin, par le berger à la gare la plus voisine. De là, il gagne l’une des trois stations de ramassage installées à Bordeaux (ou plus exactement à la Bastide), à Langon et à Libourne. Arrivé aux premières heures de la matinée, il est immédiatement filtré, caillé, brisé, mis en moule et salé. Six ou sept jours après, il est expédié sur les caves de Roquefort.”

Le lait utilisé pour la fabrication du fromage est exclusivement fourni par les brebis pyrénéennes. Elles ne sont pas toutes transhumantes, Un certain nombre appartiennent à des troupeaux sédentaires dont les maîtres sont des pyrénéens établis dans le pays ou des éleveurs girondins possesseurs de bétail pyrénéen. Mais le plus grand nombre, de beaucoup, est transhumant. Les trois établissements de la Bastide, de Libourne et de Langon ramassent, en bonne saison (en avril, après la vente des derniers agneaux, et dans les semaines qui précèdent le départ des troupeaux), 2.000 litres de lait et expédient chaque jour 400 à 300 fromages. Ouvertes au début de janvier, elles ferment leurs portes et cessent leur fabrication au commencement de juin. En dehors de la région bordelaise, il n'y a pas de fromageries. Les brebis ne sont, dans les autres domaines qu'elles fréquentent loin de leurs montagnes, ni assez nombreuses, ni surtout assez groupées. Le choix que ces établissements ont fait révèle que le domaine des rivières girondines est, avec celui des rivières béarnaises, la plus importante des résidences d'hiver des transhumants.

Le départ des transhumants s'effectue généralement en deux phases. À la fin de l'hiver, dès que les prés commencent à verdoyer, le propriétaire en interdit l'accès aux troupeaux. Dans les vignes, il attend l'apparition des premiers bourgeons. Dès qu'ils se montrent, le vignoble se ferme à son tour, car le bourgeon de la vigne, précieux infiniment, puisqu'il représente l’espoir de la récolte, est chose des plus fragiles, et le simple passage du hétail suffit à le détacher du sarment. Ainsi les brebis sont chassées des champs, des prés et des vignes. Le 1% mars marque généralement l’éviction du troupeau des lieux de cultures. Et dès cette époque, un certain nombre d’entre eux prennent le chemin du retour. Toutefois ce n’est pas le plus grand nombre, car la montagne, à cette

6. Ces renseignements nous ont été fournis par la direction des stations girondines,

époque, est encore couverte de neige et ne pourrait les recevoir. Ceux qui s’en vont sont obligés de s’attarder en route et de faire un séjour intermédiaire le long des rivières et sur les coteaux béarnais. Aussi la plupart des bergers préfèrent-ils attendre sur place, à proximité des marchés de la grande ville. Le séjour des troupeaux se prolonge donc pendant les mois de mars, d'avril et quel-

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Fic. 6. — Les transhumants pyrénéens dans la région de Bordeaux.

Cette carte, établie d’après les renseignements fournis par les fromageries de Roquefort, n’est pas limitative. Il faudrait y ajouter probablement quelques troupeaux isolés qui ne figurent pas dans leur clientèle. D'autre part, certains des lieux de stationnement qu’elle indique, par exemple Bazas et Langon, reçoivent deux ou plusieurs troupeaux.

quefois une partie de mai. Ils disposent encore de quelques pacages, broutent le long des chemins l’herbe reverdie des fossés et des talus. Mais, dans les premiers jours de mai, au plus tard le 20, sonne l’heure du départ général. Tous les troupeaux s'en vont, en

route pour la montagne.

