‹ La tribune des peuplesChapitre 43 sur 45 · L'HOMME RELIGIEUX RÉFORMATEUR · texte numérisé non relu

L'HOMME RELIGIEUX RÉFORMATEUR

Je vous parlerai de la situation exceptionnelle où se trouve maintenant tout honnête homme qui se sent appelé à se poser en réformateur de la société. Nous croyons tous qu'il n'y a rien de plus digne de nos méditations et nous y sommes entraînés par ce qu'il y a de plus intime dans l'homme, par nos sentiments religieux.

Réformer sa vie, c'est commencer une vie nouvelle.

Or, la vie telle qu'on l'a faite, est vulgaire dans son aspect, pauvre dans ses moyens, et vile dans ses tendances. Certaines fonctions et missions sociales, indispensables aux progrès de l'homme, sont devenues si rares dans le monde, qu'à peine on en conserve un vague souvenir, grâce à quelques vieux livres, à quelques obscures traditions. Un prophète, un poëte, un homme beau et parfait, nous ne le connaissons pas; il ne nous a pas été donné d'en voir un seul. Bien plus il existe certaines sources mystérieuses de connaissances que nous ignorons au point d'en avoir oublié jusqu'aux noms.

La plupart des hommes parmi lesquels nous vivons se-

1 Discours prononcé par H. W. Emerson dans une séance de l'association des ouvriers réformistes de Boston et publié sous le titre: Mnn the Reformer. (La traduction actuelle a paru en feuilletons dans les N°" 5, 6, 2ô et 32 des 19 et 20 mars, 8 et 16 avril 1849 de la Tribune des Peuples).

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raient singulièrement étonnés si on leur disait qu'il est du devoir de chacun de tenir toujours notre âme élevée, de l'exalter môme jusqu'au point de recevoir des inspirations d'en haut, jusqu'à l'extase. Et pourtant il ne faut rien moins qu'une intervention du ciel et le concours des puissances intermédiaires entre le ciel et la terre, pour qu'un homme puisse achever régulièrement la course d'un seul jour dans l'arène de la vie.

Nous sommes d'accord sur tout cela.

Je pense que chacun de ceux qui m'écoutent aura déjà entendu lui-même du fond de sa conscience une voix qui lui a dit qu'il était temps pour lui d'en finir avec toutes ces habitudes vicieuses, toutes ces timidités, toutes ces restrictions mentales, qui nous lient au passé. Eh bien ! que chacun de nous, en sa qualité d'homme libre et intelligent, devienne nouveau réformateur et bienfaiteur de son espèce.

Renonçons une fois pour toutes à cette manière de marcher cauteleusement à travers le monde, où, semblables à des commissionnaires pressés ou à des espions, nous tournons tous les obstacles, trouvant toujours un prétexte honnête d'excuser la crainte que nous aurions de nous y heurter. Un homme courageux et sincère du moment où il entrevoit un but digne de lui, marche ferme et droit; il fournit bravement sa carrière, et la laisse à ceux qui le suivent, plus facile, également honorable et plus profitable même.

L'esprit humain, depuis que l'histoire existe, n'a jamais visé à une réforme aussi radicale que celle qu'il est appelé à accomplir de nos jours. Les jésuites, les quakers, les luthériens, les hernhutter, les sectateurs de Knox, ceux de Wes* jey, de Swedenborg, de Bentham, tout en décrétant d'accusation la société, cherchaient cependant à en sauver quelques éléments constitutifs. Les uns épargnaient l'Eglise officielle, les autres l'Etat, ceux-ci la littérature, ceux-là la vie de famille, quelques-uns leurs garde-manger, presque tous leurs bourses.

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Maintenant la trompette socialiste appelle tout, hommes t choses, à la barre du tribunal du dernier jugement L'Eglise, as lois et le commerce, la ferme et le laboratoire, tout cela st attaqué par l'esprit nouveau. Il n'y a pas de royaume, pas le ville, pas de Constitution, de rite, d'Etat, pas d'homme ni le femme qui n'en soient menacés.

Si les ennemis des vieilles institutions d'aujourd'hui agisent parfois en aventuriers et même en furieux, si leurs plans le réforme ont l'air de chimères, cela prouve, selon nous, que état de choses actuel doit être furieusement chimérique our provoquer une opposition aussi monstrueuse.

Hommes positifs! c'est lorsque vos actions et vos persones deviennent fantastiques, tant vous êtes faux, c'est alors ue les hommes de théories se trouvent forcément lancés ers le monde des idées à la recherche de la flamme régéératrice, pour ranimer ce monde, que vous ne cessez de rapper de mille morts, à la recherche de l'idée de l'époque, jaissez les idées conquérir enfin le pouvoir qui leur est dû ans la société; rendez la vie belle et poétique, et alors vous errez ces théoriciens froidement violents se métamorphoser n héros d'amour, en grands citoyens et philanthropes.

On aurait beau opposer aux idées nouvelles ces fins de on recevoir:

Attendu que les vieilles nations,

Attendu que les lois séculaires,

Attendu que la propriété et les institutions de dix mille ités sont établies, basées, etc.,

Attendu que, etc., etc.

Le démon de la réforme a une clef qui ouvre le cœur de homme de loi, môme le cœur de l'épicier.

Quelqu'un de vous conçoit-il une pensée nouvelle, voit-il oindre une espérance nouvelle ? Eh bien, au moment où >n esprit s'est illuminé, où son cœur s'est dilaté, qu'il sache ue, dans ce moment même, un millier de cœurs sympathi-

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ques se réjouissent de cette même lumière et tressaillent de la môme joie.

Cette étincelle, cette jouissance, bref, ce secret social que vous voulez garder pour vous seul, il est déjà trahi. Vous sortez de chez vous pour dire ce que la personne que voui rencontrez à votre porte allait précisément vous dire.

Votre voisin, l'usurier, nature de cuivre monétaire, qui ne vit qu'en farfouillant dans les annonces et les réclames, lui aussi, à votre grand étonnement, perd contenance et devient mouton, en entendant un mot de vous, un mot gros d'une idée. Celui-là, pensez-vous, l'homme-métal, ne sera pas certainement du mouvement! Il a de quoi rester ferme, l'homme métal ; la résistance est sa nature. Eh bien, il s'ébranle, il fléchit, il prend la fuite.

L'homme de théorie l'a vu, l'a jugé, et à son tour s'écrie avec enthousiasme: «Villes grandes, bourgs et villas, équipages, chevaux de selle du Jockey-Club, vous ne m'en imposerez plus. Villes, hommes et chevaux, je vous prends à témoin que voilà le moment où tous mes rêves solitaires s'accomplissent en plein jour. L'idée qui est venue me traverser il n'y a qu'un moment, l'esprit et que j'hésitais à émettre, de crainte de paraître ridicule, visionnaire, cette idée parle déjà par la bouche de ce courtier marron que voilà, de cet avocat stagiaire, de ce maquignon, de ce marchand de vieux habits et vieux galons. Mon idée est déjà devenue leur cité, leur marchandise, leur aflairo. Si je n'avais pas émis cette idée hier, je serais aujourd'hui un homme arriéré. Entendez, oyex, c'est la rue de la Chaussée-d'Autin qui s'inspire, c'est le boulevard des Italiens et des Capucines qui prophétise.»

Soyons sérieux.

Ne nous étonnons pas de l'acharnement avec lequel les hommes nouveaux poursuivent leur enquête contre les abus de la vieille société. Mettons-nous dans la position d'un homme nouveau: mettons-nous pour nous expliquer plus clairement,

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à la place d'un jeune homme qui entre dans la vie sociale, simple, vertueux et fier. Dès son début, la société lui impose le devoir de s'assurer des moyens d'existence. Il faut qu'il vive, il faut par conséquent qu'il gagne. Or, sur chaque chemin, sur chaque sentier qui conduit vers la fortune, il rencontre un abus insurmontable.

