DES TRAITRES
11 avril 1849.
De tous les Italiens, ceux que la réaction déteste le plus, ce sont les Lombards, les Vénitiens et les Génois. On en connaît déjà la raison. C'est Venise, c'est Milan, c'est Gênes qui
1 Le prince Adam Czartoryski, président du gouvernement national polonais, faisait l'aveu suivant dans une dépêche que La Fayette produisit à la tribune le 16 septembre 1831: cNous nous sommes reposés sur la noblesse et la sagesse des cabinets; en nous y fiant, nous n'avons pas tiré parti de toutes nos ressources . . . Nous aurions pu frap-
La solidarité des réactionnaires et des traîtres 168
poussaient le Pape, le roi de Piémont et les autres provinces alliés à l'Autriche à se déclarer contre l'Autriche.
C'étaient des sentinelles trop éveillées qui ne laissaient pas entrer des espions attendus au quartier-général. C'étaient des soldats trop braves, qui avaient pris au sérieux un tournoi chevaleresque où les rois et les généraux ne devaient combattre qu'à armes courtoises. Les choses en sont venues à ce point que les auteurs d'armistice Salasco-Chrzanowski, ces fuyards officiels accusent de lâcheté les Lombards, qui ont cependant vaincu l'armée autrichienne toutes les fois qu'ils l'ont combattue, sans être guidés par les généraux et les diplomates piémontais; oui, ils les accusent de lâcheté.
Lâche Venise! tu as osé t'emparer de l'arsenal, de la flotte autrichienne et de tout le matériel de la marine de l'Empire! Tu as osé couper les communications de l'armée de Radetzki avec l'Autriche! Tu as osé faire tout cela, sans avoir un seul soldat piémontais et surtout sans posséder ce que les journaux réactionnaires appellent un gouvernement régulier!
Un homme, qui n'était ni ministre ni bureaucrate, ni môme un journaliste en renom, un certain Manin, à l'aide du peuple de Venise, a fait tout cela. Manin est un lâche aux yeux du ministère Barrot. Manin a compromis sa sécurité.
Les Milanais ont mérité le surnom de lâches pour avoir chassé Radetzki et toute son armée. Quant aux Génois, la
per un coup, qui sans doute eût été décisif; nous crûmes qu'il fallait temporiser.» Le comte Ladislas Zamoyski a raconté que ses amis et lui, ne voyant pas de meilleur moyen do prévenir la révolution du 29 nov. 1830 que d'augmenter la vigilance de la police russe, perdirent dans les appartements du grand-duc Constantin une lettre anonyme qui dénonçait les desseins des conjurés. Le grand-duc n'y ajouta pas foi. La révolution faite, le comte Zamoyski obtint qu'on laissât s'éloigner, au lieu de les désarmer, les régiments russes. Ce fut lui qui détermina Charles-Albert à confier son armée à Chrzanowski. (Noie dé V éditeur).
lâcheté qu'ils ont commise en défiant en môme temps l'Autriche et le Piémont est tout ce qu'il y a de plus opposé aux sentiments de force et de bravoure du ministère français. Aussi ne doivent-ils attendre de ce ministère que mépris et hostilité.
L'avenir le prouvera.
Quant aux événements qui se sont passés dans cette dernière campagne nous les éclaircirons par des documents officiels concernant le passé révolutionnaire de la Pologne. On y verra comment les réactionnaires et les traîtres comprenaient et réalisaient depuis longtemps ces dogmes de solidarité que nous propageons dans l'intérêt de la Révolution. Les mômes hommes qui accusent maintenant les Lombards et les Génois ont traité de la môme manière les révolutionnaires polonais. Us s'acharnaient surtout contre ceux que la Pologne entière regardait comme les meilleurs patriotes et les plus vaillants soldats. (Nous donnerons demain l'épisode militaire du général Chrzanowski, d'après le mémoire du colonel Charles Rôiycki.)
11 avril 1849.
