‹ La tribune des peuplesChapitre 33 sur 45 · L'ORLÉANISME · texte numérisé non relu

L'ORLÉANISME

4 mai 1849.

Dans l'histoire des peuples, il est un groupe d'hommes que l'on rencontre toujours. A Rome comme à Athènes, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, nous les retrouvons à l'œuvre partout où bat le cœur d'une nation. \ Ils ont peu étudié l'histoire, ils ignorent même qu'ils ont eu 1 des prédécesseurs, et cependant tous ces hommes agissent comme s'ils obéissaient à une tradition soigneusement conservée; comme s'ils étaient tous membres d'une solidarité habilement établie.

Ils ne se sont point parlé, et cependant ils professent tous le même dogme: la haine de tout mouvement moral. Ils ne se connaissent pas, et cependant on trouve toujours le même instinct répulsif au fond do leur cœur pour repousser les pensées généreuses.

D'où viennent-ils V d'où sortent-ils? quels ont été leurs maîtres? Nul ne le sait. Seulement, ce qu'on peut affirmer t

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sans crainte d'être démenti par les événements, c'est que, si l'on parle du progrès religieux, ils l'arrêteront au nom de la religion; s'il se présente une question de nationalité, ils seront contre elle; si l'on demande une amélioration sociale, ils se déclareront contre cette amélioration.

Nous le répétons: ce n'est pas d'aujourd'hui que ces hommes agissent ainsi; ce n'est pas seulement de notre temps, mais encore dans le passé. Ils sont immuables, ils ne varient pas: ils datent du commencement de la société, ils l'ont accompagnée dans toutes ses transformations, ils la suivront certainement jusqu'à sa Gn.

Quel est donc le mobile qui meut ainsi tant d'individualités? Ce mobile, c'est l'égoïsme, l'égoïsme qui se trouve dans tous les cœurs et que l'homme ne peut vaincre que par de grands efforts. Beaucoup ne peuvent remporter sur eux-mêmes une telle victoire.

Les hommes qui se laissent aller à l'égoïsme se reconnaissent facilement entre eux. Ils ont un mot d'ordre qu'ils savent tous sans qu'on le leur ait appris.

Combien cela rapporte-t-il ? voilà leur mot d'ordre, voilà la question qu'ils adressent tous invariablement, lorsqu'on les engage à faire un acte de volonté.

L'ennemi marche vers nos frontières, le peuple est dans la misère: il faut repousser l'ennemi, il faut soulager le peuple, leur dira-t-on; à ces appels du patriotisme, de l'humanité, ils opposeront toujours leur froide et impassible question: Combien cela rapporte-t-il ?

Pas un projet ne sera formé, pas une modification à la loi ne sera proposée qu'immédiatement ces hommes ne tentent d'arrêter tout progrès avec la même question.

Toutes les nations, avons-nous dit, recèlent dans leur sein cette lèpre de l'égoïsme, résumée en quelques hommes; la France, depuis quelque temps, ressent plus que toute autre les fâcheux effets des agitations suscitées par les menées de

ces égoïstes. Jusqu'alors ils n'avaient pu s'emparer du pouvoir chez aucun peuple; depuis peu ils dirigent les destinées de la France.

En 1789, l'élan national brisa les entraves du peuple. L'égoïsme ne fut pas écouté. Cependant il ne désespéra pas de son avenir; il renoua ses trames rompues, il attendit des jours meilleurs. Un moment il trouva même que la Révolution avait du bon: il spéculait sur les biens du clergé, des émigrés, les achetant à vil prix, les revendant à beaux bénéfices aux paysans.

Peu à peu l'égoïsme redevint insolent Riche par des spéculations, il commença à demander tout bas à quoi bon Mare n go et Austerlitz, qu'avait-on besoin de Wagram ou de la Moskowa?

