LES POITEVINS
13 mai 1849.
Longtemps les diverses sectes de l'orléanisme se sont fait i guerre, guerre d'intérêt, de rivalité, d'influence. L'une des ectes était au pouvoir, les autres voulaient y parvenir: ce jt Tunique cause de leur lutte. Cette lutte se perpétua sans ien produire, jusqu'à ce que Février vint mettre toutes les etites rivalités d'accord en les confondant dans la môme roscription.
Après la révolution, l'orléanisme n'eut plus la parole: ses ectateurs se turent épouvantés. Cependant, ils ne tardèrent as à se rassurer. Ils profitèrent des fautes du gouvernement rovisoire, où ils avaient des représentants (Lamartine entre utres), pour reparaître sur la scène politique. Après la veue de l'Assemblée nationale, ils se comptèrent avec joie.
La France était alors divisée en deux camps: les hommes u passé et les hommes de l'avenir. Ces derniers d émanaient que l'on fermât 1 ère révolutionnaire en donnant sasfaction aux justes exigences des peuples. Les hommes du assé, au contraire, s'inquiétaient peu de continuer la révoition. Ce qu'ils voulaient, c'était que le monde ne changeât )int, qu'il continuât à rester exploité par l'intrigue, l'astuce l'égoïsme.
Nous avons dit que les sectateurs de l'orléanisme se comp- I tèrent avec joie après l'élection de l'Assemblée nationale. En effet, ils se trouvèrent plus forts qu'ils n'avaient osé l'espérer; de nombreuses recrues leur étaient fornies pas les faux partis révolutionnaires, ou plutôt ces partis et les anciennes sectes de l'orléanisme se reconnurent membres d'une même religion.
Un mot avait rallié toutes les sectes: G est un fait accompli, dirent les révolutionnaires satisfaits aux élus de la réaction, pour excuser la proclamation de la République.
C'est un fait accompli! L'orléanisme se reconnut dans cette phrase.
Ce n'est pas que l'orléanisme accepte tous les faits accomplis. Non; mais c'est une des formules qu'il préfère, en ce sens qu'elle lui a toujours réussi auprès des hommes au cœur timide, qui tremblent à l'idée de prendre une résolution énergique, et qui sont fort aises, lorsqu'on fournit un prétexte à leur inaction. Or, dès qu'un fait est accompli, pour eux c'est un motif suffisant pour s'abstenir de toute protestation contre lui.
L'orléanisme accepta donc le fait accompli de la proclamation de la république. Que lui faisait, en effet, république ou monarchie, pourvu que ses principes subsistassent et que ses intérêts fussent satisfaits? Et l'orléanisme espérait bien forcer le nouveau pouvoir à prêcher sa doctrine comme à sauvegarder ses intérêts.
Cependant il s'agissait de s'entendre; il fallait des conciliabules, où l'on pût dire les secrets de la doctrine.
On fit des réunions extra-parlementaires.
Tandis que les hommes de la révolution se réunissaient en dehors de l'Assemblée pour aviser à sauver cette même révolution en lui faisant porter tous ses fruits, les hommes de l'orléanisme s'assemblèrent aussi, mais pour altérer l'esprit révolutionnaire.
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Leur réunion se nomma la rue de Poitiers.
L'ordre fut leur mot de ralliement.
Pour la rue de Poitiers, ce mot: Vordre, voulait dire: (million jusqu'à ce que les places et le pouvoir fussent rendus , l'orléanisme.
Nuls anarchistes ne firent plus de désordre que tous ces nnis de Vordre.
Dans leur cénacle, on rencontra bientôt toutes les nuanes des anciens partis parlementaires. Les hommes de Guizot r coudoyaient ceux de Thiers, les phalanges d'Odilon-Barrot onfondaient leur rang avec ceux des faux révolutionnaires: es radicaux du National; on y trouvait aussi les légitimistes, es faux socialistes, les faux napoléonistes affublés du nom !e bonapartistes. En un mot, toutes les sectes de l'orléaisme s'y trouvaient représentées et s'y tinrent en conspiraion permanente contre la société. Tordre et la volonté de la Vance.
