MAZZINI. — LES MAZZINIENS
16 mars 1849.
Le nom du citoyen Mazzini 1 est, depuis quelques jours, souvent cité dans les journaux français hostiles à la cause
1 Joseph Mazzini est né à Gènes en 1808. En 1831 il fonda la Jeune Italie, société à laquelle il donna pour devise: Dio e Popolo. 11 fut longtemps le ferment de l'Italie, personne n'a plus fait pour généraliser l'idée de l'unité de la Péninsule; ses tentatives insurrectionnelles, toujours malheureuses, n'en préparaient pas moins les grands changements que 1848 fit éolore. La révolution le trouva à Londres; il se rendit à Paris, y présida un club, conduisit à l'hôtel de ville des Italiens prêts à partir pour la guerre de l'indépendance et y reçut ces encouragements vagues, espèce de monnaie de cour que M. de Lamartine jugeait suffisante pour payer les dettes de la France vis-à-vis de l'étranger. Bientôt il passa en Italie, reculant de ville en ville devant le flot de la réaction, se rabattant de Gènes à Milan, et après la chute de Milan à Florence, et de Florence à Rome. A peine arrivé, il fut nommé représentant par neuf mille suffrages. Son entrée au Parlement (6 mars) fut un triomphe. Le 18 mars, Mazzini prit la parole pour faire appel à la concorde et demander la coopération à la guerre sainte, tll ne faut plus, dit-il, regarder aux formes politiques. 11 n'y a plus que deux sortes d'Italiens, ceux
italienne. On parle de journaux mazziniens, du parti mazzinien, de manifestations mazziniennes.
Si ce mot deMazzinien est synonyme de républicain, il acquiert une singulière importance, car voilà Rome et Florence reconnues officiellement en république, et par conséquent devenues, pour les journaux, tels que la Presse, les Débats, etc., pays mazziniens.
Le fait est que le citoyen Mazzini est un de ceux qui ont le plus travaillé pour propager en Italie l'idée de l'unité et de l'indépendance. Les journaux hostiles à la cause des peuples, en frappant sur l'individualité de Mazzini, espèrent donc atteindre la cause républicaine italienne.
Dans l'intérêt des Français, amis de cette cause, nous serons obligés, nous aussi, de parler souvent du citoyen Mazzini
Lors des derniers événements de la Lombardie, Mazzini se trouvait à Milan; on l'accuse maintenant, en accusant en sa personne tous les partis républicains, d'avoir empêché l'union des différents États italiens autour des drapeaux de Charles-Albert
Dans ces temps difficiles, Mazzini donna, au contraire, des preuves d'une abnégation politique et d'un désintéressement rares. Il voyait bien la difficulté d'agir contre l'opinion royaliste du moment; cette opinion était représentée par les membres du gouvernement provisoire, aristocrates libéraux, appuyés de tout ce qu'il y avait d'influent dans le pays. Les hommes du gouvernement d'alors, patriotes dans l'àme, honnêtes et désintéressés, n'avait qu'un seul défaut) celui de l'Italie d'hier: l'indolence.
qui veulent la guerre, et ceux qui ne la veulent pas. Home républicaine combattra à côté du Piémont monarchique.» Le 22 le peuple romain fut appelé aux armes. Le 23 eut lieu le désastre de Novare, le 29 mars l'Assemblée nomma triumvirs: Mazzini, Baffi, Armellini.
{Note de l'éditeur).
Mazzini. — Les Mazziniens 63
Comment se débarrasser de telles gens? S'ils étaient méchants ou traîtres, on aurait le courage d'en appeler contre eux à la colère révolutionnaire. Mais ils saluaient avec tant d'enthousiasme la révolution; ils pleuraient de joie en se retrouvant libres! Us étouffaient les révolutionnaires dans leurs embrassements patriotiques.
«Nous sommes déjà libres! criaient-ils; nous sommes Italiens, nous sommes unis! tout est fini!»
Tout le monde se pressait d'en finir en effet; et le moyen le plus court, c'était pour beaucoup de se décharger au plus vite 6ur Charles-Albert de tous les soins du gouvernement et de la guerre.
On entrevoyait déjà la possibilité de rouvrir le théâtre de la Scala, de recommencer les promenades de la rue Bréra; et dans un lointain avenir, on espérait des soirées et des cercles à la cour du nouveau monarque. C'est pour cela qu'on se hâtait tant de remettre aux soins de Charles-Albert tout ce qu'il y avait de laborieux dans l'affaire. Or, dans toute l'Italie, le roi était l'homme le moins disposé à accepter cette charge.