Le citoyen Mazzini vient de reprendre à Rome le journal (Vltalia del Popolo) qu'il publiait l'année dernière. Nous avons sous les yeux son nouveau manifeste. «En recommençant, dit-il, la publication de Vltalie du Peuple, il ne serait pas besoin de programme (nous pouvons le dire sans être taxé d'orgueil), car ce journal sera rédigé par les mêmes hommes qui le rédigeaient à Milan. Or, ces hommes n'ont point varié.»
C'est là, en effet, qu'est le principal mérite du citoyen Mazzini, et c'est aussi sa fidélité inébranlable au drapeau démocratique qui fait sa force et qui donne de l'autorité à sa parole. Au milieu des apostasies honteuses dont nous
Charles Rôzycki 155
vons été témoins dans ces derniers temps, il est beau de oir un homme politique trouver bon, aujourd'hui qu'il est u pouvoir, ce qu'il trouvait bon, il y a 18 ans, lorsqu'il était ans l'exil. Ultalia del Popolo pourra rendre de grands sériées à la cause démocratique
Nous engageons seulement son rédacteur en chef à se lontrer sobre de théories, de paroles. C'est par l'action que Italie se relèvera, le journal de Mazzini doit surtout pousser l'action.
12 avril 1849.
Le colonel Charles Rôiycki, un des officiers les plus distinués de l'armée polonaise, leva en 1831 un corps d'insurgés sur extrême frontière de la Pologne méridionale. Parti des bords u Borysthène, après une marche de trois cents lieues et des jm bats presque journaliers d'où il sortit toujours victorieux, vint rejoindre l'armée polonaise à Zamosc. Le premier hef polonais qu'il rencontra, c'est le général Chrzanowski. »n verra la manière, dont le colonel insurgé fut reçu par le énéral de la Pologne officielle l .
1 t ... Je fis partir Jean Oiniecinski, accompagné de quelques caaliers pour Zamoéé, en le chargeant de la remise de mon rapport, où informais le commandant de cette forteresse de notre prochaine arrive. Il y trouva le général Chrzanowski a la tète d'un corps d'armée qui, iute de renseignements exacts, venait à notre secours, et qui nous ren- Dntra à un millier de pas de la forteresse, dans la chaîne de ses veettes.
cLes escadrons de Cracus, les colonnes d'infanterie et d'artillerie, irpris d'une rencontre aussi inespérée, nous saluèrent par des acclalations d'allégresse. Ah! combien leur accueil fraternel nous fut cher! a elle plénitude de bonheur à les entendre parler notre langue, à les oir revêtus de nos couleurs nationales ! Trois fois notre cri favori de uerre: gloire à Dieu! retentit dans nos rangs, pour répondre à leurs ilutations.
cC'est ainsi que nous finîmes une marche de ISO miles (300 lieues
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Ajoutons que, quelles que soient les opinions politiques des émigrés polonais, on ne nous en citera pas un seul qui ne rende justice au patriotisme et à la bravoure personnelle
à peu près), après quatre semaines passées au milieu des campement* de soldats de notre tyran.
«Les intempéries d'une saison pluvieuse et froide avaient fait souffrir nos braves, peu habitués aux fatigues d'une vie de camps. Presque la moitié de nos cavaliers avaient des enflures aux pieds, au point qu'ils ne pouvaient pas porter de chaussures. Jeunes et pleins d'espoir de pouvoir encore être utile à notre patrie, ils se débarrassèrent de cette infirmité, au bout de quelques jours passés dans les murs de la forteresse.
cMon rapport fut expédié par une estafette au commandant en chef de l'armée. Nous attendions la réponse dans l'espérance d'être.incorporés dans la cavalerie régulière. Mais on me fit savoir que nous formerions un détaohement à part sous le nom de cavalerie de Volhynie.
cLes officiers et les soldats de la garnison, ainsi que ceux du corps de Chrzanowski, se réjouissaient tous de notre arrivée, ils nous en félicitaient tous, excepté ce général. Je le voyais tous les jours et je n'ai jamais eu l'occasion de remarquer qu'il eût partagé leurs sympathies à notre égard. Je finis par la triste conviction du contraire.
tJe le priai de nous permettre d'aller sur la rive gauche de la Vistule, à Zavichost, où partout ailleurs où il lui plairait, et de nous accorder un délai de dix ou de douze jours au plus, indispensable à notre équipement. Nous ne demandions rien au trésor national; nous n'avions dans notre caisse que l'argent provenant de cotisations volontaires. Il était plus que suffisant pour payer le drap de nos uniformes. Ce dont j'avais besoin c'était d'abord une habitation tranquille et pourvue d'ouvriers nécessaires à notre équipement et, en outre, d'une dizaine de jours de repos, pendant lesquels les plaies de nos chevaux eussent le temps de se cicatriser, et nos hommes de se perfectionner au maniement des armes.
