LES CITÉS OUVRIÈRES
25 avril 1849.
On essaie de construire à Paris des cités ouvrières. Ce sont des établissements d'un genre tout à fait nouveau pour la France. Nous en sommes redevables à la révolution de Février et aux idées qu'elle, a commencé à réaliser. Dans ces établissements on assure à l'ouvrier la possibilité de respirer un air sain, un gîte et le chauffage, avantages dont le prolétaire a été jusqu'ici privé. Comme rien ne se fait sans capitaux, il y a, à ce qu'on dit, des riches qui s'associent afin de bâtir ces cités pour l'ouvrier. C'est donc le fruit de l'esprit
1 Nous citerons un exemple de l'esprit qui animait les légionnaires polonais. C'est un épisode du siège de Rome. «La journée fut glorieuse pour nous, Le commandant en chef de l'armée publia le lendemain un ordre de jour dans lequel il décernait les plus grands éloges à la légion. Le ministre de la guerre voulut décerner à ceux d'entre nous qui s'étaient le plus distingués des croix d'honneur. C'était d'un usage constant dans la légion de la consulter en corps dans les circonstances graves, usage qui ne porta aucun préjudice à la discipline militaire. La légion fut rassemblée, et son chef lui donna lecture des propositions du ministre. La réponse fut unanime: cNous combattons pour la liberté de Rome et pour le principe de la solidarité des peuples; aucun d'entre nous n'a rien fait au-delà de son devoir, que chacun a mis le même zèle à accomplir ; nous trouverons notre récompense dans notre conscience; nous sommes loin de la chercher dans des distinctions honorifiques.» Cette réponse fut portée à la connaissance du ministre, qui sut apprécier le sentiment qui l'avait dictée.» (Souvenirs d'un soldat de la lé&ion polonaise.)
(Note de l'éditeur).
d'association. A ce titre on ne saurait assez encourager la construction des cités en question.
Mais voilà que les bailleurs de fonds et les constructeurs, tout en se soumettant en apparence à l'idée socialiste, se concertent entre eux pour s'en servir en vue de l'intérêt du moment. C'est la vieille tactique des exploiteurs que celle de n'accepter d'une idée excellente en elle-même que ce qui leur convient personnellement. Aussi la réaction s'est-elle empressée de prendre sous la tutelle les cités ouvrières. Elle compte se servir de cette institution sociale comme d'une armée contre le socialisme. Si on écoutait les réactionnaires, ce seraient eux que l'on devrait regarder comme inventeurs des cités. Le socialisme, au contraire, serait l'ennemi implacable du bien-être de l'ouvrier.
On a droit de demander aux représentants officiels de la réaction, à MM. Thiers, Fould, aux deux Dupin, pourquoi, dans le temps où ils étaient au pouvoir, et où ils se proclamaient hautement vainqueurs de la République et du principe socialiste, l'idée ne leur est pas venue d'affecter à la construction des cités ouvrières ces énormes capitaux qu'ils employaient à construire l'enceinte continue, les prisons et autres établissements du même genre qui n'avaient pour but que le bien-être de la royauté.
Ces observations, nous les adressons aux ouvriers, habitants futurs des cités. Qu'ils soient convaincus que c'est l'esprit révolutionnaire et socialiste, que c'est l'esprit de Juillet et de Février qui a forcé les capitalistes à reconnaître la nécessité de s'occuper enfin du bien-être du prolétaire. On doit regarder le concours que les capitalistes offrent à la classe ouvrière comme une concession arrachée à l'égoïsme par le progrès humanitaire, et non pas comme une initiative de l'amour chrétien.
Il est donc de l'intérêt de l'ouvrier de nourrir en lui et de développer au dehors cet esprit qui a créé les cités: plus cet
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esprit deviendra puissant, et plus on trouvera de moyens d'assurer le bien-être de ceux qui le représentent. Si les ouvriers se laissaient gagner par les avances intéressées des matérialistes qui les prennent sous leur tutelle, si, satisfaits de leur position tant soit peu améliorée, ils se séparaient de la cause universelle du prolétariat, ils ressembleraient alors à ces hommes d'opposition qui, devenus magistrats salariés ou ministres, abjurent les sentiments et les opinions qui leur ont valu ces mêmes places dont ils paraissent maintenant si fiers.
Ainsi le sort des cités ouvrières dépend des ouvriers euxmêmes. Qu'ils restent, comme citoyens, ce qu'ils ont été dans les journées de Février. Qu'ils n'oublient pas que c'est en prenant les armes dans l'intérêt de la souffrance et de la misère universelles, que c'est au cri de: Vive la France, vive Vltalie, vive la Pologtie! qu'ils ont conquis, eux qui n'avaient pas où reposer leurs têtes, le droit de vivre dans ces cités. Ce n'est qu'après avoir ébranlé les puissances de l'Europe entière qu'ils ont forcé les puissants de la France à s'occuper de leur sort.