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L'ÉTRANGER

Paris, 3 septembre 1849.

Quelqe tristes que fut fussent nos prévisions à l'égard de la révolution allemande, elles ont été au-desous de la réalité.

Il paraît que de cet universel mouvement de tous les pays germaniques il ne restera bientôt qu'un vague souvenir. Des négociations entre les princes, de la longue existence des parlements, des vœux des populations appuyés quelquefois par la force des armes, de tout cela il ne reste aucune trace constitutionnelle ou légale. L'Allemagne retombe dans son ancienne immobilité et son impuissance. Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'elle n'a pas le droit de se plaindre. Elle a fait ses affaires elle-même. L'Italie et la Hongrie succombèrent aux attaques de l'étranger. En Allemagne, ce sont les Allemands dont on s'est servi pour accabler les Allemands. Des peuples d'une même origine qui se laissent ainsi employer à s'entre-détruire prouvent combien ils sont encore loin de pouvoir constituer une nation. 11 n'y pas de nation qui n'ait été troublée par des discordes et les guerres civiles; mais la guerre que les régiments prussiens ont faite aux habitants de Dresde, ainsi que l'expédition des régiments prussiens, hessois et meklembourgeois contre les habitants du duché de Bade, ce n'est pas là que la guerre civile, ce sont des expéditions du moyen-âge où les troupes domestiques et les soldats mercenaires de quelques chefs combattaient contre les populations des campagnes et contre des cités naissantes. On voit bien que l'esprit de l'Allemagne nouvelle n'a pas pénétré dans l'armée allemande. Les régiments prussiens, hessois, wurtembergeois et bavarois se disent, il est vrai, allemands, mais en réalité ils ne connaissent d'autre patrie que leur casernes, d'autre devoir que celui d'obéir à leurs chefs,

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'est-à-dire à leurs princes. Nous ne parlons pas des régilents autrichiens: on sait qu'en Autriche l'armée est regarée comme une propriété. En Autriche chaque grand seine ur possède un ou plusieurs régiments. Il porte même ofciellement le titre de propriétaire de tel ou tel régiment Inhaber des Régiments)). Tous ces régiments pris ensemble )rment la propriété militaire de l'empereur d'Atitriche. Que ouvaient les parlements et les clubs allemands contre une lasse de soldats qui se regardent, les uns comme domestiues, les autres comme serfs, comme propriété de leur souerain?

Ce dont on a le droit d'accuser les hommes parlementai- SB de l'Allemagne, c'est de n'avoir pas tenu compte de cet tat des choses. Si l'on n'avait pas trouvé le moyen de ganer la force armée à la cause du peuple, on devait bien se arder d'attaquer les souverains qui avaient à leurs ordres ne domesticité si nombreuse, si bien armée, et qui posséaient une immense propriété consistant en états-majors, forpresses, canons, provisions militaires.

Ce dont on peut accuser les parlements allemands, c'est u'ils n'avaient pas essayé d'organiser les finances de leurs ays respectifs. Ils auraient pu ainsi ôter aux souverains les îoyens les plus efficaces dont ils se soient servis contre les bertés de l'Allemagne: l'argent.

Le premier exemple de cette incurie politique a été donné ar l'Assemblée nationale de Francfort Nous avons donné ans le temps (Voir la Tribune des Peuples du mois d'avril) histoire de cette triste Assemblée. Ses mesures immorales, opressives pour les peuples, étaient votées dans le but de flatter orgueil national et de capter en même temps la bienveilince du monarque. Nous avons parlé de ses travaux stériles our créer une législation à laquelle on n'avait aucun moyen e donner une sanction. Tout cela est déjà du passé. L'Asemblée elle-même n'existe plus; mais la manie théorétique

M6 La Tribime dêê PmpUs

dont était atteinte cette Assemblée existe toujours. Elle sert communiquée aux parlement* de Berlin et de Vienne.

Cette Assemblée de Francfort nationale, allemande, souveraine, n'avait pas de trésors; elle n'avait pas & sa disposition un seul soldat L'Assemblée constituante de Berlin s'était mise dans les mêmes conditions d'impuissance. Aussi a-Ul suffi au gouvernement d'envoyer un piquet de soldats de police pour la dissoudre. L'empereur d'Autriche n'avait pu besoin d'employer des gendarmes contre l'Assemblée de Vienne. Un agent du gouvernement intima l'ordre aux représentants du peuple de quitter la capitale et de se tran» porter à Kremsier. Ils ne purent qu'obéir. Un autre agent les a chassés de Kremsier. On ne sait pas maintenant quel sers le lieu de la nouvelle réunion. Les souverains allemands traitèrent avec le même sans-façon les constitutions et leurs propres chartes octroyées. La constitution dite de Francfort fat abolie comme tombée en désuétude avant môme d'avoir été mise en usage. Les constitutions de Berlin et de Vienne ont été remplacées par des chartes, auxquelles les monarques qui les avaient octroyées substituèrent bientôt d'autres chartes destinées à leur tour à être modifiées ou abolies. Les députés acceptent toutes ces constitutions et chartes, les discutent article par article, et ne prêtent serment de les observer que pour les voir bientôt changées et même anéanties. Le peuple, las de tant de changements, ne croit pas plus à la parole des monarques qu'à la valeur des constitutions ot à la bonne foi des représentants. 11 trouve inutile de les nommer et ne va plus aux élections.

L'Allemagne est de nouveau au pouvoir des monarques. Ils se sentent même maintenant plus forts qu'ils ne l'étaient avant la Révolution de février. L'Assemblée de Francfort a mis entre leurs mains une arme terrible et toute nouvelle:

Cette arme, c'est la loi sur l'état de siège.

Elle était inconnue à l'Allemagne. L'Assemblée de Franc-

fort en a emprunté l'idée à la nôtre. C'est la seule loi de cette malheureuse Assemblée que Ton ait laissée en vigueur. Les monarques prennent des mesures qui auraient scandalisé les Allemands d'autrefois. Ils ne respectent plus les anciennes circonscriptions territoriales des Etats. Us envoient leurs troupes et leurs gendarmes jusque dans les capitales des pays sur lesquels ils n'avaient aucun droit d'action légitime. Cette intervention militaire et policière de nouvelle espèce s'exerce au nom de l'empire germanique. Un État allemand, qui a l'avantage d'appartenir à l'empire germanique, est par cela même soumis au régime de nous ne savons combien de gou» vernements et de polices. Les Saxons, les Schleswigoia et les Badois en ont fait une terrible expérience.

Tous ces souverains se groupent comme par le passé, autour du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche, leurs chefs naturels. Malgré les difficultés, qui viennent surtout du besoin de ménagements que Ton doit encore garder à l'égard des peuples, la meilleure intelligence n'a cessé de présider aux rapports entre ces chefs, et ils sont plus intimement et plus que jamais liés de sympathie et d'intérêt avec Tempe* reur de Russie.

L'ancienne sainte-alliance a été, comme on sait, conclue dans le but d'arrêter les progrès de ce que l'on appelait l'es* prit révolutionnaire, l'esprit français. La nouvelle alliance s'arme contre l'esprit de toutes les nationalités renaissantes. La Prusse, au nom de l'Allemagne, promet à l'Autriche sa coopération contre les Madgyars, les Slaves et les Italiens. L'Autriche, remise en possession de ses conquêtes, tiendra à la disposition des souverains allemands ses régiments madgyars, slaves et italiens. Quant à la Russie, qui ne craint pas chez elle la guerre des races, elle surveillera ce que Ton appelle maintenant en diplomatie les intérêts moraux de l'Europe. La Russie s'est réservée la liberté de combattre son ennemi quelque part qu'elle le trouve.

Cet ennemi, l'empereur de Russie Ta nommé dans son manifeste, c'est l'esprit révolutionnaire.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 4 septembre 1849.

La presse parisienne recommence à discuter le mérite respectif des formes gouvernementales. Nous voilà de non* veau en pleine métaphysique. Le pouvoir doit-il être délégué par le peuple à un seul individu ou bien à une commission composée de plusieurs individus? Le peuple a-t-il le droit de déléguer son pouvoir à qui que ce soit? Discussion éternelle qui depuis Platon et Aristote, Rousseau et J. de Maistre, n'a pas fait un seul pas. Est-ce en vérité, le moment de la recommencer? Nous ne regardons pas, tant s'en faut, les formes de gouvernement comme indifférentes. La forme monarchique ou républicaine, aristocratique ou démocratique, exprime l'état des esprits et l'ordre de choses d'un pays. Noua défendons la forme républicaine comme la seule qui convienne à l'état actuel de la France. Nous sommes en République; il s'agit de savoir ce que la République peut et doit faire de mieux que les monarchies légitimes et quasi légitimes. En quoi notre politique républicaine difïere-t-elle de celle du pape, de l'empereur de Russie et de M. Guizot? Il en est de même du pouvoir. Qu'il soit revêtu du manteau royal, de la capote grise ou de l'uniforme de lieutenant-général, les difficultés de sa position n'en seront ni augmentées ni diminuées. La question de forme n'est que secondaire, l'essentiel c'est de savoir quel usage on fera du pouvoir.

Supposons le système royaliste rétabli chez nous et personnifié dans son incarnation la plus légitime. Nous ne demandons pas aux partisans du roi futur, en vertu de quel droit ils prétendent nous le ramener. Nous n'examinons pas

es moyens dont ils se servent pour lui livrer le pouvoir. Mous nous bornons à leur demander quel usage ils croient jue ce roi doit en faire. Un roi très-chrétien était avant tout serviteur de l'Église. Il s'appuyait principalement sur le clergé, qui occupait le premier rang parmi les ordres de l'État. Un roi très-chrétien était le premier gentilhomme du royaume, et comme tel, protecteur né de la noblesse. Est-ce bien là le programme du royalisme actuel? Si ce programme est changé, nous serions curieux de savoir sur quels articles porte le changement.

Nous adressons chaque jour, sous mille formes, cette question aux partisans de M. le président de la République. Nous adressons cette question, toujours la même, à ceux de nos confrères républicains qui ne veulent pas de présidence et conseillent de confier l'exercice du pouvoir exécutif à une assemblée.

Mais un individu, nous dit-on, quel qu'il soit, ne pourra que difficilement se défendre de penser à ses intérêts personnels. Une assemblée sera tôt ou tard forcée, par l'opinion publique, de s'occuper des intérêts matériels et moraux d'une nation. A la bonne heure! La question donc est, de l'aveu de tous, de savoir en quoi consistent les intérêts matériels et moraux d'une nation. Sous ce rapport, les gouvernements des républiques n'étaient pas plus d'accord entre eux que les gouvernements des monarchies. Sans parler des républiques classiques d'Athènes et de Rome, il existe, tout près de nous, des républiques parfaitement démocratiques dans les petits cantons suisses. Groit-on que la question des intérêts matériels et moraux y ait trouvé sa solution définitive?

La France alors n'aurait qu'à se modeler sur les institutions démocratiques de Schwytz ou de Zug, institutions qui n'empêchaient pas ces citoyens démocrates d'opprimer leurs compatriotes Grisons réduits en esclavage, et de se mettre en service des rois despotes.

170 Lm Tnbtmê dm FêmpUê

D'ailleurs la France avait déjà joui de constitutions très démocratiques (celle de 91, par exemple); elle avait possédé une Assemblée chargée du pouvoir exécutif. Eh bien, elle n'a pas hésité à sacrifier ces formes pour le salut de son principe national. Elle préféra armer ce principe d'un pouvoir despotique plutôt que de le voir détruit au nom de la liberté.

L'étranger nous laisserait certes toute liberté de pratiquer chez nous la démocratie h la manière des Suisses et môme à la manière des Américains, pourvu que nous abjurions notre esprit national

Il y a donc dans 1 esprit de la nation française un principe qui ne s'est encore révélé ni dans les républiques antiques, ni dans la république suisse, ni dans la république américaine; principe dont une forme gouvernementale, quelle qu'elle soit, n'est qu'un accessoire. Oe principe est énoncé dans le mot sacramentel de fraternité, que la Révolution de Février ajouta à l'ancienne formule: Liberté, Égalité. Ce mot d'ordre de la France nouvelle impose à la nation des devoirs nouveaux.

Il serait utile que les publicistes de la France nouvelle s'attachassent surtout à expliquer ce nouveau devoir, officiellement accepté par la nation. Tous les partis en profiteraient également, les monarchistes aussi bien que les républicains.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 5 septembre 1849.

Quel sens politique attache-t-on chez nous au mot sacramentel de fraternité, inséré dans le symbole officiel de la République ? Les rois entre eux s'appellent frères. Ils ont le droit de se donner mutuellement ce nom si beau. Ils ne reculent pas devant le sacrifice que leur impose le devoir de

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les moyens dont ils se servent pour lui livrer le pouvoir. Nous nous bornons à leur demander quel usage ils croient que ce roi doit en faire. Un roi très-chrétien était avant tout serviteur de l'Église. Il s'appuyait principalement sur le clergé, qui occupait le premier rang parmi les ordres de l'État Un roi très-chrétien était le premier gentilhomme du royaume, et comme tel, protecteur né de la noblesse. Est-ce bien là le programme du royalisme actuel? Si ce programme est changé, nous serions curieux de savoir sur quels articles porte le changement

Nous adressons chaque jour, sous mille formes, cette question aux partisans de M. le président de la République. Nous adressons cette question, toujours la même, à ceux de nos confrères républicains qui ne veulent pas de présidence et conseillent de confier l'exercice du pouvoir exécutif à une assemblée.

Mais un individu, nous dit-on, quel qu'il soit, ne pourra que difficilement se défendre de penser à ses intérêts personnels. Une assemblée sera tôt ou tard forcée, par l'opinion publique, de s'occuper des intérêts matériels et moraux d'une nation. A la bonne heure! La question donc est, de l'aveu de tous, de savoir en quoi consistent les intérêts matériels et moraux d'une nation. Sous ce rapport, les gouvernements des républiques n'étaient pas plus d'accord entre eux que les gouvernements des monarchies. Sans parler des républiques classiques d'Athènes et de Rome, il existe, tout près de nous, des républiques parfaitement démocratiques dans les petits cantons suisses. Croit-on que la question des intérêts matériels et moraux y ait trouvé sa solution définitive?

La France alors n'aurait qu'à se modeler sur les institutions démocratiques de Schwytz ou de Zug, institutions qui n'empêchaient pas ces citoyens démocrates d'opprimer leurs compatriotes Grisons réduits en esclavage, et de se mettre en service des rois despotes.

l'opinion publique, ce qui fut plus tard la source de la malheureuse issue de la manifestation du 13 juin.

Cette manifestation devait avoir pour but d'appeler l'attention du peuple français sur les dangers de son frère le peuple romain. Rien de plus légal et de plus humain. Cependant la manifestation manqua son but Le gouvernement en eut peur; le peuple s'en défia: on se rappelait avec ter reur et tristesse les suites de la manifestation faite, il y a un an, dans l'intérêt de la Pologne.

Alors le peuple de Paris s'était levé comme un seul homme ; il ne voulait qu'une chose, il voulait montrer à l'Assemblée souveraine de ses représentants qu'il était prêt à accomplir son devoir de fraternité envers la Pologne. Il espérait que l'Assemblée après avoir fait la revue morale de cette innombrable armée du monde nouveau animée d'un si saint enthousiasme, sentirait son omnipotence à l'égard du vieux monde, et aurait le courage de prononcer le mot de salut Le peuple ne voulait que cela. Mais les hommes de parti qui s'étaient mis à la tête du peuple de Paris, au lieu de suivre ses instincts généreux, crurent qu'il était d'une meilleure politique de saisir l'occasion pour changer, quoi? le système du gouvernement? Non, la forme du gouvernement, le personnel des gouvernants! Us ont fait ainsi avorter ce beau et grand mouvement! Ils ont compromis le principe de la fraternité internationale, et en ont retardé le triomphe pour long-temps.

Et pourtant tôt ou tard il faut que ce principe triomphe.

