ROME ET LE CATHOLICISME OFFICIEL
17 mars 1849.
Le parti qui, en France, prend officiellement le titre de catholique continue de prêcher par ses organes, à la Chambre et dans la presse, la croisade contre la capitale du catholicisme: selon les idées des hommes sérieux de ce parti, Rome ne saurait religieusement exister sans le pape, et le pape, à son tour, n'aurait pas d'existence spirituelle, si on lui ô tait sa liste civile, ses gendarmes et ses régiments suisses. Or, l'impiété des Romains vient de le priver de tous ces moyens d'exercer sa puissance spirituelle! Rome devient menaçante pour l'Église catholique.
C'est au nom de la religion et de l'Église que F Univers religieux et tous les catholiques officiels de la France invoquent une intervention européenne dans les affaires d'Italie. Mais depuis quand Rome est-elle devenue le siège de l'impiété? Nous avons un souvenir récent des cantiques que l'Univers entonnait à la louange des Romains. Il nous donnait ce peuple pour modèle de ferveur religieuse et de sagesse politique. Quel péché terrible ont-ils commis depuis, pour perdre tout d'un coup et les trésors de leurs mérites antérieurs et les dons de la grâce, tout enfin, jusqu'à leur foi?
En attendant qu'on réponde à cette question, nous croyons, nous autres catholiques non officiels, que le seul péché de
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nos frères romains, celui qui a le plus scandalisé le pape, le sacré-collège, les gros bénéficiers, V Univers religieux 1 et ses adhérents, c'est le républicanisme. Péché irrémissible! On pardonnait bien aux Romains leur oubli des devoirs religieux; on les laissait libres d'enfreindre la discipline ecclésiastique; on tolérait, on encourageait même quelquefois leur indifférence en matière de religion; on leur permettrait aujourd'hui de proclamer du haut du Capitole l'athéisme, pourvu qu'on ne prononçât pas dans le Quirinal le mot de république, pourvu qu'on respectât dans le pape sa qualité de monarque.
Cela suffirait pour rassurer les cardinaux, en leur qualité de princes de l'Église, sur le sort de leurs dotations, et sauverait les propriétés et les familles de grands bénéficiers ecclésiastiques. C'est ce que, dans le langage du catholicisme officiel, on appelle les splendeurs de VEglise. On n'exige des Romains rien moins que le sacrifice de tout ce qu'il y ad« plus réel dans la vie moderne, le sacrifice de leur dignité d'hommes et de citoyens, afin que cet holocauste des droits et des libertés fasse ressortir les splendeurs passées de l'Eglise.
1 L'Univers, feuille ultramontaine, fondée le ô octobre 1833, par l'abbé Migne, passa bientôt sous la direction de L. Veuillot, qu'on a surnommé le de Maistre du ruisseau, et qui y soutint dans un style quelquefois vulgaire et toujours violent les plus étranges doctrines, exprimant le regret que Voltaire et Jean-Jacques Rousseau n'aient pas été brûlés, faisant l'apologie de la sainte inquisition, etc. Veuillot stigmatisa souvent aveo beaucoup de verve et de justice les vices de ses contemporains. Ce qui lui manqua complètement, ce fut la charité chrétienne; nourrissait contre les ennemis du Catholicisme une haine de Cannibale. En politique, V Univers appela de ses vœux la chute de toutes les libertés, devint de l'opposition, lorsqu'en 1859 une nouvelle ère s'ouvrit pour l'Italie, fut supprimé le 29 janvier 1860, et ne reparut
qu'en 1869.
(Noie de l'éditeur).
Selon les idées des catholiques officiels de la France, les Romains seraient des serfs attachés à la glèbe ecclésiastique du domaine privé du pape; qu'ils travaillent donc afin de nourrir sa cour, qu'ils paient ses troupes et sa diplomatie, qu'ils supportent tous les frais d'entretien et de réparation de cette Église qui doit être resplendissante? Quant aux catholiques officiels de la France, leur devoir sacré et unique est d'admirer de loin ces splendeurs-là.
Ce sont des mystères de théologie officielle auxquels nous ne comprenons rien. Ce qui se passe à Rome prouve qu'on s'y soucie peu de les comprendre; par conséquent il n'y a plus à Rome ni foi ni loi; il ne reste qu'à prêcher la croisade contre les infidèles. Il s'agit de trouver une armée qui ait la foi, des chefs orthodoxes et des soldats pieux! On s'adresse pour cela à l'Espagne, la pieuse. Nous nous rappelons bien que cette pieuse Espagne était occupée, il n'y pas longtemps, à fermer des couvents; elle chassait les moines rétrogrades, confisquait les possessions ecclésiastiques; elle faisait, en un mot, précisément ce que fait maintenant Rome. Elle faisais pis, elle donnait la chasse aux moines, elle brûlait des couvents, elle tolérait des massacres, choses dont il n'y a pas eu jusqu'à présent un seul exemple en Italie.
On pardonne tout cela à l'Espagne, on oublie tout. On a besoin de quelques navires et de quelques soldats espagnols; à ce prix on accordera à l'Espagne une indulgence plénière. Les tueurs de moines, appelés à rétablir la puissance monacale, seront appuyés des bataillons de cette pieuse Autriche que le comte de Maistre appelait la froide alliée, plus détestable que l'athée enthousiaste, cette ancienne République française, si détestée pourtant par le comte de Maistre. On s'adresse enfin aux sentiments pieux de la majorité de notre Assemblée nationale. Singulière alliance de la France, de l'Autriche et de l'Espagne s'armant en commun contre le démon de la Révolution!
La responsabilité du pouvoir 69
Il est évident que, contre ce démon-là, le pape ne peut plus rien; le successeur, le représentant de CELUI qui est venu détrôner l'enfer, et qui, d'un seul mot, faisait fuir l'armée des esprits des ténèbres, le pape se trouve impuissant en face de cet esprit qu'il appelle le démon de la Révolution.
On aura donc recours à des exorcistes plus puissants dans l'Église et plus expérimentés dans les affaires spirituelles que le chef de l'Église lui-même. Ces exorcistes, c'est le citoyen Barrot, c est le général Narvaez, c'est le comte Stadion, acolyte du prince Metternich!