II
Nous ne devions pas douter que le fameux trésor de Darius , que tant de gens cherchent en Transylvanie sous une montagne ou sous une autre ^ ne fût caché dans cette caverne. Et il y avait encore bien d'autres richesses! Cela était connu partout; seulement tout le monde ignorait eh quel endroit ces trésors avaient été placés; et, comme oa peut parcourir toute la caverne pendant bien des heures sans passer par le même che-* min^ personne ne se hasardait à les chercher, a Un jour, continua-t-il , trois cavaliers vinrent de Hongrie avec une quantité de sacs vides, et engagèrent un berger à les suivre pour garder leurs chevaux. Le berger refusa, craignant que les loups ne mangeassent ses brebis. Les cavaliers se dirigèrent vers la caverne, et, au bout de quelque temps , reparurent avec leurs sacs tout pleins. Le soir, le berger raconta à son père ce qui lui était arrivé, et le père aurait bien voulu qu'il eût suivi les cavaliers. L'année suivante ils revinrent encore tous les trois, et dirent encore au berger de venir garder leurs chevaux. Cette fois le berger accourut, et bien lui en prit, car il reçut tant de pièces d'or, qu'il les faisait sécher sur des nappes, et que ces nappes remplis* saient son jardin. Ses descendants sont les plus riches paysans du village , et ils ont une maison couverte de bardeaux. . II ne faut pas croire au moins que les cava^ liers aient tout emporté. Il reste encore la plus grande partie des trésors, et si quelqu'un avait assez de cou-
rage^ il pourrait devenir bien riche. Tous les ans, le second dimanche de Pentecôte , une porte de fer s'ouvre toute seule , avec grand bruit , reste ouverte jusqu'à deux heures du matin, et se referme violemment. Qui sait ce qui arriverait à celui qui franchirait la
porte?
Mais une fée habite la caverne. On l'entend gronder quand le vent souffle dans la vallée. Lorsque le choléra tuait tant de monde dans le pays, les femmes d'Almds disaient que la fée était en colère contre les hommes, et leur soufflait la maladie. Elles pensèrent qu'elle avait froid, parce qu'elle était sans vêtements. Alors on fit à la hâte deux chemises qui furent placées sur les deux routes que devait prendre la fée au sortir de la caverne, si bien que, d'une manière ou d'une autre , elle pouvait s'habiller et s'adoucir. Une nuit, à Kardcsonfalva , une voix lugubre cria : c Je veux des habits I » Aussitôt douze femmes travaillèrent sans relâche , en silence, et les chemises faites furent déposées à l'entrée du village... Il était évident que notre brave Sicule n'ajoutait pas grande foi à toutes ces histoires, produit de l'imagination des vieilles femmes de son pays, et qui nous furent aussi confirmées par d'autres. Cependant je n'assurerais pas qu'il eût parcouru sans crainte la mystérieuse caverne, s'il se fût trouvé seul : se voyant avec des gens qui paraissaient savoir mieux que lui ce qu'il fallait penser des fées et du diable , et qui ne s'en souciaient
guère, il ressemblait assez à un homme campé au milieu d'un bois habité par des voleurs , mais qui parle haut et se frotte les mains , parce qu'il est accompagné d'hommes bien armés.
Les contes n'étaient pas finis. Nous pouvions en écouter long-temps encore. Et certes, c'était bien le moment, quand nous étions assis au milieu de la caverne , de savoir qui l'habitait. Mais il devait faire nuit au dehors , et nous avions de plus une longue route à parcourir. On se leva donc , et on se dirigea vers l'entrée de la caverne. La nuit était obscure. On entendait le torrent, mais sans le voir. Le guide parcourut lestement l'échelle aérienne, et se trouva sur le sol. Il nous engagea à lui jeter nos lumières, parce que nous aurions besoin de nos deux mains pour nous tenir en descendant. Puis, se plaçant au bas de l'escalier , il leva haut la torche pour nous montrer le chemin. Sa figure, déterminée avait encore plus d'expression dans ce moment, où, éclairé par la flamme, les cheveux flottants , il tâchait de nous distinguer dans l'ombre, et demandait avec feu s'il devait nous aider.
L^aubergiste allemand qui nous avait suivis était dans une perplexité terrible. Il pensait avec effroi qu'il lui serait impossible de retourner chez lui; et, tirant des bottes de foin d'une cabane voisine , où les bergers des montagnes mettent leurs provisions , il s'improvisa un lit, s'y étendit, et s'écria en hongrois, d'un air déses-
péré t c Voilà mon camp. » Il n'avait, disait-il, ni Timpatience française ni Timpatience hongroise, et il aimait mieux attendre le soleil que de gravir les montagnes dans l'obscurité. Il fut d'abord impossible de le faire changer de résolution, c Non , répétait-il , ce n'est pas une plaisanterie, das ist kein Spass, de chercher son chemin quand on n'y voit pas. a Je chargeai le guide de remmener de gré ou de force , et nous allâmes plus avant. Cette fois nous montions , et nous pouvions suivre plus facilement la ligne droite. Aussi fûmes -nous rendus en moins d'une demi-heure au sommet de la montagne.
Toutefois la fatigue se faisait sentir. A peine l'ascension était-elle terminée, que nous nous jetâmes sur l'herbe. L'Allemand avait repris courage, et ce fut lui qui donna le conseil de marcher sans plus s'arrêter. Nous regardâmes une dernière fois le gouffre immense dont nous venions de sortir. Les gouttes de résine qui , en chemin, étaient tombées de nos torches, brillaient à certains intervalles jusqu'au fond de la vallée, si bien que nous reconnaissions toutes les ondulations de la montagne à travers les arbres, qui étaient vivement éclairés. Le guide fit quelques pas, et appela le reste des gens qui nous attendaient plus loin. On lui répondit. Nous marchâmes vers le lieu d'où les voix étaient parties, et du haut d'une colline nous aperçûmes un grand feu. Le Sicule ne reconnaissait pas ses compa-
gDops dans ceux qui étaient accroupis autour. Il s'approcha davantage 9 s'arrêta , puis vint nous dire de rebrousser chemin , parce que ces hommes étaient des Bohémiens vagabonds. Quoique sa hache fût passée dans sa ceinture de cuir^ et qu'il eût, de lui-même , au moment du départ, détaché et pris mes pistolets, cependant il n'avait pas trouvé nécessaire de se montrer ni de demander en quel endroit se trouvaient nos hommes. Heureusement, à la lueur du feu , il avait reconnu un pont; de sorte que, s'orientant avec intelligence, il nous conduisit vers ceux que nous avions cherchés.
Il est inutile d'ajouter que nous gagnâmes Aimas au plus vite, et qu'après avoir rassuré nos hôtes de la matinée, chez lesquels je regrettai de ne pas m'arrêter encore , nous comblâmes de bénédictions la table et le toit de notre flegmatique aubergiste.