PAUSE
bouillent de craie. Les hommes portent des cheveux longs et hérissés. Au physique, tous ces anthropophages — car nous sommes en plein pays de cannibales — sont excessivement laids et maigres, plutôt malingres.
Le soir de notre arrivée dans le village d’Iambo, Jassiste à une danse du pays. Autour d’un brasier qui éclaire la scène, les indigènes exécutent, au son de plusieurs tam-tams, une ronde accompagnée de chants ; hommes et femmes se suivent à la file in dienne et au pas cadencé. Ces corps, alternativement éclairés par une flamme incertaine ou laissés
dans l'ombre, ces peintures rouges, ces cheveux
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hérissés, ces rictus, — bouches édentées grandes ouvertes ou lèvres pincées des chanteurs, — ces
physionomies étranges, cette musique macabre et cette clameur triste, tout donne à la scène un Je ne sais quoi de diabolique : on croirait assister à quel que sarabande d'outre-tombe, à quelque supplice infernal, tandis que le bruit et l'odeur, hélas! font deviner dans l'ombre une multitude assise, battant des mains ou chantant à l’unisson par intervalles.
Je vais me coucher dans la case que JjJ'occupe, en compagnie d'innombrables rats tellement entreprenants qu'ils grimpent à ma bougie pendant que Jécris mon journal. J'essaie de dormir, mais ces chants tristes, mélopée lugubre qui ressemble à une plante plutôt quà une musique, me poursuivent jusque dans mon sommeil, et je rêve de multitudes agonisantes, geignantes, rongées par les rats. Ceuxci me chassent bientôt hors de la case, et je vais chercher le repos dehors, au milieu de mes hommes, qui campent à quelques mètres. Les chants nocturnes des Baloubas m'ont rappelé, avec l'harmonie
en moins, les cantiques bas et lugubres de ces confréries de pénitents qui, la nuit, dans certaines villes d'Italie, défilent lentement à la lueur des torches et vous laissent sous le poids d’une indéfinissable tristesse. Mes hommes avaient la même impression, car Jentendis Msiambiri qui disait «Adza 11 passa marodza! Ils vont nous porter malheur. »
Le lendemain, à l'aube, nous reprenons notre route. Nous continuons à croiser de temps à autre des troupes de guerriers en armes qui s'arrêtent à nous regarder curieusement jusqu à ce qu'ils nous aient perdus de vue, intrigués par ce blanc qui marche tranquillement sur leur territoire. Il en «est qui demandent aux porteurs des renseignements sur notre direction, sur mes intentions, etc. Nous trouvons une troupe de chasseurs d’'éléphants installée dans un village, et je fais halte pour causer avec eux. Ils chassent à la sagaie et non au fusil. Ils ont chacun trois sagaies qu'ils lancent dans le flanc de l'animal; c’est pour avoir plus de force dans le jet, disent-ils, qu'ils se garnissent le bras droit d’un nombre considérable de bracelets d'ivoire, de corne ou de fer; ils en ont jJusquau coude Ils affirment qu'il y a des éléphants à huit ou dix jours de marche vers l'ouest, mais ils se gardent bien de m'expliquer pourquoi ils sont 1ic1 où 1l n'y a rien. Je l’apprendrai bientôt.
Pendant la journée, nous parcourons un pays ondulé où des sentiers nombreux, qui s'entre-croisent dans toutes les directions, indiquent la présence de nombreux villages; mais tous ceux que nous trouvons sont brûlés ou déserts. Des têtes hu-
maines se rencontrent çà et là, les unes à moitié
desséchées, d’autres fraîches, ne «datant» que de quelques jours Comme je demande où peuvent
être les corps, on m explique qu’ils ont été mangés par l'ennemi qui a détruit ces villages. Il est d'usage de laisser toujours les têtes et les intestins; ces dermers ont disparu, dévorés par les vautours qui planent aux environs, et au bec aigu desquels il faut
o attribuer également l'aspect tailladé et déchiqueté
de toutes ces têtes, que je cri yais à tort avoir été
abimées par les lances et les couteaux du vainqueur. Quelques amas de cendres avec des morceaux de bois à moitié consumés confirment l'exactitude des explications que l’on vient de me donner, car on aperçoit, épars tout autour, à moitié carbonisés, des tibias, des côtes et d’autres os humains
Vers le soir, nous trouvons un convoi de femmes et d'enfants qui se reposent sur le bord du chemin, entourés d’ustensiles et de paquets ; nous questionnons; mais, avec la méfiance naturelle aux noirs la première fois qu'ils voient un blanc, personne ne nous renseigne. C’est pourtant là un village qui déménage. — Où sont donc les hommes? —— Ils viennent, nous répond-on. La nuit tombe sans que nous rencontrions un endroit habité ; nous campons au milieu d’un amas de cases brûlées où quelques têtes humaines sont tout ce qui reste des habitants: je les fais enlever et jeter plus loin. L'usage du pays, paraît-il, est de manger sur place les blessés, les morts, les prisonniers de guerre inutiles, comme les vieillards ou les malingres : les autres sont emmenés en captivité par les vainqueurs, qui les dévoreront plus tard après les avoir nourris comme des volailles à l'engrais, ou qui les vendront aux caravanes pour un peu d'étoffe, de verroterie ou de sel.
