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LE MILLIARD

23 avril 1849.

Le milliard que le peuple français avait accordé comme gage de réconciliation aux rétrogrades des deux anciens régimes; ce milliard, le peuple le redemande 2 . On se prépare

1 La tiédeur de l'Italianisme de Rossini était notoire. On connait le dialogue qu'il échangea dans un salon: «J'adore l'Espagne.» — «Et pourquoi?» — tparceque, si elle n'existait pas, ce serait l'Italie qui serait le dernier des pays d'Europe». (Note de l'éditeur.)

* Il était dit dans le manifeste du comité démocratique socialiste des électiom: «Tout citoyen dont la candidature pour la représentation nationale est posée devant le comité déclare à la face du peuple, par le seul fait de sa candidature, adhérer sans restriction ni réserve d'aucune sorte aux six propositions suivantes:

«1. La République est au-dessus du droit des majorités.

«2. Si la Constitution est violée, les représentants du peuple doivent donner au peuple l'exemple de la résistance.

«3. Les peuples sont solidaires comme les hommes. L'emploi des forces do la France contre la liberté des peuples est un crime, une vio-

à imposer aux députés, sur cette question, des mandats impératifs.

La France révolutionnaire, après avoir mis sur pied des armées assez nombreuses pour combattre le monde tout entier, après avoir payé de ses deniers la solde des conscrits et la dotation des maréchaux, et les listes civiles des rois créés par Napoléon; la France vaincue, envahie et pillée, après avoir payé les ennemis, trouva encore un milliard pour désarmer les haines intérieures. On espérait acheter avec ce milliard la neutralité du clergé, la sympathie, sinon le concours des vieux nobles, et l'indifférence des bureaucrates. Le marché n'a pas réussi. Le clergé, tout en acceptant les fruits de la terre, continuait de maudire et la terre qui les produisait et les hommes qui se chargeaient de les distribuer. Le clergé acceptait des pensions en son ancienne qualité de propriétaire féodal. Ces pensions lui étaient dues, se disait-il; c'étaient des redevances. Le clergé ne se donnait pas la peine et ne se croyait pas obligé de les mériter par des travaux ecclésiastiques. Le clergé s'est déclaré propriétaire; il en a appelé à ses anciens droits et privilèges; il s'est séparé des

lation de la Constitution. La France doit des secours aux nationalités qui combattent la tyrannie. Elle peut aujourd'hui les accorder immédiatement.

«1. Le droit au travail est le premier de tous les droits, il est le droit de vivre.

«La plus dure de toutes les tyrannies est celle du capital. La représentation nationale peut et doit poursuivre l'abolition de cette tyrannie.

«5. Dans une nation libre, l'éducation doit être pour tous gratuite, commune, égalitaire et obligatoire.

«6. Le rappel du milliard des émigrés est une mesure juste, utile, possible.»

Un article intitulé: la restitution du milliard des émigrés, parut dans le n" du 28 lévrier du journal: la Constitution républicaine du présent et de Va venir, Charles Martin, rédacteur-gérant. Le journal: la Vraie République du 2i avril traita l'article de la Tribune des Peuples sur le milliard d'excellent et en donna des extraits. (Note de ledit.)

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travailleurs; il s'est posé en fils de grande maison, dépossédé de l'héritage de ses ancêtres. Le journal qui représente le mieux les tendances et les vœux du clergé gallican, la Gazette de France, n'a jamais vu dans ia question du budget ecclésiastique qu'un procès de propriétaire à propriétaire, un procès entre les hommes qui prétendent posséder la terre au nom de l'esprit et de la tradition, et ceux qui s'en emparent par le droit de la force matérielle, par le droit de conquête. Le clergé, c'est l'ancien conquérant, c'est le Normand, c'est le Tudesque, c'est l'Autrichien, c'est le Russe; il est combattu par les chefs d'invasion du Nouveau-Monde, le républicains, les nationaux, les socialistes.

Pour prononcer dans ce procès, on en appelle l'Assemblée nationale, composée en grande partie d'hommes politiques, qui ressemblent parfaitement aux prêtres actuels.

Les politiques de l'Assemblée nationale ont hérité du terrain que leurs ancêtres, les grands hommes de la Révolution, avaient conquis, labouré et ensemencé. Ils voudraient jouir de cet héritage; ils voudraient conserver le caractère d'initiateurs et de chefs conducteurs des nations, sans perdre le droit d'exploiter et de faire valoir leur vrai intérêt personnel, celui d'un gain journalier et de jouissances immédiates.

La majorité de l'Assemblée votera pour l'intérêt prêtre, qui est son propre intérêt. Le vieil intérêt prêtre est intimement lié aux intérêts de l'aristocratie.

Les partis des prêtres, des aristocrates, des incrédules et des athées, depuis si longtemps séparés, se réunissent tous pour la première fois dans l'adoration du dieu capital.

Le peuple s'attaque au capital. Le plus grand capital du monde ancien, la base de toutes les entreprises réactionnaires, le milliard d'indemnité des émigrés, est en grand danger. Si l'on parvient à l'abolir, on mettra à l'ordre du jour des questions politiques et sociales dont personne, à ce qu'il paraît, ne prévoit encore la portée.

