‹ La Transylvanie et ses habitantsChapitre 9 sur 39 · IL · texte numérisé non relu

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défaut. Mai$ je reprocherai à cette institution de doD<» ner certaines habitudes à des fils de soldats^ depaysans, qui, n'étant pas quelquefois en état, à la fin de leurs classes, de passer officiers, deviennent forcément soldats, comme leurs pères. Alors ils ne veulent plus cultiver le champ qu'ils reçoivent en qualité de colons militaires, le travail de la terre leur répugne, et ils contractent tous le^ vices qui sont la suite d'une éducation faussement donnée. L'empereur peut se féliciter d'avoir des pfficiers ppur ses régimenls-frontières ; mais> com^ me on voit, il assume sur lui une grande responsabilité, d'autant plus qu'il n'est pas impossible d'obvier à cet jnconvénienn

Kézdi Ydsàrhely s'élève dans une plaine asisez vaste, sa situation est favorable, et des champs fertiles l'environnent ; mais deux fléaux ravagent continuellement le Ilaromszék. Pendant l'hiver un vent terrible appelé Nemère (1), qui traverse en droite ligne le milieu du siège, s'abat sur la ville et y cause les plus grands dégâts ; il n'est pas rare, dit-on, que les hommes soient renversés et tués. L'été , il souffle dans une autre direction un vent glacial dont les eflets ne sont pas moins désastreux.

Les Sicules qui habitent le Haromszék, outre l'éducation des chevaux et la culture du sol , ont une ressource particulière. Ils possèdent de grands troupeaux

(1) Ce mot veut dire : « pas par ici. ».

qoi paidseot pendant Tété en Transylvanie, et sont conâuils^ l'hiver venu, jusqu'à» delà du Danube, sur le territoire turc. Ce droit de pâturage leur a été concédé par la paix de Carlowitz. C'était autrefois la coutume de tous les seigneurs transylvains, à l'époque ot le pays était exposé aux incursions continuelles des Tatars, de se ménager une pareille ressource. Hs avaient à leur «ervice des pfttres qui ne quittaient les profondes vallées qu'ils babitsHent que pour mener les troupeaux en Valacbie. Quand la guerre était finie et que les rootes étaient isâres, ces pfttres descendaient en Transylvanie et rendaient compte à leurs maîtres du profit qu'ils avaient fait Souvent des années entières s'écoulaient sans qu'ils pussent traverser le pays et parvenir jusqu'à leurs seigneurs. Mais dès que la paix était conclue , ils ne manquaient pas de se rendre au château, et jamais on ne vit parmi eux d'exemple d'infidélité.

Les pâtres étaient divisés en autant de petites républiques qu'ils comptaient de vallées. Le chef de chaque famille était à la fois prêtre et juge : car ils n'avaient pas de ministres, quoiqu'ils appartinssent au culte réformé. Lorsqu'ils mariaient leurs filles, ils venaient quelque^ fois célébrer la noce chez leurs maîtres. Le comte N. Bethlen , qui donne dans ses Mémoires des détails que j'abrège, parle en connaisseur de certains fromages de brebis et de chèvre que les pâtres apportaient fl leurs maîtres dans des voitures et des chariots. Ces fromages

se font encore , et ils ont dans toat le pays une grande réputation. Les plus célèbres sont mis et ficelés dans des écorces de sapin , ce qui leur donne un goût aromatique très fort. Le laitage de leurs brebis formait la seule nourriture de ces montagnards. Ils en faisaient une pâte qui leur servait de pain , et qui , aigrie jusqu'à un certain point, leur tenait lieu de boisson.