Le retour se fait comme l'aller, dans le même temps et par les mêmes routes, Cependant certains troupeaux d'Ossau et du Lavedan reviennent par le Lot-et-Garonne et le Gers. Ce sont naturellement ceux dont le départ est le plus précoce et qui ont intérêt à allonger leur parcours. Ce sont ces mêmes troupeaux, en avance sur les autres, qui s'arrêtent dans les rivières et sur les coteaux voisins de la montagne, où ils séjournent, suivant les cas, quelques jours ou quelques semaines. Les conditions climatiques agissent visiblement sur ces mouvements de retour. C’est dans la région girondine, de climat océanique, que le printemps est le plus hâtif. Les prés y sont déjà verdoyants qu'ils ont encore sur les plateaux sous-pyrénéens leur aspect hivernal. La vigne commence à bourgeonner dans le Médoc et les Graves vers le 1 mars, en avance de plusieurs jours sur les cépées des plaines intérieures. Ces conditions n'ont pas été sans agir sur les dates de départ et sur les itinéraires du retour. Il y faut joindre la nécessité de trouver des terres qui n'aient été encore ni pacagées, ni fumées. Ainsi s'explique le détour vers l'Est que font une partie des transhumants à l’époque du retour vers la montagne.

Mais, quelle que soit la date du départ, celle de l’arrivée est toujours la même. Dans le courant de mai, au plus tard à la fin du mois, tous les troupeaux ont regagné leur vallée d'origine Ils ne séjournent guère au village. Une semaine après leur rentrée, quelquefois moins, les brebis gagnent la basse montagne, où elles séjourneront jusqu'au moment de leur montée vers les estives. De même, après leur séjour d'automne sur la montagne inférieure, elles ne feront à l’étable de la vallée qu'une simple halte avant de reprendre le chemin des rivières. La plupart des bergers de troupeaux transhumants ne demeurent au foyer qu'une quinzaine de jours dans l’année, quelquefois moins encore.

Ainsi la vie du troupeau transhumant est étroitement réglée par le cycle des saisons et par les phases de la végétation. Les termes extrêmes sont, chaque année, en octobre, la chute des premières neiges qui chassent les animaux et les hommes des montagnes ; en avril et en mai, la croissance des prairies et des moissons qui leur ferme définitivement les terres cultivées de la plaine. Entre ces deux moments oscillent les parcours et la vie du troupeau.

Ils subissent aussi les effets des conditioms économiques : les possibilités de vente et l'attraction des marchés, les facilités de circulation et de transport. La transhumance pyrénéenne n’a pas encore fait appel aux voies ferrées, que les troupeaux utilisent si activement dans les Alpes et en Espagne. Mais elle en bénéficie pour

le transport de ses produits. C’est la facilité des communications qui attache, plus encore qu'elle ne l'a probablement fait dans le passé, le troupeau pyrénéen à la région des rivières et des coteaux girondins.

Les mêmes influences tendent, aussi, à retenir sur les lieux d’hivernage une partie de ce troupeau. Il est, en effet, un certain nombre de bergers qui demeurent en permanence, été comme hiver, dans le bas pays bordelais. Ceux-là entretiennent leur bétail sur des terres qu'ils prennent en location pour toute l’année et qu'ils maintiennent en nature de prés. Souvent ils achètent ces terres. Et dès lors ils sont définitivement fixés dans le pays, surtout quand ils se marient dans leur nouvelle résidence, ce qui n’est pas rare. On rencontre ainsi dans les environs de Bordeaux, surtout dans l’Entre-deux-Mers, de ces déracinés, évadés de la montagne natale. Leurs troupeaux de grandes brebis, si différentes du bétail indigène, sont en tout semblables à ceux des transhumants, car ils les renouvellent par des bêliers de même race ou par des achats. Ces bergers sont invariablement béarnais, gens de la plaine quelquefois et des coteaux, plus souvent Aspois et Ossalois. Vivant au mi-* lieu des laboureurs et des vignerons, ils conservent leur genre de vie, soignent leurs troupeaux, se livrent au commerce du lait et du bétail, fréquentent les marchés et les foires. Mais leurs familles s'adaptent au milieu. Et ainsi ils se détachent de leurs origines pour faire souche de paysans de la plaine. C’est une forme, entre beaucoup d’autres, de l’émigration du montagnard.

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