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L'ARMÉE ET L'ORLÉANISME

24 mai 1849.

L'armée française aura bientôt à l'Assemblée nationale ses véritables représentants, nommés par le suffrage universel. Ce sera à eux de prendre en considération les discours politiques du commandant en chef de l'armée des Alpes et la conduite des généraux orléanistes.

Le discours de M. Bugeaud 2 et les proclamations du général Oudinot révèlent suffisamment le système que les gou-

1 M. de Cotlogeon publia toute une série d'article sous le titre: Varmée dans les numéros des 11 avril, 25 avril, 18 mai, 29 mai et 11 septembre 1849 du journal: le Corsaire et, cela va de soi, dans un esprit diamétralement opposé à celui d'Adam Mickiewicz.

{Note de l'éditeur.)

1 Le maréchal Bugeaud professa toujours la doctrine que le soldat ne doit être qu'un aveugle instrument. Un jour que, le 26 janvier 1834, il prônait l'obéissance passive: «Faut-il obéir, lui cria le député Dalong, jusqu'à se faire geôlier, jusqu'à l'ignominie.» Cette allusion au rôle

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d'alors attirèrent sur eux les premiers coups que la révolution dirigeait contre cet ennemi

Il est vrai qu'alors les Russes, les Prussiens et les Autrichiens n'avaient en France d'autres alliés que les nobles, les prêtres et quelques paysans égarés par les prêtres. Il est vrai aussi que l'empereur de Russie compte maintenant en Franoe de nombreux partisans même parmi la bourgeoisie et qu'il a pour lui les sympathies de tous les banquiers et hommes d'affaires orléanistes. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a déjà en Italie, en Allemagne et même en Russie un parti immense plus hostile à l'empereur, le chef de la réaction, et à tous les réactionnaires que ne l'est en France le parti socialiste à l'ordre de choses actuel.

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ornement précédents ont suivi à l'égard de l'armée, et que e ministère actuel s'efforce de maintenir.

Ce système a suivi deux marches en apparence différente, mais dirigées au fond par la même idée mère.

Cette idée était celle du désarmement de la France, dans e but d'annihiler sa force d'action sur l'Europe.

Les Bourbons se proposaient de diminuer l'effectif de 'armée, tout en augmentant les cadres. Us donnaient de préférence le commandement aux officiers attachés à la domesicité de la maison régnante; ils s'efforçaient de réduire l'armée française à l'état où se trouve actuellement celle du royaume bourbonnien de Naples. Énerver l'esprit militaire national et employer des troupes mercenaires, c'était mettre la France dans la dépendance des puissances étrangères. Et somme les Bourbons de la branche aînée ne régnaient en France que par l'appui de l'étranger, la force militaire française une fois détruite, le règne des Bourbons devait durer lussi longtemps qu'ils conserveraient les bonnes grâces de eurs alliés le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche et l'em- >ereur de Russie.

La Révolution de juillet arrêta cette marche du système >ourbonnien, chassa de Paris les troupes mercenaires, et orça la royauté de la branche cadette à rétablir sur un pied espectable l'armée désorganisée.

L'orléanisme, tout en restant fidèle à la pensée bourbôlienne, suivit une autre marche.

Les Bourbons de la branche aînée avaient pris pour molèle l'organisation militaire de Naples, l'orléanisme chercha i imiter l'exemple de l'armée anglaise des Indes-Orienales. Il ne s'agissait plus de gouverner la France désarmée i laide de troupes mercenaires de l'étranger, mais de faire

>eu honorable que M. Bugeaud avait rempli à Blaye, lorsqu'il y gardait uisonnière la duchesse de Berry, amena un duel où le député Dulong ut tué. (Note de l'éditeur).

peu à peu de toute l'armée française une espèce de troupes de Cipayes mercenaires.

