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LE SOCIALISME

15 avril 1849.

Le socialisme est un mot tout nouveau. Qui a créé ce mot? On l'ignore. Les mots les plus terribles sont ceux que personne n'a faits et que tout le monde répète. Il y a cinquante ans, les mots révolution et révolutionnaire étaient également des néoloj^ismes. des barbarismes.

Le socialisme apparut pour ia première fois officiellement, pendant les journées de février, dans les programmes populaires. On ignore le nom des auteurs de ces programmes. Une main inconnue y traça le mot de socialisme, au grand eflVoi de tous les Balthazars satisfaits de la France.

La vieille société et tous ceux qui la représentent, sans avoir compris le sens du mot, y ont lu leur arrêt de mort La vieille société appelle les Clialdéens du ministérialisme et de

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police, ainsi que les mages de la rue de Poitiers, pour déiffrer les signes fatidiques: mais ni le citoyen Barrot, ni le ;oyen Thiers n'y comprennent rien, et ils ne donnent d'au- 38 conseils au pouvoir que celui d'effacer ce mot qu'on ne >ut pas déchiffrer.

Effacer n'est pas détruire. On n'efface pas les mots qui nt reproduits un million de fois chaque jour dans les feuil- 3 publiques, et qui sont devenus des mots d'ordre de pari politiques. On ne détruit pas un parti politique en l'em tchant de proclamer son mot d'ordre, son principe.

Refuser le combat, ce n'est pas échapper au danger; le fus du combat, de la part de la vieille société, nous prouve sez qu'elle a la conscience des dangers qu'elle court. Us nt réels. La vieille société se sent attaquée de tous côtés. 3 qui lui manque, ce ne sont pas assurément des procuurs ni des gendarmes. Elle dispose de plus de forces brûles que n'en a jamais eu l'empire romain et que n'en a l'emre de Russie. Ce qui lui manque, c'est la base morale, c'est conviction, c'est l'idée.

Le vrai socialisme n'a jamais encouragé le désordre mariel, les émeutes et tout ce qui s'ensuit II n'a jamais été l'en- >mi de l'autorité. Il démontre seulement qu'il n'existe plus ins la vieille société aucun principe sur lequel on puisse nder une autorité légitime, c'est-à-dire conforme aux be- >ins actuels de l'humanité.

Le socialisme irait au devant d'une autorité, mais d'une itorité nouvelle.

Les anciennes bases de l'autorité n'existent plus.

Le dogme religieux, reconnu et accepté autrefois parl'imîense majorité du peuple français, le dogme générateur de si vie religieuse et polilique, n'est plus officiellement invoué par des théoriciens sans force et des praticiens sans onscience.

L'Église officielle et son magistrat le pape n'ont plus d'es-

poir que dans la protection des ministres autrichiens, russes et français, pour la plupart incrédules ou athées. Le plus honnête d'entre eux, le citoyen Barrot, a soutenu en plein tribunal cette thèse: Que la loi doit être athée 1 .

Quelle autorité pourrait maintenant avoir le pape dans la nécessité où il se trouve de s'appuyer sur l'autorité du citoyen Barrot?

L'autorité vivante, représentée autrefois par la papauté et par les majestés impériales et royales, venant à manquer à la société, il restait encore à celle-ci d'anciennes traditions, qui avaient souvent force de loi et auxquelles on en appelait toutes les fois que l'ordre moral et social se trouvait en péril. On en appelait à la religion du serment, à la sainteté de la parole donnée, surtout à celle de la parole royale; on invoquait les engagements pris par l'autorité comme autant d'articles de charte constitutionnelle.

Tout a été dit sur le serment Un des plus illustres représentants de la vieille société, le duc Pasquier, qui a prêté quatorze fois serment de fidélité aux différents gouvernements qu'il a successivemeut servis, jugés et condamnés, personnifie en lui toute la question du serment politique.