« Pour ce qui est de leurs habillements^, ajoute le comte Bethlen^ ils les font eux-mêmes de la laine qu'ils tirent de leurs moutons ^ mais d'une façon fort grossière ^ et convenable seulement pour essuyer les pluies et les neiges, auxquelles ils sont presque toujours exposés. Us ne se couvrent la tête que d'un gros bonnet fait en sorte de perruque^ d'où pendent une quantité de flocons de laine qui font le tour du bonnet, et par conséquent de la tête, qui en secoue la neige pour peu qu'elle se remue. Leurs femmes et leurs enfants ne sont pas vêtus autrement ; et tous ensemble, de même que leurs bestiaux, ils habitent dans des cavernes creusées dans les montagnes et les rochers, dont ils se contentent , comme n'ayant aucune connaissance de ce qui se fait ni de ce qui se passe dans le reste du monde. » Ce portrait pourrait être tracé d'après les Galibas qui habitent encore les montagnes de Cronstadt, mais qui peutêtre ne tarderont pas à s'effacer et à se confondre avec le reste des paysans.

On visite aux environs de Yàsârhely une grotta ca^

~ 117 — ninùf une solfatare qui a le privilège de guérir les paysans malades de la contrée. Elle est sitaée au delà du grand village d'AI Torja , entre les premières montagnes qui séparent les sièges de Csik et de Kézdi. Après avoir gravi long-temps des chemins pierreux et raides , on arrive à un sommet où se trouve une source sulfureuse^ près de laquelle se voient aussi des fontaines d'eau claire et d'eau salée. Au dessus est une montagne volcanique , semée de laves, d'où s'échappe une forte odeur de soufre. On l'appelle B'udos Hegy, c Montagne- Fétide ». Un sentier conduit à la grotte 5 située à miflanc de la montagne^ et qui s'ouvre entre des rochers à teinte rose. On ne distingue d'abord que la fleur de soufre qui couvre les murs de roche; puis 5 quand on rayon de soleil vient illuminer la grotte , vous voyez l'air s'agiter jusqu'à deux pieds du sol. Si l'on enfonce un bâton dans la terre , il en sort une épaisse vapeur. T^ sensation que l'on éprouve en restant quelque temps exposé à ces émanations est inexprimable. C'est une démangeaison, une chaleur, une inquiétude » que je ne puis pas rendre. Quand on se baisse , en arrivant à deux pieds du sol on rencontre le niveau de la vapeur qui vous arrête comme une muraille. Si on respire , on est mort. 'On peut se tenir sans danger à l'entrée de la grotte ; mais le sol s'abaisse au fond , et , le niveau de la vapeur étant le même partout , on ne peut s'enfoncer qu'en prenant à l'avance une longue haleine. Dans les

grandes chaleurs, lorsque les malades visitent la solfatare , rémanatioQ est si forte , qu'ils s'abstiennent dans tous les cas de respirer.

Chaque année trois mille paysans viennent se guérir dans cette grotte. Ceux qui sont atteints de maladies de la peau , de rhumatisme , de goutte , se rendent au Budos Hegy. Ils se bâtissent des cabanes aux alentours, puis vont s'exposer journellement à l'action des vapeurs sulfureuses. Toute la cure consiste à rester dans la grotte aussi long-temps que possible, et à sortir quand rhaleine manque, pour rentrer au plus vite; Quelquefois on oublie le danger et on respire.. . Alors ceux qui restent retirent le cadavre , bleui instantanément , et l'enterrent près du chemin, pour avertir la foule qui se presse et se dispute le passage. Cette mort subite , dont les eSets sont si rapides , doit être d'autant plus effrayante qu'on ne voit rien , dans cette grotte silencieuse, rien que l'air qui tremble et ondule doucement. Une autre grotte existait avant, bien plus périlleuse encore ; mais elle s'est éboulée et n'offre plus de danger. Elle a gardé toutefois son vieux nom, et on l'appelle toujours le Trou -des -Assassins, Cyt7Ao%tf A, On y trouve de l'alun. Il parait quelles solfatares, furent jadis exploitées.; aujourd'hui les travaux seraient sans bénéfice.

Si 0Q{ s'enfonce plus avant dans les montagnes, on arrive, aiix ruines du château de Bilvdnyos. Elles s'éfèr-

vent piitoresquement sar le sommet dû mont le plut haut. Des murailles cTeflceinte^ et une tour lézardée , qui bJent5t dtoparatira, attestent encore l'énergique volonté de ceux qut ont constrait le chftteaa dans un lieu SI élevé et de si diflicfle accès. Du haut des ruines, la vue s'étend sur tout le Raromszék. L'horizon est borné par ées montagnes sans fin, aux pieds desquelles se déroulent d'immenses plaines ondoyantes. Au point où vous été», les montagnes volcaniques d'AI Torja vous environnent de tous côtés. A une portée de canon 5 au devsotts d^une montagne conique qui se dresse en face de Bàlvànyos, est un lac charmant , circulaire , formée comme les lacs des monts Dore, du cratère d'un volcan éleint.

