LES LÉSIONS CRANIO-CÉRÉBRALES PAR PROJECTILES DE GUERRE
La nature et la gravité des lésions crânio-cérébrales par projectiles de guerre dépendent d’une part du projectile lui-même, et d'autre part de la région du crâne intéressée.
Nous venons de passer en revue les différents projectiles employés dans les guerres balkaniques. Nous allons maintenant jeter un coup d'œil rapide sur leur pouvoir vulnérant.
Le pouvoir vulnérant du projectile.
Le pouvoir vulnérant du projectile dépend, d'une part, de sa force vive au moment où il touche le crâne et d'autre part, de l’étendue de la surface qui arrive
au contact du crâne.
La force vive elle-même est fonction de la masse et
de la vitesse du projectile : (F = is : Elle est propor-
tionnelle à la masse (or) et croît comme le carré de la
APE vitesse. Il s'ensuit que la vitesse est dans les projectiles le facteur primordial. C’est la raison pour laquelle on cherche de plus en plus à obtenir des projectiles animés d’une vitesse initiale considérable, et pour l'obtenir on n'hésite pas à en diminuer la masse; c'est ainsi que, dans la balle pointue du Mauser turc, et qui correspond à la balle allemande $S, la masse de la balle est réduite de 2? grammes et la charge de poudre augmentée d'autant.
Mais si pour des différences de 1, 2 ou 3 grammes, la valeur de F ne présente pas de variations considérables, il n'en est pas de même quand celle-ci varie en de grandes proportions.
On comprend aisément que la plaie provoquée par l'ogive ou le culot d’un obus qui éclate à quelques mètres du blessé et qui possède par conséquent encore une vitesse très grande, sera d'autant plus grave que la masse du projectile sera plus considérable. C’est en parcourant les champs de bataille qu'on peut se rendre compte de ces blessures, car on n’en voit guère dans les ambulances. Ainsi à Similli, j'ai trouvé le cadavre d'un soldat grec décapité net. J'ai demandé des renseignements et lon m'a dit qu'il avait été atteint par le corps même d'un obus bulgare qui a éclaté d’ailleurs un peu plus loin causant de nombreuses victimes. Le colonel Camaras a eu le thorax traversé par un gros fragment
d’obus à Kilkich; et il a eu la cage thoracique littéralement volatilisée.
Les balles de shrapnell, sont dans la grande majorité des cas, moins à craindre au crâne du moins, que les balles de fusil, à cause de leur vitesse initiale qui est incomparablement inférieure.
Pourtant, à première vue, on serait tenté de croire le contraire, et ceci pour plusieurs raisons : d’abord, leur diamètre est beaucoup plus grand et se rapproche de celui des projectiles des anciens fusils; il varie, suivant la provenance du shrapnell, entre 14 »/" 5 et 12 m/n5, et le poids en est respectivement de 10°et 12 grammes; ils n'ont pas de cuirasse et sont fabriqués en plomb durci. Il s'ensuit qu’elles se déforment avec la plus grande facilité, ce qui facilite les gros délabrements. Enfin, à cause de leur grand diamètre, elles produisent des orifices d'entrée plus considérables, et entrainent plus facilement de volumineux morceaux d’étoffes. Notons encore que n'ayant pas subi le réchauffement que subissent les projectiles de fusil dans le canon de l’arme et qui les rend presque aseptiques, elles offrent plus de dangers d'infection de la plaie.
Toutes ces causes aggravent a priori le pronostic des plaies par shrapnell; en réalité, il n’en est rien, car on ne rencontre pas dans les plaies par shrapnell ces énormes lésions, ces véritables éclatements que nous allons étudier dans un instant dans les plaies du crâne par balles de fusil. Le choc et l’'ébranlement nerveux sont aussi moins considérables, de sorte qu'en dehors de l'infection, toujours à craindre avec les shrapnells, le
ee
pronostic est meilleur que dans les plaies du crâne par balles de fusil.
Les éclats de pierre peuvent rarement occasionner des plaies du crâne d’une certaine gravité; ils s'incrustent plus ou moins profondément dans le cuir chevelu, peuvent causer des lésions graves au niveau des yeux, mais il est exceptionnel qu'ils aillent plus loin.