Il essaie du commerce. Y a-t-il maintenant un commerce sans fraude? De la fraude au vol il n'y a qu'un pas; or le vol n'est pas encore le dernier terme de la carrière commerciale. L'état de négociant n'est pourtant pas au fond incompatible avec la qualité d'honnête homme. Les spéculations commerciales excitent l'activité, exercent l'intelligence. Ce ne sont pas les besoins ni les nécessités du commerce, ce sont les vices des commerçants qui ont fait de la Bourse et de la boutique des abîmes d'iniquités.

Comment un jeune homme oserait-il y pénétrer? Comment en sortirait-il, sans y laisser sa vertu? Il faudrait pour cela une énergie qu'il n'a pas encore acquise et une expérience qu'il ne pourra acquérir qu'aux dépens de sa vertu et au détriment de son génie.

Génie et vertu, il faut les laisser à jamais en franchissant le seuil du temple de Mamon, et ce ne sont que les prémices de l'offrande! Il faudra sacrifier ensuite tous les rêves dorés de l'enfance, toutes les passions généreuses de la jeunesse, tous nos trésors intérieurs, jusqu'à la prière que notre mère nous a apprise au berceau.

Voilà le jeune homme déjà initié au grimoire et en partie double, expert en tripotage, et inscrit comme serf attaché à la routine. Malheur à lui s'il a conservé dans l'âme la moindre étincelle du feu sacré, le moindre germe d'indépendance dans l'esprit! Malheur à lui, il ne réussira pas, c'est un homme perdu, il fera faillite! Que lui restera-t-il alors à faire à ce proscrit de la Bourse, à cet exilé de la boutique? Il ne lui restera plus qu'à se refaire tout simplement paysan, à essayer,

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la pioche à la main, de se créer une existence comme un colon qui commence la culture d'un monde nouveau. Le voilà donc dans la nécessité de devenir un homme nouveau.

Le commerce a tellement envahi la société entière, qui nous sommes tous plus ou moins complices, sans le savoir, des fraudes, des frelateries, du vol et du recel commercial. Pour nous en convaincre, observons toutes les métamorphoses par lesquelles passe un article de commerce, depuis m naissance sur le sol natal, jusqu'à son entrée définitive dans la bouche du consommateur.

Je vous le dis en vérité, nous mangeons la fraude, nom buvons la frelaterie, nous fumons le crime, et nous nous revêtons du parjure.

Prenons, par exemples, ces articles qui nous arrivent des Indes occidentales, de l'île de Cuba (pays pourtant catholique), pays officiellement religieux, où chaque marchand, le consul excepté (le plus marchand des marchands), est tenu dit-on, d'obtenir un brevet de christianisme et de catholicisme Ces articles, savez-vous comment et de qui on les obtient? Vous rappelez-vous qu'il existe quelque part une population de travailleurs esclaves, appelés nègres, qu'il y a des marchands négriers, des exploiteurs des nègres? Si vous ne le savez pas, si vous l'avez oublié, lisez les discours de tous les Schœlcher de l'époque. Votre conscience fléchira sous le poids de l'énorme dette humanitaire que la chrétienté a contractée envers la population noire, dette dont les intérêts commencent h courir du jour où le premier nègre a été vendu par un planteur, dette dont nous sommes tous solidaires.

Ajoutez qu'avec le temps, le capital de cette dette humanitaire augmente par suite des raffinements que l'on apporte dans les méthodes d'exploiter l'esclavage. A l'heure qu'il est les marchands de Cuba n'achètent plus que les individus I mâles. Les travailleurs y naissent condamnés à l'esclavage, et, à mesure qu'ils avancent on acre, leur peine se trouve

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aggravée par une nouvelle condamnation, la condamnation au célibat.

Et tout cela pour nous fournir du sucre colonial et des cigares de la Havane!

Laissons ces horreurs africaines du commerce transatlantique. Parlons du commerce européen proprement dit, du commerce licite, légal, bon genre et bien élevé. Certes, ce digne commerce doit être bien peu sensible, bien froid, et la preuve en est que, si en parlant du commerce je m'avisais de prononcer ici le mot amour ou héroïsme, tout le monde en serait choqué. J'aurais l'air de proférer des blasphèmes. L'amour, l'héroïsme, comment les traduirait-on dans le langage systématique du commerce? Le commerce ne les admet pas, il se refuse à les comprendre, il n'aime pas à les entendre prononcer.

Le commerce a son système, sa langue à lui. C'est un système de confiance méfiante, de pratiques clandestines faites en plein soleil, de trahisons candides, de secrets profonds qui se trahissent par les affiches. Sa langue est composée de signes de doigts hiéroglyphiques, dont chacun a la valeur de millions de notes (bank-notes), dont chacun est accompagné des accents les plus aigus et en même temps les plus graves qui aient jamais existé; tout-puissants sur les masses, ils occasionnent la hausse et la baisse à la Bourse.

Cette langue a des demi-mots qui, dits à l'oreille, changent les convictions des hommes d'État rebelles à l'éloquence parlementaire. Elle a aussi des mots propres et un style précis qui ne disent absolument rien.

Dans cette langue il n'y a pas un seul mot susceptible d'être dit à l'oreille d'un brave homme, d'un ami, de la femme qu'on aime.

Ceux qui veulent continuer à vivre et à parler avec de braves gens, avec des amis et des femmes qu'ils aiment, sont tenus de répudier le système et la langue du commerce.

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Doivent-ils pour cela condamner le marchand et le manufacturier à cause du péché du commerce et de l'industrie? Non. Ce n'est pas l'individu qui a péché ni le métier qu'il exerce, ce n'est pas même la corporation à laquelle il appartient: c'est le péché originel de chacun de noua, fils de la société mercantile; c'est le péché du producteur, du manufacturier et du consommateur.

Prenez à part chacun d'eux, il ne fera pas de difficulté de reconnaître le péché; il demandera même à genoux, et chapeau bas, l'absolution; mais il ne s'avouera jamais coupable. Est-ce moi qui a inventé la fraude ? M'accusez- vous d'avoir pris un brevet de frelate rie? Tout le monde le fait, et le moyen de ne pas faire ce que tout le monde fait Que suis je moi? un pauvre diable! Il faut que je vive.

En effot, le mal commercial est universel, social; il agit avec toute la force qu'il emprunte à la société, et personne parmi les marchands, n'ose réagir dans l'intérêt de la société, comme membre de la société, comme homme.

Mais un marchand est-il un homme? tient-il à la société? il a dû abdiquer, nous l'avons déjà dit, sa dignité d'homme; il s'isole de la société, il est en guerre avec elle, il ne voit dans ses semblables que des concurrents, et par conséquent des ennemis. Ne vous étonnez pas maintenant, s'il y a tant de jeunes gens qui, ayant embrassé avec enthousiasme l'état de commerçants, le quittent, n'y reviennent pas, et n'y reviendront plus.

Ces braves jeunes gens avaient de l'Ame! Une âme, toute petite quelle soit, est déjà tr*)p vaste pour pouvoir être à son aise dans une boutique ou un comptoir, ce qui est encore plus étroit qu'une boutique.

Nous voilà définitivement décidés à ne pas nous mêler du commerce. Et cependant il faut vivre. Nous voulons vivre en travaillant. II v a mille manières de travailler. Il v a des ateliers, des bureaux de placement, des sociétés anonymes

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d'assurance contre le recrutement, contre les incendies, la grêle et jusqu'à des bureaux de mariages.

Si nous en essayions? Hélas, hélas! la grande bête malthusienne, le grand boa mercantile enlace et serre dans ses replis et le commerce et toute son engeance: professions, spéculations, sociétés anonymes et sociétés en commandites. Partout le même danger pour la conscience!

Essayez de travailler un seul jour dans le bureau d'une de ces associations ou entreprises. Vous verrez qu'il y existe un art tout à fait nouveau pour vous, l'art de fermer les yeux dans les occasions où tout le monde a l'habitude de les ouvrir, comme l'art de prêter avec complaisance l'oreille à des paroles qui feraient fuir tout le monde, excepté les employés de l'administration.

