‹ La Transhumance pyrénéenne et la circulation des troupeaux dans les plaines de GascogneChapitre 66 sur 83 · III. — La transhumance des chèvres · texte numérisé non relu

III. — La transhumance des chèvres

Les troupeaux de bêtes à laine qui s’en vont, au cours de l’hiver, pacager en plaine ne sont plus que très exceptionnellement accompagnés de chèvres. Quand le berger emmène avec lui quelques-uns de ces animaux, c’est toujours en très petit nombre. Le plus souvent il préfère les laisser au village : nous en avons dit précédemment la raison. Mais il existe, — ou plutôt il existait, — une transhumance particulière des chèvres dont il nous reste à dire quelques mots.

Les déplacements et les parcours des troupeaux de chèvres ne se rattachent à la transhumance que dans une mesure très approximative. Quand un troupeau de brebis s'éloigne, en hiver, de la montagne, c’est parce qu'il n'y trouve plus à subsister. Le Heat temps revenu, la neige fondue sur les estives, il regagne sa vallée

d'origine, C'est là qu'il prospère et se développe, qu'il gagne en poids et en valeur. L'hivernage en plaine n'est, pour son proprié. taire, qu'une sorte de pis-aller, un expédient qui lui permet de passer les mauvais jours. Il s’estime heureux, s'il à pu, pendant ces quelques mois, couvrir ses frais, tout au plus, en vendant le lait et les agneaux, réaliser un léger bénéfice... Pour le propriétaire d'un troupeau de chèvres, il en est tout autrement. Ce n'est pas pour épargner les réserves hivernales qu'il l'éloigne de son village, car la chèvre se contente de peu et vit, le plus souvent, de ce qu'elle trouve. C’est pour en assurer une exploitation plus lucrative, pour en vendre le lait qui sera payé, dans les villes de la plaine, en quelque sorte, comme un produit de luxe. L'objet de ces déplacements est donc tout à fait différent. Tout aussi différents sont la durée et le sens de ces parcours.

Voici, à titre d'exemple, comment procédaient les bergers de Ferrières et d’Arbéost, communes particulièrement riches, il y a quarante ou cinquante ans, en troupeaux de chèvres.

Le début de l’hivernage se plaçait, comme pour les brebis, au ‘mois d'octobre. Les troupeaux quittaient tous le village. Mais, tan. dis que les bêtes à laine prenaient immédiatement la route de leurs quartiers d'hiver et s’y installaient à demeure pour toute la durée de la mauvaise saison, le voyage des chèvres se divisait en deux parties. Les douze ou quinze troupeaux de Ferrières, les vingt troupeaux d’Arbéost, composés, chacun, de 20, 30 ou 40 bêtes, commençaient par s'installer dans un des villages de la région la plus voisine, à Bosdarros, à Pontacq, à Navailles, etc... Ils y demeuraient jusqu'au mois de février, c'est-à-dire jusqu'après la naissance des chevreaux, Entre le 20 février et le 20 mars, les chevreaux nés et vendus, les troupeaux s'éloignaient définitivement des montagnes, pour se diriger vers les villes, où le berger savait trouver un débit facile et rémunérateur du lait de ses bêtes. C’est cette partie de son voyage qui le payait de ses débours et lui fournissait le bénéfice qu'il cherchait à retirer de son entreprise. Aussi choisissait-il les marchés les plus favorables, les grandes villes, même s’il fallait, pour les atteindre, multiplier les étapes. Au besoin, il embarquait ses chèvres à la première gare. Toutes les villes de France connurent les chevriers béarnais, leurs blouses bleues, leurs grands bérets, leurs flûtes aiguës et leurs bêtes capricieuses. À Paris, ils furent longtemps populaires. Mais Paris n'était pas le terme de leurs voyages. Beaucoup gagnaient l'Ouest de la France, la Bretagne, la Normandie, le Nord. D'autres atteignaient la Belgique et les bords du Rhin. On en cite qui prenaient le bateau, franchissaient

la Manche et allaient, en Angleterre, vendre le lait de leurs bêtes Les troupeaux qui avaient entrepris ces lointains déplacements e. potvaient, naturellement, rentrer chaque été au village. Ceux-Ilà s'installaient, pour plusieurs années, dans une banlieue de ville et y demeuraient. Quelques-uns y finissaient leur carrière et leurs jours. Le plus grand nombre, la saison finie, prenait le chemin du retour. En septembre, époque où le troupeau cessait de donner du lait, ils se mettaient en route. En octobre, ils étaient en vue de la montagne. Mais tous n’y pénétraient pas. Une partie des bergers laissaient leurs bêtes dans les mêmes campagnes qu'ils avaient quitiées à la fin de l’hiver précédent, les groupaient sous la direction de quelques-uns d’entre eux et regagnaient leurs villages. Les bêtes, plus faciles à surveiller en ces semaines d’hiver où les cultures ne demandent guère de protection, pacageaient le long des chemins, s'attaquaient aux haies, aux ronciers, cherchaient dans le sous-bois des chênes éclairei par la gelée, les herbes restées vertes et le lierre rampant qu'elles affectionnent. Un petit nombre de gardiens, qui se remplacaient à tour de rôle, suffisait à surveiller plusieurs troupeaux... En février, on repartait.

Les communes de l’Ouzon n'étaient pas seules à pratiquer la transhumance des chèvres. La plupart de celles du haut Ossau s’v adonnaient. Bielle, Bilhères, Aste-Béon, Gère-Bélesten, Laruns envoyaient chacune dix ou douze troupeaux d'une quarantaine de hôtes vers les villes de la lisière, vers Tarbes, Pau ou Bayonne. D'autres s’en allaient vers Bordeaux et Toulouse, vers le Poitou, Paris et le Nord de la France, voire Lyon et les Alpes. En Aspe, Lourdios, Accous, Avdius se livraient à la même exploitation. Ce n'est guère aujourd'hui qu'un souvenir du passé. Quelques troupeaux de Bielle, d’Aydius ou de lOuzon gagnent encore les villes, où leurs bergers vendent leur lait. Mais, sur les routes sillonnées aujourd’hui d'automobiles, ils ne circulent plus que le moins possible. Ils laissent leurs bêtes dans quelque ferme de la banlieue et s’en vont, dans les rues, offrir leur marchandise. Bientôt, le chevrier aura disparu des villes. En revanche, il demeure plus attaché à la montagne, où la chèvre reste très appréciée pour les services qu'elle rend, comme bête laitière, à l’industrie du fromage.

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