Le château de [Bâivdnyos était entouré d'une muraille bâtie au flanc de la montagne : il y a quelques années- on en voyait encore les restes, ainsi que la porte d'entrée du fort, qui s'est dernièrement écroulée. Il fut construit au 11* siècle par les seigneurs du pays, les Opour Ou Apor, que la tradition sicule fait descendre d'Attila, et auxquels les chartes dé cette époque donnent l'épithète de exattilianastirpe. Quandsaint Etienne força les Magyars de Transylvanie à embrasser le christianisme, les Opour se retirèrent dans ces montagnes , bâtirent un château formidable, et continuèrent à y vénérer le dieu des Huns. Les Hongrois chrétiens assiégèrent ce qu'ils nommaient le Bdlvânyos vdr, le château

idolâtre, et les Opour furent contraiatsde recevoir le baptême. Relevé depuis, le fort servit souvent à la défense du pays. Les Sicules s'y retranchèrent pendant les invasions tatares, sous Bêla IV et Ladislas lY. Quand Charles d'Anjou , prince de la maison de France , brigua le trône de Hongrie en 1308, Ladislas Apor, vayvode de Transylvanie, enferma son compétiteur, Othon de Bavière , dans le château de Bâlvanyos , et ne le laissa sortir que sous le serment de renoncer pour toujours à la couronne. Il n'y a pas encore bien longtemps que le nom de Ladislas Apor se lisait sur les murs du château.

Un jour trois jeunes gens de cette maison , qui habitaient Bâlvanyos, devinrent passionnément épris d'une jeune fille noble du pays, nommée Hélène Mike. Etienne Apor demanda sa main et fut repoussé. Outrés de l'injure qui était faite à leur nom , ils résolurent tous trois de se venger et d'enlever celle qu'on avait refusée à l'un d'eux. Ils attendirent l'époque du marché de Torja. Quand Hélène parut sur la grande place , les Apor fendirent la foule, et , tandis qu'Etienne saisissait la jeune fille et la portait en courant jusqu'au château, les deux autres arrêtaient ses frères le sabre au poing. Ils furent tués près de l'église de Felsô Torja, dont les ruines sont encore debout. Le ravisseur n'eut pas de peine à persuader celle qu'il avait en son pouvoir, et le chapelain de Balvanios célébra dans le même temps un mariage

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et des funérailles. Ce fut encore une Hélène Apor qui s'opposa, dans le pays, aux progrès de la réforme. Lorsque les protestants étaient sur le point d'entrer dans Al Torja, elle alla au devant d'eux , et les arrêta à l'endroit qu'on appelle toujours en son honneur Sainte-Hélène. Les Opour, qui deMous les Hongrois embrassèrent les derniers le catholicisme, ne l'ont pas quitté depuis. Tout cela nous fut conté» sur les ruines de Balvdnyos, par un des petits-fils d'Etienne et de Ladislas , le baron Joseph Apor, qui nous avait reçus , dans sa demeure d'Al Torja, avec la cordiale et franche hospitalité du Sicule.

Le nom merveilleux du château de Bdlvdnyos a entretenu long-temps plusieurs de ces traditions surnaturelles qui se rattachent toujours aux vieilles ruines. Timon parle de je ne sais quel chien de pierre , rempli d'or, que les Tatars, dit-on, auraient découvert grâce à la ruse d'un sorcier de leurs amis. Près du lien où s'élevait la porte , on voit encore d'énormes trous crensés par les paysans, qui pensaient trouver des trésors. On a été jusqu'à spéciGer la nature des richesses que la terre renferme. A en croire la tradition , il y aurait , cachés sous le sol, une brebis d'or, une charrue d'or, et un bœuf d'or, qui mugit quand on frappe sur les murs.