Les Baloubas me racontent tout cela, le soir, autour du feu, comme la chose la plus naturelle du monde.
— Mais, leur dis-je, ces gens que vous combattez, les Baouimas, sont des Baloubas comme vous, de la même race, du même pays : ce sont vos frères. Vous vous mangez donc entre vous ?
— Les Baouimas ne sont pas nos frères : 1ls sont du même pays, c'est vrai, mais nos ennemis ; nos pères se faisaient la guerre, et nous faisons comme nos pères. Voyez comme ils traitent nos villages, les têtes que vous avez vues sont des têtes de Baloubas. En agiraient-ils ainsi si nous étions freres ?
— Pourquoi vous faites-vous la guerre? Est-ce pour la possession du territoire ?
— Non; il y a chez les Baouimas un chef, Makié, qui veut nous gouverner ; il est fils d'esclave, et nous ne voulons pas le reconnaître : le seul, le vrai chef des Baloubas, c’est Chilamala, qui habite sur le bord de la Louvoua. (Nom balouba du Louapoula.)
— Et jusqu'où s'étendent vos pays?
- Là-bas, là-bas (montrant le sud-ouest), Jusqu'au Kamolondo. (C’est le nom indigène du Loua-
laba.)
— Et par ici? (J'indique l’ouest et le nord.)
— Ici les Baloubas étaient autrefois, mais c'est:
fini ;: vous voyez bien que ce sont les Baouimas qui sont aux environs ; C'est pourquoi nous ne pouvons aller chez eux. Et puis, chez eux, le blanc va avoir la guerre si c’est nous qui l'y conduisons.
Après ce préambule, mes Baloubas m annoncent qu'ils veulent leur paiement le lendemain, parce
qu'ils n'iront pas plus loin. Je ne fais aucune objection; je promets même un cadeau; je cherche à tout prix à obtenir quelques éclaircissements comme complément aux renseignements qui précèdent, mais je n'obtiens que des propos sans importance, des allusions que je ne comprends pas et que l'on ne veut pas mexpliquer. Une seule chose est à peu près clairement exposée, c’est que les Baloubas ne pilent jamais les caravanes d'Ouangouanas, qu'ils ne mettent pas la tête de leur chef au bout d’une perche ‘et que ces caravanes peuvent voyager librement chez eux si elles ne font de mal à personne.
Que conclure de cela? Est-ce à dire que les Baloubas ne font pas de mal aux caravanes, mais que les Baouimas leur en font? En admettant que ces dermiers aient pillé, à titre de représailles, un convoi d'esclavagistes, dont les chefs se livrent généralement à toute espèce d'abus, dois-je en conclure qu'un blanc pacifique puisse craindre le même sort, alors qu'il paie aux indigènes tout ce qu'il leur prend et qu'il se garde bien de les maltraïter ?
Il y a dans tout ceci un je ne sais quoi de louche, et mes soupçons commencent à naître : je dors mal, à partir de ce soir-là, mes inquiétudes étant plus fortes que la fatigue : ces gens, me dis-je, cachent quelque chose, mais quest-ce? En veut-on à mon expédition et une trahison se prépare-t-elle ? Convoite-t-on mes marchandises ? J'ai trop l’habitude du noir pour ne pas deviner immédiatement lorsqu'il ment, et depuis plusieurs Jours on ment partout : tout le monde ment! Serais-je venu ici pour tomber dans un guet-apens?... Quoi qu'il en soit, du calme, et observons.
J observe, en effet, cachant avec soin mes pensées
secrètes sous mon visage habituel : mes hommes ne se doutent pas de mes idées, mais Je sais qu'ils font des réflexions analogues : le moment va bientôt venir où nous tiendrons conseil.
