AVANT-PROPOS
Madame d'Agoult, qui fut l'amie de George Sand et celle idam Mickiewicz et, sous le pseudonyme de Daniel Stern, onquis une grande notoriété littéraire, écrivait le 25 juillet 16: «Je ne crois pas me tromper en affirmant que le nom Cmerson est encore à peu près inconnu en France. Il en
fait mention à Paris pour la première fois par M. Philae Chasle dans un article sur les tendances littéraires de mérique 1 et plus récemment en d'éloquentes leçons, auird'hui suspendues, par un poète étranger 8 qui, à diverses crises, le cita à propos de certaines opinions énigmatiques r le langage des animaux et la transmission des âmes. 8 » idame d'Agoult trace d'Emerson le portrait que voici: «C'est
homme d'une nature supérieure et qui, pour parler le igage des anciens, a le courage et la sagesse de penser et ,gir conformément à sa nature. Né au sein d'une société •bulente et aventureuse, il reste tranquille et vit en comînication avec son propre cœur, parce qu'il ne trouve rien
dehors qui corresponde avec son organisation exquise.
1 Études sur la littérature et les mœurs des Anglo-Américains au X* siècle. Paris 18ôl. Dans ce recueil d'anciens articles, les notes où »st fait brièvement mention d'Emerson sont intitulées: De quelques tes Anglo-Américains. Philarète Chasle ne cite qu'une strophe d'une ce de vers d'Emerson.
9 «M. Mickiewicz en son cours de littérature slave publié sous le ti- : le Messianisme et V Eglise officielle.* (Note de Daniel Stern.)
» Bévue Nouvelle, fascicule du 25 juillet 1846.
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Ses écrits sont, comme dit excellemment Carlyle, les soliloques d'un esprit vrai, les riches épanchements d'une âme restée fidèle à elle-même et dont rien n'entrave les libres perceptions. Le vice qu'il a le plus en horreur, le seul qu'il attaque avec une ironie opiniâtre, c'est le culte de la convenance qui porte l'homme à suivre en toutes choses l'opinion d'autrui et l'astreint servilement à des façons de vivre contraires aux vœux et aux besoins de sa propre nature. Il peint en traits acerbes la société qu'il représente à l'état de conspiration permanente contre la spontanéité individuelle, contre l'indépendance et la virilité du caractère, contre le génie qui, suivant sa définition, consiste à croire que ce qui est vrai pour nous est vrai aussi pour l'humanité tout entière. *»
Philarète Chasle n'a consacré à Emerson que quelques lignes insignifiantes, qui n'auraient sans doute pas suffi à attirer spécialement sur cet auteur l'attention de Madame d'Agoult, si Mickiewicz, des leçons duquel elle fut une auditrice assidue, n'avait signalé à plusieurs reprises la puissante originalité du penseur américain.
Madame d'Agoult fut surtout frappée de l'indépendance morale d'Emerson, de son dédain de toute routine spirituelle. Maurice Maeterlinck, qui, lui aussi a présenté Emerson au public européen, est particulièrement touché de l'optimisme de cette philosophie mystique, non moins consolante qu'accessible: «Emerson est venu, dit-il, pour plusieurs au moment où il fallait venir et à l'instant où ils avaient mortellement besoin d'explications nouvelles. Il a donné un sens presque acceptable à cette vie qui n'avait plus d'horizons traditionnels. Il faut vivre, parce qu'il n'y a pas d'heures sans miracles intimes et sans significations ineffables. Emerson est venu affirmer avec simplicité cotte grandeur égale et secrète de notre vie. Il nous a entouré de silence et d'admira-