Ce n'est pas seulement l'esprit politique nouveau qui l'exige; l'esprit de famille, la morale individuelle y sont également intéressés. L'époque actuelle est éminement politique. Auprès du foyer domestique du plus pauvre des paysans, on entend discuter les affaires des nations. Nous nous y intéressons comme s'il s'agissait de celles d'individus de notre connaissance.

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Les nations sont devenues des personnes de connaissance our tout le monde: tout le monde en demande des nouvelîs chaque jour. On devient ami et même amoureux d'une ation, on en déteste une autre; on les bénit, on les maudit jes passions autrichienne et hongroise, russe et polonaise, gitent également les habitants de l'Elysée et ceux de la plus levée des mansardes de Paris. Ces amours et ces haines taient inconnues à nos ancêtres: ils ne haïssaient que ceux qui ils faisaient la guerre, ils ne voulaient du bien qu'à surs alliés. Maintenant chaque citoyen a des rapports d'aïlance ou des démêlés politiques avec toutes les nations de i chrétienté. Il se croit personnellement obligé de s'informer e leur conduite, et d'en apprécier consciencieusement la noralité. Il y cherche des exemples, des règles de conduite.

Le gouvernement est à la recherche des moyens de moaliser le peuple. Il n'y en a pas de plus simple et de plus fficace que de lui donner l'exemple de la moralité. Voulezous rétablir parmi les particuliers la religion du serment et e la parole donnée, commencez par observer le serment et i parole politiques qui vous engagent envers les nations. *ous vous plaignez de l'affaiblissement de la foi, de l'égo- *me, du manque de charité! Vous n'en avez pas le droit. Le meurtrier à qui vous demanderez ce qu'il a fait de son frère, 3 père dénaturé à qui vous reprocherez d'avoir abandonné es enfants, l'usurier impitoyable que vous accuserez d'avoir iliné son voisin, vous demanderont à leur tour ce que vous vez fait de Rome, de la Pologne et de la Hongrie!

Dans les siècles de la théocratie les yeux des peuples éaient fixes sur le prêtre. Le prêtre enseignait; le prêtre par on exemple, montrait comment on doit pratiquer l'enseignenent A notre époque politique, la position qu'occupent dans e monde les hommes politiques leur impose ce double devoir.

Nous citerons un fait qui en dira plus que tous nos raionnements:

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Sous le règne de Louis-Philippe, une des chambres correctionnelles de Paris eut à juger un pauvre homme accusé du délit de mendicité. Le malheureux avait un frère très riche. Le président du tribunal, à qui l'on avait certifié la bonne conduite du mendiant, fait appeler le richard; il l'engage à secourir un frère malheureux. Le riche fait observer avec beaucoup de sang-froid qu'aucune loi ne l'oblige à faire la charité. Réprimandé sévèrement par le président, il ne répond que par ces mots: Chacun chez soi, chacun pour soi Maxime de M. Dupin l'aîné. M. Dupin était alors président de la Chambre des députés!

POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 13 septembre 1849.

Le salut politique de la France, ainsi que celui des nations ses sœurs, consiste dans l'union de l'idée napoléonienne avec l'idée socialiste \

L'idée napoléonienne diffère des idées révolutionnaires sorties du contrat social.

Les sectateurs du contrat social ne tinrent aucun compte des précédents historiques d'un peuple ni de ses rapports internationaux. Passant de l'abstraction dans la vie pratique, ils se virent condamnés à modifier à chaque moment leur théorie prétendue universelle et finirent par tomber dans l'empirisme plus bas que leurs prédécesseurs.

1 II ne faut pas confondre Vidée napoléonienne avec le bonapartisme. L'idée napoléonienne doit être comprise en ce sens qu'elle est la personnification du principe français qui lutte contre le principe russe; l'un et l'autre tendent à envahir l'Europe.

Le bonapartisme au contraire est l'exploitation d'un nom au profit d'un homme, d'une famille, exactement comme le légitimisme et l'orléanisme.

Politique générale 275

Dans la réalisation de leurs plans de réforme ils ne se rent aucun scrupule d'user des mêmes moyens dont ils aaient reproché l'emploi à la société ancienne.

La législation des hommes du contrat social ne connaît 'autre sanction que celle de la force brutale.

L'idée napoléonienne en reconnaissant que la grandeur ationaleest une des conditions de sa vie, s'est posée comme ontinuatrice de l'histoire de la grande nation.

L'idée napoléonienne, en tant qu'elle puisait toute sa force ans le mouvement révolutionnaire, donnait à l'histoire de i France nouvelle une signification sociale.

L'idée napoléonienne n'admet dans la réalisation que emploi des moyens reconnus comme licites et légaux. Elle npose aux individus, pour premier devoir, celui de devenir éros (chacun dans sa sphère). Elle accorde aux héros tous 38 droits dont avaient joui dans le passé ceux qui portaient e titre. Dans le langage populaire on appelle celui qui exelle dans sa spécialité le Napoléon de sa spécialité. On n'em- )loyait pas dans ce sens le nom de CésarnideGharlemagne.

L'idée napoléonienne reconnaît la nécessité d'une sancion religieuse. L'empereur la chercha (celle du destin, de ton étoile ne lui suffisant plus) sur la terre, dans l'église oficielle; il s'avoua ainsi inférieur à ces législateurs des naions qui réussirent à l'obtenir d'en haut.

L'idée sociale ne se renferme pas dans les limites du Gonrat social (Rousseau et les assemblées nationales.)

Le Contrat social fixait les devoirs et les droits des citoyens d'un état (idéal).

Le socialisme s'occupe des droits et des devoirs de tous les (hommes) habitants de (la terre) la cité de Dieu.

Les fondateurs du socialisme actuel prétendaient avoir reçu leur mission d'en haut (Fourier, Saint-Simon). Il ne leur ht pas donné de sanctionner les lois qu'ils établissaient par les actes de force, soit surnaturelle, soit matérielle. Sous ce

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rapport, ils sont au dessous des législateurs des nations, audessous des révolutionnaires proprement dits et de Napoléon.

Dans leur préoccupation du bonheur humanitaire futur (idéal), les socialistes oublièrent, de même que les sectateurs du contrat social, les conditions politiques d'existence nationale, la raison d'État.

Ils firent des études approfondies sur les caractères et les types des individualités, sans égard aux différents degrés de leur développement. On supposa qu'une individualité française ou russe, polonaise ou allemande, pourvu qu'elle appartînt au même groupe ou série, pourrait être appelée à exercer dans la société universelle les mêmes fonctions.

On n'a pas tenu compte des nationalités. Or, l'idée qu'on se fait d'une nationalité donne seule la mesure du progrès social des individus qui la composent Les individus n'ont de valeur politique qu en leur qualité de membres de leur nation: la force d'action d'un peuple réside dans sa nationalité.

Le socialisme, pour devenir un jour humanitaire, doit d'abord se faire national, français.

La France comme nation ne pourrait agir avec efficacité qu'en vertu de sa mission sociale.

politiqup: générale

17 septembre 1849.

Le Constitutionnel publie différents documents diplomatiques, tels que les notes échangées entre les chargés d'affaires d'Autriche et d'Angleterre, les instructions du ministère anglais, etc., le tout se rapportant à la dernière guerre d'Italie.

Nous n'avons pas cru intéressant de commnniquer in extenso à nos lecteurs toutes ces pièces justificatives du grand

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procès international, terminé déjà, comme on sait, grâce aux faits accomplis. La correspondance en question constate officiellement ce que personne n'ignore, savoir que le cabinet autrichien, durant la guerre d'Italie, promettait l'indépendance à la Lombardie et de grandes concessions à l'État vénitien. Le Constitutionnel^ dont tout le monde connaît la sympathie pour la cause autrichienne, qu'il croit toujours être celle de l'ordre, de l'honnêteté et de la modération, accuse de nouveau les démagogues italiens d'avoir empêché l'Autriche de réaliser ses projets si salutaires pour l'Italie.

Il suffit de faire attention aux dates de toutes ces notes et instructions pour comprendre les motifs qui les ont dictées, ainsi que le but que le cabinet autrichien poursuivait en 1849 par les voies diplomatiques, et qu'il a si heureusement atteint

On connaît l'habileté des diplomates de Vienne; les documents publiés dans le Constitutionnel en donnent des preuves nouvelles. Rappelons-nous la position où se trouvait l'Autriche dans le temps où M. Hummel Auer commença à correspondre avec le chargé d'affaires de l'Angleterre. La Hongrie se levait alors tout entière, prête à appuyer les mouvements révolutionnaires qui éclataient à Léopol, à Prague et jusque dans la capitale de l'empire. Le maréchal Radetzki ne conservait de toute l'Italie qu'un territoire de quelques lieues, protégé par les canons de trois forteresses. Les armées de toute l'Italie, y compris le royaume de Naples, faisaient le siège de ces forteresses, auxquelles l'insurrection vénitienne ôtait tout espoir de recevoir du secours. Dans cet état de choses, pendant que l'armée autrichienne d'Italie se trouvait condamnée à l'inaction, le cabinet de Vienne ouvrit sa campagne diplomatique. 11 avait pour but unique de gagner du temps. 11 fallait pour cela paralyser les efforts du roi de Piémont, obtenir l'alliance ou la neutralité de celui de

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Naples, séparer l'intérêt des Lombards d'avec celui du reste de l'Italie, et isoler ainsi Venise et l'État vénitien.

De la possession de l'État vénitien dépendait l'issue de la guerre. Le maréchal Radetzki ne pouvait rien entreprendre contre les armées d'Italie avant d'avoir reçu des renforts. Ces renforts ne pouvaient venir que par les chemins qui traversent la Vénétie. Toute la question militaire était là. C'est un intérêt qui dicta les notes diplomatiques du cabinet de Vienne. On persuada au pape que l'on était prêt à réconnaître l'indépendance de l'Italie tout entière, Venise exceptée. On espérait ainsi tromper ce que le Constitutionnel appelle aies démagogues de Rome,» c'est-à-dire tous les patriotes des États Romains, et les maintenir dans l'inaction. On complota avec le roi de Naples une contre-révolution suivie d'un bombardement C'est ce qui rendit au roi le pouvoir despotique dont il profita pour rappeler son armée, en trahissant le premier ouvertement la cause de l'Italie.

On promit, de la part de l'Autriche, au roi de Piémont d'ériger la Lombardie en Etat indépendant On abandonnait de même les duchés de Parme, de Plaisance, etc. On restituait tout cela à l'Italie, la Vénétie exceptée.

Les hommes politiques du Constitutionnel s'étonnent que la Lombardie n'ait pas accepté de si belles conditions. On la laissait indépendante, libre de se choisir un gouvernement, libre de jouir en repos de son bien-être matériel. Pour s'assurer tous ces avantages, les Lombards n'avaient qu'à séparer leur cause de celle de leurs frères vénitiens; ils n'avaient qu'à faire à part leur paix avec l'Autriche dans l'intérêt de leur égoïsme. Or, les Lombards préférèrent souffrir avec l'Italie tout entière.

Ce fait, le Constitutionnel le trouve inexplicable, à moine d'y voir les résultats des menées démagogiques. Le Constitutionnel n'a pas assez remarqué que dans les conditions

Politique générale 279

de paix offertes à l'Italie par l'Autriche, on n'accordait pas d'indépendance à la Vénitie.

Nous en avons dit plus haut la raison; le Constitutionnel paraît l'ignorer, mais elle était parfaitement connue des Lombards.

Les Lombards savaient bien que du moment où l'armée de Radetzki aurait rétabli ses communications avec l' Autriche, celle-ci aurait mis fin à toutes ces discussions diplomatiques, qui n'avaient, comme nous l'avons dit, d'autre but que de gagner du temps. Car, supposez qu'un traité solennel eût été conclu, il y a un an, entre l'Autriche et la Lombard ie, que ce traité eût été garanti par la France; supposez encore que les Autrichiens se fussent avisés d'en violer toutes les conditions; les Lombards se seraient alors adressés à la France. Dans ce cas, quel conseil le Constitutionnel eût-il donné au gouvernement français? — Le même apparemment qu'il donna lors des affaires d'Orient, de Cracovie, de Posen, où l'on violait ouvertement les traités dans lesquels la France était une des parties contractantes. Promesses de l'Autriche, ou traité solennel avec l'Autriche! l'Italie sait par expérience, qu'elle en est la valeur.

La colère du Constitutionnel contre les démagogues d'Italie nous paraît illogique. Le Constitutionnel les accuse d'avoir perdu la cause et l'indépendance de l'Italie, et favorisé par là la réaction autrichienne. Mais ils se trouveraient ainsi avoir agi dans l'intérêt le plus cher des hommes du Constitutionnel. On n'aurait donc pas dû s'en fâcher.

Il n'y a pas plus de logique dans les accusations haineuses dont le Constitutionnel ne cesse d'accabler la nation lombarde

Il rappelle aujourd'hui même que la Lombardie «n'a donné à Charles-Albert ni une recrue, ni un canon, ni un écu.» Il aurait pu rappeler également ce qu'il a dit tant de fois durant la guerre d'Italie, sur la lâcheté des Lombards et

l'empressement avec lequel ils ont livré leur pays à l'Autriche. Nous rappellerons de notre côté, que les Lombards avaient mis à la disposition du roi de Piémont tous leurs écus, tous leurs canons et tous leurs hommes. Cette fatale confiance a été la cause principale de leur ruine. Si l'on avait laissé les Lombards agir seuls ils auraient résisté à Milan, comme ils l'ont fait à Como, à Brescia, à Rome.

La réputation militaire des Lombards est établie sur des faits nombreux et bien avérés. Cette réputation attire aux Lombards, de la part de l'Autriche, de terribles persécutions dont on lit chaque jour le récit: elle nous explique les petites persécutions du Constitutionnel.

La Presse reproduit et complète les documents publiés par le Constitutionnel. On y voit la preuve que dans le cas où l'armée française eût passé les Alpes, les Autrichiens étaient décidés à se retirer vers l'Isonzo. Rien de plus naturel Radetzki qui, avant sa réunion avec l'armée de Nugent et d'Aspre, pouvait à peine tenir tète aux Piémontais, n'aurait certes pas attendu l'armée française sous les murs de Vérone. C'était alors une opinion générale en Italie qu'il suffisait d'une seule division française pour délivrer à jamais l'Italie du joug des Autrichiens. Mais les diplomates autrichiens se gardent bien de dire le véritable motif de la retraite que Radetzki se proposait de faire vers l'Isonzo.

D'après notre diplomate, si le maréchal Radetzki avait abandonné les Italiens, ce n'eût été que pour laisser à ceuxci l'occasion de faire une seconde fois l'expérience du régime français. La diplomatie autrichienne adressait aux Français les menaces que voici: «Français! nous n'irons pas à votre rencontre. Si vous venez nous chercher, nous nous retirerons.*

La Presse explique ces menaces à sa manière, elle y voit le progrès des sentiments pacifiques. Elle conseille à la France de désarmer. Nous ferons remarquer que Milan et la Lombardie ont été livrés à l'Autriche dans un état complet

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désarmement; ce qui n'a pas préservé les Lombards de xmtiscation, de la proscription et de la bastonnade.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 18 septembre 1849.