Les jeunes filles d'Al Torja ont pour costume un corsage ordinairement bleu, garni de boutons et de bandes en velours, un jupon rouge et des bottes ; une seule

natte de cheveux tombe sor le dos; h ebeitoise, dont les manches bouffantes eouvrent les bras^ s'attache près du menton ; sous le fichu rouge, qui entre dans le corsage, se montre une étoffe blanche ^ fine et plissée. Les femmes mariées onc de plus an beanet de taffetists noir. C^est: h peu près lé costume de toutes tes Sicules, quoiqu'il varie plus ou moins seloo les locaMtés. Les hom-' mes ont quelquefois des vestes et des pantalons à' la* hussarde ; ordinairement ils sont chaussés de bocskor, portent le harisnya de drap blanc et un chapeau de feutre*

J'eus occasion d'apprécier l'adresse et la bonne hu-^ meur des Seules dans une expédition aventureuse que nous fîmes à une journée de Bàivanyos. tl s^agissaitde nous rendre à une fameuse caverne qui s'étend sou«^ une montagne nommée Hargita (1), près du village d'Alm&s. Nous fimes halte dans un bourg éloigné encore de trois heures du lieu que nous cherchions, et nous demandâmes^ un guide, car les paysans d'Almds ne S6 hasardent guère dans la miraculeuse caverne qui a valu à leu^rviUage sa célébrité. On amena un brave paysan, à l'air résolu, qiîi s'engagea à nous faire voir toutes les merveilles possibles. L'aubergiste allemand chez lequel uous étions campés: sejofgait à nous, et

(1) Sek>R les étpnologlstei^y Bwi^Q^iityQïk langue daee, « MonI des GièteB »>.

nous partîmes par une belle journée. Au> bom de deux grandes heures on voyait Aimas. Je calculais mentalement la distance qui nous séparait encore de la caverne, et les forces de nos chevaux , qui se reposaient un instant, quand je m'entendis appeler par des paroles françaises. Je tournai vivement la tête et aperçus un étranger qui m'engageait à m'arréter chez lui pour voir une compatriote. La rencontre était inattendue. Nous entrâmes,, et les contes sur les Tatars et les Turcs que notre guide avait commencés furent interrompus par des conversations sur la France. Restait à savoir comment nous nous retrouvions « dans ce pays sauvage» , ainsi qu'on nous disait. La chose s'expliqua vite. Je voyageais, moi, par curiosité. Quant à notre hôte, et à sa femme, qui était effectivement Française, ils habitaient Aimas , parce que leur lils y commandait un dé< tachement de dragons. Nous dûmes promettre de nous arrêter plus long-temps au retour, et nous quittâmes Aimas pour continuer notre route.

Après trois quarts d'heure de montée par des chemins plus raides encore et plus élevés, il fallut se décider à mettre pied à terre. Nous laissâmes deux hommes à la garde des chevaux, et nous prîmes la route. du. montUargita avec l'Allemand et le guide. Celui-ci reprit le cours de ses histoires. La caverne que nous allions visiter avait souvent servi de refuge aux habitants des montagnes. « Quand les Tatars inondaient le pays, les

Sicules s'y renfermaient,, et n'en sortaient que pour se rendre, les jours de fête, à la chapelle dont vous voyez les ruines. Voilà encore le sentier par lequel on portait des vivres dans la caverne. Ici sont les remparts à l'aide desquels on espérait arrêter l'ennemi. Mais les chevaux desTatars seraient montés sur les murs, s'il avait fallu : aussi venaient-ils jusque auprès de la caverne, et les cavaliers frappaient les rochers à coups de sabre en poussant de gi^ands cris. Vous pensez si alors on sortait.