Quant à la parole royale, nous avons à citer d'abord la parole solidairement donnée par tous les monarques de l'Europe, lors de la grande lutte contre la France, d'accorder à leurs peuples respectifs des chartes constitutionnelles, puis la parole de l'ancien roi de Naples de rester fidèle à la constitution de 1821, et enfin la parole de Ferdinand d'Autriche et de Frédéric-Guillaume de respecter les institutions que la dernière révolution avait fondées en Autriche et en Prusse.

1 En 1819, Odilon-Barrot, défendant des protestants du Midi, poursuivis pour avoir refusé de tapisser leurs maisons devant la procession de la Fête-Dieu, dit: «La loi est athée et doit l'être, en ce sens qu'elle protège toutes les religions, et ne s'identifie avec aucune.»

(Note de V éditeur.)

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\près de tels exemples qui oserait maintenant se fier à la parole royale?

Les engagements solennels des autorités publiques perdent chaque jour de leur valeur: comme preuve, nous n'avons qu'à citer l'engagement que l'Assemblée nationale a pris à l'égard de l'Italie et de la Pologne et qui sert d'épigraphe à notre journal.

Dans une telle ruine de dogmes, de traditions et même de superstitutions sociales, les hommes qui ont conservé la foi dans le progrès de l'humanité et qui s'intéressent au sort de la nation ont dû nécessairement chercher des principes et des modes d'association nouveaux. L'autorité, au lieu de s'en effrayer, devrait au contraire encourager des recherches et des essais dont dépend notre avenir.

17 avril 1849.

Tout ce qu'on a dit du désordre social actuel est accepté comme vrai par les ennemis les plus acharnés du socialisme. Tout le monde est d'accord, lorsqu'il s'agit d'accuser les abus de pouvoir de la vieille société.

Mais comment remédier à ces abus? Tout le monde attend le remède, et, dans l'espoir de le trouver, ne fait aucune difficulté de constater l'existence et le progrès de la maladie. Le droit de nier la légitimité de la vieille société est déjà conquis. L'Assemblée nationale même accorde ce droit aux Bocialistes. Mais l'Assemblée et le public continuent de regarder le socialisme comme une négation.

Les penseurs et les théologiens de l'Assemblée se rappellent à chaque moment l'histoire des hérésiarques, des schismatiques et des chefs d'émeutes parisiennes. En écoutant avec patience l'exposé des doctrines socialistes, ils ré-

pondent à chaque proposition nouvelle par un souvenir des vieux temps et ils se disent intérieurement: «Les gnostiques avaient prétendu la même chose: Luther et Calvin ont nié Tordre de choses qui existait à leur époque avec plus de force et d'efficacité "que n'en ont montré Saint-Simon et Fourier; Luther et Calvin ont mis en mouvement les populations et les armées; ils ont su intéresser à leur cause des chefs de gouvernements réguliers; ils ont fait marcher des cités contre des cités et des princes contre des princes; ils ont réussi i dissoudre le plus grand des empires, celui de l'Église universelle. Mais qu'ont-ils mis à la place ? L'Église moléculaire de Genève et une infinité de temples protestants se détruisant les uns les autres et se métamorphosant à chaque instant comme autant d'animalcules infusoires; ils ont détourné nos regards, fixés sur les grands phénomènes qui agitaient l'océan catholique, pour nous faire suivre avec attention leurs observations atomistiques sur ce qui se passait dans des gouttes d'eau, telles qu'un temple du prêtre Chatel \ des môrniers lausannais ou des orthodoxes de Genève. Tous les fondateurs de ces associations hétéroclites prétendaient fonder des sociétés nouvelles; chacun d'eux se posait en prophète du socialisme nouveau. Tous ces hommes, très-puissants comme négation, n'ont jusqu'à présent rien affirmé; pour affirmer une idée, il faut s'appuyer sur la terre ferme; la terre ferme,

1 L'abbé François-Ferdinand Chatel fonda, le 16 janvier 1831, une église française. Sa doctrine se rapprochait le plus de celle des unitaires d'Angleterre ou d'Amérique. Il s'intitulait primat, et publia une série de journaux: le Bon Pasteur, le Catholique français, le Réformateur, l'Église française, la Religion naturelle, le Réformateur religieux. Ce mouvement semble s'être arrêté en 1844, année où cessa de paraître le dernier organe de cette secte.