C'est aujourd'hui que devait avoir lieu à Saint-Germain Laye l'ouverture du synode provincial de Varchidiocèse Paris. Pour la première fois dans notre siècle, quelques mbres de l'Église, c'est-à-dire de l'association universelle, sont assemblés pour faire un acte de vie sociale. Les sy- ]es provinciaux étaient dans les temps anciens, de vérités parlements spirituels. Ils exerçaient la juridiction moe sur les synodes diocésains, espèce d'assemblées primai-

de la chrétienté, et en appelaient eux-mêmes de leurs lisions aux conciles œcuméniques. Toutes ces grandes titutions, créées par l'activité libre et l'esprit chrétien, délérèrent et peu à peu disparurent sous l'influence de l'est matérialiste. Cet esprit n'a pas fait contre l'Église usage i forces matérielles. Pour mettre fin aux conciles œcuméues on n'eut pas besoin de faire un 18 brumaire matériae, et en France ce ne fut pas la terreur révolutionnaire

empêcha la réunion des synodes provinciaux et diocéns. Bien avant la clôture du concile de Trente (le dernier icile œcuménique) l'esprit matérialiste, la force brutale, se itaient déjà maîtres de ce dernier parlement spirituel. Le sar, après avoir fait une alliance momentanée et intéressée 3C ceux qui se disaient les plénipotentiaires de Jésusrist, recommença à agir dans son propre intérêt. Il perida aux représentants de l'esprit qu'ils n'avaient plus rien ittendre de cet esprit qu'ils représentaient et qu'ils de-

282 La Tribune (Us Peuples *

vaient au contraire espérer tout de la terre dont lui, le sar, était le représentant Les conciles œcuméniques, a semblées constituantes et souveraines de la spiritualiti mirent leurs pleins pouvoirs entre les mains du po temporel. L'éternité se soumit au temps, l'esprit à la 1 Dès lors le monde spirituel a été mis en état de sièg< droit d'association, conquis par le sacrifice de millior confesseurs et des martyrs, fut abandonné au bon plais pouvoir temporel par ceux mêmes qui se disaient les su seurs et les héritiers des martyrs et des confesseurs.

Dès lors, si l'humanité, dans ses moments de crise m< avait besoin d'assembler toutes ses forces spirituelles, si humanité constituée en Église et nation voulait consulta organes de son esprit, elle devait obtenir d'abord l'aut< tion suprême de sa matière. Il fallait un rescrit du ca de l'empereur d'Autriche et des arrêtés pris en conse roi de France, ainsi que des lettres de cabinet du r< Prusse, pour que les métropolitains, les archevêques, évé et abbés de la chrétienté pussent s'assembler pour pri prendre en commun une décision sur une question de de ou de morale.

Cette chute morale de l'Eglise, cet asservissement d toyens de la République spirituelle de la chrétienté au voir qui représente la matière et le hasard, s'expliquen ce que nous voyons se passer sous nos yeux dans l'c politique. Dans tous les pays de l'Europe, il s'est tenu, de un an, un grand nombre de conciles et de synodes p ques, et tous, grâce à ceux qui les présidaient et les infl çaient, finirent par abdiquer leur pouvoir entre les m des ministres, des généraux, des préfets et des bourgmes

C'est aux représentants du pouvoir spirituel qu'il ap tient de remonter le moral des pouvoirs temporels. Sacl gré au gouvernement de la République de n'avoir pas d'obstacle à la réunion des membres du nouveau syn<

Politique générait 288

miers ils sont autorisés à exercer le droit (l'associadus espérons qu'ils connaissent toute la gravité de ve qu'ils ont prise.

ynode provincial de Paris n'est pas seulement un ént français, il intéresse toute la chrétienté. C'est en que l'esprit religieux a, dans ces derniers temps, le i; ce sont les livres français, les journaux français, les émissaires et les soldats français qui raniment e qu'il est, à Rome l'intérêt pour les questions res. Les hommes les plus religieux du haut clergé le doivent le réveil de leurs sentiments chrétiens ence des écrivains religieux français. L'illustre père i, général de l'ordre des théatins, dans la préface jrand ouvrage philosophique reconnaît cette vérité, niliante qu'elle puisse être pour les habitants de la officielle de l'Église. 11 est hors de doute que l'Église ce est desservie par le clergé le plus instruit et le liscipliné de toute la chrétienté. Les hauts dignitaie clergé sont en position de connaître mieux que e et les besoins qui agitent et les opinions qui divinos jours la cité spirituelle. Paris, le chef-lieu de tous èses de la France, est en même temps le foyer du lisme européen.

3 appelons l'attention des publicistes sur les travaux de de l'archidiocèse de Paris. Nous comptons pouimuniquer sous peu à nos lecteurs des renseigneur les intérêts et les tendances des partis religieux ce.

284 La Tribune de* Peuples

POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 19 septembre 1849.

On ne parle plus de l'agitation départementale, à 1 de laquelle nos réactionnaires de la Chambre espér; changer la Constitution. On a échoué dans les départem on change de tactique, on abandonne l'idée de la déce lisation, on ne se fie plus aux états provinciaux du Boui nais, de la Normandie, de la Bourgogne. On reconnaît < la légitime influence que la capitale exerce sur les provi La faiblesse des réactions départementales réhabilitant ris, l'existence de Paris est décidément reconnue par le actionnaires comme un fait accompli. On ne brûlera pas le moment Paris. Le projet du citoyen d'Uzès est ind* ment ajourné.

On reconnaît de même l'existence et l'influence de semblée nationale. On la conservera. Le parti rétrogi abandonné par les départements, est obligé de se retir Paris, et de se réfugier dans le sein de l'Assemblée.

On espère que la majorité de l'Assemblée, ayant une acquis le sentiment de sa force, se prononcera ouverter pour le système qui, à ce que l'on suppose, a depuis 1 temps toutes ses sympathies. Ce système, quel est-il? C ment le formule-t-on? comment l'appelle-t on? Sous le rè de Louis-Philippe, lorsqu'il n'y avait plus dans le minis d'homme assez important pour que l'on donnât son non système gouvernemental, on désignait ce système par date. Il y eut des ministères de tel et tel mois, de mars e novembre, etc. Quelle est la date que l'on fixera au syste de nos rétrogrades? 11 paraît que les rétrogrades eux- mêi n'en savent rien jusqu'à présent. Ce qu'ils savent tous, b quiers, voltairiens et jésuites, c'est que la Constitution ré, blicaine les mettra tôt ou tard dans la terrible nécessité révéler à la nation leurs principes religieux, moraux et jk

Politique générale 885

es. La Constitution républicaine, c'est le suffrage univerc'est la publicité, c'est le droit d'association. Pour avoir suffrages, il faut se présenter devant ses électeurs, il faut iquer sa conduite passée, il faut prendre des engageits! La publicité surveille l'accomplissement de ces enga- Lents; l'association donne la sanction morale à la publi- ! Tristes inconvénients, inconnus aux députés des ancienchambres royalistes! Or, la plupart de nos représentants siégé dans ces chambres en qualité de députés. Ils se râpant avec regret cet heureux temps où, pour se faire nomdéputé, il suffisait d'être bien auprès d'un ministre. Les ens que possédait alors chaque candidat ministériel d'odr les électeurs les plus influents d'un collège, lui assuit d'avance les voix. Cela n'est plus possible avec la Consion actuelle.

Ju'un candidat ministériel soit appuyé par tous les mi- •es, il ne pourra jamais avoir à sa disposition autant de c d'honneur, de bureaux de poste et de bureaux de tabac en faudrait pour corrompre l'universalité des votants, îes raisons, que chacun connaît, et bien d'autres encore, ement connues de tout le monde, excluent toute posité de compromis entre les constitutionnels républicains s hommes élevés dans les traditions monarchiques. On [uera donc la constitution dans les journaux et à la tri- *; on l'attaquera au risque de troubler l'ordre publique, > sera toujours au nom de l'ordre. De tous les mots du âge politique Tordre est celui qui dit le moins et permet lire le plus. L'ordre de choses établi par le gouvernet provisoire a été aboli au nom de l'ordre par le général iignac. La manière dont le général Cavaignac pratiquait re n'est que du désordre aux yeux de M. Barrot; il est simple que M. de Falloux et le puissant parti qui Tap- ) veuillent de nouveau mettre Tordre dans Tordre établi M. Barrot.

286 La Tribuns dss Peuple*

Pour le moment tous les faiseurs d'ordre sont occupés de la position constitutionnelle de M. le président de la République. Cette sollicitude à l'égard de M. le président prouve la faiblesse du parti. Il y eut sous la Restauration des politiques plus royalistes que le roi; ils survécurent à la royauté et ils manifestent maintenant pour les privilèges de la présidence plus de zèle que n'en a montré M. le président luimême, car il nous paraît officiellement satisfait de la situation qui lui est faite par la constitution républicaine et tout le monde trouve qu'il a raison.

D'où vient donc ce fanatisme hypocrite des hommes de l'ordre pour les privilèges de la présidence? Il vient, nous le répétons, du sentiment qu'ils ont de leur faiblesse; leur zèle excessif pour la personnalité du premier magistrat ne prouve que le peu de foi qu'ils ont en eux-mêmes. Ils ne cherchent à fortifier cette personnalité que pour l'employer un jour à la défense de leurs misérables individualités. Comme, d'après leur système, le gouvernement n'est autre chose qu'une exploitation, ils sont convaincus que le chef du gouvernement doit être nécessairement et avant tout le chef de tous les exploiteurs: ils lui supposent toutes leurs qualités; par celi même qu'il possède le plus de pouvoir, il doit, d'après leur système, être le plus accessible à l'égoïsme et à la lâcheté. Ils croient sincèrement qu'un président de la République ne peut avoir pour les institutions de son pays, et pour ses cotcitoyens, d'autres sentiments que ceux qu'un exploiteur professe pour ses ouvriers, ses employés et ses commettant! Bref, M. le président de la République est censé devoir être ennemi de la République. Sa puissance ne peut grandir que sur les ruines de la Constitution; les années que Ton ajouter! à la durée de la présidence on les prendra à la République; une présidence viagère prouvera que la République n'eit pas viable.

Ces doctrines de la réaction effrayent ce qu'il y a dans Je

parti d'hommes prudents et expérimentés. Le Journal des Débats blâme ouvertement le zèle intempestif de ses protégés; la Presse publie à ce sujet des articles pleins de bon sens et d'à-propos. La durée du pouvoir \ dit la Presse, dépend de V usage qu'on en fait La Presse a raison d'insister sur l'importance de cet axiome politique. Les Débats sont du même avis. Malheureusement les conseils que les Débats et la Presse donnent à M. le président sur la manière dont il doit user de son pouvoir nous paraissent tout aussi désastreux que les complots des hommes d'action rétrogrades. Nous discuterons la valeur de ces conseils.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 26 septembre 1849.

Nos idées sur la mission civilisatrice de la France paraissent trouver peu d'accès auprès des Italiens. Le journal la Concordia, de Turin, proteste contre cette prétendue mission.

La civilisation, dit le publiciste italien, est une œuvre commune des peuples. Tous les peuples sont appelés à la fkire avancer dans l'intérêt de l'humanité. Et ne serait-ce pas fonder une espèce d'aristocratie internationale que d'attribuer, dans cette œuvre, à une nation un rôle principal et, pour ainsi dire, providentiel? Et comment justifier une prétention aussi exorbitante? — La révolution de 89 n'a pas été axclusivement française. Elle se rattache, comme les historiens français l'avouent eux-mêmes, aux grands mouvements religieux et politiques qui eurent lieu antérieurement en Allemagne et en Angleterre. L'histoire de cette révolution n'est qu'un chapitre de l'histoire universelle de la civilisation, dans laquelle l'Italie a certes sa place.

288 La Tribune dss PêupUê

Le publiciste italien a parfaitement raison en tout ceci. Il n'aura pas trouvé, nous l'espérons, dans nos articles rien qui fut contraire à sa manière d'envisager l'histoire. Pourquoi nous accuse- t-il de vanité nationale et de prétentions à la prééminence?

C'est qu'il aura pris les termes d'initiation et de tnissm dans un autre sens que celui que nous y attachons. L'initiateur n'est pas nécessairement l'inventeur, encore moins le possesseur exclusif des vérités à la connaissance desquelles il nous admet. Initier ne veut pas dire seulement communiquer à quelqu'un nos idées et nos sentiments. L'initiation consiste dans V action qui fait passer l'idée et le sentiment! l'état de fait.

Observons, sous ce rapport, l'histoire des peuples modernes. Nous n'avons pas besoin de rappeler que c'est en Italie que commença la renaissance scientifique et littéraire, suivie bientôt d'un réveil général des besoins politiques. Nous ne ferons aucune difficulté d'avouer que dans la masse des idées religieuses, politiques et sociales, qui circulent en Europe, l'Italie moderne en a une grande part à revendiquer.il n'y a que les ignorants qui croient que la patrie de Galilée et de Volta, de Vico et de Beccaria, manque maintenant de lumières scientifiques et de conceptions morales. Nous croyons qu'à cet égard l'Italie contemporaine ne le cède en rien à celle des siècles passés. Comment se fait-il que ce peuple» plein d'ardeur et d'intelligence, possédant tous les éléments de vie et de force, soit si peu capable de manifester ses idées par des actes nationaux?

Ne serait-ce pas parce qu'il manquerait de cette qualité initiatrice que l'on voudrait en vain refuser à la nation française? Cette qualité ne s'acquiert que par de grands sacrifices. Elle est le résultat dune vie d'activité et de dévoûment L'iiistoire prouve que telle a été la vie du peuple français, depuis les croisades jusqu'à la chute de l'Empire.

Politique générale 289

Ce continuel travail de réalisation, ces efforts à lier toujours l'idée au fait, la pensée à l'acte, donna au Français une juste mesure de ses forces, un esprit d'à propos et de conduite. D'où il suit qu'une idée acceptée par la France a de grandes chances de devenir bientôt un réalité politique, un acte national, une révolution européenne.

Tous les peuples ont travaillé à la cause du progrès, mais la France est jusqu'à présent le seul peuple qui en ait fait sa cause nationale. Les ennemis du progrès le savent mieux que personne. Ils permettent aux Allemands de créer à loisir de vastes systèmes philosophiques. Ils encouragent en Italie les études chimiques, anatomiques et artistiques. Us prêchent aux Polonais le culte des intérêts matériels. En fractionnant chaque peuple, en le retenant par force dans des tendances partielles et spéciales, ils espèrent empêcher que son esprit ne se recueille, ne parvienne au sentiment de sa propre force et ne devienne esprit de réalité, comme il Test devenu en France.

Mais où voyez- vous maintenant cet esprit en France? nous demande le publiciste italien; — et il examine la conduite de nos ministres, généraux et ambassadeurs.

Il est facile à deviner ce qu'il en conclut. Mais sa conclusion ne s'adresse qu'à la France officielle. Les Italiens doivent savoir que notre France officielle ressemble parfaitement à cette Italie cléricale, aristocratique et marchande, qui les a livrés à Radetzki, à Bedini et à Lambruschini. On voudrait nous livrer de même. Et, pour y réussir, on veut d'abord, ce que les patriotes de Turin, de Milan et de Rome ne soupçonnent pas; on veut nous persuader les mêmes choses que nous dit le publiciste de la Concordia, à savoir que la France n'a pas de mission initiatrice, et que tous les grands 9t saints devoirs que suppose une telle mission ne sont que les illusions.

Nous avertissons nos coreligionnaires étrangers que ce

290 La Tribune dê$ PêmpUê

qui pour eux n'est qu'un objet de discussion historique a pour nous tout l'intérêt d'une lutte décisive. Quel serait le sort de la France, si l'esprit de la grande nation abjurait sa mission initiatrice entre les mains des alliés de l'empereur de Russie, de Radetzki et des banquiers employés à leur service? Quel serait alors le sort de l'Italie ?

N'enviez pas à la France cette prérogative pour laquelle elle a tant souffert et qu'il lui est si difficile de maintenir contre l'universalité des égoïsme intérieurs et extérieurs.

L'initiation ressemble si peu à la suprématie que le mot initier signifie presque autant que se dévouer. Espérons que l'on n'appliquera pas à la France cette maxime des anciens sages que Vinitiateur doit souvent périr de la main des initiés.

POLITIQUE GÉNÉRALE

(Nr. 115 du 27 septembre 1849.)

La Gazette de France x nous adresse plusieurs questions de logique gouvernementale en nous engageant à les méditer. Les doctrines de la Gazette sont suffisamment connues

1 La polémique avec la Gazette de France fut engagée par un rédacteur de la Tribune des Peuples dans les numéros des 23 et 25 septembre, ce qui provoqua deux répliques de M. de Lourdoueix que nous citons, parce que c'est Mickiewicz lui-même qui lui répondit:

«La Tribune des Peuples nous dit aujourd'hui: «l'aristocratie, l'au- «tocratio, la monarchie, tous les systèmes reposant sur des bases fausses, «doivent nécessairement redouter l'analyse, ils ont pour cela leurs rai- «sons, mais il n'en est pas de môme de la démocratie, elle ne peut avoir «peur de la lumière; sûre d'elle-même et des droits qu'elle proclame, elle «les respecte en les respectant dans autrui et ne sent jamais le besoin de «mentir à ses principes. Loin de perdre à la discussion, la vérité y gagne «toujours. Or la République, c'est la vérité; aussi acceptons-nous dans «toute sa latitude la liberté d'examen.»

