UNE VICTIME DE LA RÉVOLUTION
22 avril 1849.
Rossini \ à ce qu'on dit, est atteint d'aliénation mentale. Le grand maître qui régnait sur la musique depuis la chute de l'Empire jusqu'à l'époque des dernières révolutions, vient d'abdiquer. On attribue le malheur de Rossini à l'impression des menaces de mort que lui auraient faites les révolutionnaires Italiens.
1 Le Messager des théâtres avait publié une lettre affirmant que des Italiens avaient cherché Rossini pour l'assassiner et l'Événement du 19 avril 1849 avait accueilli le bruit que Kossini serait devenu fou.
(Noté de l'éditeur).
Pour nous, il est évident que ce ne sont pas les révolutionnaires qui ont porté le coup à Rossini, mais que c'est l'esprit de la Révolution qui a frappé à mort ce grand esprit artistique. Lors des derniers événements en Italie, personne n'en a été aussi affecté, aussi affligé que Rossini. Il entendit d'instinct et de loin le son d'une musique nouvelle, qui allait faire taire à jamais les joyeux concerts de la musique matérialiste et sensuelle de Figaro.
Le peuple de Bologne commençait à chanter presque aussi faux que le chanteur des rues de Paris, mais en y mettant cet accent qui a fait la popularité de la Marseillaise, accent barbare pour l'Italie des Bourbons et de l'Autriche. Rossini apprécia toute la portée de la révolution qui allait s'opérer dans son art, et il ne se sentit plus la force d'y prendre part. Il se posa le premier en réactionnaire; il s'attaqua à l'esprit nouveau en employant toutes les ressources de son vieil esprit de causticité, de sarcasme et même de calembour.
Il faisait triompher la résistance dans son salon qui était devenu une place d'armes de l'esprit anti-révolutionnaire et le quartier-général des gros cardinaux, des belles dames et des compositeurs de libretti de Bologne. Rossini était devenu chef d'un espèce de comité de la rue de Poitiers. Cependant la Révolution marchait de plus en plus sérieuse; elle avait envahi tous les théâtres, toutes les sociétés philharmoniques, tous les salons qui avaient un piano et une flûte; dans tout ce vaste monde musical il n'y avait plus de place pour le joyeux Figaro.
Le grand maître de la résistance musicale fit encore quelques efforts pour faire prévaloir l'ancien système des cavatines gaillardes et des airs grivois: il fut sifflé. Le bruit fut si nouveau pour notre maestro qu'il crut entendre le sifflement des balles. Il quitta Bologne et annonça le projet de se réfugier à Londres. Les Italiens disaient alors qu'il était trèsnaturel pour un Figaro d'aller rejoindre les Basiles français
Le milliard 185
réfugiés à Londres. Figaro, en homme populaire, eut un reste de patriotisme et revint à Bologne. Mais il n'eût plus la force de reconquérir sa position de maestro tout puissant II est atteint d'une maladie, dont la contre-révolution ne pourra plus le guérir, car il n'est plus au pouvoir de personne de faire en Italie une restauration rossinienne, de recomposer pour lui un public de gros et gras cardinaux, de diplomates insoucieux et de dilettanti aristocratiques, un public enfin semblable à celui qui a essayé de se réunir rue Duphot. Le sort de Figaro, revenant en Italie, devrait servir de leçon aux Basiles, qui se préparent à quitter Londres pour rentrer en France K