 cet effet, on déclamait contre la conscription, en tournant en ridicule le devoir sacré de chaque citoyen de défendre la patrie; on encourageait les remplacements; on disait hautement que l'armée devait être regardée comme une carrière de profits et d'honneurs pour les officiers, et comme un métier pour les soldats. Il y avait des journaux spécialement chargés de propager ces idées, comme la Presse^ le Journal des Débals et la Sentinelle de V Armée. On espérait mettre l'armée à la disposition de l'industrialisme. De là ce projet, soi-disant romain, d'employer les soldats aux travaux (futilité publique, tels que creusement des canaux, construction des édifices et exploitation des mines. On voulait faire des soldats des terrassiers et des mineurs. Si ce système s'était établi, il aurait alors suffi à un exploiteur d'obtenir un ordre d'un maréchal d'une armée des Alpes ou du Rhin pour faire marcher des divisions et des brigades vers les mines de Saint-Bérain et de Gouenans \ Puisqu'on se faisait fort alors de faire passer, moyennant finance, des lois, on eût obtenu plus facilement encore des ordres du jour sur l'emploi de l'armée. Un tel emploi d'un demi-million de bras aurait fait baisser les prix des journées du prolétaire: on aurait enrichi du même coup les exploiteurs, et réduit le prolétariat à l'état où se trouve celui d'Irlande.

Nous avons dit que les infâmes inventeurs de ces projets anti-nationaux citaient à chaque moment l'exemple des légions romaines. Ils feignaient d'ignorer que les légions n'étaient jamais employées qu'aux travaux militaires; les routes que faisait construire la république de Rome n'avaient d'au-

1 Ces mines donnèrent lieu à de scandaleux procès auxquels se trouva mêlé M. Emile de Girardin, et qui démontrèrent que les lois qui en concédaient l'exploitation avaient été achetées à deniers comptants à un ministre des travaux publics. (Note de V éditeur).

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to but que de faciliter la marche et le transport de l'armée. 1 n'y entrait aucune idée de spéculation commerciale; si les soldats travaillaient à bâtir des municipes coloniaux, c'était ians le but d'assurer à l'armée des positions stratégiques. L'orléanisme, au contraire, en affectant de détruire dans l'armée toute idée de guerre, voulait employer tous les hommes armés pour les combats, nourris et armés aux frais de l'État, à exécuter des travaux dans l'intérêt particulier de quelques spéculateurs.

Ce qui se fait depuis la révolution de Février nous laisse présumer que l'idée bourbonnienne et orléaniste de la transformation de l'armée française eu une troupe de mercenaires et de travailleurs, condamnés à être exploités par le capital, subsiste toujours dans une certaine région de militaires orléanistes haut placés. Le fait d'armes du général Oudinot et les discours du maréchal Bugeaud en sont la preuve.

Nous recommandons ces observations à l'attention des citoyens Boichot, Rattier et Commissaire, militaires représentants du peuple.

POLITIQUE GÉNÉRALE Paris, l w septembre 1M9.

La Tribune des Peuples partage te sort de ta cùuse qu'elle s? est vouée à défendre l .

Sous le régime de l'état de siège, notre journal «vfcit été suspendu. Le rédacteur-gérant * et deux personnes attachées à la rédaction furent emprisonnés et subirent une longue

1 La Tribune des Peuples fut suspendue à la suite du 13 juin. Ledru-Rollin avait dit en pleine Assemblée : cNous défendrons la Constitution même parles armes.» Le 13 juin, six journaux: la Vraie République (de Thoré), le Peuple (de Proudhon), la Révolution démocratique et sociale (de Delescluze), la Démocratie pacifique (de Considérant), et la Réforme (de Ribeyrolles), parurent avec une première page couverte de proclamations. La première, émanant de la Montagne, était signée de cent vingt-deux noms. Les comités démocratiques socialistes déclaraient le président et la majorité de l'Assemblée hors la Constitution. Mais cette journée malheureuse, loin d'empêcher le bombardement de Rome, entraîna la dispersion ou l'arrestation des chefs de l'opposition diins l'Assemblée nouvelle, les uns s'exilèrent, les autres se virent condamnés par la Haute Cour de Versailles (novembre 1849).

La veille du 13 juin, les républicains, agités du pressentiment de leur défaite, disaient qu'il ne fallait pas qu'un attentat tel que l'expédidition de Rome pût s'accomplir, sans qu'au moins pour l'honneur du peuple français Paris ne fût proclamé en état de siège, souffrant pour l'Italie ce qu'au 15 mai il avait souffert pour la Pologne. Ce fut aussi la seule consolation qu'ils aient eue. (Note de V éditeur.)

* Jules Lechevalier qui avait eu la malencontreuse idée de prendre sur lui la publication dans ce journal des pièces incriminées, s'empressa de dégager la responsabilité de M. Mickiewicz par une lettre publique, dont nous avons donné le texte ailleurs. (Note de l'éditeur).