Les hommes de l'orléanisme conspirèrent contre la soiété en rendant par leurs actes et leurs discours les abus lus criants; ils conspirèrent contre l'ordre en s'efforçant par 3urs manœuvres d'arrêter la renaissance de la confiance; ils ombattirent les volontés de la France en tâchant, aidés par i corruption, d'altérer le suffrage universel.
Ils étaient donc tous réunis au nom de leurs intérêts priés: c'était leur véritable lien. Ou plutôt la cause de leur nion, c'était une commune infortune: exilés du pouvoir, ils oulaient faire cesser cet exil.
Il y avait parmi les satisfaits du jour quelques hommes rop haut placés, trop en vue pour aller sacrifier dans le Tand temple; mais, danâ des réunions secondaires, satellites e la rue de Poitiers, ils parlaient et agissaient dans le mêle sens que parlait et agissait le concile; et, s'ils différaient uelquefois de langage avec lui, ce n'était que sur des ques-
tions secondaires; ils se ralliaient promptement, dès que | Vidée commune était menacée.
L'intérêt, avons-nous dit, tel a été, tel est encore le lien des diverses sectes de l'orléanisme.
Parmi toutes ces sectes, y en a-t-il une sincère. Non.
Toutes proclament la souveraineté du fait accompli, et lorsque ce fait est contraire à leurs intérêts privés, elles le sacrifient, ainsi font-elles de la république romaine.
Toutes se sont faites les zélatrices de Tordre et toutes troublent Tordre dès que leurs positions personnelles sont menacées \
Les orléanistes regrettent moins le roi déchu que les chemins de fer, les places, les dépèches télégraphiques qu'il leur livrait en pâture.
Les légitimistes pleurent plus leurs dignités, ont plus de sensibilité à l'endroit de leurs armoiries effacées que de sympathies pour leur roi enfant 8 .
1 On vit en effet, après l'élection du président, les orléanistes faire pétition sur pétition, manifestation sur manifestation, article sur article pour que l'Assemblée nationale, supposée républicaine, consentit à se dissondre, môme avant d'avoir fait les lois organiques. Et comme l'Assemblée nationale constituante hésitait, le général Changarnier, alors coryphée du grand parti de Tordre, opéra sa pression militaire du 29 janvier 1849. (Noie dé l'éditeur).
* Le 2 mars 1848, le gouvernement provisoire rendît le déoret suivant: «Liberté, Egalité, Fraternité: Au nom du peuple français, le gouvernement provisoire, considérant que l'égalité est un de trois grands principes de la République française, qu'il doit en conséquence recevoir une application immédiate, décrète: Tous les anciens titres de noblesse sont abolis, les qualifications qui s'y rattachaient sont interdites; elles ne peuvent être prises publiquement ni figurer dans un acte public quelconque.» Ce que l'art. 10 de la Constitution du 8 novembre 1848 confirme en ces termes: «Sont abolis à toujours tout titre nobiliaire, toute distinction de naissance, de classe ou de caste.»
Le marquis de La Rochejaquelein, ennemi de la Pologne et futur sénateur de l'Empire et d'autres légitimistes avec lui, n'en tirent pas
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Les barrotistes aiment les luttes parlementaires, ils y brilmt par le vide de leur éloquence; le pouvoir même ne peut îs dédommager de la perte de leur influence, influence acuise au prix de cette fausse vie, dont ils faissaient semblant e vivre.
Les radicaux du National ont été plus embarrassés de îur victoire dont, faute d'idée politique, ils ne surent que lire, et qui s'est changée en défaite qu'ils veulent réparer u profit de leur orgueil.
Les matérialistes, que nous nommerons faux socialistes, egrettent au fond la chute de Louis -Philippe: ils amenaient tout de cet homme, ils n'espèrent rien de la républiue; que leur font les intérêts nationaux, ils ne songent qu'à éformer la marmite.
Enfin, la secte des hommes qui se décorent du nom de onapartistes, c'est-à-dire les faux napoléonistes, sont tout ussi infectés de l'orléanisme que les autres sectes. Ces homles, dans l'avènement d'un Bonaparte au pouvoir, ne voient ue les places, les croix auxquelles ils ont droit, disent- ils.