Ils étaient riches les hommes au cœur de pierre, ils ne pensaient plus qu'à jouir de leur fortune, qu'à augmenter leurs richesses; et, tandis que les enfants de la France succombaient glorieusement, écrasés même par leurs victoires, ils criaient, eux, les égoïstes: Vivent nos amis les ennemis !

Vivent nos amis les ennemis! C'était là, en 1814 et en 1815, le cri de joie de tous nos grands et nos petits Crésus, c'était là leur cri de guerre ou plutôt leur cri de fortune.

En effet, l'égoïsme avait rapidement calculé ce que pouvait rapporter l'invasion. D'un coup d'œil il avait vu, à la suite des désastres nationaux, le pillage des paysans par les Cosaques et le fruit de ces rapines s'engloutir dans son escarcelle. Il avait vu les contributions de guerre imposées aux villes et partagées entre les généraux ennemis, et ces contributions dépensées au profit de son coffre-fort II avait vu une série d'emprunts contractés pour payer ces contributions, et se sentait seul capable de faciliter ces emprunts pour en profiter.

Il avait vu un essaim d'émigrés redemandant à grands

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•is leurs biens, et, dans l'impossibilité de faire cette restiîtion, il avait p resenti le milliard!

A cette vue, les appétits de l'égoïsme, surexcités tout coup, n'eurent plus de frein. Déposant toute pudeur, les se laves de cette passion se vautrèrent aux pieds de l'inasion.

L'égoïsme avait trouvé son dogme: c'était l'invasion; il ut son temple: ce fut la Bourse; il eut aussi ses grandes )ie8: ce furent les jours marqués de deuil pour les peuples, *s jours des batailles perdues et des fusillades.

I/armée de l'émancipation européenne succombe: Wa- ^rloo met la Bourse en joie.

Ney, Labédoyère, les frères Faucher sont assassinés juriiquement; Brune et Ramel sont frappés par les sicaires de invasfon: la Bourse hausse.

En vérité, la Bourse est bien le saint des saints de l'éoïsme; on y sacrifie chaque jour le sang des peuples en escomptant en hausse!

Cependant, si le temple de l'égoïsme, la Bourse; si son ogme, l'invasion et les fusillades, étaient trouvés, il lui manuait le magistrat, le grand pontife, le coordonnateur de la octrine: 1830 le fournit.

La France voulut effacer les souvenirs de 1815: elle fît 830; mais, confiante comme toujours, elle se laissa imposer -.ouis-Philippe. Dès ce moment, la religion de l'égoïsme fut complète: l'orléanisme se révéla dans toute sa nudité.

Jusqu'alors il n'y avait pas de nom pour désigner la secte, Louis-Philippe fournit celui de sa famille; il fit mieux; il s'appliqua à mettre uniquement en action toute la doctrine du Combien cela rapporte-t-il ?

Ne reconnaissant pas d'autres vérités que cette interrogation, il s'efforça de faire partager sa croyance à toute la nation.

La Pologne veut être libre, l'Italie le veut aussi: la Po-

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logne et l'Italie sont sacrifiées, non parce que les batailles tuent des hommes et que l'égoïsme a peur pour ses enfants, mais parce qu'une bataille coûte de l'argent.

Le Combien cela rapporte-t-il? fit partie de la langue officielle. Il fut démontré que l'orléanisme était la meilleure forme de gouvernement possible, parce que, disaient les harangues de la couronne, la prospérité est de plus en plus croissante.

Cette idée que tout devait se coter, s'escompter, était tellement entrée avant dans le cœur du monde officiel que, lorsque la France cria de sa voix formidable: Réforme ou révolution, il se mit à rire, le monde officiel. En effet, que pouvait rapporter la réforme? Plus de dignité dans le gouvernement, plus de liberté dans les institutions; or, la dignité et la liberté ne se cotent pas à la Bourse. On ne crut pas à la sincérité de ce cri: Réforme. Quant au second terme de la volonté populaire: Révolution, on y crut encore moins. Comment ajouter foi, en effet, à la possibilité d'une révolution qui, non seulement ne rapporterait rien, mais compromettrait toutes les fortunes!