»Un jour les femmes et les enfants s'étaient enfermés avec quelques hommes, tandis que les autres se battaient à l'armée. Les Tatars vinrent hurler, suivant leur habitude, au pied de la caverne, dont ils connaissaient bien le chemin. Gomme le pays était ravagé d'un bout à l'autre, ils ne mangeaient, eux et leurs chevaux, que l'écorce des arbres. Les assiégés avaient d'abord des vivres ; mais ils les usèrent et souffrirent de la faim. Quant aux Tatars, quoiqu'ils souffrissent plus encore, ils s'encourageaient en pensant à tout ce monde qui allait tomber entre leurs mains d'un jour à l'autre. Or il arriva qu'une femme fit un gros gâteau en pétrissant de la cendre avec un peu de farine qui lui restait. Puis l'attachant au bout d'une perche, de façon qu^on pût le voir du dehors, elle cria : « Katya ftju Tatârok; Tatars 9 à têtes de chien, mangez, mangez l'herbe et l'é- » corce des arbres, tandis que nous faisons ici bonne » chère. » Les Tatars à têtes de chien ne se doutèrent

pas de la ruse^ et ils allèrent se faire assommer plus loin. Vous riez? mais il est sûr que les Tatars n'avaient pas un visage d'homme. Quand ils parcouraient les bois pour atteindre les fugitifs , ils emmenaient avec eux des chiens qui sentaient les Hongrois , et tous ensemble, chiens et hommes , aboyaient à faire trembler. Ils engraissaient les prisonniers pour les manger ensuite. Une femme de ce village, qui avait une maladie, restait toujours maigre. Les Tatars la renvoyèrent, et, en arrivant, elle apprit à tout le monde que le reste des paysans avait été dévoré. Les enfants hongrois étaient mis sur un rang , et derrière eux les Tatars plaçaient leurs petits, qui s'exerçaient à leur couper la tête. »

Tout en écoutant ces récits et d'autres encore qui prouvaient que les souvenirs ne sont pas prêts de s'éteindre dans le peuple de Transylvanie, nouffétions arrivés en vue de la caverne. Nous nous trouvions sur le bord d'une vallée profonde, autour de laquelle s'élevaient perpendiculairement de hautes montagnes couvertes de forêts. Vis-à-vis de nous, à l'extrémité de la vallée, on voyait sur le flanc de la montagne une petite ouverture à demi bouchée par un mur crénelé. Nous regardâmes la pente fort raide que nous allions descendre, celle que nous aurions ensuite à gravir ; puis, chacun gardant ses pensées sur le succès de l'expédition , nous recommençâmes à avancer. Les arbres sous lesquels nous étions engagés cachaient la vue de la caver-

ne. Mais nous marchions perpendiealairement pour ne pas manquer le but^ de sorte que nous espérions gagner bientôt le fond de la vallée. Le terrain était parfois si incliné, que nous courions malgré nous, et que nous avions à peine le temps <le saisir an passage un arbre autour duquel, entraînés par le mouvement, nous étions pi^sque contraints de tourner. Quand le sol était sablonneux, il s'éboulait sous nos pieds, et nous entraînait avec une quantité de cailloux jusqu'à ce que nous vinssions à rencontrer une plus grosse pierre qui nous arrêtait, f On descend aussi de cette manière » , nous cria le plus naturellement du monde notre guide sicule , dans un moment où il venait de franchir ainsi un espace de dent toises.

Chacun s'escrimait de son mieux. Lorsque nous nous trouvions trop éloignés les uns des autres , on se montrait un arbre ou un rocher près duquel on s'attendait. Malheureusement nous ne pouvions guère diriger notre course, en raison de sa rapidité même; et quand le bruit du torrent qui coule au fond de la vallée se Ht entendre, nous vîmes qu'il fallait refaire une partie du chemin. Après de nouveaux efforts, nous atteignîmes enfin le torrent au point que nous cherchions. Il fallut ici commencer un autre exercice. Nous devions marcher sur les pointes des pierres de toutes couleurs, vertes^ roses, jaunes, noires, blanches/ qui obstruaient le cours du torrent-, si bien qu'il faisait à peine jour

quaQd nous arrivfloies par cette ronte de nouvelle espèce aux rochers que les Tatars frappaient de leurs sabres. Ce n'était pas tout; restait un escalier fantastique, jeté bardiment entre le fond de la vallée et rentrée de la caverne. Le Sicule Tébranla fortement, secoua la léie et enjamba vivement les marches qui tenaient encore. Ensuite il nous cria de Timiter, ce que nous fîmes aussitôt.

