‹ La traversée de l'AfriqueChapitre 66 sur 106 · LI PET · texte numérisé non relu

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rapides dits de Nyangoué, en amont desquels nous campons le premier soir.

Le lendemain, le pays change sensiblement : aux vallons herbeux succèdent des étendues rocailleuses semées de bouquets d'arbres, des collines rocheuses qui, s'avançant dans le fleuve et l’étranglant à plusieurs endroits, forment les rapides en question; le courant y est plus violent, au milieu des roches à fleur d'eau. Le passage n'a rien de dangereux, mais la navigation doit être difficile lorsque le niveau est bas. Vers midi, changement de décor plus de ces rives où la vue s'étend au loin, plus de vallons, de collines ni de rochers, plus de villages même, visibles du fleuve : la grande forêt commence. Partout, le long des rives, des arbres immenses forment un épais rideau d'un vert sombre; à leur base, et se développant sous leur ombrage, une masse de végétaux de moindre taille surplombent le fleuve et cachent ses bords. S1 nous nous approchons assez pour en examiner le détail, ce rideau, uniforme en apparence, s'éclaircit, se marque de taches diverses où se rencontrent toutes les variétés de vert, depuis la teinte claire, presque blanche, jusqu'au vert foncé, voisin du noir. Cette pue de couleurs n’est pas moins grande que la

rsité de formes dans S Fa voici, parmi de arbres, des Anaca RATE s (1), des Lécumineuses (2), des Dhéaites s (3) se Méliacées (4),

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) Diospyros ebenum.

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des Anonacées (1); sur le bord de l'eau, les Rhizophorées sont représentées par diverses espèces de palétuviers et mille autres que je ne connais pas ou que la science n’a pas encore décrites, Les massifs qui se développent sous ces immenses végétaux sont formés de fougères, de cactées, d’euphorbes, de raphias et d’une foule de plantes de moyenne grandeur dont l’'énumération demanderait un chapitre spécial.

Par intervalles, et coupant la monotonie, apparait un palmier, un bouquet de raphias nains, de roseaux où de bambous; de loin en loin, un point lumineux laisse deviner une clairière, tandis que des sentes d'animaux ou des coupées faites par les indigènes marquent les berges de trous sombres.

La partie basse et aquatique de la forêt n’est pas moins intéressante : trempant dans le fleuve, des racines énormes vont! y chercher la sève nécessaire à la vie des grands arbres, tandis quune infinité d'autres essences plongent leurs rhizômes dans la vase humide; les lianes de toutes les orandeurs, depuis la petite ficelle jusqu’au câble, et de toutes les couleurs, depuis le blanc de lait jusqu'au rous vif, relient les troncs les uns aux autres, grimpent tournent, se tordent, s’enroulent autour d'eux comm: mille serpents, montent, descendent, tantôt formant guirlande comme de gracieuses cordelières, tantôt tombant verticalement comme de gigantesques cordons de sonnette, les unes lisses, d’autres couvertes de nodosités et de mousse.

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tion, vous trouvez le même aspect, les mêmes massifs : le sol est accidenté, coupé de ravines dues aux pluies ou à la poussée des végétaux; à fleur de terre, des racines nombreuses et diverses rendent la marche difficile; une humidité pénétrante se fait sentir;!la lumière du jour est indécise et douteuse comme par les temps très couverts.

Près des villages, on rencontre de petits sentiers qui se croisent en tous sens; sans guide indigène, il est très facile de se perdre dans ce labyrinthe; en dehors des lieux habités, et à l'exception de quelques rares sentes tracées par les animaux sauvages, on est obligé de se frayer un passage à la hache où au sabre d’abatis, ce qui demande un travail long et fatigant. Des singes, aussi innombrables que d'aspects variés; des sangliers, quelques antilopes du genre tragelaphus, de petits mammifères, de petits carnassiers et de nombreux oiseaux peuplent ces bois.