1 Revue Nouvelle, fascicule du 25 Juillet 1846.
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tion. Il a mis un trait de lumière sous les pas de l'artisan qui sort de l'atelier. Il est plus près que nul autre de notre vie habituelle. *»
Ce n'est que vers la fin de la vie de Mickiewicz que parut la première traduction française des œuvres d'Emerson. En 1853, M. de Boulogne publie: les hommes représentatifs qu'Izoulet a traduit à nouveau en 1895. 2 Izoulet est effrayé de l'abbattement moral de la France. Elle lui semble une guerrière découragée sous son armure. Les succès des races germaniques et saxonnes lui en imposent. Il voudrait refaire l'outillage moral de la France, l'âme française. C'est ce qui l'a induit à traduire Carlyle et Emerson et à chercher une foi nouvelle. Malheureusement Izoulet estime que le principe de la solidarité humaine est à lui seul assez fécond pour remplacer l'évangile et que le culte des héros sera une religion suffisante, mais il ignore la source à laquelle ces héros puisent leurs vertus surhumaines, quoique Emerson la lui indique. L'année même de la mort de Mickiewicz, en 1855, Emile Montégut publie sa traduction des Essais de philosophie. Il reconnaît à la philosophie d'Emerson le mérite d'être un pressentiment: «Elle éveille, dit-il, notre esprit sur nos destinées futures et nous porte à réfléchir involontairement sur les choses qui seront. 8 »
Mickiewicz, avant de donner au public sa version de Vhomme réformateur, traduisit VEssai sur l'histoire dont le texte anglais fut publié à Boston en 1841. Il ne paraît pas avoir jamais eu l'intention d'imprimer cette traduction; il se livra à ce travail en vue de son cours au Collège de France,
1 Sept essais d'Emerson traduits par 1. Will avec une préface de Maurice Maeterlinck. Bruxelles 1899.
* Les Sur-Humains, traduits de l'anglais par Jean Izoulet avec la collaboration de M. M. Adrien Baret et Firmin Roe. Paris.
* Essais de philosophie américaine traduits par Emile Montégut, Paris.
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où il se proposait d'en citer des fragments. En 1847, il prêta ces pages à un sien ami, Léonard Rettel. Peut-être même lai offrit-il ce manuscrit, il est beaucoup plus probable qu'il le lui communiqua. Rettel, fort instruit et ^intéressant aux sujets les plus variés, avait une curiosité inquiète qui le portail à s'enflammer pour chaque nouveauté. Son indolence ne lui permettait pas la plupart du temps d'exécuter ses multiples projets littéraires, et, comme beaucoup d'écrivains, il lui était très-difficile de restituer un livre ou un manuscrit emprunté, ce qui le rendait la terreur des collectionneurs soigneux. Mais Mickiewicz excusait aisément ce travers chez les personnes de son intimité, plus soucieux de les voir profiter d'une édition rare ou d'un brouillon de sa main que de garder précieusement des documents déjà utilisés par lui. Rettel gratifia de ce fragment Charles Rogawski qui en a enrichi les Archives de l'Académie des Sciences de Cracovie. L'essai sur Vhistoire a été traduit en entier, ainsi qu'en fait foi une citation du cours empruntée précisément aux feuillets égarés de la fin. Nous joignons ces pages à la traduction de Thomm religieux réformateur; elles confirment mieux encore en quelle estime Mickiewicz tenait Emerson et quelles sont celles des affirmations de ce maître qui avaient ses prédilections. D'autres indications nous seront fournies à cet éçrard par les citations du penseur américain semées dans les leçons au Collège do France.