Chérif me dit ce soir-là : « Si nous restons ensemble, on croira que je suis de vos gens, et Je ne saurai Jamais rien; je vais vous faire mes adieux devant tout le monde; je prendrai comme prétexte une discussion avec Souédi et j'emmènerai dix de mes hommes, y compris les deux esclaves baloubas. Dès que je saurai quelque chose, je vous ferai pré- Venir; Je vais faire semblant de continuer mon commerce et me tiendrai à un ou deux jours en avant de vous. Comme vous, je suis persuadé qu'il y a une guerre entre les indigènes, mais il y a autre chose encore quon nous cache; je le saurai bientôt. »
J'approuve ce plan de tous points, et le lendemain Chérif, emmenant Zaïdi et quelques hommes, quitte ostensiblement l'expédition. Afin de lui donner de l'avance, je prends pour prétexte le désir de chasser l'éléphant et campe trois jours à la Louizi, la région étant assez peuplée de ces pachydermes. La veine, par ironie sans doute, ou pour compenser l'affreuse malechance qui allait me poursuivre dans ce voyage, me favorise étrangement : j'abats plusieurs éléphants, parmi lesquels le plus grand et le plus beau que j'aie tué ou vu; il mesurait 37,00 de hauteur et portait une paire de défenses dont chacune atteignait 2",41 et pesait 52 kilogrammes. Je résolus de garder la tête entière de ce monstre, ce qui ne demanda pas moins de onze porteurs supplémentaires : deux pour chaque défense, un pour la mâchoire inférieure et six pour le crâne.
Pendant mes absences, les hommes de Chérif,
une quinzaine environ, avec Souédi et James, gardaient le camp; j'avais pris avec moi le compagnon de Chérif, nommé Kaniki, qui parlait la langue du pays. La poursuite des éléphants m'avait malgré moi entraîné fort loin. Au cours d’un détour que j'avais ainsi fait dans le sud, je pris contact avec des Baloubas; ceux-ci m'avaient paru de braves gens tranquilles : quelques-uns d’entre eux, de leur propre mouvement, me suivirent à la chasse, d'abord avec crainte, car ils n'avaient jamais vu un blanc dans ces pays, puis peu à peu ils avaient repris confiance. Le chef d’un grand village m’envoya une députation pour me prier de venir le voir, ce que je lis, et jen
profitai pour lui demander des porteurs; 1l me les promit à mon retour de la chasse. Le premier éléphant tué fut pour lui : voulant l’amadouer, Je Jui fis ce cadeau princier. Deux cents hommes vinrent déchiqueter le colosse, et, en deux heures, le chef était en possession de la totalité. Les Baloubas m'ayant dit que la viande était pour eux le régal le plus recherché, ce dont je me serais douté en voyant partout des crânes humains, je leur demandai s'ils prendraient de la viande comme paiement au lieu d’étoffe; on me répondit affirmativement avec enthousiasme ; aussi, le lendemain matin, ayant abattu deux éléphants, je fis dire au chef de menvoyer les porteurs qu'il me destinait afin que Je pusse leur remettre leur paiement en nature.
Il paraît qu'on se battit pour être compris dans les bienheureux qui allaient recevoir cette aubaine. Je vis arriver vers midi, sous le commandement d'un niampara (1), une véritable armée composée de
(1) Capitan indigène, chef de caravane.
150 hommes destinés à être mes porteurs, plus un nombre considérable d'amis, de féticheurs, de souschefs et autres utilités, portant tous le grand bouchier national, la lance et les armes sans lesquelles un Balouba ne quitte jamais son village.
Je choisis les 80 hommes qui m'étaient nécessaires, Je pris leurs noms et Je leur adjoignis, sur leur demande, un niampara, un docteur pour les soigner pendant le voyage, un féticheur pour éloigner les sorülèges, quatre ou cinq enfants pour porter les bouchers, quatre pour les marmites. Jamais caravane, dût-elle entreprendre un voyage au bout du monde, ne fut plus complète. Personnellement, je n’y voyais aucun inconvénient, puisque le paiement se trouvait là sous forme de deux éléphants et qu'il ne m'en coûtait n1 plus n1 moins; mais les porteurs n'avaient pas l'air de se douter qu'à chaque individu qu'ils ajoutaient 1ls diminuaient leur propre part. Lorsque, par l'intermédiaire de Kaniki, j'eus expliqué à la centaine d'enrôlés que, sauf les défenses, le cœur et un morceau pour mes hommes, toute la viande qui était là leur appartenait comme étant le paiement d'avance de huit jours de voyage dans l’ouest, il y eut un murmure parmi les «nombreux camarades» qui étaient venus prendre part à la cürée et qui se virent frustrés dans leurs espérances. Il y eut d'abord une palabre qui, peu à peu, s'envenima. Sans comprendre tout, on voyait que
les porteurs, c'est-à-dire les légitimes possesseurs des éléphants, se resserraient graduellement autour des animaux de façon à les défendre contre une agression qui se préparait ; les figures s'animaient, les injures se devinaient déjà : le sang allait couler.
Quand on a vu des peuples pacifiques, calmes,