Les môrniers, espèce de méthodistes, agitèrent, vers 1828, les cantons de Vaud et de Genève, furent proscrits un moment, puis tolérés. Leur nombre décrut rapidement, et une statistique n'en comptait que deux cents dans toute la Suisse française. (Note de V éditeur).

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c'est le positif, c'est le capital; c'est une association qui exploite, c'est un chef qui en a les profits, ce sont des administrés que Ton paie, c'est enfin une loi qui protège le capital, les exploiteurs, l'administration. — Aucun des systèmes socialistes connus jusqu'à présent, depuis Platon jusqu'au citoyen Considérant, n'a su trouver le moyen d'avoir à son service des parquets, une police et des gendarmes; donc ces systèmes n'existent pas, donc ils ne sont que des négations des systèmes existants. Tout-puissants quand il s'agit de nier et d'attaquer, on les verra radicalement impuissants, lorsqu'il faudra affirmer et conserver.»

C'est là, nous le répétons, ce que disent les penseurs et les théologiens de l'Assemblée.

La fin de non-recevoir que l'on ne cesse d'opposer à tout système socialiste consiste en ce qu'on le déclare négatif.

Le socialisme est sommé de répondre à cette première objection. Nous répondrons pour lui.

Non, le système socialiste n'est pas une négation. Vous pouvez dire que le sentiment qui en est le germe n'a pas encore eu la force de vaincre les résistances de la terre natale, de l'atmosphère planétaire et de la malveillance du jardinier officiel. Vous pouvez dire que la pensée intime du socialisme n'a pas acquis assez de clarté pour pénétrer la prunelle des hommes du pouvoir, représentants dune société hostile au socialisme, mais vous n'avez pas le droit d'accuser le socialisme de n'être qu nne négation.

Le Socialisme moderne n'est que l'expression d'un sentiment aussi ancien que celui de la vie, du sentiment de ce qu'il y a d'incomplet, de tronqué, d'anormal et, par conséquent, de ce qu'il y a de malheureux dans notre vie. Le sentiment socialiste est un élan d'esprit vers une existence meilleure, non pas individuelle, mais commune et solidaire. Ce sentiment s'est révélé avec une force toute nouvelle, nous en convenons; c'est un sens nouveau que l'homme spirituel

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est parvenu à se créer, c'est une passion nouvelle. On se passionnait anciennement pour des villes natales, pour les États purement politiques; ces passions, grandes sans doute, si on les compare à celles d'un cannibale qui ne se passionne que pour un repas à faire aves la chair de son ennemi, ou à celle d'un Suisse, condottiere d'un pape ou d'un roi de Naples, Suisse qui ne se passionne que pour de l'argent, ces passions, on les excuse maintenant comme le goût des enfants pour les joujoux et les sucreries, qui leur promettent des jouissances immédiates; comme le goût des députés pour les places et les appointements, goûts légitimes dans le passé, passions légitimes au temps de la Restauration et de Louis-Philippe, mais qui ne peuvent plus tenter les hommes de désir du socialisme.

Le socialisme, tout nouveau qu'il est, a des désirs nouveaux et des passions nouvelles, qui ne peuvent pas être compris des hommes de la vieille société, pas plus que les désirs d'un jeune homme ne sauraient l'être de l'enfance ni de la vieillesse retombée en enfance.

Le désir et la passion ne sont jamais négatifs; les désirs et les passions sont des affirmations de l'âme, comme les problèmes sont des affirmations de l'intelligence. Un dogme est une affirmation de l'âme dans le passé, un axiome est une affirmation de l'intelligence dans ce même passé. Un problème et un désir sont des affirmations d'une intelligence et d'une âme qui marchent vers l'avenir. La société s'ensevelit dans les dogmes et les axiomes, elle renaît dans les désirs et les problèmes.