Mickiewicz fut surpris des affinités qui existaient entre certaines conceptions d'Emerson et les siennes propres et ravi de trouver en lui un allié inattendu dans la critique qu'il entreprenait de tant d'autres philosophes contemporains. D invoqua, dans la dernière partie de son cours, les hardiesses d'Emerson comme justification des siennes. Il en parla pour la première fois dans sa leçon du 31 janvier 1843: «L'intelligence, dit-il, ne réussit jamais à dominer les hommes. Elle no peut pas pousser les masses. D'après le système psycho-
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logique des philosophes polonais, l'intelligence est rangée parmi les facultés inférieures de l'âme. Un philosophe américain, le premier certainement parmi tous les penseurs, accepte ce système. Il le devine sans le connaître. M. Emerson, que je vous citerai souvent plus tard, parce que vous verrez dans ses ouvrages plusieurs chapitres qui paraissent être consacrés à expliquer les philosophes et les poètes polonais, ce penseur croit aussi que le germe, le centre de toute action est l'âme. Cette âme agit soit par l'intelligence, soit par le sentiment; elle crée une philosophie, une poésie. Mais, dans son action inférieure, elle apparaît d'abord comme prudence; elle s'élève à peine au-dessus de la brute; elle devient plus tard philosophie, et enfin elle devient sagesse. Ainsi, dans l'échelle de l'humanité, les hommes prudents occupent la dernière place; viennent ensuite les hommes intelligents ou intellectuels; puis les poëtes, et enfin les vrais sages. Emerson croit que, comme dans la nature, les forces, les fluides que nous appelons impondérables, tels que le magnétisme, la lumière et l'électricité, ne sont que des forces matérielles plussubtilesetmieuxdégagées: ainsi l'intelligence de l'homme n'est autre chose qu'une force matérielle de ce genre, élevée à une troisième ou quatrième puissance. L'âme de l'homme peut s'emparer de la terre, de la vapeur, de l'électricité, de l'intelligence, l'employer à ses fins; mais elle doit s'élever vers ce qu'il appelle l'âme universelle, c'est-à-dire vers Dieu. 1 » Le professeur revient à Emerson dans la leçon du 21 février 1843 à propos du drame: la Comédie Infernale de Sigismond Krashïski en signalant les analogies qu'il remarque entre les vues d'Emerson et celles des poôtes polonais: «Je vous lirai à cette occasion quelques lignes d'un philosophe dont nous avons déjà cité le nom, M. Emerson. Los idées que ce philosophe expose coïncident d'une manière singulière
* L'Eglise officielle et le Messianisme, t. 1. Paris 1845.
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avec l'idée nationale polonaise et expriment on ne peut mieux les besoins de notre époque. Nous avons dit, dans notre cours précédent, que le dogme fondamental sur lequel reposait la nationalité slave en général et la nationalité polonaise particulièrement, était la croyance dans l'influence continuelle du monde invisible sur le monde visible; — et nous prenons ici la nationalité dans l'acception la plus large de ce mot: nous la considérons comme étant la source de toute vérité, de toute force, de toute puissance nationale. Nous avons pris soin d'appuyer notre opinion de preuves historiques et de montrer la marche de cette idée se réalisant même dans la poësie et dans la philosophie slaves. Ecoutez maintenant les paroles du philosophe américain. Emerson certainement n'est pas partisan des écoles philosophiques de l'Occident, il les combat et il les tourne môme en ridicule. Il ne paraît appartenir à aucune des sectes de l'église établie: c'est un philosophe pratique, une espèce de Socrate américain. Ces lignes sont tirées d'un discours prononcé à Boston, devant l'association des ouvriers réformistes, et publié en 1841, dans un journal américain très-peu connu: The Dial, et qui est tombe par hasard entre nos mains. Il parle à ses compatriotes, réputés le peuple le plus pratique et le plus matérialiste du globe:
«Je suis d'accord avec vous que la vie, telle qu'on nous «l'a faite, est vulgaire dans sa marche et pauvre dans ses «moyens; que certains devoirs que nous sommes destinés à «remplir, et certaines fonctions pour lesquelles nous sommes «créés, sont devenus si rares dans le monde qu'à peine en «conserve-t-on un vague souvenir, grâce à quelques vieux «livres et à quelques obscures traditions: qu'un prophète, un «poëte, un homme beau et parfait, nous ne le connaissons «pas; qu'il ne nous a pas été donné d'en voir un seul; que «certaines sources d'instruction humaine sont obstruées et «tellement négligées qu'on en a oublié jusqu'aux noms; que
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«le commun des hommes, parmi lesquels nous vivons seraient singulièrement étonnés (tvill hardly bear to be told) «si on leur disait qu'il est du devoir de chaque homme d'ou- «vrir son âme à l'extase et à l'illumination divine; que sa «vie journalière doit être relevée par l'influence du monde «spirituel {an inter course tvith the spiritual tvorld.) Je re- «connais tout cela; mais je suppose qu'aucun de mes audi- «teurs, aucun homme honnête et intelligent, ne peut nier «qu'il ne soit important pour lui do régler sa vie et sa con- «duite de manière à rendre possible et facile cette commu- «nication avec la nature immatérielle.»