Et puis, un bureau, c'est un pays qui a ses lois, ses coutumes très diverses et en même temps très identiques en ce qu'il exclut et condamne également tout, depuis les scrupules de conscience, d'opinion jusqu'aux plus petites velléités d'honnêteté.

Nous avons déjà parlé de la dernière ressource qui reste à notre jeune homme intelligent, laborieux, n'ayant enfin d'autre défaut que celui d'être un homme religieux; s'il se trouve mal à son aise au milieu des hommes, il peut toujours vivre avec la nature, ou, pour mieux dire, demander à la nature les moyens de vivre, ou bien encore, en bonne prose, se faire paysan, toute au moins fermier.

Nouvelle difficulté: on n'acquiert pas un arpent de terre, on n'arrive pas à la possession d'une ferme, sans avoir de l'argent Quand on n'a rien à vendre, il faut pour avoir de l'argent, mettre en vente quelques années de sa vie, en vente ou en gage.

Notre homme oserait-il le faire ? Lui qui croit être comptable envers la providence et l'humanité de chacune des heures de sa vie. Selon lui chaque heure a la même valeur,

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celle que nous aurions vendue, vaut peut-être plus que celle dont nous voulons nous assurer dans l'avenir la possession. Impossible donc d'avoir un morceau de terre.

Eh bien, tant qu'il y aura un seul homme à qui l'on niera le droit de posséder quoi que ce soit sur la terre, l'existence de cet homme sera nécessairement la négation de tous les droits de ceux qui possèdent quoi que ce soit

Ici nous touchons à la question de la propriété. Mais, est-ce une question? Peut-on mettre en question un principe, un droit si peu contestable en logique, si fortement posé en fait et, ce qui est plus, si facile à comprendre, si général en application, si simple enfin? Quoi, mettre en question un contrat qui porte eu lui-même toutes les preuves possibles de bonne foi et de simplicité primitives, le contrat que l'homme conclut avec la nature; l'homme en sa qualité de cultivateur, représenté par l'arpent de terre de sa ferme?

C'est de ce contrat primitif que naît la propriété^ contrat apparenté malheureusement avec une nombreuse famille de droits et de devoirs, dont chacun suppose l'existence d'un contrat, et chaque contrat la possibilité d'un procès. Parmi les pièces de ce procès, figureront nécessairement votre contrat de mariage, le certificat de naissance de vos enfants et le grand-livre de vos doit et avoir.

Propriétaire, homme naïf (en supposant qu'un homme naïf puisse jamais devenir propriétaire dans notre pays), bravement décidé à cultiver la terre, nous voilà obligé de cultiver la jurisprudence, la connaissance des hommes de loi et tout ce qui s'ensuit. Vous devenez propriétaire, roi, si vous voulez, d'un petit morceau de terre peuplé d'innombrables soucis.

Tôt ou tard, vous vous sentirez las de votre royauté Dans ce cas, ce qu'il y a de plus sage, c'est d'abdiquer volontairement.

Dans la prévision de ce moment fatal, de cette nécessité

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'abdiquer la couronne de possesseur, les hommes de génie,

58 philosophes n'ont cessé de conseiller à tout prétendant

la possession de renoncer d'avance à ses droits légitimes.

«Commençons, disent-ils, par nous reconnaître égaux de* ant la propriété. Faisons plus, s'il le faut; renonçons aux moyens que la vieille société avait coutume d'employer pour cquérir et faire valoir la propriété; renonçons aux instrunents d exploitation et de travail, dont nous avons hérité de ios ancêtres légaux de par la loi; ne conservons, de tous les nstrumentsde travail, que l'outil indispensable que personne e sera tenté de nous ôter. Cet outil, c'est notre bras libre.»

Les hommes de génie et les philosophes ont surtout reommandé les travaux manuels. Quelques législateurs en nt fait la base de l'instruction primaire. Les vrais philosophes et les vrais législateurs avaient en vue l'éducation, l'établissement social de notre jeune homme naïf et fier, enthouiaste et laborieux (homme religieux). Cet homme a existé Lans tous les temps, et pour le prouver, nous n'avons qu'à tous rappeler les enseignements des philosophes et des lommes de génie de tous les temps. En voici le résumé: Jeune homme, (homme religieux) renonce au désir d'ac- [uérir, à l'espoir de t'enrichir. Les possessions et les riches, ies accumulées par les générations passées ne peuvent être éguées qu'à un titre si onéreux, que tu ferais mieux de ne es accepter que sous bénéfice d'inventaire.» Ce qui veut dire a même chose que d'y renoncer.

Nous-mêmes, chers auditeurs, qui ne sommes plus jeunes, )ien que décidés à faire tous nos efforts pour rajeunir notre ime, nous préférerions vivre avec la jeunesse, c'est-à-dire ivec la nature, qui est toujours jeune, et avec notre sol natal [ui vieillira le dernier.

Aimons ce que la jeunesse aime, et abhorrons ce qui est ►dieux à la jeunesse, la malhonnêteté, l'avidité, et surtout

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l'art d'exploiter nos semblables, le talent de vivre du travi d'autrui.

L'univers est en travail, jour et nuit Aidons-le, allons, coup de main! Travaillons de nos mains propres.

«Au scandale! au socialisme! arrêtez-le!» crieront leslfr gitimistes, les malthusiens, les membres de l'Institut (académie des sciences morales et politiques anciennement présidée par Talleyrand) et les démocrates américains défenseurs de l'esclavage, et les aristocrates polonais amis des ministères. — Au scandale! Comment osez-vous économistes mohicans, menacer de votre tomahawk socialiste le gros bonnet des économistes du XIX siècle? Malheureux, tu ne sais donc pas ce que c'est que la division du travail? Tu n'as jamais exploité une industrie? Tu ne sais pas que, grâce à cette division du travail, chacun y a sa quote-part légitime?

«Dans l'exploitation, par exemple, des produits chimiques, comme le blanc de céruse et autres préparations mercurielles, chaque ouvrier (toujours grâce à la division du travail) prend également sa part de mort, et chacun des entrepreneurs sa part de lucre. Et vous voudriez anéantir le fruit du travail scientifique des sciècles, nier les avantages de la division du travail?

«Prétendez vous que je doive moi-même m'occuper à forger, polir et enchâsser mon couteau, à remonter ma chaussure, à raboter mon bureau, que sais-je à fabriquer au besoin mon cabriolet et peut-être des bateaux, des voiles, des aiguilles? Serait-ce autre chose que rétrograder vers la barbarie, dont les smithiens, les malthusiens, les sayens ont eu tant de peine à nous tirer.»

J'avoue que je suis, sous beaucoup de rapports, passable ment mohican. Mais ne vous effrayez pas. Je ne crois pas encore à la possibilité d'une réforme socialiste, aussi radicale que le désirerait notre jeune homme naïf et fier (homme religieux).

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Je déclare pourtant que je verrais avec infiniment de plaisir toute réforme, toute révolution et même toute émeute (c'est un Américain parlant aux Américains) qui aurait pour résultat la dépréciation des objets de luxe et de confort. J'ajouterai toutefois qu'une révolution ou une émeute ne pourrait avoir les résultats désirés qu'autant qu'elle surgirait d'une idée malheureusement étrangère aux hommes politiques du jour, à savoir: que la vie simple, que la vie agricole est celle qui convient le mieux à l'homme, la seule qui nous rende capables de comprendre nos devoirs de socialiste.

Si vous êtes convaincus de cela, je vous permets alors de tenter des révolutions, dans le but, entendons-nous bien, de nous élever, si vous triomphez, jusqu'au rang d'agriculteurs. Avec de tels révolutionnaires, je ne craindrais pas les bouleversements ni leurs suites: les pénuries et les disettes. Je parle ici des bouleversements sociaux, des cas, par exemple, où un garçon de bureau deviendrait tout à coup commis, de la pénurie des nouvelles parlementaires et de la disette diplomatique; je veux parler du manque momentané de secrétaires d'Etat, d'ambassadeurs, etc.