Oter un milliard aux réactionnaires, c'est tarir la source d'où ils tiraient jusqu'à présent toutes leurs forces vitales; c'est les priver de respiration, car il est sûr que la réaction n'a vécu depuis la Restauration jusqu'à ce moment que du milliard en question.

Les représentants les plus parfaits du vieux monde, les aristocrates français une fois remis en possession du grand capital, s'en sont servi pour rétablir l'ancienne coutume de récompenser et de pensionner le talent de plaire et celui de tirer profit des mérites des courtisans et des exploiteurs pour l'opposer aux efforts des hommes de dévouement et de désintéressement.

C'est avec ce milliard que les aristocrates, solidaires de la réaction européenne, ont payé les traîtres de Waterloo, les transfuges de l'armée de la Loire, les juges de Ney, de Labédoyère, de Mouton-Duvernet, des quatre sergents de la Rochelle, les juges de Louis-Napoléon, coupable des tentatives de Boulogne et de Strasbourg, les juges des accusés du 15 mai et de juin.

Le fonds dont on a tiré des sommes pour payer tous les travaux des réactionnaires n'est pas, à proprement parler, le budget de l'Etat. Ce fonds, c'est le milliard voté pour l'ancienne réaction. Jamais capital n'a été employé d'une manière aussi savante, aussi productive que celui-là.

On dépensait beaucoup pour amuser le roi Louis XVIII et mériter les bonnes grâces du confesseur du roi Charles X. On faisait des sacrifices pour appuyer la royauté de Louis- Philippe. Ces dépenses et ces sacrifices, les rois les rembour-

saient en pensions sur le budget de l'Etat, en places et même en subventions.

Les hommes du milliard, les réactionnaires du vieux régime, ont constamment appuyé la royauté d'Orléans. L'opposition que les légitimistes faisaient à ce régime était tout aussi peu sérieuse que celle de M. Barrot. On se combattait

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n public, mais on était toujours d'accord sur la question esentielle, celle de gagner, d'exploiter et de jouir. Le milliard tait au fond de tout cela. Louis-Philippe, avant de se charer de la royauté, assurait, par un acte judiciaire, la possesion d'une partie de ce milliard à sa famille. Les ministres e la royauté d'Orléans ont eu toujours en vue la conservaion de ce milliard et l'espoir d'en profiter à leur tour.

Ce milliard, le seul vrai principe des théories royalistes e Louis-Philippe, des doctrines savantes de M. Guizot et es mouvements oratoires de M. Thiers, est déjà battu en rèche par les collèges électoraux, et il est plus que probable u'il sera mis à néant par le fait des élections prochaines.

La réaction, qui ne s'appuyait en définitive que sur de argent, qui ne parlait que d'argent, qui n'agissait que par argent, s'abîmera, nous en sommes sûrs, dans cette question argent. Cette question forcera môme les ministres réactionaires de sortir de leur apathie matérialiste, et on les verra faire ppel aux sentiments de pitié, d'humanité, à, la sainteté des roits acquis. Ils parleront bientôt des souffrances de l'anienne émigration française, des misères des Bourbons, des 'hoiseul-Gouffier, des Polignac, des Bassompierre et des Rihelieu (dont quelques-uns étaient déclarés en état de faillite vant la révolution), chassés par la République et enrichis •ar l'Autriche et par l'empereur de Russie.

Pauvres honteux! à qui l'empereur Alexandre donnait [es millions confisqués sur des Polonais, et qui, de retour en ^rance, tout en s'extasiant sur l'hospitalité d'un peuple dont Is avaient si longtemps dévoré les revenus, n'ont cessé d'agir t de voter contre l'intérêt des Polonais, des Bohèmes et des taliens.

Après avoir joui des bonnes grâces des monarques et garné des millions dans les pays slaves et italiens, les émigrés rançais revinrent pour se partager le milliard arraché au >euple français par le traité de Paris.

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Ils ont réussi à mettre dans leurs intérêts les avocats de l'ancienne opposition qui étaient en même temps leurs conseillers ou leurs intendants.

Ils ont pour eux les généraux de Louis-Philippe; ces généraux savent très-bien que l'expédition du général Cubières 1 et l'enceinte continue de Paris n'avaient pour but que de défendre la royauté et le milliard sur lequel elle s'est fondée.