Nous regardâmes alors avec satisfaction le chemin que nous avions parcouru, et, oubliant un instant qu'il nous fallait encore passer par là , nous nous mîmes à énumérer les obstacles si glorieusement surmontés. Le Sicule, qui ne perdait pas son temps en contemplation, me fit observer que le petit mur crénelé près duquel nous étions assis avait l'air tout moderne. Je lui demandai pourquoi on Tavait construit dans notre époque, puisque les Tatars n'étaient pas venus depuis un siècle. Voulant peut-être me faire une galanterie , il répondit que , quand les Français attaquèrent l'Empire, sous Napoléon, et gagnèrent en Hongrie la bataille de Raab, une levée en masse fat ordonnée en Transylvanie» et que les habitants , pour mettre leurs familles à l'abri des ennemis dont on annonçait l'approche, avaient fortiBé l'aneten asyle de leam pères. J'étais curieux de savoir quelle sorte de tête les Français pouvaient avoir eue ; je fis cette question au guide, qui répondit en riant qu'il n'avait jamais demandé cela

à personne , et que tout ce qu'il savait des Français , c'était qu'ils se battaient fort bien. Je me crus obligé de répondre à ce brave montagnard compliment pour compliment^ et je repartis qu'il était connu , même en France, que l'empereur d'Autriche n'avait pas de meilleures troupes que les régiments hongrois.

Lorsque nous nous eûmes suffisamment exprimé l'estime réciproque que nous ressentions l'un pour l'autre , nous songeâmes à visiter la caverne. On allume des torches; nous entrons. A peine avons-nous fait quelques pas^ que nous sommes assaillis par une armée de chauves-souris qui voltigent autour de nos lumières, et dont les immondices forment sur le sol de véritables monticules. Nous traversons une suite de chambres formées de roches calcaires, aux plafonds desquelles brillent des cristaux. Des galeries sans issue se croisent, les chambres se succèdent et les chauves-souris voltigent toujours. De temps à autre une roche barre le chemin, et nous l'escaladons. Quand le guide nous précédait pour retrouver la route , sa torche , qu'il tenait en avants et sur le feu de laquelle sa personne se dessinait en noir , éclairait de teintes sanglantes les murs de la caverne. Sa voix prenait un son surnaturel sous ces voûtes profondes, et on entendait long-temps le bruit de ses pas, qui se répétait avec force. Nous errâmes ainsi de galerie en galerie, guidés par des chiffres placés à certains intervalles sur les murs. Un moment

le gaide nons avertit que noQS marchions au dessus du torrent de la vallée , le Vargyas Vize^ qui passe sous la montagne. Plus loin il nous annonça que nous ne tarderions pas à voir les ossements de ceux qui s'étaient égarés dans la caverne et y étaient morts de faim. Je le dispensai de nous conduire à cet endroit funeste, et lui dis de nous mener plutôt aux lieux où les voyageurs fouillaient dans le sol et emportaient des pierres.

Je ne sais quel minéralogiste a exploré la caverne d'Almàs, et a écrit qu'on y trouve l'agate^ le jaspe , la calcédoine, l'onyx, la topaze, le rubis, et une pierre brillante qui a l'éclat du diamant. Le guide avait bien entendu dire que quelques hommes étaient venus pendant plusieurs jours visiter la caverne, qu'ils avaient emporté des cailloux dont ils paraissaient fort contents; mais il ignorait où se trouvaient ces cailloux-là, attendu qu'il lui importait peu de le savoir. Il y avait, à l'entendre, de bien riches trésors dans cette caverne : c'était précisément ce que ces hommes étaient venus chercher ; mais ils ne purent rien découvrir, et n'emportèrent leurs cailloux que pour faire croire aux autres qu'ils étaient plus malins qu'eux. La verve du conteur était inspirée par les lieux; et, prévoyant qu'il avait beaucoup à nous dire, nous nous assîmes sur deux longues roches, nos torches placées en faisceau au milieu de nous, pour entendre les merveilleux récits dont la

caverne d'Âlmàs est le sujet.

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