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détention. Ces rigueurs n'Avaient d'autres motifs que la publicité donnée par le journal & deux proclamations, dont Tune portait la signature d'un grand nombre de représentants, dont l'autre exprimait l'opinion de la presse et d'une partie de la jeunesse des écoles: pièces criminelles, dit-on comme ayant dû provoquer la manifestation du 13 juin. Bientôt la justice appréciera le caractère des pièces incriminées. Comme nous avons été poursuivis pour les avoir publiées, nous dirons, pour notre part, que nous ne concevions la manifestation projetée pour le 13 juin que comme une démarche constitutionnelle, légale et éminemment paciûque.

Ce n'est certes pas notre journal qui poussera jamais la population de Paris aux émeutes, qui suscitera la guerre civile. Rien n'est plus contraire à l'esprit de notre œuvre. Nous servons la cause des peuples; les peuples continuent de fonder leurs espérances sur les forces de la nation française; les émeutes et les guerres civiles n'auraient d'autre effet que d'énerver la nation; elles ne peuvent profiter qu'à nos ennemis. Os le savent bien. L'histoire de la révolution et de l'empire leur apprend combien il serait dangereux pour eux de réveiller l'esprit national des Français par une attaque ouverte.

Depuis la Révolution de juillet ils ont ohangé de tactique. Leur plan consiste & cerner la France, à laisser ses forces se consumer dans des luttes intestines. En attendant leurs armées parcourent l'Europe depuis le Niémen jusqu'aux Alpes et au Rhin, détruisant partout les éléments moraux d'indépendance et de liberté, et s'em parant de toutes les ressources matérielles.

Ce plan n'est plus un mystère pour personne; ce que l'on connaît moins, c'est l'état des pays et les dispositions des populations intéressées dans la lutte. Nous étions en position d'avoir à ce sujet, des renseignements particuliers. Nous les communiquions à la France dans l'intérêt de la cause com-

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mune. Ces affaires, que Ton s'obstine à appeler étrangères, sont pour la France des affaires intérieures, des affaires intimes. C'est à Pétersbourg et à Londres que se combinent, c'est à Rome, à Rastadt et à Komorn que se décident les affaires que Ton traite à la Bourse de Paris. Des chances morales de cette lutte entre le vieux monde et le monde nouveau dépendent les mouvements du monde matériel. Dans cette conviction, tout en donnant des renseignements matériels sur les hommes et les choses de l'étranger, nous appelions l'attention de l'Europe sur les graves questions morales qui agitent la sooiété française. Ce sont les idées écloses à ' Paris qui ébranlèrent les pavés des capitales de l'Autriche et de la Prusse, et obligèrent le souverain pontife à abandonner Rome. Cet antagonisme entre les forces terrestres de l'étranger et l'action intellectuelle de la France ne peut trouver de solution que dans le réveil universel de ce sentiment qui a créé et inspiré toutes les nationalités chrétiennes, dans le réveil du sentiment chrétien, dans la résurrection de l'idée chrétienne et son application sérieuse aux lois qui régissent la société civile et les affaires matérielles.

Tel a été notre programme au 15 mars. Ils nous accusaient d'en avoir méconnu l'esprit et la lettre, ceux qui nous dénonçaient comme coupables d'avoir fomenté la discorde intérieure. La justice a repoussé ces accusations en nous laissant libres de toute poursuite.

Nous sommes décidés à continuer notre œuvre.

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POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 2 septembre 1849.

Les armées populaires sont partout vaincues ou forcées de capituler. Venise est réduite. On parle de la capitulation de Komorn. Si l'Italie et la Hongrie n'avaient combattu que dans l'intérêt de quelques familles ou d'un parti politique quelconque, on pourrait regarder la lutte comme terminée.

Mais, dans ces pays, on a combattu pour l'intérêt de sa nationalité. Une telle guerre ne se décide pas par une bataille rangée ni par une prise d'assaut.

L'Italie n'était pas tout entière sur le champ de bataille de Novare; elle n'était pas non plus enfermée dans l'enceinte des vieilles murailles de Rome. L'esprit national hongrois survivra à ses défaites. Il y a un demi-siècle qu'on prétend que la Pologne n'existe pas officiellement; on a retrouvé pourtant les Polonais à Lonato, à Kapolna et devant Hermanstadt. La guerre que l'on ne cesse de faire à la Pologne fait prévoir la durée de celle que Ton sera obligée de continuer contre l'Italie et la Hongrie. Ce sont, nous le répétons, des guerres de nationalités.