La rue de Poitiers a été l'exutoire de la France; tous les iux partis nationaux y ont trouvé un refuge, tous les homles âpres à la curée y ont communié: désormais ces homaes auront un nom dans l'histoire, on les appellera Poiteins.
L'Orléanisme, c'est la doctrine; les Poitevins, ce sont les ectateurs.
loins leur adhésion à la République pour mieux la trahir, et siégèrent ans les assemblées, dignes de cette apostrophe que du haut de la triune Chateaubriand leur adressait le 11 août 1830: «Jo laisse la peur . ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié une obole ou une lace à leur loyauté. Que tous ces preux, dont les exploits projetés ont ait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourches, tremblent nain tenant sous la cocarde tricolore : c'est tout naturel; les nobles couîurs dont ils se parent protégeront leurs personnes et ne couvriront as leur lâcheté.» (Noté de l'éditeur).
L' Orléanisme, c'est le culte de VÉgoisme; le Poitevin, c'est le converti à ce culte.
Les Poitevins sont bien en vérité tous corrompus par V Orléanisme, car tous ils repoussent l'idée nationale de la même manière: Combien cela rapporte-tril? A quoi bon?
16 mai 1849.
Comment se débarraser des Poitevins?
Ils encombrent le avenues du pouvoir; ils assiègent le gouvernement.
Leur unique préoccupation, c'est de créer des embarras aux hommes qui gouvernent, pour les amener à leur livrer en pâture les places, l'agiotage et le budget. Jusque-là, ils harcèlent, ils tourmentent ce pauvre gouvernement.
Ils ont des formules toutes prêtes, qu'ils emploient dans toutes les circonstances, et qui sont maintenant connues de toutes les sectes de l'orléanisme.
C'est à l'aide de ces formules qu'ils annihilent la bonne volonté de tous les vrais révolutionnaires.
Le fait accompli, la prospérité, V ordre, la propriété, h famille, la société en péril, V anarchie, l'équilibre du budget, la non-réception des nouvelles officielles, ï équilibre européens sont des mots, des formules entre mille autres, employés habilement par l'orléanisme, pour entraver la marche de l'idée démocratique, pour paralyser les efforts de ses représentants au pouvoir.
Tous ces mots, toutes ces formules, ne sont employés par les Poitevins que pour les besoins du moment. Une fois les périls éloignés, ils se rient, ils se moquent de leurs formules, inventées par eux uniquement pour la plus grande prospérité de leurs intérêts privés.
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«Nous jouerons le môme air; seulement nous le jouerons neux,» dit un jour, sous le dernier règne, un barrotiste, arlant de ce que lui et ses amis feraient, lorsqu'ils seraient u pouvoir. Cette naïveté explique bien des événements, onne le mot de la conduite énigmatique tenue par bien des ommes depuis la révolution.
Tour à tour, depuis Février, tous les partis officiels ont té au pouvoir, et tour à tour ils ont essayé de mieux jouer ? même air que Louis-Philippe exécutait avec tant d'habileté.
Que voulaient donc, avant la révolution, tous ces partis fficiels ?
Des places, rien autre chose.
Le roi déchu le savait; aussi traitait-il tous ces partis en onséquence. Seulement une des nombreuses erreurs de iOuis-Philippe, c'est qu'il s obstina à ignorer que derrière ces artis officiels il y avait la France. Ces partis étaient dans la lême illusion, si bien que Février les surprit autant, sinon lus, que les hommes qui régnaient aux Tuileries.
Tous les opposants dynastiques et anti-dynastiques eurent onc le pouvoir. La révolution le leur livra successivement. X tous ils en ont usé exactement, comme Louis-Philippe en urait usé lui-même, avec moins d'habileté toutefois: ils ont erui de jouet aux corrompus, tandis que le roi déchu se wvait des corrompus.