J'espère que notre jeune homme, naïf et fier, homme religieux, auquel je pense toujours, trouverait dans une telle révolution l'occasion de se caser convenablement, c'est-à-dire sans cesser d'être naïf et fier.

D'ailleurs, une telle révolution, plus elle serait radicale et moinselle serait dangereuse. Elle ne pourrait et ne devrait durer qu'un moment.

Je suppose une nation enflammée toute entière du désir ardent de réformer ses anciennes habitudes vicieuses, de détruire ses préjugés, tout le monde, bien entendu, espérant redevenir paysan. Ce désir universel éclate au même moment partout; la nation se lève comme un seul homme; la révolution estaccomplie; un travail nouveau commence, celui d'organiser une vie sociale nouvelle. Oh! alors nous pense-

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rons à la division de ce travail-là! Mais alors aussi elle sera faite d'après une méthode nouvelle.

Et quelle sera cette méthode ?

Nous ne sommes pas en état de le prévoir, encore moin» de le déterminer. Nous nous délions de ceux qui nous le prédisent

Cependant il est permis d'espérer que, d'après cette méthode future, chaque travailleur fera ce qu'il aime le mieux, sait le mieux et peut le mieux faire; tandis que, d'après la méthode actuelle, il est presque toujours forcé de faire ce qu'il n'aime pas et ce qu'il n'est pas disposé à faire.

Tout homme naît propriétaire. Il a des droits incontestables à revendiquer une partie quelconque de la fortune, que la terre, notre mère commune, laisse à tous ses enfants. Tout homme a donc le droit d'avoir une terre à lui, mais il est tenu en même temps de la faire valoir, dans l'intérêt de sa famille, de l'humanité. Il naît l'héritier du capital commun. Pour le faire valoir, il faut qu'il apporte son instrument héréditaire de travail, son bras.

Je dis le bras et non pas la main. Il y a des mains occupées à polir les diamants et à faire des broderies. Il y en a qui promènent des plumes sur les papiers publies. — Ces mains-là travaillent aussi; mais l'homme, la plupart du temps, n'y est pour rien: il n'y a que la main qui travaille.

Quant à la culture de la terre, c'est tout autre chose. Le produit d'une journée y est évalué d'après le nombre des bras journaliers. L'homme n'y compte que pour un bras. Ce n'est qu'à la force des bras que Ton gag-ne non seulement son pain quotidien, mais même ce pain qui descend du ciel: la parole de Dieu, source de notre vie morale.

La vie morale, avec tous ses fruits les plus exquis, philosophiques et poétiques, tient pourtant à la terre, a ses racines dans la terre. Klle présuppose la culture des champs, l'emploi des bras, le travail physique.

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Le monopole de ce travail, le plus lucratif de tous, apparent, depuis le commencement du monde, aux paysans. u'est-ce qu'un travail de paysan ? Envisagé sous un point 5 vue philosophique, c'est une suite d'études sur les rap- >rts qui existent entre l'homme et la nature extérieure. Les rantages dont jouit un travailleur paysan, par rapport à tous s autres industriels, sont innombrables.

Nous nous réservons d'en faire le tableau plus tard. Pour moment, il nous suffira de faire observer que le travailleur stysan est le seul qui soit toujours assuré de trouver de l'ocîpation. Il est toujours régulièrement payé; si ce n'est en lonnaie, c'est du moins en produits de la nature; si ce n'est ar les hommes, c'est par la nature elle-même. Mais que dis je ! ayé? Ce qu'il reçoit de la nature, ce ne sont pas des appoinïtnents. Ce sont des récompenses méritées, ce sont des gaes de bienveillance et d'amour.

J'entre la bêche à la main, dans mon jardin, je pioche, 3 tourne et retourne, je laboure, je sème. La journée se passe, ans que je m'en aperçoive. La soirée arrive; je retourne à la liaison déjà enrichi par mon travail, riche de santé, de force t de joie de cœur. Je fais mes comptes et je m'effraye en Léoouvrant tous les vols que je m'étais faits à moi-même, toues les fois que j'avais chargé les autres de faire ce que j'étais m état de faire moi-même à l'aide de mon bras.

C'est le bras qui donne la santé et la force et la joie et, se qui est plus, des leçons de vivre et de jouir. Le bras, dis-je >t non pas la main.

Je sais qu'il suffit quelquefois de faire un petit mouvenent du haut des doigts pour gagner une masse de pains de lucre, de ballots de coton et de calicots. 11 suffît de tirer, par exemple, une lettre de change sur la maison Rothschild et compagnie, payable à trois mois. Je sais même que cette ûgnature et le motif que je pourrais avoir de la faire, supposent certains calculs de ma part et prouvent une certaine

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activité de mon intelligence. La nature est si bonne qu'elle se charge de m'apprendre le calcul et stimule mon activité, en me promettant ce sucre et ce coton que je pourrai obtenir par l'entremise de la maison Rothschild et compagnie, pourvu que je me donne la peine de remuer ne fût-ce que met doigts, pourvu que j'apprenne ne fût-ce qu'à signer une lettre de change.

J'ai donc réellement fait un progrès en signant la dite lettre de change. J'ai appris quelque chose; mais le vrai profit et la vraie jouissance, ce n'est pas à moi qu'elle reviennent en partage, ni à Rothschild non plus. En fait de jouissance) il n'y avait plus rien à partager. Tout ce qu'il y avait de vraiment doux dans le sucre, et tout ce qu'il y avait de vraiment cotonneux dans le coton, a été déjà gaspillé par les nègres qui cultivent la canne, par le planteur qui l'a vendue, par le fréteur de navire qui l'a apporté, etc.

Chacun d'eux a le sentiment d'avoir produit ou aidé à produire quelque chose: joyeux sentiment de la paternité:

Quant à moi, je n'ai que l'humiliation d'avoir trouvé, chei eux, cette chose-là toute faite, et de l'y avoir prise dans la triste intention de la défaire, en ma qualité de consommateur. Il aurait mieux valu pour moi que j'eusse été absent de mon bureau, au moment où l'on m'a apporté à signer cette malheureuse lettre de change sur Rothschild et compagnie; il aurait mieux valu pour moi que j'eusse alors été occupé à recueillir, à faire charrier, à faire emballer ou débarquer les marchandises comme planteur au débardeur, au lieu de les acheter; j'aurais acquis la conscience intime de posséder et d'avoir à ma disposition mes deux bras et mes deux jambes, tandis qu'après avoir signé une centaine de lettres de change, je me sens, comme homme, toujours humilié en présence de mon frotteur et de mon cuisinier: ils se donnent un certain air d'importance et de suffisance que je suis obligé de respecter.

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Ce qui est raisonnable doit être respectable. Or je trouve pie mon cuisinier a raison de se croire un homme imporsnt, et que ce n'est pas sans raison non plus que mon froteur affecte envers moi cet air de suffisance qui me choque, lepuis qu'ils m'ont vu signer une lettre de change.

Car, enfin, ils sont propriétaires, possesseurs incontesta- >les de leurs bras. Et qu'est-ce que je possède? Il est vrai [ue je viens de signer une lettre de change, mais la voilà mrtie; je ne la possède plus.

Je compte, il est vrai, sur le sucre, sur le navire chargé le sucre et de cigares, payables par la maison Rothschild et tompagnie. Mais la mer? mais ces ouragans qui éclatent subitement entre la ligne équinoxiale et la zone des tropiques? ît ces tempêtes continentales, plus subites et plus terribles mcore, qui peuvent d'un moment à l'autre m'enlever mes aatelots et mes nègres esclaves: ces tempêtes périodiques, lont le siège et le point de départ sont et la ligne des bouevards de Paris et la zone des Tuileries, les révolutions ?