Mais, vue du fleuve, la forêt ne révèle aucun de ses secrets : elle paraît sombre, morne, inhabitée ; parfois, le voyageur entrevoit un oiseau ou un singe, mais c'est rare. Le chant des canotiers, le bruit des pagaies, ont peut-être mis les animaux en fuite; toujours est-1l que la vue des deux côtés du Congo est d’une monotomie navrante. De grandes îles couvertes de la même végétation se rencontrent de temps à autre, et les bras du fleuve. et de- ses affluents offrent toujours la même perspective : la forêt, le ciel et l’eau pendant plus de 1,800 kilomètres! Il ne reste donc au voyageur qu'à s'occuper des indigènes, qui, du moins, sont fort intéressants dans cette partie de l'Afrique, et à noter les particularités et les petits incidents du voyage

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Nos pagayeurs, qu'on appelle baguënias, sont pris dans les populations riveraines. Nous en changeons plusieurs fois par jour ; ils nous conduisent de village en village. J'ai déjà dit que ceux-c1 devenaient rares ; aussi fait-on des trajets assez longs sans en rencontrer; comme, à la descente, nous allons relativement vite, une heure représente en moyenne huit kilomètres, en tenant compte des arrêts et du peu de courant. Les baguénias, après Sêtre fait remplacer, retournent chez eux par la voie de terre en suivant à travers la forêt le sentier qui relie les différents villages. Ils ont donc presque une Journée de marche à faire pour rentrer, s'ils ont seulement descendu le fleuve pendant deux heures.

Les pirogues de l’escorte naviguant avec nous, la relève d'un aussi grand nombre de pagayeurs nous Ÿait perdre beaucoup de temps. Les instrucüons du baron Dhanis sont de nous tenir le plus loin possible de la rive droite et surtout de ny jamais coucher. D'ailleurs, ce côté du fleuve est presque désert, les révoltés ayant fait fuir tous les habitants; c’est même pour cela que les rebelles ne trouvent pas de pirogues pour traverser le Congo. Nous avons des nouvelles des insurgés au moment où nous approchons du Riba-Riba: ils semblent 5€ concentrer en face de Kiroundou, un peu plus au nord, avec l'intention de tenter une attaque. Nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en tenir.

Le troisième jour, nous passons de légers rapides à Santoué, où se construit un poste militaire. Dans la végétation, je remarque quelques élaïs ou palmiers à huile ; ils portent des régimes énormes et des fruits presque doubles de ceux de la côte de Guinée. Le fleuve augmente de largeur et atteint

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Cinq ou six cents mètres. De nombreux pêcheurs indigènes tendent leurs filets ou leurs nasses non loin de villages invisibles et des femmes, immergées Jusqu'au cou, pêchent des huîtres dans le fleuve (1).

Je rencontre un troupeau d'hippopotames, et je parviens à m'en approcher assez Pour en tuer deux, dont l’un énorme. A repêcher, remorquer et dépecer l'animal, nous perdons quatre heures. Inutile de dire que les discussions et les rixes habituelles se produisent entre les baguénias au moment du partage de la viande.

Dans tous les villages où l’on s'arrête, on ne trouve à profusion que de grosses bananes à côtes dont les indigènes font leur principale nourriture. Ils les cueillent vertes et ne les mangent que cuites.

Les habitants de la localité, les Ouaguinguélés, sont des gens fort curieux: ils occupent la rive gauche du fleuve, entre Malonga et Kiroundou, et s'étendent jusqu'au Lomami L'impression qu’ils font est d'autant plus vive qu'aucune transition ne prépare le visiteur à les trouver si différents des peuples voisins, avec lesquels ils n’ont de rapport ni comme mœurs, ni comme langue, Leur coiffure affecte la forme d’un manchon ou d'une tourelle qui s'élèverait verticalement au-dessus de la tête ; par derrière pend une frange faite de cheveux tressés; le tout, enduit de cire, de terre glaise ou... de crasse, dure fort longtemps. Leur Corps est peint en rouge carmin; ils portent aux bras et aux Jambes de nombreux bracelets de cuivre Et... c'est tout.

(1) Ces huîtres, énormes, de forme allongée, constituent un des principaux aliments des indigènes de la

région. Elles manquent de goût.

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