Ainsi se trompa l'orléanisme: il jugea la France d'après son propre cœur; ne trouvant pas de bénéfice d'argent à accorder à la réforme, il la refusa.

En quelques heures, le 24 février vint prouver à l'orléanisme la vanité de ses illusions.

Louis-Philippe parti, restèrent ses élèves, les membres de la religion du: Combien cela rapporte-t-il?

Nous dirons quelle fut leur conduite depuis Février, et comment ils sont parvenus à faire douter de l'avenir de la Révolution.

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ô mai 1849.

Après la révolution de février, l'orléanisme fut comme frappé de stupeur. Il hésita un moment, sans savoir s'il suivrait le mouvement révolutionnaire pour l'exploiter comme en 1792. Cette hésitation fut de courte durée. Bientôt l'on vit affluer à l'Hôtel de Ville les principaux banquiers de la secte, qui vinrent dire au gouvernement provisoire que la gravité de la situation gisait seulement dans la question financière.

Le commerçant ne vend pas, le fabricant ne fabrique pas, l'ouvrier ne travaille pas, dirent-ils au gouvernement provisoire; faites vendre, fabriquer et travailler tout ce monde-là et vous échapperez au péril.

Au lieu de s'en rapporter à l'admirable patriotisme du peuple de Paris, qui se privait du nécessaire, en attendant les grandes choses que devait produire la révolution, les hommes de l'Hôtel de Ville écoutèrent les conseils de l'orléanisme.

Ils créèrent les 45 centimes et les ateliers nationaux, deux mesures qui semblaient indiquer que la révolution n'avait eu d'autre but que d'imposer le paysan et d'asservir l'ouvrier à l'embrigadement.

Dès ce moment l'orléanisme se vit sauvé; la révolution n'avait plus l'intelligence de sa mission.

De toutes parts on fit entendre des plaintes; il n'y a plus d'argent: voilà les paroles patriotiques que l'on entendait sortir de toutes les bouches.

Il semblait que, malgré la chute du chef de la secte, l'orléanisme eût asservi la France entière à son idolâtrie.

Cependant le peuple se souvenait de 1815: il n'avait pas

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oublié la Pologne, l'Italie. Il s'inquiétait de voir la révolution de février s'annuler comme celle de juillet

Tout à coup, les échos retentissants de la frontière apportèrent à la France le signe de vie. La France retrouva enfin le sens de toutes ses révolutions: l'Italie, l'Allemagne, la Pologne, la Hongrie, frémissant sous le joug, se levant pour l'indépendance, vinrent lui rendre présent l'objet réel de sa mission.

Il s'agissait, pour en finir enfin avec la question européenne, d'assurer l'émancipation des peuples.

Le peuple français comprit ainsi le but de sa révolution.

Un jour il cria: Vive la Pologne! K

Ce cri fut étouffé.

L'orléanisme avait dit que la guerre coûtait de l'argent

1 Dans son numéro du 15 mai, le journal la Vraie République, dont Barbes était un des collaborateurs, publiait en quelque sorte le programme de cette journée: «La Pologne, y était-il dit, à été trahie par la Révolution française... Reprenons notre initiative glorieuse, et déclarons que la France est encore la Jeanne d'Arc inspirée qui, avec l'aide de Dieu, proclamera la délivrance de tous les peuples.» Ce n'est que le 3 avril 1849 que fut prononcé, par la Haute-Cour de Bourges, l'arrêt contre les accusées du 15 mai. Avant d'entendre la sentence qui le condamnait à la déportation, Barbes prononça ces nobles paroles: «La souveraineté du peuple ! vous ne pensiez guère, il y a un an, à en devenir les protecteurs jurés! Vous êtes les plus forts, frappez-moi donc. Aussi bien, lorsque mes plus chères espérances sont trompées, quand la patrie entière est plongée dans la douleur, que sa chair et son àme se tordent sur ce brasier à laGuatimozin, que, comme pour nos rallier, on nomme du saint nom de République, que m'importe d'être enfermé dans un cachot! Les murs me préserveront du moins de voir de mes propres yeux des maux que je suis impuissant à soulager. Seulement, pardonne-moi, chère France, de ne t'avoir été utile à rien dans ma vie! Et vous, mes frères, opprimés te toutes les nations, pour qui je n'ai rien pu faire non plus, pardonnez-moi aussi, car nul ne fut plus animé que moi du désir de briser vos fers!»