Il se pourrait bien que je fusse déjà ruiné, dans le moaent même où je constate avec un sentiment d'envie, Pexisence et le bon état dans lequel se trouve les bras de mon lomestique. On me répondra que je peux me servir des liens. J'en ai le droit; c'est vrai, droit pourtant contestable n justice, attendu que je ne l'ai pas fait valoir en temps et eu. Légalement, il peut y avoir prescription.

D y a une grande différence entre celui qui acquiert la ropriété et celui qui ne fait que la posséder. Chaque projeté a des amis. Elle a aussi ses ennemis naturels. Le fer sa rouille; le drap, sa teigne; l'argent, ses voleurs; une an te, des chenilles qui la mangent, mangées à leur tour ir l'oiseau, exposé lui-même à être dévoré par le chat.

Il ne suffit donc pas d'entrer en possession; il faut encore aintenir. Chaque propriétaire est d'une sorte de commanint d'une placé assiégée.

366 B. W. Emerson

Le premier acquéreur, celui qui a mis la main sur un trc d'arbre, pour en faire un bateau, une fois parvenu à s'asse dedans, sait tout naturellement le défendre contre les gués qui l'attaquent à l'extérieur, et en chasser, à coups d 1 cope ou au besoin à coups de chapeau, celles qui se sont troduites à l'intérieur.

Celui qui aura conquis le premier sur la nature un n< veau procédé, une nouvelle industrie, ou un nouvel objet jouissance, saura bien les faire respecter lui-même. Le s< timent de triomphe avec lequel il a vu tant de difficultés f devant lui, lui donne le courage d'en attendre tranquillem< le retour, et il n'a pas perdu le sommeil.

Supposons maintenant que ce premier acquéreur lait tout d'un coup, et dans un seul lot, à son héritier, son : chéri, tout ce qu'il s'était approprié par de lents et longs t vaux: sa maison, sa charrue, ses livres, son argent, tout en! excepté son habileté, son expérience et son art d'en tii parti.

Voilà son fils chéri en possession d'une place forte. s< dément bâtie et suffisamment approvisionnée, mais don n'a pas le temps d'admirer les constructions, ni de consomir les approvisionnements, occupé qu'il est à la défendre coni ses ennemis naturels. Il ne possède plus sa propriété, il est possédé, il en est obsédé.

Il devient le point de mire de tous les ennemis natun de la propriété, leur proie, leur victime. Attaqué par la rouil par les chenilles, par les rats, par la pluie, l'eau et le feu. ne sait plus s'il est le propriétaire, ou bien l'eunuque d'i sérail, le chien de garde de sa boutique de bric à-brac.

Quelle dégradation! A la place du père, de cet homn toujours joyeux, toujours calme, parce qu'il se sentait to 1 jours fort et fécond en ressources; au lieu de cet homme a bras vigoureux, à la main calleuse, au corps dur et soupl au cœur chaud et grand: homme que la nature chérissait»

L'homme religieux réformateur 867

respectait, qu'épargnaient la neige et la pluie; que la mer et la terre, les bêtes fauves et les poissons traitaient en vieille connaissance et s'empressaient de servir; à la place d'un tel homme, nous voyons un pauvre petit sire, obligé à chaque moment, de se mettre sous la protection de ses fidèles alliés les murailles et les rideaux, implorant le secours des calorifères et des lits d'édredon, invoquant l'intervention des domestiques mâles et des domestiques femelles pour que tout cela le défende contre le ciel et la terre.

Esclave de tant d'hommes et de tant de choses, à force de garder sa propriété, il a oublié d'en faire usage. 11 voit dans la propriété le but de son existence, tandis qu'elle aurait dû ne lui servir que de moyen.

Moyen, par exemple, d'épouser une femme qu'il aime, de secourir l'ami, de propager le culte de Dieu et de la vérité, de servir son pays. Que de jouissances, que d'honneur, que d'avantages! Et pour les acquérir, il suffit de donner un peu de ce qu'on possède. Malheureusement, notre homme ne peut rien donner, car il est riche.

De là vient que tout le capital national des vertus, des découvertes et des faits d'héroïsme historiques est assuré sur les actions du pauvre.

La vertu, la science et par conséquent la puissance ne sont en effet qu'autant de victoires que l'humanité libre, dans 8a marche vers la domination universelle, remporte sur son ennemi naturel, la fatalité.

Toute nation, je dirai même tout homme a dû, une fois du moins dans sa vie. avoir l'occasion de conquérir le monde. Quelques individualités en ont profité. Ce sont les seules qui nous intéressent. Le Spartiate, le Romain, le Sarrasin, le Français (non pas celui de nos jours), c'est l'homme qui plus que personne, éprouvé par toute sorte des fatalités, en est sorti victorieux. C'est à ce prix qu'on acquiert une propriété ians l'histoire humanitaire.

368 R. W. Emerson

Je ne prétends pas considérer la peine et le labeur comme des conditions indispensables de tout progrès moral. Ce que je veux dire, c'est que l'état de paysan est, de tous les états, profession et métiers, le seul à portée de chacun. Bref, quand on ne se sent pas de talents à cultiver, on ferait bien de cultiver la terre.

Tout mon système rustique repose sur cette mienne conviction: qu'il est du devoir de l'homme de rester toujours dans les meilleurs rapports possibles avec le ciel et la terre Il faut se donner la peine de cultiver soi-même ces rapports.

Je sais que nous en sommes chaque jour empêchés par toute sorte d'accidents. A celui-ci tombe, tout d'un coup, dans sa poche un sac d'or. Celui-là vient de tirer du sac d'autrui un projet d'exploitation industrielle, ou bien une idée lumineuse. Cela nous dispense d'aller à l'école de la nature.

Ecole dont Dieu est le fondateur et le chef. La plus haute de toutes! On n'y est admis, en qualité d'étudiants, qu'après avoir obtenu le brevet de docteur ès-peines, ès-travaux. Quant à la couronne de lauréat, il est plus difficile de la gagner que celle de roi. On ne se présente au concours que le sceptre à la main: la foudre de Franklin.'

On pourrait faire à mon système de graves objections. Tout homme de cabinet et d'étude, qu'il soit prêtre, poëte uu légiste sait par expérience combien un travail physique, auquel il est souvent obligé de recourir pour avoir son pain quotidien, empêche et trouble le jeu de son intelligence.

A des hommes occupés, pendant des journées entières, à élaborer leurs pensées et à polir leur langage, dans le but de nous instruire et de nous illustrer, un exercice modéré, une promenade à cheval, par exemple, en bateau, un cours au lièvre, conviendraient mieux que le labourage ou le travail dans une forge. A propos de cela, je me rappelle une maxime que les anciens Egyptiens enseignaient dans leurs mystères: «L'homme a deux paires d'yeux; ceux du dedans

L'homme religieux réformateur 369

ne peuvent s'ouvrir avant que ceux du dehors ne soient fermés; et toutes les fois que ceux du dedans se ferment, il faut que ceux du dehors s'ouvrent.»

En commentant cette maxime, je ferai observer que l'homme dont la vue intérieure est le mieux exercée, le voyant, même le prophète, perd de la justesse de son coup d'œil intérieur, s'il ne réagit pas à l'extérieur, à tel point, qu'on peut perdre l'usage des yeux, en négligeant l'usage des mains.

Notre observation hygiénique pourrait être mise à profit par ceux qui se chargeraient du traitement de notre littérature rachitique et de notre philosophie atteinte d'aliénation mentale. Nous laissons à qui de droit l'honneur et les profits de la guérison. Nous croyons pourtant avoir deviné la cause de la maladie.

Elle vient de l'oisiveté.

L'oisiveté détend les muscles et les nerfs: de là le manque de nerf dans la poésie.

L'oisiveté est la mère nourricière du sommeil: de là les rêves des philosophes.