La société qui se meurt s'accroche au dogme et à l'axiome. C'est elle qui n'accepte rien et qui nie tout; c'est elle qui est la négation. Tous les hommes de résistance légale ou religieuse n'ont été et ne sont que des hommes négatifs. Serviteurs du pouvoir ou de l'Église, ministres du monarchisme ou de l'hérésie, ils n'ont jamais rien affirmé, ils n'ont fait que

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protester. Luther et Calvin ont protesté contre l'Église, de même que MM. Guizotet Thiers protestent contre la République. Et voilà la grande différence entre tous les schismatiques et les hérésiarques du passé et les nouveaux socialistes. Les schismatiques et les hérésiarques ont voulu défendre leurs individualités contre les développements d'un dogme qui menaçait leurs droits, d'ailleurs légitimes, de personnalité. Les socialistes appellent tous les individus et tous les États à sacrifier leurs droits à un sentiment qui porte en lui le germe d'un dogme universel. Jusqu'à présent les schismatiques et les hérésiarques n'ont pas manqué de trouver le moyen de se maintenir sur la terre. Aujourd'hui leur véritable esprit se manifeste; car tous, tant qu'ils sont, schismatiques ou hérésiarques, ils se liguent déjà contre le socialisme. Ils se déclarent tous anti-sociaux.

20 avril 1849.

Le sentiment social ne pourra devenir une passion, une action et une vérité que lorsqu'il aura éclaté dans l'àme des hommes vraiment religieux et patriotes.

Les sentiments religieux et patriotiques sont la base du socialisme.

C'est à ce point de vue que nous avons rendu compte du dernier discours prononcé à l'Assemblée nationale par l'orateur du socialisme.

Notre journal n'est pas destiné à juger les principes d'une doctrine développée dans un grand nombre de volumes et défendue par un parti politique nombreux, d'une doctrine qui a déjà eu ses apôtres, ses martyrs et son histoire. Nous avons étudié les doctrines des maîtres du socialisme, avec tout le respect dû aux efforts d'esprits entreprenants et con-

vaincus; car, dans chaque entreprise de spiritualisme et de conviction, il y a une pensée de révélation divine. Mais notre œuvre de journaliste consiste à prendre sur nous la peine du jour, la peine de servir l'idée universelle en ce qu'elle a d'applicable, d'actuel et d'immédiat.

Nous sommes d'accord avec le socialisme toutes les fois qu'il apparaît comme développement du sentiment religieux et politique. Nous abandonnons au théologiens et aux philosophes de métier la discussion des théories.

Ce n'était point la théorie du socialisme que son orateur devait proclamer à l'Assemblée nationale. Les théories, on les publie chaque jour dans des volumes et des feuilles publiques. Tous les représentants les connaissent ou doivent être censés en avoir pris connaissance. On attendait de l'orateur officiel du socialisme des conclusions, des projets de décrets, des projets de lois.

L'Assemblée nationale est un grand pouvoir: elle a à ses ordres des trésoriers de la République, des maréchaux de France. Quand on parle à un tel pouvoir, il faut prendre ses conclusions, il faut lui présenter clairement un article de budget et un itinéraire militaire.

On traitait à l'Assemblée nationale de grandB intérêts internationaux. Il s'agissait de l'Italie, de la Hongrie, du pouvoir spirituel et temporel du pape, du principe des nationalités slaves et magyare, questions qui résument le procès religieux et social entre les représentants de la vieille Église officielle, les vieux dynastiques et les hommes religieux et socialistes du noveau monde.

A l'instant le plus décisif de cette discussion, l'orateur socialiste, laissant de côté les questions les plus dangereuses, les seules qui préoccupassent les membres de l'Assemblée nationale, se retira dans la sphère des théories universelles. Les hommes pratiques de l'Assemblée, les meneurs des partis, les ennemis les plus habiles du socialisme s'en réjouirent

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au fond de leur âme. Ils laissèrent à l'orateur socialiste la pleine liberté d'attaquer les principes de la vieille société, satisfaits qu'ils étaient d'assurer à cette vieille société le droit de disposer de l'Italie, de la Hongrie et de la Pologne.