(Note de l'éditeur.)

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L'Assemblée le crut, elle sacrifia l'idée à l'argent: l'Assemblée était convertie à l'orléanisme.

Le peuple, lui, n'était pas converti.

Il se replia sur lui-même. Il s'interrogea. Il se demanda si soixante années de révolution ne devaient aboutir qu'à arrêter le mouvement franco-européen devant une question de budget

La réponse que le peuple français trouva à cette question fut digne de la grande nation.

Le peuple français voulut sacrifier son dernier enfant comme son dernier éçu pour le salut des nations.

Il renia une seconde fois l'orléanisme. Il renia aussi les nouveaux auxiliaires de l'orléanisme, les faux révolutionnaires de février et du 4 mai K

Au fond de l'urne électorale il jeta un nom.

Pour le vrai peuple, pour le peuple qui laboure la terre, qui forge le fer, qui tisse la toile et la soie, ce nom voulait dire Europe libre!

Louis • Napoléon Bonaparte fut acclamé président de la République française.

Il fut élu malgré les partis officiels. Son élection passa sur la France comme un souffle régénérateur. Puis la France attendit

Mais l'orléanisme veillait toujours. Il vint réitérer au président ce qu'il avait déjà dit au gouvernement provisoire, à l'Assemblée, à Cavaignac: le marchand ne vend pas, le fabricant ne fabrique pas, l'ouvrier ne travaille pas.

Et l'orléanisme persuada qu'il fallait, pour sauver les suites de l'élection, faire seulement vendre, fabriquer et travailler.

Or, depuis le 10 décembre 1348, l'orléanisme a vaincu,

1 Le 4 mai fat le jour de la réunion de l'Assemblée constituante de 1848. (Noté dé V éditeur.)

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car depuis lors l'Italie a été égorgée, la Pologne vivante e«t toujours dans le sépulcre, et la Hongrie lutte seule, au bout de l'Europe, pour l'idée européenne.

Dans quelques jours, le peuple français va s'assembler de nouveau, de nouveau il va jeter des noms au fond de l'une électorale.

Que sortira t-il de ce vaste scrutin? La victoire de l'esprit français sur l'orléanisme ou sa défaite.

La victoire! elle serait définitive.

La défaite! elle ne serait pas sans lendemain.

7 mai 1849.

Pour l'orléanisme, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni principe; et cependant ses adeptes sont ceux qui emploient le plus souvent ces termes. Ils servent tous le pouvoir jusqu'au moment précis de sa chute. Un commis ordinaire quitte son bureau avant que le patron ne soit déclaré en faillite; l'orléanisme admet que ses adhérents restent fidèles à leur poste, assistent aux scellés, au déménagement, qu'ils pleurent même sur le sort du patron, en ne le suivant pas, en restant pour communiquer au nouveau patron certains secrets de la commandite!

Comment se débarrasser de l'orléanisme? Ses hommes s'offrent à servir avec fidélité... jusqu'aux heures des revers. L'Empereur avait un faible pour les légitimistes. «Ils savent obéir,» disait-il; seulement, ce qu'il ignorait, c'est que c'étaient ses grenadiers qui, moralement, les contraignaient à l'obéissance. Les hommes de l'orléanisme, eux, savent servir; mais comment payer leurs services?

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Payer! voilà le dernier mot de Porléanisme. Ou plutôt il 'a que deux mots dans sa langue: vendre et recevoir \

L'orléanisme peut se résumer en une seule phrase: c'est > système du commis- votageur appliqué à la politique.