Ce passage est extrait de l'homtne religieux réformateur.
«Si c'est de cette manière qu'on parle au peuple américain, continue Mickiewicz, à des hommes qu'Emerson luimême accuse de n'avoir pas les deux vertus nécessaires, Fespérance et Vamour, quel devrait être le langage des politiques et des philosophes qui s'adressent au peuple slave, auquel personne n'a refusé ces deux vertus: l'amour et l'espérance? Quelle épouvantable responsabilité pèserait sur les hommes qui voudraient agir sur ce peuple, en employant les formules d'une société morte qui manque précisément de ces vertus, et qui n'a créé les formules que par suite du sentiment de cette absence d'une force intérieure! Quelle responsabilité n'y aurait-il pas à parler à ce peuple qui a conservé sa foi intacte, ses grandes traditions nationales et un sentiment d'humanité si pur et si exquis, en évitant de mentionner Dieu, la religion et l'amour! 1 »
Dans sa leçon du 16 mai 1843, Mickiewicz relève dans Emerson ces aperçus sur les animaux que Madame d'Àgoult qualifiait d'énigmatiques et qui l'offusquaient quelque peu: «On devrait, fait-il remarquer, examiner s'il est vrai que l'homme soit maître de la nature. Les SaintSimoniens avaient
1 L'Eglise officielle et le Messianisme, t. I, Paris 1845.
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quelque pressentiment de la vérité, lorsqu'ils disaient que l'homme doit former une association avec le globe et non pas l'exploiter seulement à son profit exclusif. Les idées des peuples anciens étaient beaucoup plus morales sous ce rapport Leurs cérémonies religieuses protégeaient l'esclave, l'animal et môme l'arbre. La loi ancienne, la plus humaine de toutes celles qui ont régi l'antiquité, la loi de Moïse ordonne de veiller sur la plante et l'animal et même donnée la terre des jours de repos... Tout le monde commence à pressentir qu'il y a un lien plus intime qu'on ne l'a cru jusqu'à présent entre l'homme et ce que nous appelons la nature. Un philosophe américain, Emerson, que j'aime à citer souvent, s'adresse aussi cette question: Qu'est-ce que ded que V animal ? Qu'est-ce que dest que V arbre ? L'idée du pouvoir absolu sur les animaux, sur les arbres, sur la terre, sur la nature universelle, cette idée que l'homme en est le centre, le Dieu, le despote absolu, c'est l'idée des temps modernes, c'est la dernière expression de l'orgueil philosophique. 1 » Pendant qu'Emerson scrutait avec une curiosité émue le mystère de l'existence du monde animal, un grand mystique polonais, André TowiaAski, abordait plus audacieusement encore la solution d'une des énigmes les plus troublantes de celles qui se dressent devant l'esprit de l'homme depuis l'origine des êtres. A propos d'un de ses écrits, Mickiewicz dans sa leçon du 26 décembre 1843, invoque l'autorité d'Emerson: «Une production nouvelle est venue, une production anonyme. Elle est intitulée: la Gène. Parmi les philosophes, nous ne citerons plus que le Polonais Cieszkowski et l'Américain Emerson, lesquels nous aideront à comprendre ce qu'il y a de trop étranger aux habitudes du public dans la production dont je viens de parler et qui part de cette région élevée que les philosophes, dans leur langage, appellent l'intuition, ré-