Au moment même où l'on envoyait des flottes pour rétablir le pouvoir du pape, où l'on offrait son concours à l'Autriche, qui représente la réaction sur le continent slave, dans ce moment gros d'événements, on écoutait tranquillement l'orateur socialiste, défendant avec conviction et talent les principes contraires au papisme et au monarchisme. Ceci nous explique la patience de l'Assemblée nationale *. «Qu'il parle, qu'il parle toujours, se disaient les membres de la majorité; qu'il parle pendant que nous agissons. Il donne aux

1 C'est à la séance du 14 avril que Considérant, qui avait vainement demandé à l'Assemblée cinq séances de nuit pour faire connaître ton remède au malaise social, occupa la séance presque tout entière par la lecture d'un travail csur les conditions d'une transformation pacifique capable de satisfaire à tous les intérêts, sans léser personne.! Il concluait à ce qu'on lui fit une concession de 12 à 1,600 hectares de terre, dans la forêt de Saint-Germain, pour la fondation d'une commune sociétaire conforme aux théories de Fourier et qu'on créât un ministère du progrès. Pierre Leroux, en approuvant Considérant, exprima le vœu que le gouvernement «entrât dans la voie d'une science progressive basée sur l'expérimentation.! Il faut ajouter, à l'honneur des socialistes, que leur instinct patriotique l'emporta dans la pratique sur leurs théories, et que, tout disposés qu'ils parussent à se renfermer dans l'expérimentation de leurs systèmes, ils souffrirent tous pour les nationalités. Considérant, notamment, se fit proscrire, le 13 juin, pour la cause de l'Italie. Seulement, en perdant de vue habituellement que le siège du mal, c'était la majorité réactionnaire de l'Assemblée, et qu'il y avait avant tout à s'emparer du gouvernement de la France, afin d'employer la force de la grande nation, non à paralyser, mais à aider les efforts des peuples, ils ne se préparaient pas à la lutte, l'acceptaient dans les plus mauvaises conditions, et recueillaient la défaite au lieu de triomphe.

(Noté dé l'éditeur.)

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socialistes des paroles sonores, pendant que nous donnons en secret à nos alliés, les régisseurs du vieux monde, nos millions et nos soldats. Nous laissons aux socialistes les nuages de leurs théories, et nous continuons à accaparer la terre ferme, les forteresses, les populations et les capitaux.»

En attendant, les populations italiennes et slaves, matière du socialisme futur, continuent de dire: «Le ciel (la théorie socialiste) est trop haut, et les Français (l'orateur socialiste) sont trop loin de nous, tandis que l'empereur de Russie et Radetzki, et le système Barrot sont toujours devant nous et contre nous.» Ce qu'on a le droit de reprocher au socialisme français, c'est de ne pas connaître encore ses propres forces morales, pas plus que la Pologne et l'Italie ne connaissent leurs forces matérielles.

Le socialisme propose à ses ennemis un armistice honteux. Il leur abandonne le terrain de l'action. Il se résigne à souffrir et à prêcher, et met l'esprit et le style de sa prédication au niveau de son auditoire. Il se fait immensément grand en esprit, et infiniment petit dans le monde politique. Or, ce qui coûte le plus maintenant à un parti ou aune personnalité politique, c'est de se compromettre dans les actes politiques, dans des motions de projets de lois, dans des votes. Nous conseillons aux socialistes de prendre pour exemple le courage réactionnaire des Guizot et des Thiers. Ces hommes du vieux monde ne le cédaient en rien aux socialistes quanta l'habileté doctrinaire et théorétique, mais ils ne parlaient qu'après avoir agi. Ils ne prêchaient la théorie de l'astuce, de la lâcheté et de 1 egoïsme qu'après l'avoir réalisée dans des faits accomplis.