L'oisiveté, vue de loin, ressemble à de la mélancolie. Regardez de près les poètes et les musiciens mélancoliques: ce ne sont que des oisifs.

Tel homme, tel livre. J'aime pourtant que l'auteur vaille mieux que son ouvrage; que l'homme connu vaille mieux que l'homme lu. Les contrastes font rire. Je ne ris pas: je m'attriste du contraste qu'offre habituellement la vie sale des auteurs avec leurs ouvrages sans tache.

Mais, par respect pour l'esprit, pour le saint des saints de l'arche humanitaire, et pour tout ce qui tient à son culte, prêtre, législateur et poète, laissons de côté la terre avec ses lourdes nécessités. Nous nous croyons spiritual istes; il y a des gens qui aspirent à l'être: mettons-nous, à l'égard des aspirants au spiritualisme, dans la situation d'un hiérophante chargé d'initier les adeptes.

370 B. W. Emerson

Si l'adepte se sent attiré par les attraits d'une vie contemplative, si le démon de la poésie et de l'art le tente et l'entraîne vers des entreprises incompatibles avec les devoirs d'un bon paysan: «Adepte, lui dirons-nous, arrêtez- vous, recueillez-vous et méditez ceci:

«Vous êtes membre de la grande association des êtres qui, soit comme esprit, soit comme corps, agissent jour et nuit dans l'univers. Vous avez dans cet atelier votre place et votre tâche à remplir. Pour chaque manquement, en fait d'action, il vous sera nécessairement imposé une privation. Il ne vous est permis de refuser le dernier que vous devez à la terre, qu'à la condition de le conserver, pour augmenter votre trésor spirituel.

«L'Évangile commande à chacun de faire valoir son talent. C'est de ce talent-là qu'il s'agit.

«Heureux qui ne vivent que pour le cultiver! Voulez-vous une telle vie! vous contenterez-vous de n'être grand qu'en esprit et de n'être riche que de cœur?

«Ayez le courage de rester pauvre, et s'il le faut, célibataire, et peut-être même solitaire. Apprenez à faire vos repas, à humer, en fait de liqueurs, de l'excellente eau fraîche et à savourer le pain noir en vrai gourmet. Laissez aux autres le plaisir coûteux de tenir une maison, d'y fêter vos connaissances et de l'avoir remplie de bons amis et de chefsd'œuvre de l'art.

«Vous pouvez vous passer de tout cela. Avoir du erénie, c'est avoir des connaissances partout. Un homme de génie donne une fête à ses amis par cela seul qu'il s'en laisse approcher. Quand on crée des chefs-d'œuvre soi-même, on n'a pas besoin d'en faire des collections.

«Donc pas de dîners ministériels, pas de soirées dansantes, pas de salons. L'endroit que le génie hante et habite, c'est le plus souvent une mansarde. Il faudrait vous y fixer.

L'homme religieux réformateur 871

Ce n'est que de ce poste élevé que vous pourrez combattre avec succès la grande tentation du génie, le plaisir.»

Que de génies tombés! Un fils d'Apollon obtient enfin de conduire le char de son père: mais il n'a pas su le bien atteler; à côté d'un coursier d'origine céleste il a mis une bête de cheval de race épicurienne, et a lancé ce couple mal assorti à travers les cieux. De là des accidents qui expliquent la chute définitive de Phaéton. Dénouement ordinaire des génies incompris!

Obligés que nous sommes à supporter chacun notre peine, il est de notre devoir de connaître la force de nos épaules, de peser le fardeau d'institutions sociales que nous avons à porter. Ce devoir nous paraîtra plus impérieux encore, quand nous aurons examiné les conditions actuelles de notre vie sociale.

Commençons par la vie de famille. Nos lares et nos pénates sont-ils encore réellement dieux? Continuent-ils de bénir notre chez-soif Notre vie de famille est-elle faite pour nous inspirer et nous élever, ou, au contraire, pour nous démoraliser et nous abaisser?

Dans une société bien organisée, tout ce que j'aurais tenté ou exécuté dans la gestion de mes affaires domestiques, dans les élections et dans ma boutique, devrait servir à mon avancement, comme exercice et comme expérience. Aujourd'hui maisons et boutiques marchent d'elles-mêmes, sans que je puisse apprende à les diriger. Je ne fais que les suivre. C'est la coutume et la mode qui dirigent tout. Je gagne malgré moi, ou je me trouve ruiné à mon insu.

Nous dépensons souvent nos revenus en papiers peints, en porcelaines et en tapis, bref en tout ce qui embellit la propriété, sans que le propriétaire en tire ni plaisir ni profit. Notre budget, nous le gaspillons rien qu'à payer les convenances. Nous contractons des dettes pour payer une dinde truffée, attendu que c'est bon genre de dîner avec cette dinde.

878 R. W. Emerson

II n'en coûte pas autant, & beaucoup près, d'aller à la messe, même en voiture, ou d'assister aux séances de l'Académie des sciences, ou de courir voir la dame de nos pensées.

Pourquoi l'homme désire-t-il tant avoir de l'argent, et par conséquent, des chevaux de selle, des invitations à des soirées dansantes et des billets de loge aux Italiens ? Pourquoi veut-il avoir tout cela ?

C'est qu'il n'a pas d'idée,

Qu'une seule idée le visite, et vous le verrez fuir dans un jardin solitaire, ou s'enfermer à double clef dans sa chambre pour en jouir. Il s'y sent plus riche et plus grand seigneur que s'il possédait un manoir et un fief héréditaire. Quand on a l'âme vide, on se trouvera bientôt avoir les poches vides. Quand on devient sensuel, on croit devoir être riche.

Lorsque nous faisons à un ami les honneurs de notre maison, ce qui nous manque en esprit, nous le donnons en vins fins et en dessert L'ami habite un appartement magnifiquement tapissé.

Il nous annonce sa visite. Dans ce cas, si notre imagination n'est pas assez brillante pour lui faire oublier les fleurs de ses tapis, nous n'avons pas d'autre ressource que d'envoyer en chercher de semblables chez d'Aubusson.

Mieux vaudrait que notre maison ressemblât au temple des furies de Lacédémone, plein de mystères dans son intérieur, et d'un aspect architectonique sévère, où personne n'osait hasarder un pas, même un regard, excepté le Spartiate.

S'il y a dans notre ménage de l'honnêteté et de bons amis, nous pouvons laisser les sorbets et les tapis aux esclaves.

Dépensons pourtant; mais qu'il y ait dans notre dépense du génie même et de l'héroïsme.

Bâtissons, comme les anciens Romains, de petites chambres pour nous et de grands édifices destinés au culte, à des réunions savantes et artistiques. Montrons-nous riches dans

L'homme religieux réformateur 373

des entreprises d'utilité publique, et pauvres en ce qui concerne nos besoins personnels!

Mais comment faire tout cela? Gomment, dans l'époque de la division du travail, un homme, qui ne sait qu'un seul métier et ne possède qu'un talent ou qu'une parcelle de talent, pourra-t-il acquérir cette multiplicité d'objets nécessaires à la vie?

Il le pourra en se servant, faut-il dire toute notre pensée ? en se servant de ses mains. Supposons qu'aujourd'hui il fasse mal son ouvrage. Eh bien! il apprendra à le faire mieux demain. S'il ne réussit pas du tout à le faire, il s'en passera. Il vaut mieux n'avoir pas la chose que de l'avoir trop payée.

Ce sont là des vérités d'économie.

L'économie est une haute charge. C'est presque un sacerdoce, quand on s'en occupe dans un grand but, quand elle sert la religion, la liberté ou l'amour.

Les économies que l'on fait ordinairement ont un motif ignoble. Dîner, tous les jours de la semaine, dans une gargote pour avoir le plaisir de prouver, le dimanche, à nos amis que nous sommes en état de payer la carte du restaurant de la Maison dorée, c'est tout bonnement une bassesse. Mais, dîner dans une gargote pour être à l'abri de la stupide conversation des gentilhommes du jour, des députés et des commis voyageurs; se contenter d'un plat, que Ton paie avec le fruit de son travail du jour, c'est là de la frugalité louable.