1 L'Eglise officielle et le Messianisme, 1. 1, Paris 1845.
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ion qui a été indiquée par un philosophe polonais, Cieszowski, comme la source unique de toute vérité d'avenir. fn philosophe américain, Emerson, est arrivé au même réultat *» Le 9 janvier 1844, Mickiewicz entretient ses audi- *urs de son intention de faire «plus tard une étude sur la hilosophie de l'intuition de Cieszkowski comparée avec celle 'Emerson.» Le 23 janvier 1844, au sujet de la conversion de Latisbonne, il emprunte à Emerson l'argument suivant: «Un rotestant, un philosophe américain, Emerson, a écrit un esai qui explique ce que c'est que ce moment. 2 Il croit ue celui à qui Dieu a parlé une fois seulement, celui-là sait } éjà fout 8 » Le 7 février 1844, Mickiewicz montre que le lergé se laisse devancer par les laïques dans la création des xpressions les plus essentielles: «Maintenant, dit-il, tout ce ii'il y a de moderne dans la langue, tout ce qui exprime les besoins ou des instincts nouveaux, des espérances nour elles, a été créé par les laïques: Progrès, terme employé lour la première fois, dans le sens que nous y attachons, par laint-Martin et développé comme base d'un système par îondorcet; Fraternité des peuples, invoqué pour la première ois comme principe politique par la Révolution française; exaltation, comme caractérisant l'état de l'esprit qui conçoit le hautes vérités, et comprise pour la première fois dans ce ens par M. Pierre Leroux; Intuition, comme point de départ le toute philosophie spéculative, démontré logiquement par 1. Cieszkowski et expliquée d'une manière populaire par ï. Emerson. 4 »
Le 19 mars 1844, Mickiewicz expose encore les perple-
1 L'Eglise officielle et le Messianisme, t. II, Paris 1845.
* Allusion à la réponse de Ratisbonne à ceux qui exigeaient avant de 3 baptiser qu'il justifiât de la connaissance du catéchisme : «Je viens de oir la reine des anges et des apôtres, j'ai appris tout dans un moment.»
* L'Eglise officielle et le Messianisme, t. II, Paris 1846. 4 L'Eglise officielle et le Messianisme, t. II, Paris 1846.
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xités d'Emerson devant le poignant problème des créature* muettes: «L'homme, dit-il, sait qu'il est le roi de la nature; cependant, tout en travaillant à devenir libre, il continuel exercer son métier de roi sur les créatures inférieures à la manière des potentats nègres et des chefs sauvages, auxquels l'idée ne vient pas que leurs sujets peuvent aussi avoir des droits. Déjà quelques savants commencent à s'apercevoir qu'il ne suffit pas d'appliquer le scalpel au cerveau d'un animal, ni de le déchirer tout vivant pour savoir ce qui se passe dans son esprit. Les savants mêmes avouent que plus d'une fois ils ont vu un animal appliqué à la torture, concentrer par un dernier effort dans ses regards une expression de douleur presque humaine, un je ne sais quel cri intérieur qui faisait reculer l'anatomiste. Un de vos grands écrivains a dit que la douleur donne droit à V immortalité : une créature qui meurt en souffrant ainsi n'aurait-elle rien à espérer? Il y a des savants, et je pourrais même citer leurs noms, qui se préoccupent vivement de cette question. C'est une des questions pendantes de l'époque actuelle. Pour le prouver, je vous citerai quelques mots du philosophe américain Emerson, de celui qui représente le mieux les besoins de l'époque actuelle, qui n'est parvenu, il est vrai, à résoudre aucune question, mais qui les a posées toutes avec une netteté et une précision admirables. Voici ce qu'il dit: «Notre science «actuelle, sous ce point-de-vue, ne voit que très-peu de chose; «pour ne pas dire rien. philosophes! observateurs des étoi- «les. avez-vous observé les allées et venues des rats qui cir- «culent sous votre plancher? Mais regardez un peu les cour- «ses des lézards jouant sur les murailles; examinez la fourmi «que vous foulez du pied et dites-moi quelles données nou- « voiles, quelles connaissances intimes avons-noussur l'histoire «du royaume animal, aussi ancien et plus ancien peut-être «que celui de la race indo-germanique? Les citoyens de ce «royaume continuent à tenir leurs assemblées dans le voisi-