Les faits s'accomplissent dans le monde politique par des années, par des soldats. Louis-Philippe, Guizot et Thiers abandonnaient à l'opposition et à- M. Barrot, son chef, tout le terrain politique, excepté la trésorerie et lescasernes. Quand M. Barrot défendait jadis, à la Chambre, l'indépendance de

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l'Italie, le général Cubières faisait en Italie les affaires de la dynastie d'Orléans.

Le ministère Barrot voudrait mettre les socialistes dans la position où il s'est trouvé lui-môme à l'égard des ministères Guizot et Thiers \ II suppose aux socialistes le vide de convictions et le manque d'énergie qu'il reconnaît en luimôme. Ce serait un grand malheur pour les orateurs socialistes s'ils acceptaient le rôle de l'ancienne opposition Barrot, s'ils se contentaient de produire des théories, en évitant d'engager la responsabilité dans des votes décisifs.

Un vote résume une question du jour. La question du jour qui s'agite dans l'Assemblée nationale résume la question européenne. Un représentant du peuple, chargé de porter la

1 II y eut cette différence, qu'Odilon-Barrot n'opposa à l'expédition d'Ancone que des phrases, tandis que les, socialistes résolurent de s'opposer, même par les armes, à l'expédition de Rome, et ils tinrent parole.

Un des rédacteurs de la Tribune des Peuples, Jules Lechevalier, écrivait au lendemain du 13 juin: «Les socialistes ne sont pas des moines retirés du monde, étrangers à ses intérêts, à ses devoirs, ils sont aussi des citoyens, des enfants de la patrie. Quand ils ont engagé leur foi aune Constitution, ils la prennent au sérieux. Quand ils ont affirmé, au nom de cette Constitution, la liberté des peuples, ils entendent d'abord qu'on ne fasse pas servir les armes de la France à les opprimer chez eux. Ils veulent même qu'on les aide à s'émanciper.

cLa République française de 1848 est demeurée sourde, aveugle et paralytique, lorsque le cri des peuples appelait son intervention active à Milan, à Berlin, à Naples, à Vienne! Sous la présidence de l'héritier du nom de Napoléon, qui parait avoir hérité aussi de son amour pour les restaurations papales et les alliances dynastiques, la République française est allée, en compagnie de quatre puissances monarchiques, restaurer le trône du successeur de Grégoire VII!

«L'expédition romaine, avec toutes les circonstances qui s'y rattachent, a marqué, selon moi, la limite de toutes les erreurs, de toutes les fautes, de toutes les trahisons, accumulées, depuis le 16 avril 1848, contre l'esprit de la Révolution, et, depuis le 4 novembre 1848, contre la lettre même de la Constitution, votée et promulguée par l'Assemblée constituante.» (Note de l'éditeur.)

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parole au nom du peuple, ne peut et ne doit avoir d'autre but que de réaliser cette parole, d'en faire un article de loi ou un ordre du jour de l'armée.

Les socialistes nous paraissent malheureusement méconnaître la position que le peuple leur a faite l'Assemblée nationale. Ils cherchent à convertir au lieu de faire agir. Ils se font apôtres au lieu de se faire législateurs et hommes d'action, comme le peuple l'espérait d'eux. Ils consument leurs forces oratoires à vouloir convertir les banquiers, les marchands en gros et les malthusiens \ dont la conviction ne peut être ébranlée que par un vote de l'Assemblée. Pour obtenir ce vote, il faut s'adresser aux éléments vitaux de la na-