Les généraux de Louis-Philippe se rappellent bien ce qu'avait gagné en avancements, en grades, et en décorations le général Cubières, la grande épée de la dynastie, et les avantages dont a joui le ministre Thiers, l'auteur de l'en-

1 L'expédition d'Ancône fut en quelque sorte le prodrome de l'expédition do Rome. Lorsqu'en février 1832 les insurrections des sujets du pape menaçaient son autorité temporelle, Louis-Philippe envoya un corps d'armée sous les ordres du général Cubières occuper An cône, pendant que les Autrichiens envahissaient les Légations. Cet acte fut présenté aux patriotes comme un premier pas pour contre-balancer la prépondérance autrichienne en Italie, aux gouvernements comme un procédé habile pour maintenir le statu qiw. Quand la réaction austropapale eut pris le dessus, le corps expéditionnaire d'Ancône fut rappelé 1rs 24 octobre 1888. C'est cette marche tortueuse que le ministre Odilon- Harrot rêvait de suivre; seulement, les forces de la révolution italienne et les colères de la réaction en France amenèrent rapidement une lutte ouverte. Il n'en est pas moins édifiant do voir le vide de la politique des faux républicains de 1848, dont en cette occasion M. de Lamartine se lit l'orateur. Le 25 avril il vient préconiser à la tribune *la guerre tnodéréé, par opposition à la guerre de coalition. La guerre de coalition, prétenditil, est celle de la révolution et de l'Empire, la grande guerre des rois et des peuples qui inilue sur les destinées de l'Europe, venge les nationalités opprimées, modifie les frontières, et classe les puissances en raison de la prépondérance victorieuse de leur flotte ou de leur armée. Cette guerre, évitons-la à tout prix. La guerre modérée, au contraire, est celle qui fait serpenter les vaisseaux de ligne le long des côtés et cloue les bataillons au pied des Alpes, qui équipe des flottes pour sillonner les flots de la Méditerranée, et solde des armées à la condition de rester toujours l'arme au bras.» (Note de V éditeur.)

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ceinte continue, le grand bouclier de la dynastie d'Orléans. L'un et l'autre s'appuyaient sur le milliard. Les hommes du milliard les récompensaient, les choyaient, les encourageaient.

Ce sont les hommes du milliard qui ont créé M. Thiers député et qui espèrent bien réhabiliter M. le général Cubières \

Il est facile dès aujourd'hui de prédire qu'ils n'y réussiront pas. Ce qui renverse leurs calculs, c'est ce dieu inconnu, le seul que M. de Talleyrand craignait, Y imprévu, la question du milliard.

Les réactionnaires, à force de parler d'argent, et de ne parler que d'argent, ont enfin attiré l'attention de tout le peuple français sur la question d'argent.

Le peuple, après avoir longtemps suivi d'un œil attentif les réactionnaires dans leurs discussions parlementaires et leurs mouvements politiques, a fini par découvrir leur point de départ, leur asile, leur position forte, leur secret Le peuple a compris que tous ces hommes sortaient du milliard, s'appuyaient sur le milliard et n'agissaient que par le miliard. La question du milliard emportée, la réaction n'a plus de raison de vivre.

23 avril 1849.

La Gazette de Vienne vient de publier la proclamation que le général Welden, successeur du prince Windischgraetz, a adressée à l'armée autrichienne. Il paraît que ce général veut relever le sentiment d'honneur et l'esprit abattu des

1 En août 1847, le général Despant-Cubières, ancien ministre, fut

condamné par la Chambre des pairs, comme coupable de la corruption

exercée sur M. Teste, ministre des travaux publics, qui avait reçu 100.000

francs pour une concession de mines. Le général Cubières obtint sous

l'Empire sa réhabilitation.

[Note de l'éditeur.)

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Autrichiens par des moyens peu honorables, en excitant, par la calomnie, la haine des soldats contre la nation qui combat pour ses libertés, et contre les Polonais, ses auxiliaires.

«Regardez, dit-il à ses soldats, qui sont vos adversaires! D'infâmes scélérats, un rebut de tous les peuples, des Polonais mercenaires!»

Ce langage n'a rien qui puisse nous étonner de la part des généraux autrichiens. La plupart d'eux ne savent pas même à quelle nationalité ils appartiennent Ce sont les descendants d'officiers de fortune établis en Autriche et employés au service particulier de la dynastie d'Autriche. Ils ne conçoivent pas que l'on puisse avoir un autre motif de servir que le gain; ils supposent le même motif aux Polonais. Nous pouvons affirmer que, parmi tous ces Polonais qui combattent en Italie et en Hongrie dans les armées de la liberté, il n'y en a pas un seul qui ait en vue la solde ou l'avancement Ces soldats, que le général Welden appelle le rebut de tous les peuples et des scélérats, sont en grande partie des hommes riches et qui occupaient dans leur patrie une position honorable, car on ne passe pas les frontières bien gardées de la Pologne, sans posséder des ressources pécuniaires. L'Autriche et la Russie le savent mieux que personne pour avoir confisqué les fortunes de ces mêmes soldats qu'ils calomnient dans leurs feuilles officielles.

Ce qui nous étonne, c'est qu'il y ait en France des journalistes qui paraissent tout aussi mal disposés à l'égard des Polonais que le général Welden. Au premier rang marche V Univers religieux. Il a pour coutume peu religieuse d'appeler les légionnaires polonais des condottieri. On donnait anciennement le nom de condottieri aux soldats qui servaient pour de l'argent; en fait de condottieri, il n'y a plus aujourd'hui que les Suisses au service de l'étranger, et particulièrement ceux qui servent le Saint-Siège. Nous ajouterons que la plupart des compagnies polonaises combattant en Italie ont

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fait le voyage à leurs propres frais et ont été équipées avec de l'argent polonais; nous pourrions en donner les preuves officielles à V Univers K

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