Politique générale 291

e ses lecteurs. Us ont eu plus d'une occasion de méditer sur es questions comme celles-ci: «Pourquoi le peuple qui a le droit, dans les Républiques, de se gouverner lui-môme, dé-

cLa démocratie est le gouvernement du peuple. Or le gouvernement du peuple est impossible. Ce n'est pas nous qui le disons. C'est îan Jacques Rousseau: «La démocratie, dit-il, entendue dans ce sens qui est le véritable) est impossible dans les grands États et je doute n 'elle ait même existé nulle part»

c Le peuple en effet ne peut exercer lui-même sa souveraineté. Il est trcé de la déléguer et, quand il Ta déléguée, il ne Ta plus, pendant tout temps que dure la délégation.

«Si la délégation est à terme fixe, comme dans les Républiques, il între dans la souveraineté pour l'aliéner à l'instant même. Si elle est terme indéfini, comme dans les monarchies, il est forcé, quand une ynastie s'éteint, de déléguer encore sa souveraineté, soit à une autre ynastie, soit à une assemblée. Pour qu'il y ait un gouvernement dans ne société, il faut toujours quelque sorte de délégation, par conséquent quelque sorte d'abdication temporaire, non du droit de souveraieté, mais de son exercice. Le droit du peuple à se gouverner reste >mme le prinoipe de tout pouvoir, soit républicain, soit monarchique, tais l'exercice du droit du peuple par le peuple lui-même est une im- Dssibilité, un mensonge.

cil s'en suit que la démocratie, le gouvernement du peuple, ne sauiit supporter la discussion libre et que le droit d'examen tuerait bien te cette chimère en prouvant que tous les faits sont en contradiction rec le principe. C'est ce qui explique pourquoi les gouvernements qui, i France, se sont appelés démocratie, loin de donner la liberté, ont -oduit la pi us épouvantable tyrannie.

cLa monarchie représentative légitime, c'est-à-dire celle où la royité est une délégation héréditaire de la nation et où l'Assemblée est îe délégation temporaire du peuple entier, peut donner la liberté la us complète, car son principe étant vrai et les faits étant d'accord r eo son prinoipe, la discussion, au lieu de ruiner ses bases, les met en m ière et les fortifie.

«Il n'en est pas de même aveo une monarchie où la royauté est usurie et où l'Assemblée est le produit de l'élection d'une classe seulement, L'exclusion des autres. Sous un tel régime, la liberté de descussion est ipossible, parce qu'elle prouverait que les faits sont la violation des incipes.

La Tribune dss PempUs

clègue-t-il ce droit à une Assemblée? Ce peuple a-t-il le droit cde rentrer dans l'exercice de sa souveraineté avant le terme cde la délégation?» etc. etc.

tUne royauté légitime, c'est-à-dire où le pouvoir établi est de droit national, et une Assemblée légitime, c'est-à-dire nommée par le vote universel voilà le gouvernement qui peut, sans danger pour lui-même, donner la liberté de discussion, parce que ce gouvernement est l'accord de la vérité des principes et de la vérité des faits.

«Sou s la Restauration, nous eûmes une royauté légitime et des Assemblées illégitimes, parce qu'elles reposaient sur le cens à 300 francs.

c Ces Assemblées illégitimes ont voulu avoir une royauté illégitime: c'est le fond de la révolution toute parlementaire de 1830 et de l'intronisation de la branche d'Orléans.

«Ces deux illégitimités réunies ont succombé en 1848, au cri de réforme, qui était la revendication des Assemblées légitimes, c'est-à-dire du vote universel.

«Le triomphe de la réforme devait amener la réalisation des deux légitimités nationales dans le gouvernement de la France.

cAu lieu de cela, on a essayé une démocratie c'est-à-dire une chimère qui devait nous conduire au communisme, car Montesquieu a dît, il y a juste un siècle (en 1748): «Le partage des terres est de l'essence de la démocratie.»

«Nous pouvons donc, sans être prophète, poser ainsi la question d'avenir:

«Ou les Assemblées légitimes amèneront la royauté légitime,

«Ou une usurpation nouvelle détruira les Assemblées légitimes et fera une suspension dans la marche des idées;

«Ou la société périra, dévorée par les communistes.

«Nous écartons cette dernière chance, comme heureusement impossible, et nous combattons la seconde comme éminemment dangereuse, car elle peut nous jeter dans la guerre universelle et nous livrer de nouveau aux invasions.

«Les Cosaques peuvent revenir par le Napoléonisme, comme les communistes par la démocratie.

H. de Lourdoueix.

{Gazette de France du 24 septembre 1849).

*La Tribune des Peuples nous fait aujourd'hui une réponse, dont voici le passage le plus saillant : «Que penser du logicien de la Grauttê

Politique générale 293

La Gazette répond elle-même à la première des questions, en nous disant que le peuple ne délègue à ses représentants que la part de souveraineté qu'il ne peut exercer lui-même.

«de France, qui ne reoonnait au peuple le droit de souveraineté qu'à tla condition pour le peuple d'eu abdiquer l'exercice en faveur d'une cmonarohie héréditaire? Qu'est-ce qu'un droit, dont on est tenu d'alié- «ner à l'instant la jouissance? N'est-ce pas un leurre?»

t Nous prions la Tribune des Peuples de nous dire pourquoi le peuple, qui a le droit de se gouverner lui-même, délègue dans la République ce droit à une Assemblée, qui se trouve dès lors supérieure à tous les citoyens et au peuple lui-même, puisqu'elle fait des décrets en vertu desquels on peut venir prendre la propriété de chacun, faire violence à sa volonté et même lui ôter la vie s'il refuse ?

«Nous lui demandons, si le peuple peut rentrer dans l'exercice de sa souveraineté, avant le terme de la délégation.

t Si quand le terme est expiré, il peut exercer cette souveraineté autrement qu'en nommant une Assemblée nouvelle, investie des mômes droits que la précédente?

«Voilà des questions bien simples. Si la Tribune des Peuples veut les examiner mûrement, elle reconnaîtra que nous n'avons rien dit de ridicule en soutenant avec Rousseau, qui l'a démontré, que la démocratie, le gouvernement du peuple, est un mensonge, attendu qu'il n'y a pas de société qui puisse se gouverner autrement que par une délégation quelconque.

c Maintenant que le peuple entier, ne pouvant exercer sa souveraineté, la délègue soit à une Assemblée, soit à une dynastie, soit en môme temps à une dynastie et à une Assemblée, n'est-il pas libre de le faire? Le principe n'est-il pas le môme dans tous ces cas ? Ce principe n'est-il pas le droit souverain de la nation ? Nous défions l'écrivain de la Tribune d'entamer le lien logique de ces vérités et de produire en dehors une seule objection qui puisse soutenir la discussion.

c Voici l'argument ad hominem qu'il nous adresse: «Si nous disions «à l'éminent publiciste, qui nous fait l'honneur de nous discuter : Cito- «yen Lourdoueix, nous vous reconnaissons l'imprescriptible droit de «penser et d'écrire contre la démocratie, mais à la condition que vous «n'en usiez pas, que vous en déléguiez l'exercice pendant toute votre vie «aux défenseurs-nés de la démocratie. — Si nous disions cela au cito- «yen Lourdoueix ne nous répondrait-il pas: Qu'ai-je à faire d'un droit

Un citoyen, par conséquent, est censé n'avoir jamais délégué à qui que ce soit son droit de penser et de discuter, par la raison qu'il a toute qualité pour exercer ce droit. Rien de plus vrai: pourtant il est également vrai que presque tous les pouvoirs, bien qu'émanés du peuple, ont toujours cherché à ravir au peuple les droits qu'il peut exercer par luimême.

Le système monarchique admettait si peu la liberté de discuter et de penser qu'il a plus d'une fois sévi contre les écrivains de la Gazette et persécuté des penseurs tels que Chateaubriand et Lamennais (monarchiste alors) pour avoir voulu user de ce droit que la Gazette déclare imprescriptible, ou, pour mieux dire, indéléguable. Il ne restait au peuple qu'à retirer sa délégation à un pouvoir aussi abusif.

La Gazette soutient que le peuple aurait dû attendre le terme de la délégation. Et quand est-ce qu'aura légalement lieu ce terme ? Ce sera, d'après le système de la Gazette, le jour où finira l'existence du dernier de la race des Capete. Nous ne voulons pas de mal à cette race, nous croyons que c'est lui rendre un mauvais service que de déclarer ainsi son existence incompatible avec celle de la République française. Nous savons par l'histoire que les rois de cette race octroyaient souvent une partie des propriétés nationales et de leurs droits royaux à certaines grandes familles, se réser-

«dont vous me refusez l'usage ? Gardez votre prétendue liberté d'écrire «et de penser, je ne m'en soucie point.»

«Non, ce n'est point là ce que nous répondrions. Nous vous dirions: le peuple ne délègue à des représentants que la partie de souveraineté qu'il ne peut exercer lui-môme, mais chaque citoyen réserve ses droits individuels, ceux qu'il peut exercer directement.

«Or, nous n'avons besoin de personne pour exprimer nos opinions sur les affaires publiques. Si on nous enlevait ce droit, on serait en état d'usurpation et de tyrannie, puisque nous ne l'avons point donné avec notre mandat électoral.»

(La Gazette de France du 26 septembre 1849).

Politique générale 295

Tant le pouvoir de leur retirer au besoin cette sorte de donation, c'est-à-dire leurs titres et leurs fiefs. Il ne serait donc pas logique de refuser à la nation française le même droit qu'ont possédé et exercé ses délégués, les Capets.

Mais tout cela n'est qu'une discussion d'avocat: elle ne fera pas faire un pas à la question du pouvoir. Cette question est religieuse et sociale encore plus que politique. Il est regrettable que la Gazette, dans le désir de la vulgariser, l'ait circonscrite dans les limites d'un débat judiciaire, on dirait d'une question de propriété entre la famille des Capets et la famille des Français.

La Gazette ne représente qu'une fraction du système légitimiste. Ce système est beaucoup plus logique que la Gazette. Il y eut de grands penseurs et de grands hommes d'État et des hommes de grande piété qui furent légitimistes, en ce sens, qu'ils croyaient que les peuples ne pouvaient être politiquement représentés que par des familles régnantes. Da admettaient tous la fiction constitutionnelle de la délégation, mais ils prétendaient et cherchaient à persuader aux peuples que les membres de ces familles régnantes étaient providentiellement marqués du sceau d'une élection spéciale, qu'ils étaient doués de qualités gouvernementales toutes particulières.

Un tel système a sa logique. 11 est en pleine vigueur chez les Turcs. Les Osmanlis croient que le sort (takdir) de leur empire est à jamais lié à celui de la tribu d'Osman. Si les chefs du parti légitimiste français n'ont pas la foi robuste des Osmanlis, ils professent du moins la théorie turque en l'appliquant à la race capétienne. Le privilège divin de la race une fois établi, il en résulterait naturellement certaines prérogatives en faveur des nobles familles qui tiennent de près ou de loin aux Capets. C'est aux représentants de ce noble parti que la Gazette paraît abandonner la tâche périlleuse de débattre les points essentiels de la cause, à savoir:

l'existence et l'étendue des droits divins des Capets. Elle ne se réserve que le soin d'en plaider la partie civile. Dans ces conditions, notre discussion avec la Gazette ne peut aboutir à aucun résultat. Tout cela est du ressort des tribunaux civils. Un tribunal peut seul décider des questions de délégations, de possessions, ainsi que de l'état civil des prétendants.

A propos de l'état civil, nous rappellerons à la Gazette qu'il y eut plusieurs prétendants, dont chacun se disait descendant du roi Louis XVI. Nous croyons qu'il se trouve encore deux ou trois individus qui se font forts de prouver que le dauphin, duc de Normandie, n'a pas cessé d'exister. Cette affaire n'a pour nous aucun intérêt politique. Elle en a un très-grand pour la Gazette. Supposez, en effet, qu'un tribunal civil quelconque eût légalisé les titres d'un de ces prétendants; dans ce cas, l'individu à qui l'on aurait reconnu, en sa qualité de Capet, le droit de rentrer en possession de la France n'aurait autre chose à faire qu'à sommer par huissier la République française de le réintégrer dans ses droits de nous gouverner.

Que pourrait répondre la Gazette à une pareille sommation ? Dirait-elle que les titres du prétendant ne sont pas sérieux? Nous n'en savons rien, l'affaire n'ayant été, jusqu'à présent contradictoirement plaidée devant aucun tribunal.

D'ailleurs, il nous semble que la Gazette elle-même soupçonne vaguement la faiblesse de son système de délégation légale. Bien qu'elle n'ait pas admis la monarchie par droit divin, elle n'en continue pas moins à mêler le divin dans ses conclusions toutes profanes.

Dernièrement encore, en voulant prouver l'éternité du principe monarchique héréditaire, elle le comparaît au principe chrétien: «La forme monarchique, tout en se modifiant, «durera éternellement comme le christianisme» dit la Gazette. Singulière confusion d'idées et de droits divins et humains.

Le fondateur du christianisme a dit à ses disciples:

Politique générale 297

«Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis.»

Nous engageons à notre tour la Gazette de France à méiter ces paroles.

27 septembre 1849.

Le Dix Décembre, en s'occupant de la position gouverneentale de M. le Président de la République vis-à-vis de n ministère et de l'Assemblée, ressuscite les vieilles ques- ►ns entre régner et gouverner. La Gazette de France est ivis que la Constitution défend à M. le Président l'un et utre. Toutefois la Constitution permet à M. le Président, m me à tout autre citoyen, d'agir. Nous croyons, nous, qu'il b urgent pour lui d'agir. Qu'il agisse et que son action soit nne, voilà l'essentiel; peu nous importe le nom qu'on voua lui donner.

POLITIQUE GÉNÉRALE

28 septembre 1849.

On observe ces jours-ci, dans le parti rétrograde, une reudescence de haine contre les noms et les faits, contre les tînmes et les choses chers à la liberté européenne. Voyez ffet que le nom de Mazzini a produit sur les citoyens les us modérés de la France, les rédacteurs du Constitutionnel. y a longtemps que l'épicerie européenne n'a vu son orme moral dans un tel état d'excitation. Que dire des fours d'autres journaux du môme parti ? Cela mérite de notre irt une attention spéciale; nous y voyons la preuve des rogrès que fait chez nous le sentiment de la solidarité des

298 La Tribune du Peuples

peuples. De quoi s'agissait-il ? — de Mazzini, étranger — de Rome, ville étrangère, qui ne s'abonne pas aux journaui rétrogrades, et qui, par conséquent est censée n'avoir rien de commun avec la France; il s'agissait enfin de la question italienne, qui n'exerce plus d'effet immédiat sur les opérations de la Bourse. Question étrangère, s'il en fût jamais! Et voyez pourtant comme elle agite, comme elle jette hors d'eux-mêmes ces hommes qui ne vivent que dans le statu quo et n'estiment que le chez soi et le pour soil Us interviennent tons dans cette question, après nous avoir prêché, pendant si longtemps, le système de la non-intervention.