1 Malthus, célèbre économiste anglais, partant de l'hypothèse que le fléau des États est dans l'excès de la population, fit consister la sagesse des législateurs à trouver des moyens raisonnables pour s'en délivrer! Il y eut d'odieuses idées émises par ses disciples. L'un d'eux proposait aux mères de consentir à ce que chaque troisième enfant nouveau-né fût enfermé dans une boite faite exprès pour être asphyxié par quelque gaz délétère. Une théorie aussi contraire à ce précepte: tCroissez et multipliez, > de la Bible, fut accueillie avec bonheur par l'orléanisme. Au lieu de faire des sacrifices pour soulager la misère, les riches se trouvaient n'avoir d'autre devoir que de proclamer que le mariage doit être l'apanage de la richesse et l'accroissement des familles subordonné à l'augmentation des revenus! On connaît la phrase célèbre de Malthus: «Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si les riches n'ont pas besoin de son travail, est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tardera pas à mettre ellememo cet ordre à exécutions Cette phrase anti-chrétienne fut commentée par un ministre de Louis-Philippe, M. Duchàtel, dans un volume qu'il appela dérisoirement De la charité, où il conseille de tne rien faire qui excite à l'imprévoyance et enoourage la population,! et où il ose prétendre que tles livres saints, tout-puissants en religion, n'ont pas en économie politique plus d'autorité qu'en physique et en chimie.» L'Académie française décerna le prix Monthyon à cette œuvre, où M. Duchàtel réduisait la charité à n'être, selon l'expression de Pierre Leroux, qu'une affaire de police et de propreté. [Note de l'éditeur.)

Politique générale 176

.nçaise, à ses sentiments véritablement chrétiens de ressèment, de dévouement, de grandeur et de gloire, tpas en qualité de raisonneur, ce n'est pas en présenppât de jouissances immédiates que, Ton pourra cônes avocats et les banquiers millionnaires, socialisme, comme principe, ne saurait être accepté r les hommes religieux et patriotes. Exposer ces prin-

la tribune de l'Assemblée nationale, c'est les compro- . Une majorité qui ne voit pas que le rétablissement

à Rome du pouvoir papal est le plus grand attentat n ait jamais porté à l'Église, des hommes qui laissent r à leur porte des nations entières, sans que cela dé- 3n rien leurs calculs d'intérêt personnel, quel intérêt le majorité et de tels hommes peuvent-ils prendre au îr futur de l'humanité, bonheur encore invisible et able?

. résultats des dernières séances de l'Assemblée na-

apprendront, nous l'espérons, aux socialistes, ce dont vons toujours été convaincus: c'est que les hommes , de tout temps combattu tout sentiment religieux, et 3ut sentiment national français, sont ennemis-nés du me. Il faut chercher un autre moyen de les convertir.

POLITIQUE GÉNÉRALE

20 avril 1849.

Révolution démocratique et sociale 1 du 18 de ce mois ait l'article suivant:

et article ne figure pas sur la liste des articles d'Adam Mickieais a dû être public avec son approbation préalable, puisqu'il déclaration collective de la rédaction. (Note de l'éditeur).

176 La Tribuns dés Peuplée

«Une nouvelle preuve de la faiblesse du gouvernement nous est donnée: il craint l'allure ferme et indépendante d'un nouveau journal, la Tribune des Peuples et, comme les rédacteurs sont pour la plupart des étrangers parmi lesquels se trouvent des réfugiés, l'association Barrot-Falloux-Faucher se propose, dit-on, de les inviter à quitter la France au plus vite.

«Nous ne pouvons croire à une telle résolution. Cette trinité modérée nous a habitués à de singuliers faits d'armes politiques; mais il nous semble qu'arrivée à une certaine limite, elle devrait reculer devant la réprobation universelle.

«L'exécution d'une pareille mesure mettrait le comble à l'indignation que la conduite du ministère a déjà soulevée en France.»

Nous remercions nos confrères de la Révolution démocratique et sociale des sentiments qu'ils expriment à notre é^ard, sentiments qui seront partagés par tous ceux dont le cœur est encore accessible, dans ces tristes jours de réaction aveugle et furibonde, aux idées de justice et de liberté.

11 est cependant de notre devoir de rassurer les abonnés de notre journal, qu'on dit menacé d'une mort prématurée par l'anti-poison que voudrait lui administrer le grand docteur de la modération, M. Léon Faucher.

Pour parler sérieusement au ministre à qui on prête à tort ou à raison un projet aussi odieux que ridicule, nous commencerons par lui déclarer qu'il n'est pas en son pouvoir de supprimer la Tribune des Peuples, et voici pourquoi.