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•nage de l'empire humanitaire; mais il n'y a aucune commucnication entre ces deux Etats; par un mot, pas un signe n'est •passé du langage des uns dans le vocabulaire des autres. Il t y a plus: votre histoire entière ne conserve que le souvenir «d'une petite partie des travaux de l'homme, elle ne parle que «de vos travaux métaphysiques et politiques; quelles lumiècres, je vous le demande, a-t-elle répandues sur les mystères «de la mort et de l'éternité, et de nos rapports avec Dieu et «avec la nature? Je suis honteux de voir que ce que nous ap- «pelons pompeusement l'histoire universellen'estqu'une chrocnique d'un petit coin de la création, d'un petit bourg pourri «inféodé à quelques noms classiques. Nous répétons Rome «et Rome, Paris et Londres. Mais cette vieille Rome que sacvait-elle des rats et des lézards? Quel intérêt peuvent avoir «les Olympiades et les consulats pour nos concitoyens muets, «qui nous avoisinent et qui nous entourent de tous les côtés? «Quels enseignements moraux ou pratiques offre cette his- «toire aux Esquimaux, aux Kamtchadales, à un cocher de ca- «briolet, à notre portier, à notre brave porteur d'eau? et s'ils «connaissaient cette histoire, en quoi en seraient ils plus sa- «ges, plus éclairés et plus puissants? x »
Mickiewicz cite ici V Essai s-ur l'histoire, les dernières lignes de cet essai. Le 30 avril 1844, il puise chez Emerson des arguments contre les doctrinaires:
«Les penseurs et les poëtes polonais, s'écrie-t-il, se détournent avec dégoût de tout ce qui est livre, de tout ce qui est système. Ce dernier cri de la littérature polonaise trouve de l'écho de l'autre côté du globe, en Amérique. Là Emerson prêche la môme guerre sainte contre les hommes de livres et de systèmes, contre ce monde factice, gâté et pourri. Nous n'y pouvons plus rien apprendre sur notre avenir, le passé même ne s'y trouve plus. Ce n'est pas 'en dehors de nous, dit
1 L'Eglise officielle et Û Messianisme, t. II, Paris 1845.
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Emerson, que nous devons chercher notre histoire, il faut que nous apprenions à la lire en nous-même. L'histoire doit marcher incarnée dans chaque homme juste et sage. Les docteurs de l'Eglise ont dit que chaque chrétien doit, sa vie durant, traverser toutes les époques de la vie de l'Eglise, qu'il doit résumer en lui-même cette histoire. Emerson, d'accord en cela avec les docteurs chrétiens, nous engage à résumer en nous l'histoire politique de nos nations, de la compléter et d'en commencer un chapitre nouveau. Cinquante ans avant Emerson, un poôte polonais, Krasicki, saisit cette même idée de l'unité de l'esprit individuel traversant la multiplicité des formes et la développa dans un roman historique. 1 »
Enfin le 21 mai 1844 Mickiewicz termine ses emprunts à Emerson par l'observation que voici: «Le monde avoue qu'il ne peut pas produire la vérité. Les moyens de la recevoir ont été pourtant soupçonnés par quelques philosophes (Cieszkowski, Emerson). Ils reconnaissent la nécessité du travail intérieur, mais ce qu'ils ignorent, c'est que tous les hommes et tous les peuples n'y sont pas également préparés. Il y a tel désert d'Arabie et tel plateau des Alpes qui défieraient toute l'industrie artésienne: il faut les laisser au travail des éléments et des siècles. 2 »
Emerson vint pour peu de temps à Paris en 1848. Madame d'Agoult lui fit les honneurs de la capitale. Il est probable que ce fut au moment où Mickiewicz séjournait en Italie. En tous cas, rien n'indique que le poëte polonais se soit rencontré avec le philosophe américain qu'il plaçait si haut et dont il fut l'un des premiers à révéler le génie, non seulement à la Pologne, mais aussi à la France.
Ladislas Mickiewicz.
1 L'Eglise officielle et le Messianisme, 1. 1, Paris 1845.
3 ibid.