Nous ne sommes nullement étonnés de cette contradiction flagrante entre les doctrines et la conduite de nos rétrogrades. Nous n'avons jamais pris au sérieux leurs doctrines: s'ils invitaient chacun à ne penser qu'à soi, c'est qu'ils croyaient s'assurer ainsi le droit exclusif de penser à tous. Le premier soin que prend l'ennemi, dans une ville conquise, c'est d'engager les habitants à rester chez eux, ce qui n'implique pas de sa part la promesse de rester chez lui. Nos réactionnaires, hommes du statu quo et du chez soi, pendant qu'ils engageaient le peuple à oublier l'étranger, concluaient des alliances secrètes avec ce même étranger; leurs joies ou leurs terreurs arrivaient avec les dépêches de Saint-Péters bourg et de Vienne. Tout le monde l'a pu remarquer durant la session de la dernière Assemblée; toutes les fois que l'on voyait les figures des apôtres de la paix à tout prix et de la non-intervention animées d'une joie subite, on était sûr qu'il y avait eu quelque part un bombardement ou un massacre. Jamais les yeux de M. Dupin. de M. Fould et de M. de Montalembert n'avaient autant d'éclat que les jours où s'y reflétaient les incendies de Prague, de Vienne et de Brescia. Le jeu de physionomie de ces hommes allait de concert avec celui du télégraphe et lui servait de commentaire.

Semblables à ce damné du Dante dont le corps se pro-

Politique générait 299

tenait sur la place publique de Gènes pendant que son esrit hantait les conciliabules infernaux, nos rétrogrades n'as- Lstaient à l'Assemblée que corporellement; leur esprit était il leurs, il stationnait dans les anti-chambres de l'empereur Ticolas, il errait dans le camp de Radetzki, il rodait autour es gibets sur lesquels pourrissaient les cadavres des patriotes lolonais, italiens et hongrois. Le génie du mal pénètre souent plus avant dans l'avenir que l'instinct des hommes de tien. Les livres sacrés nous disent que ce fut le démon qui, e premier, soupçonna la grandeur de la mission du Sauveur.

Le génie ennemi de la France est doué de la même peripicacité. Il sait bien que la nation française est appelée, pour 'accomplissement de sa mission, à établir une nouvelle vérité humanitaire, celle de la solidarité des peuples; il sait rien que l'époque est venue où la vie d'un peuple ne peut >lus se développer chrétiennement, sans entrer dans des rapports vraiment chrétiens avec les peuples, ses frères. Des rapports chrétiens présupposent l'existence de sentiments le justice et de charité internationales; ils impliquent le devoir d'assistance mutuelle.

Ces sentiments et ces idées de devoir ont déjà mûri dans l'Ame des populations. Nos ennemis s'efforcent de les détourner de leur but et de les exploiter à leur profit. Au sentiment de la justice, ils substituent celui de l'intérêt; ils paralysent la charité par la doctrine du pour soi, et, quant à l'assistance mutuelle, ils tâchent d'en rendre la pratique impossible en divisant les peuples, en les armant les uns contre les autres, et en persécutant tous ceux qui défendent leur cause.

La guerre que l'on fait maintenant à Mazzini n'a rien de personnel; on espère tuer en lui la cause des peuples d'Italie. Il paraît que les généraux Radetzki, Cordova et Oudinot ne suffisent pas à cette besogne. Aussi vient-on de tous côtés à leur aide. Les feuilles cléricales de Rome, les feuilles juives

peuples. De quoi s'agissait-il? — de Mazzini, étranger — de Rome, ville étrangère, qui ne s'abonne pas aux journaux rétrogrades, et qui, par conséquent est censée n'avoir rien de commun avec la France; il s'agissait enfin de la question italienne, qui n'exerce plus d'effet immédiat sur les opérations de la Bourse. Question étrangère, s'il en fût jamais! Et voyei pourtant comme elle agite, comme elle jette hors d'eux-mêmes ces hommes qui ne vivent que dans le statu quo et n'estiment que le chez soi et le pour soi! Us interviennent tous dans cette question, après nous avoir prêché, pendant si longtemps, le système de la non-intervention.

Nous ne sommes nullement étonnés de cette contradio tion flagrante entre les doctrines et la conduite de nos rétrogrades. Nous n'avons jamais pris au sérieux leurs doctrines: s'ils invitaient chacun à ne penser qu'à soi, c'est qu'ils croyaient s'assurer ainsi le droit exclusif de penser à tous. Le premier soin que prend l'ennemi, dans une ville conquise, c'est d'engager les habitants à rester chez eux, ce qui n'implique pas de sa part la promesse de rester chez lui. Nos réactionnaires, hommes du statu quo et du chez sot, pendant qu'ils engageaient le peuple à oublier l'étranger, concluaient des alliances secrètes avec ce même étranger; leurs joies ou leurs terreurs arrivaient avec les dépêches de Saint-Pétersbourg et de Vienne. Tout le monde l'a pu remarquer durant la session de la dernière Assemblée; toutes les fois que Ion voyait les figures des apôtres de la paix à tout prix et de la non-intervention animées d'une joie subite, on était sûr qu'il y avait eu quelque part un bombardement ou un massacre. Jamais les yeux de M. Dupin. de M. Fould et de M. de Montalembert n'avaient autant d'éclat que les jours où s'y reflétaient les incendies de Prague, de Vienne et de Brescia. Le jeu de physionomie de ces hommes allait de concert a?ec celui du télégraphe et lui servait de commentaire.

Semblables à ce damné du Dante dont le corps se pro-

menait sur la place prèbq»» de 0*fca*s peziax? q» prit hantait les cnebabojee izie-usx. m* rârzçrades nasnotaient à TAmseaMée qoe œr^r^Leaienî: ie-ar esorrt était ailleurs, fl stationnait daas les aati~?Lambi«s de Tempei^or Nicolas, il errait dans le camp de Radetxki il rcdah autour des gibets sur lesquels pourrâeaierî les cadavres des patriotes polonais, italiens et hongrois. Le gê~ ie du mal pénètre souvent plus avant dans I~a venir que îias^nct des hommes de bien. Les livres sacrés nous disent que ce fut le démon qui* le premier, soupçonna la grandeur de la mission du Sauveur.

Le génie ennemi de la France est doué de la même perspicacité. D sait bien que la nation française est appelée, pour l'accomplissement de sa mission, à établir une nouvelle vérité humanitaire, celle de la solidarité des peuples: il sait bien que l'époque est venue où la vie d'un peuple ne peut plus se développer chrétiennement sans entrer dans des rapports vraiment chrétiens avec les peuples, ses frères. Des rapports chrétiens présupposent l'existence de sentiments de justice et de charité internationales; ils impliquent le devoir d'assistance mutuelle.

Ces sentiments et ces idées de devoir ont déjà mûri dans l'âme des populations. Nos ennemis s'efforcent de les détourner de leur but et de les exploiter à leur profit Au sentiment de la justice, ils substituent celui de l'intérêt; ils paralysent la charité par la doctrine du pour soi, et, quant à l'assistance mutuelle, ils tâchent d'en rendre la pratique impossible en divisant les peuples, en les armant les uns contre les autres, et en persécutant tous ceux qui défendent leur cause.

La guerre que Ton fait maintenant à Mazzini n'a rien de personnel; on espère tuer en lui la cause des peuples d'Italie, H paraît que les généraux Radetzki, Cordova et Oudinot no suffisent pas à cette besogne. Aussi vient-on de tous oôttta à leur aide. Les feuilles cléricales de Rome, les feuilles juives

et voltairiennes de Paris, toutes se déclarent solidaires de l'entreprise. N'est-ce pas rendre hommage au dogme de la solidarité des peuples? Le dogme que les Dupin, les Fould et les Montalembert n'exprimaient que par des gestes, des regards et des paroles, leurs journaux le posent déjà et le formulent.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Paris, 29 septembre 1849.

Les proclamations papales, que l'on regardait, il y a un an à peine comme de grands événements du temps, n'ont maintenant, tout au plus, qu'un intérêt de réminiscence.

Il est désormais prouvé que Pie IX ne comprend pas mieux sa position de souverain italien qu'il n'a compris ses devoirs de chef de l'Église catholique. C'est surtout en sa qualité de chef des fidèles qu'il aurait pu opérer pour le bien de l'humanité d'une manière plus salutaire et plus décisive qu'aucun de ses prédécesseurs.

Le moment était solennel, unique. Les esprits de la Chrétienté, les uns las de la longue immobilité où les retenait l'Eglise officielle, les autres fatigués de doutes et exténués d'efforts religieux qu'ils avaient tentés en dehors de l'Eglise, étaient tous réduits à attendre leur salut de la Providence.

Les Catholiques et les schismatiques, les sectaires de l'Europe et ceux du nouveau monde étaient tous d'accord sur ce point que, pour ranimer la vie chrétienne, il ne fallait rien moins qu'une nouvelle effusion de l'esprit de Dieu.

Au milieu de cette attente solennelle, le nom de Pie IX retentit, salué des acclamations du peuple de Rome, auxquelles vinrent bientôt se joindre les bénédictions des peuples de l'Italie entière. «Nous vous annonçons,» dit le procla-

Politique générale 301

mateur du haut du Quirinal, «nous vous annonçons une grande joie. Nous avons le pape Pie IX.»

Annuntiamtis gaudiutn magnum ! Ces paroles cessèrent alors d'être une vaine formule. Elles exprimaient réellement le sentiment de ceux qui avaient fait l'élection et de ceux qui en apprenaient le résultat. Le clergé était dans la jubilation, le peuple uni d'âme et de cœur avec le clergé. Tout le monde se disait: a Cela ne s'est pas vu à Rome depuis des siècles.» Et quelques-uns ajoutaient tristement: «Et cela ne se verra plus!» Cette joie dont se feraient difficilement l'idée ceux qui ne l'ont point partagée, joie excessive, presque folle, avait les motifs les plus sérieux.

On sait que le clergé forme dans les États de l'Église une caste à part. C'est, à proprement parler, la seule caste privilégiée; la noblesse n'est que son émanation. C'est le clergé qui choisit le Pape, lequel fait les nobles. C'est le clergé qui dispose de toutes les places militaires et administratives. Il est protégé en outre par les forces des monarques de l'Italie et les sympathies de l'Autriche et de la Russie. Rien ne manquait donc au pouvoir matériel de la caste. Quant au spirituel, personne ne le lui disputait; non pas que l'on fût à Rome plus convaincu que partout ailleurs de sa supériorité spiritualiste, mais parce que depuis longtemps à Rome, il n'y avait plus personne qui s'occupât des questions religieuses et de la morale dans ses rapports avec la religion.

Cependant la caste, maîtresse du spirituel et du temporel, n'était pas sans inquiétude sur le solidité et la durée de son double règne. Elle se sentait de plus en plus séparée du peuple; elle devenait étrangère à la vie italienne, étrangère à l'Italie. Et, si elle s'expatriait ainsi en esprit, si elle se détachait du sol natal, ce n'était pas pour se réfugier en esprit, pour prendre l'essor vers le ciel: non, c'était pour s'attacher plus intimement aux cabinets de Turin et de Naples et aux ambassadeurs d'Autriche et de Russie.

Ce qui arrive maintenant en France, où nous voyons un parti placer toutes ses espérances dans le Cosaque, a eu lien depuis longtemps à Rome. Depuis longtemps, les hommes qui représentaient le mieux à Rome le vieux principe ultramon tain fondaient toutes leurs espérances sur la Russie. Mail la Russie était loin. L'Autriche paraissait plus occupée de questions territoriales que du soin de raffermir l'esprit clérical à Rome; et les princes italiens avaient trop à faire chex eux. Dans cet état de choses, la situation des hommes du clergé de Rome ressemblait beaucoup à celle des hommea blancs dans les colonies.

Il existait même moins de rapports entre un Italien séculier et un prêtre, qu'il n'y en a entre le nègre et son maître. L'Italien, après s'être agenouillé le matin devant le prêt» officiant la messe, et, après avoir assisté à son prône, évitait soigneusement le même prêtre tout le restant de la joûrnéft. Un prêtre était pour lui quelque chose d'étranger, d'hostile, disons le mot, quelque chose de hideux. Le clergé le savait bien! il se défiait du peuple, il le craignait, il le détestait

Jugez donc de la joie du clergé, de cette partie du clergé qui conservait des sentiments chrétiens, lorsqu'à l'avènement de Pie IX, il vit un prêtre, le chef des prêtres, salué comme l'homme le plus populaire de l'Italie. L'immense popularité du chef rejaillissait sur tous les membres de l'Eglise. Celui qui est censé tenir les clefs de la cité de Dieu rouvrait aux prêtres la cité des hommes. Il leur rendait la patrie, il les rendait à la patrie.

Les patriotes commencèrent à penser que ceux qui se donnent pour serviteurs de Dieu ne sont pas nécessairement obligésd'opprimer l'humanité; ils voyaient dans Pie IX la preuve vi- j vante qu'il peut y avoir parmi les prêtres des hommes généreux-

Le Pape osa déplaire aux despotes de l'Europe; donc la religion n'exclut pas le courage civil. Ce Souverain de Rome amnistiait ses sujets: on ne pouvait donc plus dire queleCa

Politique générale 303

Lolicisme endurcit nécessairement les cœurs: et, puisque les méliorations les plus salutaires s'annonçaient par l'organe du hef de la religion dans les États de l'Eglise, il se pouvait ien en effet, que la religion et l'Eglise eussent pour but d'aléliorer les hommes. Pour la première fois, la religion et Eglise attirèrent l'attention sérieuse du peuple italien. Celle u monde entier était déjà fixée sur le Chef-lieu de l'Eglise t sur son premier magistrat; car, ce qui se passait à Rome e répétait dans le monde entier.

Les penseurs de tous les pays, à quelque secte religieuse u'ils appartiennent, avoueront qu'ils ont eu un moment de >ie et d'espérance, dont ils sont redevables au pontife rofiain. On se réjouissait de voir tomber tous les obstacles qui éparaient les différentes sociétés chrétiennes de l'Eglise 1ère; on espérait que, forte de cette unité qui semblait si rochaîne, l'Eglise, ayant reconquis le sentiment de son uniersalité, reprendrait sur la voie du progrès sa marche gloieuse et cette fois vraiment triomphante! — Qui est-ce qui urait pu désormais lui résister?

Dans toutes les sectes, dans toutes les philosophies, il n'y Tait pas de théorie, pas de système, pas de préjugé qui pût jnir contre ce désir inné dans le cœur de l'homme de s'unir ce qui paraît bon et vrai et juste. Or, à aucune époque, le caholicisme n'est apparu meilleur, plus vrai et plus juste. Les érétiques, les philosophes et les incrédules qui avaient pour 3 vieux catholicisme les mêmes motifs de défiance et d'averion que le peuple de Rome conserve pour son clergé, saturent Pie IX comme le représentant du catholicisme renouvelé.

Ils conclurent, de même que le peuple de Rome, qu'il y ▼ait possibilité d'unir dans le sein de l'Eglise universelle les ésirs et les pensées de notre temps avec la foi sur laquelle 'appuie le catholicisme et avec la tradition qu'il porte en lui. i les philosophes et les hérétiques ne se convertirent pas >ut de suite, du moins ils se promirent intérieurement d'exa-

miner avec plus d'attention les dogmes et la doctrine catholiques. Cette disposition des esprits était universelle.

Pie IX méconnut complètement sa position. On attendait de lui qu'il appliquât les vérités chrétiennes à la discipline de l'Eglise et aux lois politiques et il laissa les affaires ecclé siastique in statu quo, dans ce statu quo objet perpétuel d scandale pour le monde, et qui fut la source de tous les mal heurs de l'Italie! 11 laissa in statu quo le cardinalat, la préla ture et le clergé régulier. Tout le monde sait que les mère bres du Sacré Collège sont, pour la plupart, des hommes du esprit vulgaire, d'un caractère nul et d'une instruction me diocre. Tout occupés de petites intrigues de cour et de soin de petite administration, ils n'avaient ni l'envie, ni le loisi de faire des études scientifiques sérieuses.

Quant aux dons spirituels et aux vertus chrétiennes hé roïques du cardinalat, on n'en entendait plus parler à Rome Les princes de l'Eglise passaient, au contraire, pour être eo nemis de tout ce qui ressemble à la vie spirituelle, à la vi intérieure, ou qui porte le caractère d'un zèle ardent ou d'un piété profonde. La plupart d'entre eux reprochaient à Pie I? sa piété. Le premier devoir du souverain pontife était don de s'entourer de personnes qui eussent du moins une véri table piété.