Un repas solitaire, pendant lequel nous restons attentifs à saisir toute bonne inspiration, toute pensée féconde; un repas, après lequel nous nous sentons plus que jamais disposés à réaliser ce que nous avons senti et pensé, est le repas d'un héros, d'un dieu.

Aides-toi et Dieu t'aidera. Ce qui caractérise la société actuelle, c'est qu'elle ne sait pas s'aider elle-même. Tout le monde veut s'aider et se servir d'autrui, et a besoin de quelque chose.

874 B. W. Emerson

II suffit que quelque chose nous manque, pour que nous en ayons absolument besoin. Il suffit que quelqu'un ait cette chose pour qu'elle nous paraisse indispensable, comme notre pain quotidien.

Nous venons de parler des repas et du pain quotidien. Nous touchons là à une grande question et même, pour beaucoup de gens, la question stomachique est une question capitale. On se figurerait difficilement tout ce dont un estomac civilisé a besoin, tout ce qu'il exige, tout ce qu'il rêve. Il faut avoir vécu en société d'estomacs savants pour savoir combien ils sont capricieux et ambitieux.

Ce qui caractérise l'ambition, c'est qu'elle se sert de tout le monde, sans se déranger jamais pour servir qui que ce soit

L'estomac, c'est le véritable symbole de l'ambition moderne. Ce n'est pas sans raison qu'on a l'habitude d'appeler cette partie de la Chambre qui vote toujours avec le ministère, V estomac de la Chambre, ou pour employer le mot propre, le ventre, et les députés qui représentent le mieux le système actuel, les ventrus.

Vivre pour son estomac, c'est vivre pour soi et chez soi...

— L'estomac est ennemi de toute espèce d'intervention.

Si vous avez un ami occupé à nourrir et à développer cet organe-là, n'espérez pas qu'il intervienne jamais dans vos affaires pour payer, par exemple, un dîner. 11 est tout occupé de ses affaires intérieures! Plus il prospère et plus il craint de perdre son bien-être. Il finit par regarder son pays et l'humanité comme un plat qu'il est destiné à manger. Il est l'ennemi naturel de tout ce qui est mangeable, c'est-à-dire de tout travailleur. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'en le dévorant il le trouve de mauvais goût; car y a-t-il quelque chose de plus mauvais goût et de plus mauvais genre que le travail?

Comme notre système est de tous points opposé à celui des estomacs savants, y compris les ventrus ministériels et les majorités des Chambres^ nous raisonnons ainsi:

L'homme religieux réformateur 375

Le bon genre suppose de l'aisance: or, le moyen le plus facile d'être toujours à son aise, c'est d'avoir peu de besoins. Le bon genre implique de belles et grandes manières: eh bien ! on est beau et grand quand on domine avec force et calme les difficultés de sa position habituelle et les événements imprévus.

Un travailleur se suffît à lui-même et il est presque toujours en état d'aider ses camarades. Le geste de celui qui donne est sans contredit plus élégant que celui d'un solliciteur d'aumône. Voir une pauvreté qui devient une bienfaitrice, n'est-ce pas merveilleux? Par conséquent, un pauvre homme laborieux et économe est à nos yeux un homme élégant, un merveilleux.

Mon système a ses dangers, c'est un système rationaliste; mais du rationalisme à l'absurdité il n'y a qu'un pas, et le socialisme touche immédiatement au pédantisme.

Un isolement par trop absolu des devoirs sociaux pourrait bien aboutir à la prison cellulaire ou même au suicide. Je ne conseille à personne de se poser en Mont-Blanc, en face de la société, de dire par exemple: «Non, non, je n'aurai plus «de relations qu'avec ceux qui seront à la hauteur de ma «vertu. Je n'accepterai de rosée nourricière que celle qui «tombe d'en haut; et je ne m'entourerai que d'une atmoscphère pure.» Un tel homme Mont-Blanc d'élévation et de vertu, serait dans son manger, son boire et son toucher, plus scrupuleux qu'un rabin de la loi talmudique.

Qui de nous oserait prétendre à une vertu aussi granitique, à une société aussi cabalistique? Ce n'est pas moi assurément, ni vous non plus, je l'espère.

Cependant, tout en nous déclarant incapables de hautes spéculations philosophiques, rien n'empêche que nous ne fassions chaque jour tout bonnement et tout simplement notre examen de conscience socialiste: avons-nous payé aujourd'hui le pain qui nourrit notre individu par un travail profi-

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table à la société? Les forces que nous avons dépensées sontelles en proportion de la récompense que nous avons obtenue, ou que nous croyons devoir exiger ? Notre journée comptera-t-elle dans l'histoire de Tannée politique et sociale de notre pays?

Ce sont là des cas de conscience, que nous ne trouvons pas dans les vieux livres de piété. Chacun, jusqu'ici cher chait individuellement son sentier de salut. Aujourd'hui la société entière est appelée à construire des chemins pour le commun des voyageurs.

Chaque voyageur est tenu en conscience, de travailler chaque jour au terrassement, à la pose des rails, etc., & moins qu'il n'arrive avec de l'argent pour payer sa place. Cet ar gent-là il faut le gagner aussi par le travail.

Nous avons parlé de l'argent, des chemins de fer, et encore de l'argent, pour gagner la bienveillance de notre auditoire et le préparer, par cet exorde matériel, à ce qu'il y aura de choquant, d'extravagant et d'idéal dans notre péroraison.

Nous arrivons à l'idée. Oui, le malaise général dont nous souffrons tous n'est qu'un appel à une vie nouvelle. Il n'y a pas de vie nouvelle, sans un principe nouveau, animé d'une force nouvelle. Principe et force réunis, c'est ce qu'on appelle Vidée. Le monde a besoin d'une idée nouvelle sociale. Les conditions de notre vie de ménage, les lois qui régissent la famille et la propriété ne sont qu'autant d'articles de la constitution sociale.

Citoyens de la vieille société, nous sommes appelés de par Dieu à nous former en Assemblée constituante du monde nouveau. Il s'agit de réviser le code social tout entier, chapitre par chapitre et nommément: ferme, école primaire, boutique, mariage, banque, etc. La discussion de chaque article suppose des études spéciales et la nécessité de prendre connaissance des précédents, de consulter des archives.

En notre qualités d'hommes nouveaux, nous n'avons pas

L'homme religieux réformateur 377

l'autres précédents que les vicissitudes de notre vie, ni d'aures archives que notre àme et notre conscience.

Législateurs, il ne nous suffit pas de sanctionner la société existante comme parfaitement convenable à tous ceux [ui y ont été admis comme membres. Il faut savoir si elle lonvient également à ceux qui y entrent maintenant ou qui r seront reçus après nous.

L'homme vieillit, s'affaisse et meurt Les sociétés partaient les destinées des individus. Ainsi chacun de nous, en entrant dans la grande société humaine, naît révolutionnaire >t réformateur. Héritier du patrimoine commun, il doit y améiorer ce qui a été endommagé, restaurer ce qui tombe en mines, c'est-à-dire améliorer le moral et restaurer la vérité. Tout cela doit être notre travail de chaque jour.

Imitons notre mère la nature. Elle ne cesse pas de veiller lur nous tous avec un amour toujours égal. Elle ne se fatigue amais. Elle ne s'endort pas. Chaque matin elle reparaît dans m jour nouveau, et les battements de notre cœur témoignent le la vie qu'elle nous communique à chaque instant.

Comment l'homme dans ses actions peut-il imiter la na- ;ure ? C'est en ne produisant que des actions conformes à leurs >rincipes.

La nature est toujours vraie. L'homme vrai est celui qui te montre ce qu'il est. L'homme franc est celui qui s'est afranchi du joug des opinions d' autrui. Pour être franc, il faut ivoir vaincu le monde. Laissez tout le monde avoir raison sontre vous, pourvu que vous n'ayez pas tort envers votre *on science.

