LA NON-INTERVENTION
Vendredi 30 mars 1849.
On embrouille de nouveau la question italienne avec les mots intervention et non-intervention 1 . Ces mots n'ont jamais rien signifié en diplomatie. Ceux qui les ont créés et leur donné cours, Louis-Philippe, Thiers et Guizot ne vou-
1 La comédie de la non-intervention a été jouée avec succès après 1830. On a successivement fait signifier à ces deux mots des choses diamétralement opposées; il suffira de quelques citations pour en donner la preuve.
Le 1 er décembre 1830, le président du conseil disait. «La France ne permettra pas que le principe de non-intervention soit violé.» Le 6, M. Dupin commentait ainsi cette phrase: «Non-seulement le président du conseil a posé en principe que la France ne voulait pas intervenir, mais qu'elle ne souffrirait pas d'intervention. La France, en se renfermant dans son froid égoïsme, aurait pu dire qu'elle n'interviendrait pas; cela pouvait être une lâcheté; mais dire qu'elle ne souffrira pas qu'on intervienne, c'est la plus noble attitude que puisse prendre un peuple fort et généreux.»
Le 8, le maréchal Soult disait à la Chambre des pairs : «La non-intervention est désormais notre principe. Nous le respecterons religieusement sans doute, mais à la condition essentielle qu'il sera respecté parles autres».
Le 28, le président du conseil ajoutait: «La non-intervention est un principe vrai, fécond, naissant de la situation môme. La sainte-alliance avait pour but d'étouffer par des efforts communs la liberté des peuples partout où elle viendrait a se montrer; le principe nouveau, proclamé par la France, a dû être de laisser déployer la liberté partout où
laient trouver qu'une expression à double sens, pour dire à l'étranger que la France n'agirait pas, et faire croire en même temps à la France que l'étranger n'agirait pas non plus.
Les majorités successives des Chambres philippistes comprenaient le sens intime du système de non-intervention qui excusait leur inaction, sans empêcher en rien à l'action de l'étranger. L'étranger, il faut lui rendre justice, a plus d'une fois, dans des proclamations officielles, témoin celle de Milan en 1831 et celle de Pétersbourg en 1832 — 33, etc., expliqué et fixé la véritable signification du mot de non-intervention, comme système obligatoire pour la France seule.
En parlant de la France, l'étranger ne voulait évidem-
elle viendrait à naître. Plus d'intervention d'aucun genre. L'énonciation de ce principe n'est rien encore, c'est son application qui est tout.»
Passons, en effet, à l'application. Des insurrections éclatent en Italie; les principicules menacés invoquent les bataillons de l'Autriche. L'Opposition à Paris interpelle le ministère:
«Nous adoptons le principe de non-intervention, répond Casimir- Périer, le 18 mars 1830; nous reconnaissons que l'étranger n'a pas le droit d'intervenir à main armée dans les affaires intérieures d'un autre peuple, mais nous ne nous engageons pas à porter nos armes partout où ce principe ne serait pas respecté.»
Le général La Fayette interpellant le ministre des affaires étrangères, lui demande s'il est vrai qu'il ait déclaré officiellement que le gouvernement français ne consentirait jamais à l'entrée des Autrichiens dans les pays insurgés d'Italie.
<Oui, répond Sébastiani; mais entre s'opposer et faire la guerre, il y a une grande différence.»
Voilà à quelle casuistique politique on en était tombé!
Quant au sérieux avec lequel Autriche et Russie prenaient cette formule, on peut le voir dans ces paroles de Metternich au maréchal Maison : t Jusqu'ici nous avons laissé la France mettre en avant le principe de la non-intervention, mais il est temps qu'elle sache que nous n'entendons pas le reconnaître en ce qui regarde l'Italie.» L'opinion de Nicolas était ainsi résumée par M. Thiers: <On a répondu: La Pologne est une province de la Russie, nous avons le droit de la faire rentrer dans l'obéissance.» (Note de l'éditeur).
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ment désigner que la France officielle; le peuple français a toujours compris comme nous ce mot barbare de non-intervention créée par Louis-Philippe, mis hors d'usage par la révolution de Février, et rétabli dans le dictionnaire diplomatique par M. de Lamartine.
La non-intervention, qui du temps de Louis-Philippe exprimait l'abandon successif de la Romagne, de la Pologne, de la Belgique, de l'Espagne, de l'Egypte, de Montevideo, etc., exprime aujourd'hui l'abandon immédiat à l'ennemi de la frontière française, l'abandon du Piémont et de la Savoie. Ainsi, après avoir laissé prendre à la coalition tous les postes avancés, on lui ouvre maintenant les portes de la cité.
Le ministère promet d'aviser pour assurer l'intégrité de l'État sarde. Le ministère sait très-bien que l'ennemi n'a aucune idée de démembrer la Sardaigne et de s'en approprier le territoire. Le ministère se flatte d'empêcher l'ennemi de faire ce que celui-ci n'a nullement l'intention d'exécuter.
Le Piémont et la Sardaigne ont été érigés en royaume, de même que les Pays-Bas, comme des corps d'observation et d'avant-garde contre la France. Par deux révolutions successives la France a entraîné ces corps dans sa sphère d'action; aujourd'hui pour la coalition, il s'agit de les ressaisir et de les réorganiser toujours contre la France. L'Autriche ne ferait même aucune difficulté d'ajouter aux États sardes les acquisitions qu'ils doivent à la révolution, Parme, Plaisance, peut-être la Lombardie entière, pourvu que le maréchal Radetzki conservât dans le cabinet de Turin la même influence que Metternich avait dans les conseils de la Restauration comme dans ceux de Louis-Philippe.
Encore une fois, à Rome, à Varsovie, à Bruxelles, à Madrid, comme aujourd'hui à Turin, on attaque et on défend les même intérêts qui luttent à Paris, dans les rues et dans l'Assemblée nationale.
128 La Tribune de§ Peuplée