C'est par le réforme de la chambre privée du saint pèn et du Sacré Collège que devait commencer la reconstitutioi de l'Italie. Nous croyons superflu de parler de l'Etat du clergt régulier, de tous ces couvents et congrégations, formés jadii par des hommes de zèle et d'action, et où maintenant se ré fugient la torpeur et l'indolence. Tout cela a été laissé w statu quo. Le monde religieux, qui s'attendait à un mouvement providentiel dans l'Eglise, vit régner dans son centre même l'antique immobilité.

Cette immobilité vient d'être érigée en principe par celui des Papes, qui paraissait le moins ennemi des réformes. II

Politique générale 305

est évident que Pie IX est décidé à tout sacrifier pour conserver dans l'ancien état ce qu'il appelle l'Eglise, c'est-à-dire le personnel, les possessions et les privilèges du clergé. On conservera donc décidément ce qui fut cause de l'hérésie de Luther et de Calvin, des souffrances de Galilée, de la révolte philosophique du dernier siècle et du misérable état actuel de l'Italie. La religion n'a plus rien à attendre du Pape.

Ce Pape, comme prince italien, ne paraît pas avoir la moindre idée des besoins et des sentiments politiques de ses sujets.

Chose incroyable! il ne sait pas, jusqu'à présent, que ce que les Romains voulaient avant tout, c'était d'être Italiens. Lui, cardinal du temps de Grégoire XVI, il n'a donc pas eu connaissance de ces innombrables procès que l'on faisait alors aux patriotes romains! il n'a donc jamais lu le réquisitoire des procureurs pontificaux! il n'a jamais parlé avec leurs victimes! Comment s'imagine-t-il que les martyrs de Saint- Ange, d'Ancône, de Civita-Vecchia, sans parler de ceux de Spielberg, n'avaient dans leurs tentatives politiques d'autre but que d'introduire à Rome l'institution de la garde nationale et du code civil! Ce qui prouve l'isolement où vivaient les prêtres, c'est cette ignorance des choses de leur pays, qui étaient connues de toute l'Europe.

Si le Pape avait moins ignoré les tendances du peuple de Rome, il ne se serait pas étonné du peu d'effet que produisirent sur l'esprit des Italiens ces créations des consultes, des conseils municipaux, des chambres et de la garde nationale. A chacune de ces concessions, avec lesquelles on croyait pacifier Rome, le peuple répondait par un cri de guerre. Le peuple était prêt à se dévouer pour la cause de ses frères toscans, lombards et vénitiens, le peuple prêchait la croisade. H demandait qu'on lui permit de souffrir et de mourir pour ses frères. Il croyait que c'était là son devoir religieux.

Le pontife pratiquait autrement la religion. Il se procla-

mait ennemi de la guerre, car il abhorrait, disait-il, l'effusion du sang (autrichien, entendons-nous); car plus tard il n'hésita pas à appeler la guerre sur son propre pays, et il se félicite, dans sa dernière proclamation, des résultats de cette guerre, qui fut pourtant cause d'une grande effusion de sang italien.

Cette manière de pratiquer la religion répond à la théorie que le pontife en a donnée dans une de ces précédentes proclamations. La religion, d'après lui, consisterait à aassur rer aux hommes V usage des bonnes choses de la terre et la liberté de célébrer les pompes religieuses.» 1

Le terre et les pompes! Le dernier mot du serviteur des serviteurs de Dieu! du successeur de Saint-Pierre! de celui qui prétend représenter le crucifié!

Et le dernier mot du monarque réformateur est une consulte, imitation informe de notre Conseil d'Etat, du sénat russe, ou bien du divan du Grand-Turc!

3 octobre.

Les articles que la Presse vient de publier sur l'impôt méditent d'être sérieusement médités. L'impôt est un devoir social, lequel, accompli, assure au citoyen certains droits à la protection de ses intérêts, à l'exercice de son industrie ou à la jouissance de sa position sociale. La valeur de l'intérêt que l'on engage dans une association constitue donc le taux de l'impôt auquel s'oblige l'associé. Par conséquent l'impôt doit être volontaire; il est, par sa nature même, proportionnel. L'Etat, qui le perçoit, peut être regardé, sous ce rapport, comme une association universelle d'assurances.

L'idée de la Presse est au fond vraie. Nous croyons que,

1 Voir la proclamation du Pape à l'occasion de la prise de Rome par les troupes françaises.

Politique générale 307

pour en amener un jour la réalisation, ce qu'il faut faire d'abord, c'est d'étudier les causes de la création de ces anciens impôts, si injustes et si oppressifs. Une telle étude peut nous préserver de commettre de semblables délits financiers à l'avenir. L'impôt vient des dépenses que fait l'Etat. L'Etat est une société politique: si l'Etat fait des dépenses mal réglées, cela prouve que sa politique a été mauvaise et que la société, dont il est l'expression, est mal organisée. Pour réformer le système financier d'un Etat, il faudrait donc commencer par en redresser le système politique et en améliorer les conditions sociales.

L'inventeur du système financier de la Presse, fût-il luimême ministre et chef de cabinet, eût-il le pouvoir d'un Richelieu ou d'un Louvois, ne pourrait pas donner un commencement d'exécution à son projet, avant que la question gouvernementale politique ne fût résolue dans le ôens des améliorations progressives. On peut dire des améliorations comme des vertus qu'elles tiennent les unes aux autres et sont solidaires; une vertu suppose l'existense de beaucoup d'autres et toutes dépendent d'un dogme unique, d'un principe, dont elles ne sont que des applications partielles.

On ne peut améliorer une branche d'administration dans un pays pendant qu'on y empire l'état de toutes les autres. Ce serait vouloir mettre de l'ordre dans les affaires d'une maison de commerce, fondée sur une spéculation fausse ou frauduleuse. Améliorer un mauvais état de choses, sans toucher à la racine du mal, quelle illusion! On peut dire d'un tel état de choses ce qu'Hippocrate dit du cancer latent: il conseille de ne pas l'ouvrir, attendu que traiter une telle maladie, c'est faire mourir le malade: curati enim cilo pereunt.

Il n'y a pas de doute que le remède de la Presse ferait bien vite périr le crédit et peut-être l'ordre social actuel. Supposons en effet qu'on laissât la liberté de s'imposer à ceux qui ont intérêt à assurer leurs possessions ou industries. Sa-

vez-vous ce qu'il en adviendrait? C'est que tout le monde préférerait la garantie des sociétés d'assurance déjà existantes aux garanties que donnerait le gouvernement. Et pourquoi cela? Par la raison bien simple que le crédit des sociétés particulières, ayant survécu aux commotions politiques, prouve par ce fait sa stabilité. Peut-on dire la même chose des gouvernements? Les amis les plus dévoués du gouvernement actuel ne répètent-ils pas chaque jour qu'il manque de stabilité! On prépare, dit-on, des moyens pour assurer cette stabilité. De quelle nature sont ces moyens? S'en servirait-on pour changer l'esprit môme de nos institutions, ou la forme seulement du gouvernement? Car il s'agit évidemment de changer l'un ou l'autre.

Or, tout le monde sait qu'un tel changement dans notre pays ne serait autre chose qu'une révolution. Et l'on croit que la société sous la raison de gouvernement et C le , société que l'on déclare en état de dissolution, aurait, dans ce moment critique, assez de crédit pour se porter garant de toutes les propriétés, capitaux industriels et droits des particuliers!

La Presse, qui a pressenti cette objection, nous assure d'avance que, son projet financier une fois adopté par l'Etat, nous n'aurions plus de révolutions à craindre. D'après la Presse, toutes les révolutions n'avaient et ne peuvent avoir d'autre source que la question d'argent, ni d'autre résultat définitif que le changement du système financier.

«L'Etat, c'est moi,» disait le roi; — «l'Etat, c'est la finance», dit la Presse. Nous pourrions faire observer aux financiers que si, dans toutes les révolutions européennes, depuis celle de la Réforme jusqu'à celle de Février, y compris les guerres d'Italie et de Hongrie, l'argent jouait un grand rôle comme moyen d'action, il n'a pourtant jamais été regardé ni comme mobile ni comme but des événements et que la richesse lâche se mettait toujours au service de la pauvreté, à condition

Politique générale 309

que cette pauvreté fût forte. Il en a été ainsi du moins dans le passé.

La Presse répondra que le présent obéit à d'autres lois. Le siècle s'est fait chevalier d'industrie; la Bourse, qui est depuis longtemps son temple unique, doit être regardé comme son unique arsenal et comme le siège du seul gouvernement aujourd'hui légitime, celui des hommes d'argent. Ce système simplifie singulièrement la machine politique: il implique la suppression de l'église, de l'armée et du parlement, l'Etat n'étant qu'une société anonyme d'exploitation mutuelle.

Admettons cela comme vrai, admettons que les places de commerce doivent désormais remplacer les places publiques, les agora, les forum et les chambres. Acceptons môme l'influence décisive de la Bourse sur les affaires religieuses et politiques, comme un fait accompli.

Il nous restera à désigner parmi les différentes places de commerce et Bourses de l'Europe (Londres, Paris, Pétersbourg, Vienne, etc.), celle que l'on devra regarder comme le chef-lieu, la métropole, l'église mère des nouveaux Etats, ou, pour mieux dire, des nouvelles associations industrielles de l'Europe. Personne n'ignore que, dans le eommerce, plus que partout ailleurs, tous les mouvements provinciaux dépendent de l'action centrale.

Il est important de savoir où est ce centre, où est l'autel du dieu Plutus vers lequel tous les fidèles, en faisant leurs actes de nouvelle dévotion, sont tenus de se tourner pour en ressentir l'efficacité. Nous sommes affligés de dire que ce centre n'est pas Paris. La divinité réside à l'étranger! Le nouveau culte que l'on nous propose n'est qu'une profession de foi dans l'étranger. Les légitimistes avouent publiquement que ce qu'on appelle le crédit n'habite pas la France. Les conservateurs soutiennent que le degré de notre crédit est en proportion de celui de notre abaissement devant l'étranger; un parti puissant parmi les rétrogrades nous promet

le rétablissement du crédit comme récompense de notre soumission à l'étranger.

Et la Presse ? Entre ceux qui espèrent en l'étranger et ceux qui le craignent, la Presse garde une neutralité désarmée. Pour nous délivrer du sentiment pénible de la lutte entre l'espérance et la crainte, il n'y nurait rien de plus efficace que ratnortissement de notre sensibilité.

Ne pensons pas à l'étranger!

Ne nous soucions pas de l'étranger!

Oublions l'étranger!

Le malheur est que l'étranger ne nous oublie pas. Et voilà la différence, sous le rapport financier, entre notre gouvernement et ceux de l'étranger. Eclate-t-il quelque part un de ces mouvements nationaux qui changent la situation respective des droits et des intérêts d'un peuple, les gouvernements se mettent de suite à calculer les chances de la lutte. Comme leur principe leur fait un devoir de combattre tout ce qui est révolutionnaire, et que leurs forces réunies offrent une garantie suffisante à la résistance, ils spéculent d'avance sur les résultats de la victoire.

Ils s'entourent des spéculations de toute l'Europe, unies à eux d'instinct, de principe et d'intérêt. On contracte des emprunts hypothéqués non pas sur les terres ou les valeurs en lingots, mais sur ce qu'il y a de plus sûr en fait d'hypothèques, sur la force, sur les armées.

Les banques de Russie, d'Autriche et de Prusse possèdent un fond de réserve et un capital d'amortissement inépuissables. Ce fond et ce capital consiste en recrues que l'on lève chaque année et qui, enrégimentées et bien exercées, conquièrent des terres, lesquelles terres confisquées constituent des valeurs échangeables contre le numéraire.

A l'heure qu'il est, la moitié des propriétés hongroises va entrer en circulation comme valeur commerciale. On négocie déjà les effets hypothéqués sur les patrimoines de Kossuth,

Politique générale 811

de Bathyani, de Teleki, comme, il n'y a pas longtemps, en Russie, on mettait en circulation un milliard hypothéqué sur les terres confisquées de Czartoryski, de Sanguszko, de Potocki, de Tyszkiewicz, etc.

Ceux qui pratiquent la spéculation sur une grande échelle savent très-bien cela. Les propriétaires légitimistes le savent tout aussi bien.

Le reste des banquiers et tout le haut commerce suivent les principes de M. M. Rotschild, Rougemont, Fould, Torlonia, etc., etc. Pour tout ce monde de banquiers et de propriétaires, l'essentiel, dans une grande affaire de finance, est de savoir quel sera sur cette affaire, l'avis de la Sainte-Alliance ou, pour mieux préciser la chose, l'avis de l'Empereur de Russie.

Si la mesure proposée par la Presse déplaisait au grand monarque ou à ses alliés, dans ce cas la Presse oserait-elle insister?

4 octobre.

La résistance que la Turquie oppose aux prétentions de l'Empereur de Russie lui vaudra les sympathies de tous les hommes de bien. La vérité nous oblige à dire que cette résistance, comme mesure politique, aurait dû commencer il y a longtemps. La Turquie avait des motifs plus que suffisants de s'attendre de la part de la Russie aux traitements qu'elle essuie maintenant, et qui seront très-certainement suivis de nouvelles violences. Tout le monde connaît le système politique de la Russie; on sait parfaitement bien les procédés qu'elle emploie ainsi que le but où elle tend.

La Russie ne fait partout que ce qu'elle a fait en Pologne. La Pologne était là comme un enseignement diplomatique vivant et on ne peut plus actuel. Mais une fatalité inexplicable paraît aveugler les diplomates des gouvernements

qui jouissent le plus de la réputation d'habileté et de perspicacité. Si le ministère turc n'a pas vu dans la chute de la Hongrie l'annonce de l'invasion prochaine de ses propres Etats, les ambassadeurs anglais et français, mieux instruits de l'histoire de l'Europe, auraient dû avertir le divan de ce danger.

En supposant même que la Turquie n'eût trouvé aucun appui dans l'Angleterre et la France, elle aurait toujours dû profiter de la guerre de Hongrie pour tenter un dernier effort de recouvrer son indépendance.

Il n'est pas probable que la Turquie trouve une autre occasion semblable. N'ayant pas osé ou voulu lier sa cause à celle d'un peuple ami et injustement persécuté, elle sera peut-être obligée de lutter seule, délaissée à son tour par ses voisins. Ainsi périssent les empires aux époques décisives de l'histoire.

C'est leur égoïsme qui cause leur perte, sans que l'histoire ait le droit de les plaindre. Dans le temps où Rome, étendant ses conquêtes, luttait contre Carthage, les Grecs ont observé, pendant dix-huit ans, avec terreur et inquiétude, les efforts d'Annibal, sans pourtant rien faire pour le sauver.

Les Grecs de l'Europe, attaqués à leur tour, implorèrent en vain les secours des Grecs égyptiens. Ceux-ci envahis ne furent pas secourus par les Juifs, lesquels, dans leurs dernières luttes désespérées, ne purent réussir à intéresser à leur malheur les Arméniens et les Parthes.

Ne dirait-on pas que c'est l'histoire de notre temps? Pendant que la Pologne succombait, les régiments hongrois, employés par l'Autriche à désarmer les débris de l'armée polonaise, étaient chargés de remettre les armes des Polonais à la Russie. Vint le tour de la Hongrie et les Tchèques (Bohèmes) restèrent indifférents, sinon hostiles.

L'avenir prochain des Tchèques est facile à prévoir. Nous verrons alors quelle sera la conduite des Illyriens et des Slaves du Danube.

Politique générale 313

POLITIQUE GÉNÉRALE Paris, 7 octobre 18*9.

Il n'est pas probable que le différend américain nous ex- 3se à une guerre maritime, mais ce qui est sûr et ce que )us dirons d'avance, c'est que cette complication, par cela ême qu'elle est politique et internationale, ne se terminera jfà notre désavantage.

