L'ÉTRANGER
25 mars 1849.
Depuis la journée de Waterloo, c'est toujours l'étranger qui règne et gouverne en France.
C'est à l'aide de l'étranger que Talleyrand, aidé des légitimistes, parvint à restaurer la royauté de la branche aînée.
C'est par crainte du retour de l'invasion étrangère que la France a supporté le règne de Louis XVIlletde Charles X.
C'est pour ne pas trop effaroucher l'étranger que les faiseurs et les exploiteurs de la révolution de Juillet ont accepté Louis-Philippe, qui, comme prince et allié des princes de l'Europe, représentait par cela même dans la France révolutionnaire un élément étranger.
C'est dans l'intérêt de l'étranger que Louis-Philippe envoya une armée à Ancône pour paralyser la révolution en Italie, aux acclamations du parti populaire français, à qui le gouvernement faisait accroire qu'il agissait en faveur de la révolution et contre l'étranger.
M. Guizot puisait toutes ses forces gouvernementales à l'étranger. Guidé par l'expérience du plus illustre représen-
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tant du vieux monde, M. de Metternich, le ministre français n'hésitait pas à combattre tout ce qui, en France, surgissait de nouveau et partant d'hostile à l'étranger.
Il citait les paroles mêmes de M. de Metternich pour justifier les massacres des Polonais en Galicie. Le grand chancelier de l'Autriche les ayant condamnés comme socialistes, M. Guizot, fort de cette autorité étrangère, se posa pour la première fois en adversaire, en persécuteur du socialisme en France. C'est pour complaire à l'étranger qu'il a embrassé la cause du Sonderbund en Suisse et démontré, du haut de la tribune, l'impossibilité do l'établissement du régime constitutionnel en Italie, le jour même où on le proclamait à Naples, à Florence et à Rome l .
1 Le protestant M. Guizot soutint en Suisse l'ultramontanisme. De même que M. de Lamartine attribue aux chevau-légers polonais le succès du retour de Napoléon de l'Ile de l'Elbe, M. Guizot ne craint pas, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, de grandir étrangement l'influence des rares émigrés dispersés on Suisse. «Les réfugiés politiques italiens, polonais, belges, dit-il, qui avaient échoué dans leurs entreprises d'insurrection ou de conspiration, abondaient en Suisse et poursuivaient de là comme d'un asile inviolable leurs desseins révolutionnaires.! Le parti ultramontain s'étant organisé en 1846 sous le nom de Sonderbund (alliance particulière), et sept cantons ayant adhéré à cette ligue, M. Ochsenbein, président de la Diète helvétique, déclara à M. de Pontois, ambassadeur de France, que, la grande majorité des habitants voulant la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des jésuites de la Suisse entière, il fallait que cette volonté s'accomplît. Dès 1845, M. Guizot avait conçu l'idée d'une intervention collective des puissances, mais il voulait que l'Autriche semblât en prendre l'initiative, et par une casuistique digne des jésuites qu'il s'agissait de protéger, il arguait déjà des prétendus vœux secrets des Suisses pour violenter leurs vœux publics. «Pour qu'une action extérieure soit utile et efficace, écrivait-il le 22 mai 1845 à M. E. Périer, chargé d'affaires à Vienne, il faut qu'elle soit évidemment nécessaire, provoquée par les faits et invoquée sinon à haute voix, du moins au fond du cœur par tous les hommes modérés. Sous cette réserve, je reconnais que cette néceslité peut se présenter bientôt et que, si elle se présente, il n'y faudra pas
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Dans sa crainte de l'étranger, le gouvernement provisoire déclarait, par l'organe du citoyen Lamartine, comme quoi,
manquera En février 1848, des régiments autrichiens étaient en marche vers la Suisse, et la France allait occuper Genève et le canton de Vaad, quand la chute de M. Guizot ruina ce projet liberticide.
Lors des événements de Galicie, M. Guizot adopta sans bonne foi les assertions du prince de Metternich, dont l'un des principaux organes, V Observateur autrichien, expliquait de la manière suivante les égorgements organisés par le cabinet de Vienne: cNotre empire jouissait d'une profonde tranquillité; il en a été arraohé par l'explosion d'une révolution qui, de l'aveu même de ses auteurs, ne visait à rien moins qu'à uo bouleversement social général. Sous le manteau de la religion, prenant pour prétexte l'usurpation politique et l'affranchissement du genre humain de la féodalité, du despotisme, de l'oligarchie, qui n'existent pas chez nous, le polonisme propageait les maximes les plus absurdes du communisme, du socialisme le plus anti-social. Ce démooratisme est venu se briser contre la couche inférieure de la démocratie, contre le peuple lui-même.! A la séance de la Chambre des députés du 14 mars 1846, M. Guizot, mêlant à ses formules habituelles d'égoïsme international les affirmations les plus audacieusement mensongères, répliquait aux interpellations qui lui étaient faites: «Les magistrats impériaux sont dans la Galicie, les protecteurs, les patrons des droits, des libertés, de la sûreté personnelle de la population des campagnes. Ce n'est point parce qu'on lui a promis 25 francs par télé de noble ou de prêtre que cette population a tenue la conduite qu'elle a tenue. Non, c'est parce qu'elle trouve sa condition meilleure que celle qu'on lui rappelait — Voilà l'explication naturelle, l'explication vraie de ce qui vient de se passer dans ces provinces .. . C'est ainsi que, dès les premiers moments, le prince de Metternich, avec sa sagacité profonde, jugeait la situation et m'en faisait donner avis. Lorsqu'il y a seize ans, mes honorables amis et moi, nous avons adopté et soutenu la politique qui a été depuis pratiquée à l'égard de la Pologne, nous avons pensé que le boucher de la France ne devait pas s'étendre à trop grande distance et au-delà de la nécessité. Aujourd'hui, après seize ans. au moment où nous recueillons les fruits de cette politique, nous ne pensons pas que ce soit le moment de l'abandonner.»
