FORCE DU POUVOIR EN FRANCE
24 mars 1849.
En France, quelles que soient les conditions constitutionnelles d'un gouvernement, il est toujours en possession de tous les moyens d'agir. Les formes gouvernementales vieillissent, les lois se modifient, les constitutions changent, et cependant ce qui anime la forme, ce qui donne la sanction aux lois et aux constitutions, le pouvoir a toujours été fort en France. La nation ne lui a jamais marchandé les moyens d'agir; elle s'est toujours montré prête à lui livrer, comme l'a dit le citoyen Barrot, son dernier écu et son dernier enfant, pourvu qu'il agît, même pour peu qu'il montrât la volonté d'agir. Un jour, jour solennel! les représentants de la nation n'hésitèrent pas à livrer au pouvoir leur tête même, empressés qu'ils étaient de lui prouver que, dans cette tête, il ne pouvait y avoir place pour une idée contraire à l'action du gouvernement. Dans la mémorable séance où la Convention constitua un pouvoir plus qu'impérial, plus que russe, ces représentants, tous souverains à titre égal, abdiquèrent leur souveraineté rien que pour concentrer tous les moyens d'action dont ils pouvaient disposer, dans un pouvoir unique, représentant une situation unique dans l'histoire. C'est ainsi que l'historien Thiers lui-même explique l'établissement du Comité de salut public.
Depuis Charlemagne jusqu'à Napoléon, jamais en France
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un gouvernement, agissant dans le sens de la nation, n'a eu le droit de se plaindre du manque de moyens d'agir. C'est là une caractéristique qui ne se retrouve chez aucune autre nation du monde.
La nation a laissé au Président le choix des ministres: c'est dans ce choix, si on veut et si on sait le bien faire, que réside, encore à cette heure, le secret du pouvoir et des moyens d'action. Qu'est-ce que c'est, en effet, que choisir des ministres? C'est prendre, parmi les hommes politiques du pays, ceux qui en représentent le mieux l'idée et les volontés actuelles. Par ce seul fait que le Président veut les choisir, et qu'ils veulent, eux, lui donner leur concours, ils deviennent maîtres absolus des maréchaux de France, des banquiers, des évêques, en un mot, du pouvoir spirituel autant que l'Église officielle le représente, et du pouvoir temporel, à l'intérieur comme à l'extérieur.
Tout dépend donc deJa volonté.
Le Président, malheureusement, semble ne pas vouloir.
Certes, nous concevons combien, dans sa position, il est difficile de vouloir. Il s'est associé un ministère: il y a de ces hommes dont le contact seul vous communique le froid, l'ennui de la torpeur, jusqu'au point de paralyser votre volonté. On attribuait à Louis-Philippe ce pouvoir moral négatif. Les ministres actuels paraissent le posséder au même degré, en leur qualité d'héritiers directs du système de Louis-Philippe. Il n'y a pas moyen, pour une individualité, si puissante qu'elle soit, de neutraliser l'action de tels ennemis: il faut absolument leur déclarer la guerre, il faut les mettre en fuite. Si nous découvrions dans le ministère actuel les moindres indices de bon vouloir, nous lui donnerions le môme conseil à l'égard de la majorité de l'Assemblée nationale. Et si ceux qui, dans l'Assemblée, représentent réellement la France, avaient cette volonté d'agir dont nous parlons, au lieu de
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donner vainement des conseils, nous aurions été heureux aujourd'hui d'être appelés à coagir.
La situation du gouvernement est si anormale, l'attitude qu'il prend vis-à-vis de la France est si peu nationale, la manière dont il résout les questions qui touchent de plus près le peuple est si peu populaire, que les conseils que nous ne cessons de donner sous mille formes aux hommes du pouvoir, nous sommes, en dernier ressort, obligés de les adresser au peuple. Les élections sont là: que le peuple seulement veuille!