Il nous arrivera dans le Nouveau Monde, ce que nous eslyons chaque jour dans notre vieille Europe — la honte et dommage: l'un entraîne l'autre. Si beaucoup d'entre nous > sont depuis longtemps résignés à la honte, c'est qu'ils ne ivaient pas ce que coûte la honte. Rien ne coûte autant. Le >uvernement de Louis-Philippe a commencé la ruine finanère de la France le jour où il a forfait à l'honneur national. lui a fallu dès lors payer en argent et en places les avocats *sez effrontés pour défendre et glorifier l'abandon de la nestion du Nord, les négociations sur la Belgique, celles îr les affaires de l'Egypte et de la Syrie, jusqu'au traité de i Tafna. L'argent, les places ont été donnés à Dupin, à d'Aroult, à Thiers, à Teste, à Cubières. Cependant l'Europe exilait de nouvelles concessions et le gouvernement n'avait ilus de quoi payer ses hontes; l'argent et les places commentèrent à lui manquer. Ceux qui s'étaient enrichis et élevés par l'opprobre, les journalistes et les avocats devenus ministres, gouverneurs de la Banque, avocats généraux, préfets, voulaient jouir en paix des fruits de leur ignominie. Ils n'avaient plus besoin de la royauté. Ils avaient tiré d'elle tout ce qu'elle pouvait donner. Il ne leur restait qu'à conserver ce qu'ils avaient acquis.

Les Dupin, les d'Argoult, les Thiers, les Mole, devinrent républicains. C'était pour eux le moyen le plus sûr de con-

server leurs positions matérielles et d'introduire dans le vernement de la République l'esprit orléaniste. Cet es continue d'inspirer tous nos politiques.

La querelle que nous allons avoir avec les États-Uni d'Amérique est une suite nécessaire des traditions orléanistes, conservées fidèlement dans notre diplomatie. Du temp de Louis-Philippe, il était accepté comme axiome dans notre monde diplomatique qu'il fallait savoir souffrir tout de lfc part des gouvernements forts et oser tout contre les gouvernements faible*. On sait ce que nous avons supporté de 11 Russie et de l'Autriche et ce dont nous avons menacé U reine Pomaré, le bey de Tunis et la République suisse.

Les sectateurs du système orléaniste le poussent main* tenant jusqu'à ses dernières conséquences. Louis-Philippe est déjà dépassé. Ce monarque avait certains égards pour 11 République des États-Unis; il connaissait les forces maté* rielles, dont elle disposait. Tout en détestant son principe gouvernemental, il avait un grand respect pour ses flottes, ses chemins de fer et sa marine marchande. Les élèves de Louis-Philippe, nos ministres actuels, n'ont plus les scrupules de leur maître.

Dans leur zèle monarchique, ils paraissent décidés à traiter la république du Nouveau-Monde de la même manière dont ils ont traité la république de Rome.

Il n'y a pas plus de hasard dans le monde politique que dans le monde physique. Notre différend avec les Américains est le résultat des mauvaises dispositions de nos gouvernants à Tégard de tous les pays libres, ou aspirant à le devenir.

Cette mauvaise disposition fait la difficulté et le danger de la question. Il y aussi, avouons-le, de la part de l'Amérique une prévention morale contre nous. On y apprécie la part que nous avons prise aux affaires polonaises, hongroises et italiennes; on regarde notre politique comme subordonnée

ux volontés de l'étranger; on nous traite en conséquence. f il y a lieu à négocier sérieusement, on s'adressera h l'étraner. On nous proposera probablement la médiation de la russe ou de la Russie.

Nous n'aurons pas à livrer des combats de mer, nous n'au- >ns qu'à subir une nouvelle humiliation diplomatique.

Lors de l'établissement de la République française de évrier, il n'y eut que trois peuples, dont les représentants ent mis de la bonne foi et de l'empressement à reconnaître ; à saluer le nouveau gouvernement: ce furent les Suisses, s Italiens et les Américains.

On sait ce qu'est devenue l'Italie, grâce à notre interven- >n. Nous voilà en querelle avec l'Amérique. Bientôt viendra tour de la Suisse.

Les monarques ont pour règle de ne jamais tenir compte »s services que leur rendent leurs amis. On est toujours sûr 3 l'ami, c'est l'ennemi qu'il faut soigner. Nos diplomates réîblicains pratiquent on ne peut mieux ce système.

La Russie fut la dernière à nous reconnaître. Elle n'a pas srtes à, regretter ce retard.

POLITIQUE GÉNÉRALE

8 octobre 1849.

Quelques journalistes étrangers mal renseignés et nos iplomates, qui ne sont pas renseignés du tout, semblent poire que la rupture entre la Russie et la Turquie n'est que effet d'un accès de mauvaise humeur de l'empereur Niçois. Il y a des personnes qui n'y voient qu'un acte d'étourerie de M. Titow. «M. Titow en est, dit-on, aux regrets d'aoir trop osé. Il cherche l'occasion de se remettre en bons apports avec lord Stratfort Canning, lequel dispose, à ce

qu'il paraît, des opinions politiques du général Aupick.» Dei bruits aussi absurdes ne peuvent tromper que ceux qui, comme nos ministres, ont intérêt à y ajouter foi.

Nous dirons même franchement que, de tous les diplomates de l'Europe, il n'y a que le citoyen Tocqueville, notre ministre des affaires étrangères, qui soit étonné de la tournure que prennent les affaires d'Orient.

Plus grand est encore l'étonnement de M. le président du conseil. Quant aux autres ministres, nous ne savons quelle est leur opinion sur l'incident; il est très probable qu'ils n'en ont pas de formée. Notre cabinet tout heureux d'être admit à agir de concert l'Angleterre, attendra, pour avoir une opt nion sur l'affaire, les décisions des ministres de S. M. Britannique.

Le cabinet anglais a l'air d'être surpris de la manière dont la Russie brusque l'affaire, mais il en connaît parfaitement le fond. On n'ignore pas à Londres le plan de conduite que le cabinet de Pétersbourg a depuis longtemps arrêté à l'égard de la Turquie et qu'il n'a cessé de suivre à travers toutes les vicissitudes de la politique occidentale.

La Russie se croit fatalement appelée à conquérir l'empire d'Orient. Elle a toujours agi dans ce but, tout en subordonnant son action aux nécessités immédiates de la politique européenne. L'intérêt immédiat pour la Russie consistait à assurer en Europe le triomphe du principe absolutiste.

L'empereur de Russie l'a proclamé hautement; il a fait des sacrifices pour obtenir ce résultat: il croit l'avoir obtenu. Après la conquête de la Hongrie, l'asservissement de l'Italie et l'annulation définitive de la politique de la France, on est autorisé i\ dire que la question de principes est résolue.

Le temps serait-il venu, pour la Russie, de pensera ses intérêts? La Russie a attendu longtemps. Plus d'une fois elle s'est arrêtée au moment où elle n'avait plus qu'à faire un pas pour atteindre le but final de sa politique orientale. Lors du

tassage des monts Balcans, le maréchal Dybicz, déjà maître le la ville d'Andrinople, consentit à accorder un sursis au ultan.

Pendant les démêlés des Turcs avec les Égyptiens l'armée lisse établie en Asie mineure, n'était éloignée que de quelues journées de marche de Constantinople. Elle n'a pas oulu profiter des avantages de sa position. On attribua alors es attermoiements de la politique russe aux influences des linistres anglais et français. La Russie laissa le vulgaire potique féliciter les cabinets de Londres et Paris de leurs sucés imaginaires. Le fait est que les démarches, d'ailleurs asez équivoques, du plénipotentiaire anglais et les paroles agnes de l'ambassadeur français n'eurent pas alors plus d'inluence sur les mouvements du général Dybicz et du gênéal commandant le corps russe dans l'Asie mineure, qu'elles n'en ont eu dernièrement sur les mesures militaires du maréchal Radetzki.

La Russie jugea alors à propos de s'arrêter, parce qu'elle trouvait des difficultés locales inattendues qu'il serait trop long de relater ici. A l'extérieur, la seule puissance dont l'opposition aurait pu être dangereuse fut l'Autriche.

Maintenant, la Russie n'a plus rien à craindre de ce côté, n est donc plus que probable que le cabinet de Pétersbourg s'est décidé à profiter de l'état actuel des choses en Europe pour faire avancer la question orientale vers son dénoûment définitif.

Nous ne savons pas si on a le projet, cette fois-ci, de renvoyer le padichah Abdoul Medjid dans ses anciennes possessions de l'autre rive du Bosphore; mais ce qui est sûr c'est que Ton se mettra en position de le faire à la première occasion qui se présentera.

L'Angleterre ne nous paraît pas avoir les moyens d'entraver l'action de la Russie. Elle ne pourrait, tout au plus,

que barrer le passage à ses flottes et arrêter son commerça d'exportation.

Ce commerce est pour la Russie de nulle valeur en corn paraison des débouchés qu'elle pourrait s'ouvrir par la mer Noire et par terre du côté de Constantinople. Par conséquent, la crainte de voir sa navigation arrêtée dans les mer» du Nord n'influencera en rien la politique orientale rusae.il n'est pas même probable que l'Angleterre se décide à contrarier sérieusement la Russie. Ces deux puissances ont ua commun intérêt à affaiblir In Turquie. Elles avaient agi de concert contre Méhémet-Ali, dans la crainte que ce pacha, alors vainqueur des Turcs et très populaire en Orient, ne ré* tablit l'unité de l'empire musulman. Elles n'avaient pas non plus permis au sultan de rentrer en possession de l'Egypte

La Turquie divisée offre à l'Angleterre, dans un avenir plus ou moins rapproché, des chances certaines de faire la conquête de l'Egypte, et à la Russie la perspective d'entrer en possession de Constantinople.

Dans toute cette immense affaire, la France, jusqu'à présent, n'a pas joué de rôle sérieux. La politique dynastique de Louis-Philippe lui imposait le devoir de s'annuler. Le roi était parfaitement servi par MM. Thiers et Guizot. I

On promenait à grands frais dans la Méditerranée des flottes françaises et l'on donnait dans les journaux des récits pompeux des manœuvres exécutées par les princes royaux, pendant que la Russie arrêtait les progrès des Egyptiens et que l'Angleterre bombardait Beyrouth et Saint- Jean-d'Acre Le gouvernement exploitait la question orientale dans l'intérêt de l'égoïsme royal. Quant aux publicistes de l'opposition, ils en taisaient le thème de discussion dont rien n'égale l'absurdité. Ainsi, par exemple, les loyaux carlistes ne voyaient dans la querelle du sultan et du pacha qu'une question de légitimité et d'usurpation. Ils félicitaient la Russie et l'Angleterre de zèle monarchique avec lequel ces puissance*

Politique générale 319

Sminemment religieuses défendaient l'autorité du chef des sroyants contre les attaques d'un sujet hérétique et rebelle. ^e caractère de monarque absolu, attaché à la personne du niltan, sanctifiait aux yeux des fervents catholiques légitinistes la qualité de calife (lieutenant du prophète).

Les libéraux n'étaient pas d'accord entre eux. Le ConstiuHonnel saluait dans le sultan Mahmoud un monarque consitutionnel, * F auteur de la charte de Gulkhané.» D'autres au ontraire faisaient valoir le zèle civilisateur, les réformes et as sentiments démocratiques du pacha d'Egypte.

Ce sont des hommes d'Etat de cette force-là qui dirigent ujourd'hui notre cabinet! Il serait curieux de savoir cornîent ils envisagent maintenant la question d'Orient Prétenent-ils s'en mêler? Et pourquoi faire? Serait-ce par hasard our assurer à l'Orient la liberté de célébrer les pompes reîffieuses?

8 octobre 1849.

Nous tenons de source certaine que, depuis quelque emps, l'empereur Nicolas s'occupe avec un soin particulier Le tout ce qui regarde la Suisse. Les hommes et les choses Le ce pays sont pour le tsar l'objet d'un intérêt très-significatif; il s'enquiert surtout des personnages éminents qui, par 'influence de leurs talents ou de leur position, se trouvent à la tôte des partis et les dirigent, tels que Druey, Fazy, Briatte frtc, etc.

Cette curiosité, on voudrait la faire croire inspirée par les sentiments, qui n'ont rien d'hostile à l'Helvétie; cepenlant ceux qui ont suivi avec quelque attention les habitules diplomatiques et la façon de procéder du cabinet de Saint-Pétersbourg savent à quoi s'en tenir sur ces semblants le bienveillance.

La bienveillance de la Russie n'a jamais été désintéressée;

elle cache une arrière-pensée, qui sait attendre le momest convenable pour se produire dans tout son jour hideux.

C'est avec cette même habileté caressante et perûdeqoe la Russie s'est d'abord immiscée dans les affaires de la Pologne et de la Turquie. Si, à l'égard de cette dernière, elle n'use plus aujourd'hui des mômes moyens, c'est qu'elle jup que l'heure est enfin venue de jeter le masque.

Que les Suisses, et surtout les habitants de Neuchàtel,80 tiennent donc sur leurs gardes; qu'ils ne se laissent point prendre aux douceurs hypocrites de la Russie. Ce n'est H qu'un manège à la Mongol, une sorte de préambule et d'entrée en matière sur la discussion qu'on voudrait bien entonner à propos des prétendus droits de la Prusse sur le.cantoi de Neuchâtel. Avant de se déclarer, on sent la nécessité de préparer les voies par toutes sortes de flatteries et de rusa diplomatiques.

Le tsar a si bien réussi à faire ses affaires en allant dernièrement au secours de l'Autriche contre la Hongrie qu'il vert pousser cette veine de succès; il espère bien pouvoir rendre le même service à la Prusse et arriver ensuite à maîtriser et à absorber Tune et l'autre de ces Puissances.

La Russie a une politique qui lui est propre: elle aide ses alliés en attendant qu'elle les dévore. |

POLITIQUE GÉNÉRALE

10 octobre 1849.

S'il était vrai que notre gouvernement eût autorisé le général Aupick à appuyer les remontrances de l'ambassadeur anglais à Constantinople, s'il était vrai que le cabinet frafrj çais, abrité comme il croit l'être maintenant par la puissant*

Politique générale 321

inique, eût osé faire un acte, sinon de protestation, du s de présence à côté du protestant; cet acte, quelles

soient d'ailleurs les formes atténuantes, amènerait, le disons d'avance, les complications les plus graves. es craintes de V Assemblée nationale et de tous les or- » religieux, politiques et financiers, sont bien fondées, n seul mot du cabinet français peut faire crever cette

aux tempêtes que l'empereur Nicolas a daigné jusqu'à nt ne pas ouvrir. L'homme qui eut le courage, il y a un 3 commander aux révolutionnaires de se mettre à ge- : *A genoux païens h et dont le mot d'ordre s'exécute >s glacis de Vienne, de Posen, de Bade, de Milan, par- >ù Ton continue à faire mettre à genoux les patriotes imnés à être fusillés, cet homme pourra bien dire un s jours: a A bas les industriels h

empereur de Russie ne s'inquiète pas beaucoup de l'ac- Le8 flottes françaises, réunies à celle de l'Angleterre. Il ien que la puissance maritime de l'Angleterre est plus uffisante pour soutenir la lutte; quelques vaisseaux de >u de moins ne modifieront en rien les conditions ma- >s des puissances belligérantes. Le cabinet russe ne as non plus quel rôle pourraient jouer, dans cette lutte mées françaises de terre, après l'abandon de la Polole la Hongrie, de l'Allemagne et de l'Italie, i fera-t-on agir ces armées contre la Russie ? A moins 3s Russes ne se donnent eux-mêmes la peine de venir ercher en Alsace! Pourquoi donc attribuons-nous une nde importance à la démonstration diplomatique que cabinet est censé avoir faite ou est prêt à faire ? Cette nstration touche à une question morale, empereur de Russie est reconnu comme le représenn Europe du droit divin et aristocratique de l'ancienne é. Il regarde le cabinet français comme une association ioiteurs industriels.

322 La Tribune des Peuplée

On l'a entendu plus d'une fois dire qu'il honore les industriels, en comprenant sous ce nom les avocats et les journalistes, mais qu'il ne peut pas souffrir de les voir se mêler du gouvernement II n'a aucune confiance dans un gouvernement bourgeois, et n'a jamais dissimulé ses sentiments à ce sujet Toutes les ressources de cet art avec lequel un spéculateur rusé fait sa cour à une pratique influente ont été mises en œuvre par Louis-Philippe auprès de l'impérial patron; mais elles ont toujours échoué contre ses préjugés de monarque et de gentilhomme. Tout le monde sait le casque l'on faisait à Saint Pétersbourg des personnes qui y représentaient cette royauté bourgeoise.