«Voici la réponse du général Chrzanowski : «Ces insurrections m'ap- «portent plus de troubles que d'utilité. Vous êtes sous mes ordres, Mon- «sieur. Vous irez à Tomaszew, où vous pourrez vous reposer et vous «équiper.»
«Je sais qu'obéir et remplir strictement les ordres du chef, c'est non seulement le premier devoir du soldat, mais une vertu plus indispensable encore que le courage. Aussi ai-je obéi et me suis-je rendu incontinent au lieu de ma destination. Je n'igorais point ce qu'il y avait d'in-
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du colonel Charles Rôiycki. Toute la Pologne connaît un fait d*armes de lui, le seul qu'il n ait pas cité dans ses mémoires.
tempestif et de dangereux dans l'exécution de cet ordre du général Chrzanowski. Vous sou venez- vous camarades, du jour de notre arrivée àTomaszew, bourg éloigné de Zamoâé d'une huitaine de lieues? D'un côté cinq heures de marche nous séparaient des avant-postes de l'armée russe commandée par Kaysaroff, et d'un autre coté, à une seule lieue nous avions les frontières de l'Autriche.
cAfin d'éviter une surprise de la part des ennemis, qui avaient déjà passé la rivière du Bug, nos cheveaux restaient jours et nuit sellés, nos tailleurs cousaient dans les fourgons attelés, nos patrouilles se changeaient continuellement les unes les autres et nous-même, arme au bras, nous dormions à la belle étoile, vous en souvient-il, mes camarades?
tToutes les communications avec Tomaszew furent interceptées ou coupées le quatrième jour après notre arrivé dans ce lieu choisi par Chrzanowski pour notre repos et notre équipement. Mes patrouilles et mes espions vinrent nous avertir de rapproche des Russes. Cependant nous n'évacuâmes pas Tomaszew avant que d'en avoir reçu l'ordre, qui nous fut donné par le commandant de Zamoâé, car le général Chrzanowski n'y était plus.
«Vous rappelez-vous qu'à une heure après-midi nous sortîmes de Tomaszew, et qu'à trois heures déjà 3,000 Russes vinrent nous y remplacer? Nous effectuâmes notre trajet par Jozefow et, après une quarantaine d'heures de marche, nous gagnâmes Zamoâé.
cChrzanowski connaissait fort bien les périls de notre position à Tomaszew: c'est aussi lui qui saurait mieux que tout autre répondre à cette question : pourquoi nous y avait-il envoyés ?
cA Zaïnosc, j'appris qu'il campait sur la rive gauche de la Vistule. C'est de là qu'il m'expédia l'ordre de passer cette rivière. tVous faites cpartie de mon corps d'armée, ajoutait-il, changez votre front de bac taille en deux rangs et allez dans la ville de Solec pour achever votre «organisation.»
«La commission de guerre m'envoya à Solec les imprimés concernant l'organisation. Nous y établîmes aussitôt un conseil d'administration et un bureau de chancellerie. Quelques centaines de tailleurs et autres ouvriers travaillaient sans relâche; vous camarades, vous faisiez l'école de peloton. Je fit dresser et expédier au général une liste d'officiers pour la soumettre à son autorisation.
A la bataille d'il j a, le colonel Rôiycki, marchant à la tète de sa cavalerie, rencontra le commandant de la cavalerie russe, l'attaqua corps à corps et l'abattit d'un coup de sabre. Ce succès valut aux Polonais une victoire. Les Russes euxmêmes disaient alors que leur corps d'armée avait été tué par un seul coup de sabre de Roiycki.