Nos rédacteurs principaux sont des citoyens français; par conséquent une mesure arbitrairement administrative ne saurait les atteindre. Quant aux étrangers qui nous prêtent un concours précieux, de loin ou de près, ils continueraient à nous aider de leurs lumières.

Chacun de nos numéros prouve la quantité toujours croissante de nos relations en ce Q-enre. Puis ces collaborateurs,

Politique générale 177

îst moins à Paris qu'il faut les chercher qu'à Vienne, à orne, à Constantinople. La Tribune des Peuples, publiée ins la capitale de la démocratie militante, est, pour ainsi re, rédigée dans vingt lieux à la fois.

Chaque nation qui se débat contre ses tyrans indigènes 1 étrangers, trouve nos colonnes ouvertes à ses griefs et à ;s espérances, et ce n'est pas dans un moment de lutte sure me, d'où la société doit sortir régénérée qu'une feuille >mme la nôtre s'éteindrait faute de matériaux.

Il ne faudrait rien moins que la suppression de la poste t la destruction des voies de communication (deux mesuîs honnêtes et modérées que nous recommandons au cainet) pour empêcher l'Italie de nous envoyer un hymne de euil et la Hongrie un chant de triomphe.

Sous le rapport pécuniaire, l'existence de la Tribune des *euples est assurée et garantie de la manière la plus solide, os ressources financières nous proviennent d'une cotisation attisante au-delà de nos prévisions, et qu'augmenteraient n besoin les patriotes de sept ou huit nations différentes, ui ont cru rendre hommage à la France comme à leur sœur inée dans la carrière de la liberté, en arborant dans son sein l bannière de la solidarité universelle. Parmi ces adhérents, y en a dont le pays serait une énigme pour M. Drouin de ihuys, ce grand ethnographe, qui ne connaît en Autriche, l'heure qu'il est, que la camarilla d'Olmutz.

Ces déclarations faites, qu'il nous soit permis de rappeler u docte M. Léon Faucher la fable de la belette usant sa uigue et ses dents à vouloir entamer un petit morceau de er, car nous vivrons, en dépit de la réaction jalouse de ne >ouvoir monopoliser les nouvelles étrangères au profit de la Bourse, nous vivrons tant que notre voix, libre et indépendante, trouvera un écho en France, nous vivrons tant que nos efforts seront utiles à l'affranchissement des nationalités opprimées.

178 La Tribune des Peuplée

Et pour vous dire encore un mot, Monsieur Léon Faucher, nous ne désespérons pas de vous voir revenir un jour à votre maxime économique, que les fumées du pouvoir vous ont fait oublier: «laissez faire, laissez passer,» maxime dont l'application, en matière politique, ne nous choquerait pas autant que vos vains essais de compression.

20 avril 1849.

Les journaux italiens et français publient des articles justificatifs de la conduite du général Chrzanowski. Voici, suivant lui, les causes auxquelles on doit attribuer les revers do la dernière campagne: 1° L'organisation de l'armée d'après un système de service de courte durée, pareil à celui de la landwehr prussienne, système bon pour mettre en avant des masses imposantes, mais non pour leur communiquer l'élan et l'enthousiasme; 2° les menées des partis extrêmes qui se sont fait sentir dans tous les corps; 3° la conduite inconcevable du général Ramorino, etc.

C'est un douloureux devoir pour nous que de répondre au général signataire de l'armistice piémontais. Nous lui fervns observer: 1° que, dans la guerre de Pologne de 1831, il avait persécuté le corps d'insurgés du colonel Rôiycki, en l'accusant d'avoir trop d'élan et d'enthousiasme; 2° qu'il avait { fait désarmer les bourgeois de Varsovie, soupçonnés de vou- ; loir défendre la ville avec trop d'enthousiasme; 3° qu'il a eu ; tort d'employer le général Ramorino, trop bien connu de lui \ en Pologne. On sait que ce dernier a fait entrer en Autriche fc et désarmer un corps polonais de vingt mille hommes.

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