Cependant quelques-uns des hommes à qui Février livra îs destinées de la France auraient peut-être pu agir dans î sens de l'esprit national; mais il leur aurait fallu s'isoler e Torléanisme, refuser de communiquer officiellement ou fficieusement avec ses adeptes. C'était difficile. Comment, n effet, se refuser de recevoir les conseils, les éloges, les ncouragements donnés diplomatiquement par les banquiers, îs anciens ministres, les hauts fonctionnaires qu'on avait )ujours eus pour adversaires implacables, pour insulteurs charnés? On croyait les avoir convertis, on se flattait de les
dominer par la puissance de l'intelligence; or, ce furent ces docteurs de l'orléanisme qui convertirent, qui dominèrent
Le réveil fut prompt et terrible. Les hommes qui avaient perdu de vue le but noble et élevé de la révolution, pour s'engager dans le dédale de la diplomatie de couloir, se trouvèrent tout à coup dans l'isolement.
Le peuple, trompé par eux, leur avait ôté sa confiance; cette confiance était toute la force des révolutionnaires pai*venus; or, c'était cette force qu'encensait en eux l'orléanisme; dès qu'elle eut disparu, ils n'eurent plus que du mépris et de l'insulte pour leurs flattés de la veille.
Tous les hommes qui ont été au pouvoir depuis Février se sont laissés aller à la même illusion: l'espérance de ramener à l'idée nationale l'orléanisme qui ronge la société; tous ont été circonvenus, entretenus dans leur illusion de la même manière par les Poitevins, et tous se sont aperçus trop tard qu'ils n'avaient été que les dupes de roués habiles.
Dépopulariser les hommes populaires en leur persuadant d'ajourner l'exécution des promesses qui leur avaient valu la faveur du peuple, telle a été la base de toute la diplomatie de l'orléanisme pour détruire un à un tous les révolutionnaires.
Tous ces hommes, pour échapper à cette diplomatie, au lieu de recourir aux moyens énergiques, de chasser les vendeurs du temple, se complurent à respirer l'encens empoisonné que brûlaient leurs thuriféraires sous forme de conseil.
Doivent -ils se plaindre de l'ingratitude du peuple? Ils seraient vraiment les bien -venus! Est-ce lui ou eux qui a changé?
Le peuple, lui, a tenu ses engagements; il a promis et donné le pouvoir aux hommes qui lui avaient juré de lui rendre sa gloire perdue, de soulager ses misères, de le débarasser des exploiteurs et des corrompus de l'ancien régri-
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ne; à ces conditions, il a donné le pouvoir, il a exécute fidèement le traité, tandis que les parvenus de la révolution» circonvenus par les Poitevins, ont laissé protester la traite [ue le peuple a présentée le jour où les engagements sont enus à échoir, c'est-à-dire bien des jours après la victoire.
Le peuple s'est vengé de cette trahison en retirant sa nain puissante qui soutenait les hommes sortis de la révoution; et ces hommes sont tombés, et comme eux tombeon t tous ceux qui, élevés par le peuple, oublieraient les conlitions auxquelles le pouvoir leur a été octroyé.
Le peuple français a une volonté immuable, il brise impitoyablement les hommes, il renverse les doctrines qui 'opposent à sa marche. Qu'on ne l'accuse pas d'inconstance ous le vain prétexte qu'il brise chaque jour une nouvelle cl oie. Il ne brise que les hommes qui veulent s'ériger en Joies.
A celui à qui le peuple français donne sa confiance, il dit:
a Tu me délivreras de mes misères, tu briseras les chaînes des peuples opprimés, tu ne pactiseras pas avec les hommes du passé; à ces conditions, je te donne ma fortune, mon sang, mes enfants \»
Jusqu'à ce jour les hommes qui ont accepté le pouvoir vec les conditions qu'y avait mises le peuple, n'ont pas tenu es conditions; c'est pour cela que le peuple français a laissé amber ces hommes du pouvoir, lorsqu'il ne les en a pas hassés lui-même.
1 «Les révolutions, a dit M. de la Lamartine, le 19 novembre 1845, 3Dt comme les sibylles antiques; elles ne dissent jamais mieux le mot u destin que dans l'accès môme de leur inspiration. C'est leur enîousiasme qui leur arrache leur secret.»
(Note de Védiieur.)