M. Guizot, lorsqu'il annonçait devoir recueillir les fruits de sa politique, ne se savait pas si bon prophète. La révolution du mépris était proche! A la Chambre des pairs, le 19 mars, le même M. Guizot ajoutait:
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ne reconnaissant plus en principe les traités de 1815, il en acceptait toutefois les faits territoriaux. Or, c'est par le territoire que l'étranger touche à la France et agit politiquement sur elle.
Le général Cavaignac, s'il n'avait pas eu peur de l'étranger, aurait cherché son champ de bataille ailleurs que dans
cCe n'est pas le gouvernement de juillet qui a reconnu les divers partages de la Pologne; il les a trouvés inscrits définitivement dans le droit publie européen. Il est de la sagesse et du devoir des gouvernements de reconnaître les faits qui peuvent être regardés comme accomplis. Ils ne doivent pas pour les chances d'un lointain avenir engager dans des luttes redoutables les populations dont le sort leur est confié. Je ne crois pas qu'il soit permis à personne d'aller porter et sacrifier son propre pays, son propre temps, sur l'autel des mystères de la Providence.»
En 1848, au moment où la domination de l'Autriche et les trônes des tyrannicules italiens chancelaient en Italie, M. Guizot venait dire : Aucun bouleversement territorial et politique ne nous est bon au-delà des Alpes.» Le 7 novembre, le prince de Joinville, dans une lettre au duc de Nemours, trouvée aux Tuileries en 1848, confessait que le gouvernement en était réduit «à faire le gendarme en Suisse et à lutter en Italie centre les alliés et les principes de la France.» En janvier 1848, M. de Lamartine se demandait à la tribune pourquoi il fallait «que la France, à l'inverse de sa nature, devint gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe à Cracovie, française nulle part, contrerévolutionnaire partout.» M. Guizot répondait en blâmant les radicaux d'Italie, tous les adversaires du statu quo territorial, tous les partisans de factieuses réformes, et en vantant la modération de l'Autriche, pendant que Radetzki, à la veille d'être chassé de Milan, terminait par cette phrase une proclamation publiée en allemand, en hongrois, en italien et en polonais: «Mort aux ennemis qui, de leurs mains traîtresses, attentent au bonheur et à la paix des puissances.» Mais le réveil de l'Italie préludait à l'explosion parisienne du 24 février. Le 12 février Palerme s'était soulevée, et, à son exemple, la Sicile entière. Tous les princes étaient forcés d'accorder des statuts, le Piémont le 7 février, la Toscane le 9 février, Naples le 10 février, etc. ; les digues étaient rompues, et la cause de l'immobilisme européen allait recevoir échec sur échec.
(Note de V éditeur.)
les ruelles de la Cité, du quartier Saint-Denis, et dans les aboutissants du palais de la représentation nationale.
Enfin, si le ministère Barrot 1 continue le système des Louis XVIII, des Charles X, des Louis-Philippe, de M. de Lamartine et du général Cavaignac, c'est pour se réconcilier avec l'étranger.
Or l'étranger, ce ne sont pas seulement les cabinets de Vienne, de Pétersbourg et de Berlin; ce sont encore des pays, des peuples, une Italie, une Pologne, des populations slaves et allemandes en guerre avec ces cabinets. Puisque les divers gouvernements de la France ont tiré, jusqu'ici, tant de forces de l'Europe dynastique, que serait-ce donc si un ministère français avait le courage d'en appeler aux forces de l'Europe populaire? Tôt ou tard, quoi qu'on en pense, on sera forcé de trouver un pareil ministère.
26 mars.
La Presse continue de défendre avec l'habileté que personne ne lui conteste et avec la puissance de logique à laquelle nous avons rendu justice, la cause de la liberté à l'intérieur. Nous continuons de notre côté à l'engager à défendre cette liberté sur le terrain où se décide son sort futur et nous
1 Le premier ministère de Louis-Napoléon Bonaparte fut ainsi composé le 20 décembre 1848: M. Odilon Barrot, ministre de la justice, chargé de présider le conseil des ministres en l'absence du président de la République; M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères; M. Léon Malleville, ministre de l'intérieur; M. le général Rulhières, ministre de la guerre; M. deTracy, ministre de la marine et des colonies; M. Falloux, ministre de l'instruction publique et des cultes; M. Léon Faucher, ministre des travaux publics (qui bientôt remplaça M. de Malleville à l'intérieur); M. Bixio, ministre de l'agriculture et du commerce; M. Hippolyte Passy, ministre des finances.
(Note de l'éditeur.)
L'Allemagne expliquée par la France 106
l'exhortons à approfondir mieux la question italienne, hongroise et polonaise.