On lui offrait tout: on lui offrait plus que ne demandaient ses partisans les plus fanatiques. On lui donna la Lombardie, l'État- Vénitien, Parme, Plaisance, Modène. Le reste de l'Italie ne demandait qu'à se donner. On mit tout à sa disposition: hommes et trésors. Certes, ce ne fut pas le citoyen Mazzini, ni les Mazziniens, lesquels n'existaient pas alors, qui ont empêché le roi Charles-Albert d'être, à l'heure qu'il est, l'arbitre du sort de l'Italie. Ce qui l'en a empêché, c'est cette même indolence qui perdit les Lombards, les Parmesans, et que les Vénitiens n'ont pas encore entièrement secouée. Cependant nous devons dire, en toute justice, que le roi Charles-Albert est plutôt la victime volontaire que la cause de cette indolence ultramontaine.
Charles-Albert réside dans une capitale, siège de cette
aristocratie piémontaise qui abandonnerait et la cause italienne et même son roi chéri, si on privait la ville qu'elle habite de l'honneur d'être une capitale: sans capitale, il n'y a plus de cour; voilà le mobile de tous les mouvements réactionnaires de la politique conservatrice des Piémontais: ils appellent cela une idée!
Charles- Albert est chef d'une armée dont l'état-major est composé de grands seigneurs et de fils de bonnes maisons, qui de l'art du soldat ne connaissent que la parade, et au bout de la carrière militaire ne voient qu'une présentation à la cour. Armée impuissante contre l'ennemi, mais forte contre la révolution. En effet, comment transformer en révolutionnaires des généraux, des colonels, tous, jusqu'aux souaofficiers, ducs, comtes, marquis, enfin tous plus ou moins titrés. Ajoutez qu'ils sont tous aussi désintéressés et aussi honnêtes que ces aristocrates lombards qui, bien que perdant la cause nationale, ne laissaient aucune prise aux accusations de complots, de malversations, de trahisons, etc., hommes à la fois politiquement pernicieux et légalement irréprochables.
On se figure l'effet que dut produire sur de tels hommes l'apparition du citoyen Mazzini. Ce qu'il proposait, ce qu'il demandait était inouï, incroyable. ,
Il proposait, pour défendre la liberté lombarde, de former j une armée lombarde.
Il voulait enrôler les révolutionnaires, afin de défendre la révolution. !
Il demandait au gouvernement où était l'argent public, l'équipement du soldat. !
Il demandait enfin ce qu'on avait fait pour s'assurer des . alliances parmi les peuples opprimés par l'Autriche et, par j conséquent, défenseurs nés do la cause italienne. .
Voilà ce qui a rendu le nom du citoyen Mazzini odieux aux aristocrates de l'Italie et suspect aux publicistes français ennemis de la révolution. Us accusent Mazzini de desservir
Appel aux gouvernants 66
i révolution, mais au fond ils redoutent qu'il ne la serve *op bien!
16 mars.
Nous ne traiterons pas encore aujourd'hui la question de iourges au point de vue judiciaire: nous la reprenons au >oint de vue politique, en nous reportant au 15 mai.
L'affaire du 15 mai eut pour cause occasionnelle une aspiation du peuple français vers la fraternité, vers la solidarité miverselle des nations.
Tant que le gouvernement marchera dans la voie qu'il 'est tracée à l'égard des peuples étrangers, il l'expiera touours par des tentatives analogues à celle de mai.
Gouvernants, pour le bien du pays, pour le vôtre, entrez ranchement dans le cercle de cette fraternité, de cette solilarité universelle.
Ayez le courage officiel, nous le répétons, le courage oficiel, plus rare que le courage civil; que votre courage offiïiel soit le même que votre courage privé, et la cause des îmeutes, des procès, disparaîtra d'elle-même.
Et les Barbes, les Raspail, les Caussidière et tant d'autres >roscrits de mai et de juin, vous aideront, vous suivront, vous lerviront
Abjurez enfin ce jésuitisme politique qui vous permet l'être officiellement lâche, à vous dont le courage personnel >st connu. Au nom de la fraternité, abjurez-le!
Les hommes que Ton juge à Bourges ont promis d'être officiellement courageux, d'être courageux comme gouvernement. Gouvernement, eussent-ils tenu leur promesse d'homnes d'opposition ?
Nous l'ignorons. En vérité les hommes du gouvernement ictuel, qui, pendant un quart de siècle, se sont usés à nous aire des promesses, et qui les remplissent on sait comment, ►ouïraient nous faire douter de tout!
Mais non; nous avons connu dans la vie privée certains accusés de mai, et pendant leur courte vie politique, ils nous ont prouvé par certains signes mystérieux d'honnêteté et d'abnégation, qu'ils feraient mieux au pouvoir, que certains gouvernants d'aujourd'hui.