Nous avons une seule fois noté un enfoncement léger de la région frontale chez un artilleur qui à reçu sur cette région un éclat de roche granitique (du volume d’un œuf), contre lequel est venu exploser un obus turc de 105 millimètres, à 10 pas de l’artilleur, en Epire. Ce cas n’a pas présenté d’ailleurs la moindre gravité, et il a guéri sans la moindre intervention.
En dehors de la masse et de la vitesse, il faut tenir compte du mouvement de rotation du projectile de fusil autour de son axe. Ce mouvement qui est imprimé au projectile par les rayures du canon du fusil, possède une vitesse considérable : 3.000 tours environ à la seconde pour les balles D française et S allemande. On comprend aisément que cette vertigineuse rotation ne peut pas être sans influence sur le squelette crânien et sur la masse cérébrale.
L'action du mouvement rotatoire se fait surtout sentir quand la balle n’attaque pas la surface crânienne par la pointe, de plein fouet, mais plus ou moins obliquement. Nous avons vu en effet que les petits projectiles dévient très facilement, et ces déviations sont particulièrement fréquentes dans les projectiles pointus. Le diamètre de la fraise que représente ainsi le projectile,
rte
grâce à ce mouvement autour de son axe, se trouve accru par le fait même de sa déviation. Ce fait contribue à expliquer certains délabrements considérables.
Enfin La déformation des balles par ricochet contribue à modifier leur pouvoir vulnérant. D'une part, elle l’augmente, car, en dissociant leur cuirasse en acier ouen maillechort, elle facilite son détachement de l’âme en plomb de la balle; il se produit ainsi des copeaux de métal dur, dont la forme et les dimensions varient à l'infini et qui, grâce à leur dureté, représentent. autant de lames de bistouri dilacérant et tailladant les tissus crâniens. Mais d’autre part, elle est la cause d’une notable diminution du pouvoir vulnérant des projectiles, par la perte d’une grande partie de leur force vive.
Toutefois le facteur primordial, nous le répétons à dessein reste toujours la vitesse.
C'est suivant la vitesse que l’on peut distinguer à l’action vulnérante du projectile, trois zones :
Une première, s'étendant jusqu'à 800 et même 1.000 mètres, et désignée sous le nom de zone explosive.
Une deuxième, comprise entre 800 et 1.500 mètres : c'est La zone de pénétration.
Enfin, une troisième, la zone de contusion, qui s'étend au delà de 3.000 mètres, jusqu'à 4.000 et même 5.000 mètres pour le fusil de la marine américaine.
Chacune de ces trois zones présente un certain nombre de caractères propres que nous allons étudier rapidement, en commençant par la troisième, la zone de contu-
sion,
En, Tic
‘Je Zone de contusion. — Il arrive très fréquemment de trouver sur le crâne des plaies par « balles mortes, » ou « à bout de course ». Elles traversent à peine le képi -et viennent provoquer une bosse plus ou moins grande au niveau du cuir chevelu.
A un degré plus avancé la balle perfore le cuir chevelu, ét reste ou non dans la plaie; quand on la trouve sous la peau, elle est en général déviée et à plat. Il faut toutefois noter que ces cas, fréquents avec les balles de shrapnell, sont tout à fait exceptionnels avec les projectiles de fusil. Pour ma part, je ne les ai notés, que 4 fois. Il est vrai que ces blessés ne restent qu'un ou deux jours dans les ambulances régimentaires et sontrapidementrenvoyés dans leurs corps; aussionneles voit pas dans les ambulances divisionnaires ou dans celles de corps d'armée. J'ai demandé à mes confrères qui dirigeaient des petites formations sanitaires du front de l'armée, et Je me suis rendu compte moi-même en Epire que ces plaies sont en réalité exceptionnellement causées par balles de fusil. Ce qu’on voit le plus souvent sont des plaies superficielles dues à des balles qui éraflent la tête, n'intéressant que les parties molles; il s’agit dans ces cas d’une plaie tangentielle des parties molles. Il est rare, exceptionnel même dans ces cas, de trouver un orifice d'entrée et un autre de sortie, même très rapprochés l’un de l’autre; la minceur du cuir chevelu et la courbure de la calotte crânienne ne permettent pas aux projectiles ce « trajet en séton ». On en voit toutefois de ces plaies soit au niveau de la nuque, soit quand les balles sont tout à fait au bout de leur course,