Quant aux rapports diplomatiques entre les deux cours, pour en faire apprécier la nature nous ne citerons qu'us exemple. Lors des complications auxquelles donna lieu rétablissement de la nouvelle royauté en Grèce, M. Lagrenée, chargé d'affaires de France, avait cru devoir adresser au cabinet russe une note explicative sur les intentions de son gouvernement Le ministre russe, pour toute réponse, fit insérer dans le journal officiel de Pétersbourg une déclaration ainsi conçue:

«Le gouvernement de S. M. Impériale agira comme si la note de M. le chargé d'affaires de France n'existait pas.»

Il y eut beaucoup d'autres notes, dont la Russie ne s'est pas même donné la peine de déclarer la non existence. Tel était le mépris que l'on affectait pour le cabinet des Tuileries. Or, l'esprit de mercantilisme exclusif et vil, l'égoïsme et la pusillanimité que l'on reprochait à Louis-Philippe, le ton de ses correspondances diplomatiques, sont jusqu'à présent en harmonie avec les sentiments politiques de nos gouvernants Que Ton se rappelle l'entrée des Russes en Hongrie et la note de M. Drouyn de Lhuys, déclarant que la France m verra pas cette intervention sans regret

Si après tout cela, notre gouvernement osait tout à coup

Politique général* 323

se présenter devant la diplomatie avec une note sérieuse, quel scandale de la part d'un cabinet si honnête et si modéré! Nos ministres ont-ils bien calculé l'effet que cela produirait sur l'esprit de l'empereur? Etre ainsi défié! et par qui! Nous sommes sûrs que l'empereur de Russie y verrait un acte d'insubordination et presque de rébellion. On sait comment il traite la révolte.

Si quelque chose pouvait sérieusement brouiller la Russie avec l'Angleterre, ce serait la part que nous prendrions dans l'affaire. L'empereur ne pardonnerait pas à l'Angleterre d'avoir fait pacte avec la révolte !

POLITIQUE GÉNÉRALE

11 octobre 1849.

Les événements se pressent, les difficultés s'accumulent: aux embarras suscités par l'expédition de Rome sont venus s'ajouter ceux relatifs au différend survenu entre notre cabinet et celui des Etats-Unis, et à l'affaire capitale du moment les menaces austro-russes contre la Porte. La question d'Orient se pose avec une sombre grandeur, une guerre générale peut en sortir.

Que va faire notre gouvernement? où allons-nous? Ceux qui par leur position officielle devraient le mieux le savoir, sont précisément ceux qui le savent le moins. Leur politique est une politique d'expédients; le hasard est leur dieu; c'est du hasard qu'ils s'inspirent, et non de la dignité nationale.

Cependant, tout le monde est d'accord sur ce point que l'état de choses sans nom où végète la France ne peut durer longtemps; la position intérieure et extérieure se tend de plus en plus; il faut une solution au problème politique qui agite en ce moment l'Europe.

S'il convient à la réaction de ne rien faire, d'amuser ie tapis pour mieux tromper l'opinion publique, ce misérable rôle d'attermoiement ne peut convenir à la Russie et à l'Autriche; leur intérêt est avant tout d'agir. La Russie marche, elle gagne du terrain; nous vous en avertissons chaque jour. La Russie avance de chaque pas que vous faites en arrière.

La difficulté de la situation n'est pas moins compliquée à l'intérieur qu'à l'extérieur. Une anarchie d'idées et d'intrigues de plus en plus éhontées, tel est le spectacle que nous donne en ce moment la réaction monarchique. Ce spectacle est des plus tristes, mais il est aussi des plus instructifs.

La majorité réactionnaire, ce grand parti de l'Ordre qui se disait si homogène, si animé d'un esprit de conciliation patriotique, est en proie à toutes sortes de dissensions intestines. Légitimistes, orléanistes, conservateurs, c'est à qui se renverra le soupçon et l'insulte; on s'accuse, on s'invective, on se jette à la tête les néfastes souvenirs de 1815; on se reproche le milliard des émigrés, où Louis-Philippe eut une si large part; tout cela à l'occasion du douaire de la duchesse d'Orléans. La boutique est en pleine guerre ouverte contre la tradition.

Le principe de l'ordre, invoqué par ces prétendus conciliateurs, n'était, comme on le voit, qu'un prétexte aux plus basses menées de l'égoïsme et de l'ambition dynastiques.

Maîtres de la situation, du moins ils le croient, déjà ils se dévorent, se disputant à l'avance les dépouilles de la République. La France est leur patriomoine; les uns la réclament au nom de la branche aînée, les autres au nom de la branche cadette des Bourbons. Touchant patriotisme! touchante unité du grand parti do l'ordre? Ce parti n'a d'unité de vues que dans sa haine persévérante contre la République et les institutions qui en sont les conséquences. Qu'un représentant républicain se lève à l'Assemblée et prenne l'initiative de quelque proposition démocratique, aussitôt sa parole et sa

Politique générale 825

proposition sont étouffées sous les clameurs d'une majorité aussi aveugle dans ses résistances qu'elle est impuissante dans ses actes. Elle ne fait rien; cela ne lui suffit pas: elle veut empêcher de faire. Le seul lien d'union de cette majorité, c'est la peur du socialisme et la haine de la démocratie.

Or, la peur et la haine sont des passions négatives; elles ne peuvent produire que l'incertitude, l'anxiété, le désordre et l'anarchie. On ne fonde qu'avec des principes affirmatifs, des passions affirmatives, avec l'amour. Aimez la France, ayez la passion de son génie, et vous fonderez son bonheur à l'intérieur, sa dignité et sa gloire à l'extérieur.

Aimez la France! et vous ferez d'elle ce que Dieu veut qu'elle soit, la nation aînée, la nation émancipatrice et civilisatrice, la première nation du monde chrétien.

POLITIQUE GÉNÉRALE

12 octobre 1849.

L'Assemblée continue de tenir des séances. Le public continue d'y aller, mais il s'y intéresse fort peu.

Comment s'intéresser sérieusement aux discussions qui n'aboutissent à rien? Cela devient insipide comme le récit d'un conte que l'on a déjà entendu et que Ton sait par cœur. On sait d'avance le sort réservé aux motions proposées par la Montagne ou le parti socialiste. On connaît tout aussi bien le moyen unique qu'opposeront à ces motions nos conservateurs, celui d'une fin de non- recevoir.

L'Assemblée paraît décidée à ne recevoir en lumière et en sagesse que ce qui lui vient du ministère, lequel en appelle à son tour à la sagesse et aux lumières de l'Assemblée.

C'est un cercle vicieux, dont on ne pourra sortir que par quelque initiative hardie et inattendue. Mais l'Assemblée se

défie de toute espèce d'initiative. Elle a nommé une commission d'initiative parlementaire, qui ne nous a, jusqu'à présent, initiés à aucune vérité morale, sociale, politique ou parlementaire.

La commission d'initiative, de même que l'Assemblée qui l'a nommée, ne veut qu'une chose, c'est qu'on la laisse dans son statu quo matériel et moral.

Des causes très-différentes concourent à tenir la commission d'initiative et l'Assemblée dans un état d'immobilité. Les légitimistes craignent toute espèce d'initiative provocatrice qui les mettrait dans la nécessité d'avouer leurs projets d'avenir; les orléanistes n'aiment pas qu'on vienne les troubler dans leur jouissance du présent; les ministres et les représentants qui leur sont plus particulièrement dévoués, flot tant entre le légitimisme et Torléanisme, incertains du résultat de la lutte future, désirent garder le plus longtemps possible leur neutralité. Les chances de la candidature présidentielle de M. le duc de Joinville imposent à la majorité le devoir de ne pas trop s'engager avec le parti napoléonien.

Au delà de la candidature Joinville, les plus clairvoyants aperçoivent celle de M. le duc de Bordeaux. La majorité, préoccupée des incertitudes d'un avenir qu'elle suppose devoir être légitimiste ou quasi-légitimiste, ne prête qu'un intérêt secondaire aux affaires courantes de la République. Comment pourrait-il en être autrement, puisque l'existence même de la République est mise chaque jour en question? Et cette question, 1 Assemblée ne se croit pas la force de la résoudre; elle ne suppose pas non plus cette force au gouvernement; elle doute même que le peuple français soit en état de prononcer sur elle.

D'après l'opinion générale des conservateurs, la question de savoir, si nous resterons en République ou si nous sommes condamnés à redevenir monarchistes, dépend tout entière de l'étranger. Pendant que la majorité porte à l'urne

Politique générale 327

ses bulletins conservateurs sur les propositions concernant les finances, le commerce ou la justice, les meneurs du parti se communiquent à l'oreille, les nouvelles joyeuses ou sinistres que Ton tient de l'ambassade de Russie ou d'Angleterre. Ces nouvelles absorbent l'attention du public. Elles motivent les décisions du gouvernement, elles influent seules sur la hausse et la baisse des effets publics sur la place de Paris.

L'Assemblée, ayant abandonné toutes les questions de haute politique à l'arbitraire de l'étranger, se trouve lui être soumise, même dans les questions intérieures de justice et de finance. Nous n'avons pas besoin de rappeler les mesures que l'on vient de prendre contre les étrangers réfugiés en France. Il y a des personnes qui ont un grand intérêt à savoir si Ton continuera à appliquer ces mesures, dans toute leur rigueur, ou si l'on voudra bien les modifier. Pour le savoir, il serait inutile d'interpeller l'Assemblée Nationale ou de provoquer les explications du gouvernement; il faut s'adresser à l'étranger.

Il en est de même des questions financières; nous le répétons chaque jour: tant que la situation de la République ne sera pas clairement établie envers l'étranger, il n'y aura, dans le système financier de la République, qu'obscurité et incertitude. Car le système financier d'un État exprime et résume ses rapports matériels avec tous les États, sur lesquels il agit, ou dont il reçoit l'action, de telle manière que ce soit Puissent les théoriciens, en matière de finances, comprendre une fois cette vérité! Ils réserveraient pour un autre temps toutes ces utopies de réformes financières, dont ils occupent le public et la Chambre, sans qu'il en résulte aucune mesure d'application immédiate.

A quoi servirait la diminution ou une meilleure répartition de l'impôt, dans un pays, où une nouvelle politique, arrivée inopinément de Pétersbourg ou de Constantinople. peut tout-à-coup interrompre les transactions commerciales et ar-

328 La Tribune de* PêupUs

rèter toute la circulation des capitaux? Des années de travaux ne suffisent pas pour réparer les dommages qu'un anbassadeur étranger peut causer à la France au moyen d'uie seule note diplomatique. Ceux qui s'associent en compagne» d'assurance contre la grêle et l'incendie, et ceux qui nous proposent d'assurer, au moyen d'un nouveau système financier, nos intérêts et nos positions sociales comment ne songent-ils pas à nous assurer contre le plus grand des dangers qui puissent menacer notre crédit national, contre l'action qu'exerce sur nous l'étranger ?

Et que l'on ne dise pas que tous les pays sont également exposés aux effets désastreux des paniques, qui suivent Finterruption ou le changement des rapports internationaux. Non, de tous les grands pays, il n'y a que la France qui, grâce à la mauvaise politique de ses gouvernements, soit réduite à recevoir de l'étranger les arrêts qui décident de son crédit

Observez la Bourse de Londres: les mêmes événements politiques, qui causèrent la ruine de nos plus grandes maisons de commerce n'y ont affecté presque en rien la fortune publique et celle des particuliers. La raison en est que le commerce anglais a confiance dans le gouvernement de son pays.

Le ministère anglais, dans le cas même où il déclarerait la guerre à toute l'Europe, aurait toujours assez de force pour maintenir le crédit national. Les nouvelles qui influent sur les transactions commerciales, les Anglais sont les premiers à les apprendre à l'hôtel du ministère des affaires étrangères de leur nation. Ils ne vont pas les chercher dans les antichambres des ambassadeurs étrangers. En Angleterre, la décision du Parlement sur une affaire internationale, sert de base aux négociants pour asseoir leurs plans de spéculation.

Peut-on dire la même chose de notre Assemblée ? Quelle valeur doit-on attacher à ses décisions, si l'on se rappelle colles qu'elle a prises à l'égard de la Pologne, de l'Allema-

Politique générale 339

e l'Italie? Imaginez- vous le sort d'un spéculateur, rnisseur de vivres ou d'un armurier, par exemple, ant aux paroles solennelles de l'Assemblée, aurait >es capitaux dans les entreprises polonaises, allemaniliennes? Mais nos spéculateurs ne se sont pas laisdre à ce piège; depuis longtemps, les décisions de >lée n'ont plus pour eux aucun intérêt.

l'Assemblée Nationale cesse d'intéresser le parti ré- 1 progressif, qui n'a rien à attendre d'elle, l'inspire pas beaucoup d'intérêt aux légitimistes et inistes, qui n'espèrent rien d'elle, écisions n'ont rien d'intéressant pour le commerce

dont le sort ne dépend plus d'elle, semblée n'intéresse plus du tout l'étranger. Il y a un ne, l'attention de l'Europe était fixée sur elle; main- Europe paraît l'avoir oubliée. Les journaux étrangers nt compte de ses séances que dans leurs arrières-co- ; d'une manière tronquée, qui trahit le peu d'impor- 'on y attache.

POLITIQUE GÉNÉRALE

12 octobre 1849.

;xamen de la correspondance échangée entre notre ornent et celui des États-Unis sur les affaires Port nder l il résulte que nous devons tout cet embarras is peu diplomatiques que M. de Tocqueville s'est

hargé d'affaires français, M. Poussin, se plaignait des prooé- •itaine Carpender, de la frégate américaine Vlris, envers le *ançai8 V Eugène, qui s'était échoué sur le bano de Riso, près je d'Anton Lizardo. {Noie de l'éditeur.)

permises envers le ministère américain. Le gouvernement des États-Unis ne paraît pas avoir d'autre but que de donner à notre ministre une leçon de convenance. Il a cm de son devoir de le réprimander publiquement Notre diplomatie est depuis longtemps habituée à des procédés de cette nature. On se rappelle que, du temps de Louis-Philippe, lorsqu'il s'agissait de faire voter l'indemnité américaine, le roi, qui tenait à conserver la paix à tout prix, conseilla lui-même au gouvernement américain de recourir, à l'égard du cabinet français, à l'intimidation.

Le cabinet, intimidé, communiqua ses frayeurs à la Chambre. On vota l'indemnité; mais, comme depuis ce temps, les Américains n'ont plus eu l'occasion d'effrayer nos ministres, ceux-ci ont fini par les traiter avec légèreté. Il est même trèspossible que l'on trouve un certain plaisir à se venger sur une République d'outre-mer des désagréments que Ton ne cesse d'essuyer de la part des monarchies du continent Une telle vengeance est assez dans les habitudes de nos hommes d'État.

Les injures qu'ils recevaient des ambassades russe et autrichienne, ils les rendaient avec usure aux ministres plénipotentiaires des Républiques de Rome, de Bade et de Hongrie. On a fini même par mettre quelques-uns de ces plénipotentiaires en prison. On foulait ainsi aux pieds le droit des gens. On défiait les Républiques ainsi insultées dans la personne de leurs représentants d'oser en demander raison. Ce qui caractérise surtout la lâcheté, c'est le mal-à-propos qu elle met dans tous les actes, où elle simule le courage.

La réprimande que vient d'essuyer notre gouvernement ne peut, en définitive, être attribuée qu'à la personne de notre ministre des affaires étrangères: il n'y a rien là qui puisse offenser notre dignité nationale. Le gouvernement des Etats-Unis tient à nous assurer qu'il est toujours disposé à recevoir et à examiner respectueusement toute communi-

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ition du gouvernement français qui pourra lui être adresse par tout autre intermédiaire que M. Poussin. Il laisse isez clairement entendre qu'il fera des difficultés à en reavoir par l'intermédiaire de M. de Tocqueville.

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