AFRIQUE
Le seul point de l'Afrique où l’on ait signalé la coutume de la « trépanation cranienne » est situé dans l’Aurès, région de l'Algérie habitée par les Chaouïas.
La trépanation dans l’Aurès a été certainement la mieux étudiée parmi les coutumes chirurgicales des primitifs. Elle a fait l’objet des mémoires de Amédée Pâris [166] et de Th. Martin [142] et du travail de Védrènes [229], ancien médecin inspecteur de l’armée. M. le Professeur Verneau et le Docteur Malbot ont fait de cette contrée une étude géographique et ethnographique avec une précision qui n'a pas été dépassée [129]. « C’est surtout chez les Chaouïas que l’on trouve la trace des divers éléments ethniques qui ont contribué à former le peuple berbère. »
On retrouve chez eux un élément brun, descendant pour une faible partie des Berbères autochtones et pour la majeure partie des Romains, et un élément blanc descendant des émigrants européens « Finnois ou Cro-Magnons » peut-être « Gaulois ou Germains » mercenaires des armées romaines ou vandales, réfugiés dans l’Aurès à la chute de leur domination (Professeur Verneau).
D'où leur vient la pratique de la trépanation ? Il est vraisemblable que les autochtones la connaissaient avant l’arrivée des Romains, puisque un des crânes néolithiques de la nécropole de Roknia, découvert par le général Faidherbe, porte les traces d’une trépanation. De plus, leur technique est beaucoup plus primitive que celle des Romains déjà très perfectionnée.
« Les Chaouïas de l’Aurès opèrent sans doute aujourd’hui comme opéraient leurs ancêtres à l’aube encore incertaine de
De
l'Histoire; immobilisés et comme figés en dehors du courant de l’évolution des peuples, ils font revivre, à la fin du xix° siècle, un chapitre de clinique préhistorique et nous apparaissent comme des sortes de chirurgiens fossiles. exhumés tout vivants après de longs siècles de léthargie. » (Professeur Verneau et Docteur Malbot [2197.) e
Parmi les habitants à demi-sauvages de l’Aurès, une fraction des Beni-Barbar, les Inoublen, a au contraire une intelligence très développée. Tous les membres de cette tribu sont médecins; leur thérapeutique médicale, souvent efficace, mais plutôt bizarre (traitement de l’anémie par le port d’une poule noire sur la tête et pronostic favorable si la poule meurt en convulsion), est loin de valoir leur thérapeutique chirurgicale (pansement des plaies, réduction des fractures). « Mais le vrai triomphe des médecins de l’Aurès, c'est la trépanation du crâne et là-dessus tout le monde est d'accord : ils sont d’une habileté remarquable. » (Docteur Malbot et Professeur Verneau.) 5
Les trépaneurs Chaouïas, très nombreux, s’instruisent d'abord dans des centres chirurgicaux situés dans le Djebel Ghéchar. Cette instruction toute sommaire leur est fournie par un manuscrit « lu et relu sans commentaires ». Ils y apprennent les principales indications de la trépanation et le mode de pansement après l’opération. Les divers topiques employés (l'ouverture du crâne n'ayant souvent d'autre but que l’application de ce topique) ont des propriétés thérapeutiques contestables. Ce sont entre autres : « l'huile d'œufs », qui est le résultat de la cuisson des jaunes d'œufs poussée jusqu'à la calcination, le safran, le miel, le beurre, le lait de femme en odeur de sainteté.
Les instruments employés sont la tarière et la scie. La tarière, ou « brima », est une tige de fer aciéré d’environ 10 centimètres de longueur, terminée en trident. Le manche se compose de deux pièces s’emboîtant l’une dans l’autre, de telle façon que, la plus extrême s'appuyant contre le front ou le menton de l'opérateur, on puisse imprimer à l’autre, avec
les deux mains, un mouvement alternatif de rotation qui fait pénétrer le trident dans la paroi cranienne. La scie ou « menchar » est une tige aplatie de 15 centimètres environ de longueur et coudée vers son extrémité. L'extrémité coudée porte des dents (5 pour la scie qui sert à marquer le sillon du début de l'opération; celle qui doit terminer l'intervention portant des dents plus fines et plus nombreuses). Le chirurgien se sert également de lames, de crochets pour faire sauter les ponts osseux.
Pratique de l'opération. — Incision de la peau que l’on enlève avec un couteau. Parfois, destruction du cuir chevelu au fer rouge. Perforation de la table externe au brima. Si du sang coule du diploë, on juge que la table interne est saine et l'opération est terminée : c’est la trépanation incomplète au brima. Le trou est comblé avec un topique. Généralement, l'opération recommence plusieurs fois, et l'opérateur pratique quatre à six orifices délimitant une portion osseuse destinée à être enlevée plus tard si la guérison ne survient pas. C’est généralement ce qui se produit, car l’os se nécrose et on le fait sauter avec un levier au bout de cinq à six semaines.
Le chirurgien ne se sert du menchar que dans les cas graves : fractures et grandes contusions du crâne. Il délimite la partie à enlever avec le menchar à grosses dents et termine l'opération avec le menchar à dents fines. Parfois, brima et menchar sont employés concurremment. Les brèches osseuses sont parfois énormes et la nécrose de l’os privé de nourriture s'étend plus loin que les limites de la trépanation. Il.en résulte d’interminables suppurations. On opère sur toutes les parties du crâne, sauf sur le front et sur les sutures qui sont respectées, à l’inverse des Néolithiques et des Péruviens.
La mortalité consécutive à une telle opération est très faible. La guérison, qui est la règle, est due à la résistance naturelle du Berbère aux blessures plutôt qu’à la science du chirurgien. Le fait de guérison, traumatismes énormes, «est en Algérie pure banalité ». Il est certain « que la race berbère a son génie pathologique bien différent du nôtre, : décimée par
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les fièvres éruptives et les maladies dues à l'alimentation insuffisante, elle semble réfractaire aux maladies microbiennes venues par effractions brutales, et les différents agents septiques ou pyogènes ont peu de prise sur elle. » (Docteur: Malbot et Docteur Verneau.)
Le Docteur Malbot décrit ensuite un crâne chaouïa trépané, provenant de Taberdega, qu'il put se procurer par un hasard heureux. L'histoire clinique du sujet lui fut contée par un trépaneur : c'était un homme de quarante ans environ qui, dans sa jeunesse, avait reçu un coup sur le crâne. Une vingtaine d’années plus tard, de violentes douleurs de tête nécessitèrent la trépanation, qui fut faite en une dizaine de séances. Au bout de deux mois de traitement, le sujet mourut non des suites de l'opération, mais de la variole.
Nous avons déjà donné la description radiographique de ce crâne. :
Nous verrons que, si cette coutume s'éloigne de la trépanation chez les Néolithiques et chez les Océaniens par le procédé opératoire, elle s’en rapproche par ses indications et ses résultats. |