C'est en empruntant toutes les formes que l'orléanisme st parvenu à capter la confiance des hommes qui, depuis ivrier, ont touché au pouvoir.

Ce n'est pas seulement dans les hautes régions du pouoir que l'orléanisme a fait prévaloir ses dangereuses doctrites, c'est dans la rue, dans l'atelier, dans la presse démocraique qu'il y est aussi parvenu en partie.

L'orléanisme s'est attaché à faire dévier de la véritable oie nationale des hommes qui s'étaient voués à la mission le défendre l'idée nationale.

La faute une fois commise, l'orléanisme l'exploita. Il feignit, profitant de l'erreur de quelques hommes sincères, il eignit de croire et s'efforça de faire croire que le peuple de ^ris n'avait pris les armes en février que pour une question e potrau-feu. Il s'attacha môme à persuader le monde qu'au >nd toute la révolution n'était qu'une question de bien-être latériel. Il transforma le socialisme pur en matérialisme.

1 Henri Heine a écrit, sous une impression analogue, les lignes suiantes:

«Si je dois mourir, que ce soit dans un champ vaste et noble! Ne îe laissez pas étouffer dans cet étroit monde de boutiquiers.

cils mangent bien, ils boivent bien, ils jouissent de leur bonheur e taupes, et leur générosité est aussi grande que le trou du tronc des auvres.

cils se promènent le cigare à la bouche et les mains dans les pohes; leurs facultés digestives sont bonnes, mais qui pourrait eux-méaes les digérer ?

«Ils trafiquent avec les épices du monde entier, et cependant, dans 'air de leur cité, en dépit de toutes les épices, on sent toujours l'odeur putride de harengs et d'âmes corrompues.» (Nocturnes.)

(Note de l'éditeur.)

Puis il affirma que, pour satisfaire des besoins impérieux, le peuple égaré voulait partager les fortunes, détruire la propriété et la famille; de là les haines qui déchirent la société, les luttes qui ont ensanglanté le pays.

Malheureusement quelques écrivains, quelques démocrates fournirent des armes à l'orléanisme en ne parlant que des besoins matériels du peuple, en négligeant complètement Tidée nationale qui est le mobile de toutes nos révolutions.

Sur le terrain du matérialisme, l'orléanisme devait être puissant; il le savait: aussi tous ses efforts ont été constamment dirigés dans le but de placer toute la discussion révolutionnaire sur ce terrain, qui était le sien propre.

Il y a réussi jusqu'à ce jour.

Il s'agit maintenant d'éclairer le pays, tous les hommes sincères, afin de transporter d'un commun accord le débit révolutionnaire sur son véritable terrain: la question nationale.

Avant de s'occuper de l'individu, il faut résoudre toutes les questions qui sont vitales pour la France, et non -seulement pour la France, mais encore pour l'Europe, pour le monde: il faut trancher enfin la grande question européenne. Alors, mais seulement alors, l'heure des intérêts privés sonnera.

Quand la Hongrie aura achevé de reconquérir son indépendance, quand la Pologne aura brisé la pierre de son sépulcre, quand l'Allemagne et l'Italie se seront régénérées, quand enfin tous les peuples libres les uns par les autres, et les uns pour les autres, auront proclamé la véritable, la seule Sainte- Alliance: celle des peuples, la première moitié de l'œuvre des nations sera accomplie, alors tous les peuples ensemble entameront résolument la seconde partie, la plus difificile, celle de faire part aux individus du bonheur conquis par un travail commun.

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Jusque-là, évitons soigneusement, dans les partis démocratiques, tout débat, toute discussion propre seulement à nous diviser en présence d'un ennemi commun.

Prouvons au monde que l'orléanisme ment à la vérité, lorsqu'il affirme que les révolutionnaires sont des hommes qui, ne possédant pas, veulent posséder.