Qui ne sait qu'en Italie au fond de tous les mouvements populaires, à Naples, en Piémont, en Lombardie, il n'y avait qu'une seule pensée, celle de la nationalité. Les royaumes, principautés et républiques d'Italie n'avaient qu'un désir, celui de donner à cette pensée nationale un corps d'État. Toutes les autres questions de constitutions plus ou moins libérale, de suffrage universel, de forme de gouvernement, n'étaient que secondaires. Si l'Italie avait trouvé parmi ses monarques un homme capable de s'enthousiasmer pour la pensée de la nation, et de la mettre en œuvre, elle lui aurait décerné volontiers tous les titres imaginables.

La Tr i tmm e êm JNnpleê

Nous savons de bonne source que les Hongrois n'étaient pas éloignés de donner la couronne de Saint-Etienne à celui des princes d'une famille régnante qui aurait eu le courage d'embrasser leur caust»

L'espoir des Italiens et des Hongrois fut déçu. La papauté, la monarchie et la vieille aristocratie ont définitivement abandonné la cause des nationalités. Ce fut là l'origine véritable du parti républicain en Italie et en Hongrie. Ce parti doit son existence et son accroissement rapide au violences de l'Autriche, à la mauvaise foi du souverain pontife et à la conduite inqualifiable des monarques du Piémont

Décidément, à l'heure qu'il est, le grand parti national italien est convaincu de l'inexorable nécessité de l'établissement d'une République italienne. Ajoutons que dans l'idée des Italiens une république signifie: un État unitaire, ayant une seule capitale et un gouvernement central.

Il est probable que les populations hongroises et slaves seront bientôt poussées dans la môme voie. Le réveil dei nationalités est un fait nouveau. Un État qui aurait le premier reconnu l'importance de ce fait et l'aurait pris pour base de sa politique se serait fait le centre de l'Europe moderne, aurait commencé une ère nouvelle. Des deux grands États qui étaient de force à prendre une telle position, la Russie n'a pas pu le faire, la France ne l'a pas voulu.

Au milieu de l'affaiblissement de tous les sentiments moraux, le sentiment de nationalité se pose de nos jours avec une force qui pourrait être également salutaire pour les gouvernements et les peuples. Il y a du religieux dans ce sentiment. 11 est éminemment organisateur. A vrai dire, il n'est que le développement régulier du sentiment de famille et de propriété. Développement régulier, disons-nous, et pour tant contraire à l'égoïsme. Qu'est-ce en réalité qu'une nationalité, si ce n'est une immense famille dont tous les membres s'aiment au point d'être prêts à mourir les uns pour les

autres et dont les propriétés sont mises au service du bienêtre commun?

Et Ton permet que de telles familles, modèles des familles particulières, soient assaillies et exterminées par une horde étrangère! Que la propriété de toute une nation soit mise au pillage en vertu de Tordre d'un chef étranger!

lues puissances complices du meurtre de tant de nations se trouvent fatalement poussées à continuer leur œuvre en tuajit les nations qui sont encore debout. La guerre sera longue, mais dès aujourd'hui, tout le monde en pressent l'issu^. La papauté et les vieilles dynasties forcent, par tous les moyens, les peuples à se constituer en républiques. Ce que les théoriciens ne parviendraient à établir que par des sociétés de travail, le souverain pontife, avec l'aide du cardinal Lambruachini et du général Oudinot, nous paraît devoir l'accomplir dans un avenir peu éloigné.

Et ce ne sera pas encore la fin. La cause des nationalités, condamnée par le pape et les monarques, se trouve repoussée par la République. Nous parlons de la République française. C'est la seule qui existe. 11 est facile de deviner vers quel ordre d'idées cet abandon jettera les esprits des Italiens, des Madgyares et des Slaves. Et puis on les accusera de qe pas savoir former un gouvernement! Il n'est pas naturel à l'homme d'imiter son ennemi. Or, tous les gouvernements réguliers se sont déclarés également ennemis de la cause des nationalités.

Déclaration plus fatale que celle de Pilnitz et de Coblentz!

On en aperçoit déjà les conséquences morales. Déjà cette antipathie que les peuples opprimés avaient contre les rois et les prêtres fait place à un autre genre d antipathie, mille fois plus dangereuse: antipathie contre tout ce qui est pouvoir et même contre tout ce qui est loi et règle.

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