Non! il n'est pas vrai de dire que la guerre soit seulement entre ceux qui ne possèdent pas et ceux qui possèdent.

Cette guerre est plus noble dans ses doctrines, plus sainte dans son but, car c'est la guerre des hommes de la liberté contre les hommes du despotisme, car c'est la guerre des nationalités contre les royautés, car c'est la guerre de V union des peuples contre le diviser pour régner.

Cette guerre est sainte, avons-nous dit, rien de matérialiste ne peut lui être reproché. C'est en vain que l'orléanisme voudra tromper les consciences sur son but. Ce but, comme un phare lumineux, attire déjà les regards des peuples; ils se dirigent vers lui pas la pensée, en attendant que tous ensemble ils y marchent d'un pas rapide; car ce but, nous ne saurions trop le répéter, c'est l'union des nations pour préparer le bonheur commun !

Encore une fois, il n'y a rien de matérialiste dans cette guerre. Qui donc en douterait maintenant, lorsque l'on voit, parmi les soldats qui en supportent le fardeau, les riches sacrifier leur fortune, les pauvres leur temps, et tous leur existence !

Combien d'heureux du siècle ont déjà succombé, en simples soldats de la sainte cause, sur les champs de bataille de la liberté, depuis le jour où Varsovie se leva pour 'l'indépendance jusqu'à celui qui vient d'éclairer les dernières victoires des Hongrois!

Combien d'heureux du siècle préfèrent mener une vie errante et vagabonde plutôt que d'accepter les satisfactions de la terre au prix d'une soumission au czar ou à Mette rnich!

Combien de pauvres ont quitté leur seule fortune, leur famille et leur charrue, pour changer le fer de cette charrue en glaive de l'indépendance!

Combien parmi eux errent tristement loin de leurs foyers en proie à tous les besoins, alors que leur obscurité, les couvrant largement, leur permettrait de revoir ces foyers regrettés, cette famille si chère; et cependant ils renoncent à tous ces bonheurs pour ne pas être témoins de la ruine de leur patrie; ils attendent, sentinelles fidèles, que l'heure de de la liberté nationale vienne les relever de leur sainte et longue faction.

Non! il n'y a rien de matérialiste dans la guerre des peuples.

On se rapelle cette pièce comique * où, dans un moment critique, l'un des personnages s'écrie: Sauvons la caisse!

Ces trois mots: sauvons la caisse! expriment mieux que . de longs commentaires toute la doctrine de l'orléanisme *.

Pour les adeptes de cette doctrine, en effet, il s'agit seulement de sauver la caisse.

Cette caisse contient tout pour ces hommes. Les uns y voient de l'argent, les autres un portefeuille, d'autres encore des croix, des places, d'autres enfin le pouvoir. Dans cette caisse fortunée, il y a de tout: elle renferme les âmes de tou-

1 Robert Macaire, pièce qui, en 1834, fut. interdite parce que Frederick Lemaitre, le grand artiste bien-aimë des prolétaires, pour mieux rendre son rôle, se grima en Louis-Philippe. {Note de l'éditeur.)

2 Voici ce que Chateaubriand a dit du fondateur de l'orléanisme: tLouis-Philippe ne sent pas l'honneur de la France. L'Europe peut lui cracher au visage: il s'essuie, remercie, et montre sa patente du rot Narquois, il conduit dextrement sa barque sur une boue liquide. La branche aînée des Bourbons est séchée, la branche cadette est pourrie. Louis-Philippe a dans sa personne de quoi ralentir la destinée, il n'a pas de quoi l'arrêter. Le parti démocratique est le seul en progrès, parce qu'il marche vers le monde futur.» (Mémoires d'outre-tombe.)

(Note de Véditeur^

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38 les sectes de l'orléanisme; ce sont ces âmes, maintenant, ont nous avons dévoilé la doctrine, qu'il nous reste à monrer dans leur hideuse nudité.

Nous dirons donc ce que sont les sectes de l'orléanisme.

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