On conviendra qu'il n'y a au monde rien de plus périleux que de lutter contre tout le monde. Toutefois, à chaque Tioment, nous pouvons invoquer le secours, de qui, s'il vous alaît? — De nous-mêmes, c'est-à-dire le secours du Dieu qui réside dans chacune de nous. Et si notre individualité tombe rictime, sacrifiée au bien universel, elle mourra couronnée

378 R. W. Emerson

de fleurs, et sa vie partielle montera, comme un encens, Yen le Saint des Saints.

Le seul appui sur lequel puisse compter un homme reli- ft gieux et en même temps réformateur, la seule force motrice qu'il soit à même de mettre en mouvement, c'est sa foi dans l'homme; c'est la conviction qu'il existe dans chaque homme sensible à l'appel de la vérité et de la beauté un fonds de forces inépuisable.

Quel est le premier et le plus grand des commandements humanitaires?

C'est celui-ci: Faites respecter en vous votre caractère d'homme.

En présence d'un millionnaire, je ne dois pas sentir qu'il est plus riche que moi. Ce que je dois, c'est de lui faire sentir que je puis me passer de ses richesses, et que je ne me vendrai pas à l'orgueil ni même au comfort Qu'il sache que, quand même je n'aurais pas un sou et mangerais de son pain, c'est toujours lui qui sera pauvre en comparaison avec moi.

Et pourtant, du haut de ma grandeur, je m'inclinerai devant une femme, même devant un petit enfant, prononçant une de ces saintes paroles qu'ils disent si souvent, ou faisant un acte moral, dont je ne soupçonnais pas encore la possibilité. Il ne suffît pas même de s'incliner, il faut accepter cette parole, cette action comme un ordre; il faut s'y conformer, dût-on changer tout le système de sa vie antérieure.

Les Américains possèdent toute sorte de vertus, excepté les deux vertus théologales: la foi et l'espérance. On peut regarder ces deux mots comme vieillis et hors d'usage en Amérique. On n'en connaît pas même le sens, pas plus que celui des mots selah et amen, que tout pieux protestant répète tant de fois par jour. 11 s'agit de comprendre ces deux mots (foi et espérance), de les commenter et d'en faire, autant que possible, le mot d'ordre de notre vie religieuse et politique.

L'homme religieux réformateur 379

En Amérique, il n'y a pas de religion, il n'y a pas même le foi, et pourtant, chose étrange! il y a un culte national ortement établi: le culte des écus.

Quant à l'espérance, il a été jusqu'à présent impossible tux philosophes de la détruire. Elle continue de subsister, nais elle n'a rien de théologal. Il serait plus facile de faire toncevoir à un Américain l'espérance de pouvoir changer a nature des vents; de convertir, par exemple Borée aux Loux sentiments de Zéphyr, que de lui faire espérer, à cet américain, la possibilité de changer un marchand en un chrétien.

Les hommes qui manquent le plus de ces vertus théologales sont précisément les théologiens et les hommes vertueux par métier, c'est-à-dire ceux qui parlent le plus de la rertu, les philosophes.

C'est en parlant avec les vrais sages, je veux dire les jeunes gens poètes et excentriques, que le monde appelle sauvages, parce qu'ils ne se sont pas encore laissé brider par la routine ni même par l'égoïsme, c'est en parlant avec ces logiciens-là, c'est dans ces longues conversations ou, sans nous écouter l'un l'autre, nous nous entendions parfaitement, que j'ai compris toute la misère de cette génération incrédule d'hommes civilisés, avec leur jeu de casse-tête chinois qu'ils appellent systèmes philosophiques, et leurs châteaux de cartes, auxquels ils donnent les noms pompeux de constitutions et d'institutions.

Et je me suis dit: «Si une idée tombait au milieu de tout cela, si un homme venait, que ne pourrait-il pas faire!»

' On se défierait sans doute de l'idée et de l'homme. Les gens du métier, appelés à l'œuvre sociale, ne manqueraient pas de demander à l'idée et à l'homme qu'on leur montrât les modèles de la machine humanitaire future, ainsi que les moyens de l'exécuter. «Voulez- vous, diront-ils, créer un monde moral nouveau? Observez d'abord le vieux monde physique.

878 R. W. Emerson

de fleurs, et sa vie partielle montera, comme un encens, y le Saint des Saints.

Le seul appui sur lequel puisse compter un homme gieux et en même temps réformateur, la seule force motrice! qu'il soit à même de mettre en mouvement, c'est sa foi dai l'homme; c'est la conviction qu'il existe dans chaque ho sensible à l'appel de la vérité et de la beauté un fonds forces inépuisable.

Quel est le premier et le plus grand des commandement» humanitaires ?

C'est celui-ci: Faites respecter en vous votre caractère d'homme.

En présence d'un millionnaire, je ne dois pas sentir qui est plus riche que moi. Ce que je dois, c'est de lui faire se* tir que je puis me passer de ses richesses, et que je ne me vendrai pas à l'orgueil ni même au comfort Qu'il sache que, quand même je n'aurais pas un sou et mangerais de son pain, c'est toujours lui qui sera pauvre en comparai*)! avec moi.

Et pourtant, du haut de ma grandeur, je m'inclinerai devant une femme, même devant un petit enfant, prononçant une de ces saintes paroles qu'ils disent si souvent, ou faisant un acte moral, dont je ne soupçonnais pas encore la possibilité. Il ne suffit pas même de s'incliner, il faut accepter cette parole, cette action comme un ordre; il faut s'y conformer, dût-on changer tout le système de sa vie antérieure.

Les Américains possèdent toute sorte de vertus, excepté les deux vertus théologales: la foi et l'espérance. On peut regarder ces deux mots comme vieillis et hors d'usage en Amérique. On n'en connaît pas même le sens, pas plus que celui des mots selah et amen, que tout pieux protestant répète tant de fois par jour. Il s'agit de comprendre ces deux mots (foi et espérance), de les commenter et d'en faire, autant que possible, le mot d'ordre de notre vie religieuse et politique

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En Amérique, il n'y a pas de religion, il n'y a pas même e foi, et pourtant, chose étrange! il y a un culte national irtement établi: le culte des écus.

Quant à l'espérance, il a été jusqu'à présent impossible nx philosophes de la détruire. Elle continue de subsister, iais elle n'a rien de théologal. Il serait plus facile de faire >ncevoir à un Américain l'espérance de pouvoir changer i nature des vents; de convertir, par exemple Borée aux crax sentiments de Zéphyr, que de lui faire espérer, à cet méricain, la possibilité de changer un marchand en un 1 ré tien.

Les hommes qui manquent le plus de ces vertus théologies sont précisément les théologiens et les hommes verteux par métier, c'est-à-dire ceux qui parlent le plus de la *rtu, les philosophes.

C'est en parlant avec les vrais sages, je veux dire les jeuas gens poètes et excentriques, que le monde appelle sauiges, parce qu'ils ne se sont pas encore laissé brider par la tutine ni même par l'égoïsme, c'est en parlant avec ces loiciens-là, c'est dans ces longues conversations ou, sans nous souter l'un l'autre, nous nous entendions parfaitement, que ii compris toute la misère de cette génération incrédule hommes civilisés, avec leur jeu de casse-tête chinois qu'ils ppellent systèmes philosophiques, et leurs châteaux de car- >s, auxquels ils donnent les noms pompeux de constitutions t d'institutions.

Et je me suis dit: «Si une idée tombait au milieu de tout *la, si un homme venait, que ne pourrait-il pas faire!»

On se défierait sans doute de l'idée et de l'homme. Les ens du métier, appelés à l'œuvre sociale, ne manqueraient as de demander à l'idée et à l'homme qu'on leur montrât *s modèles de la machine humanitaire future, ainsi que les îoy ens de l'exécuter. «Voulez- vous, diront-ils, créer un monde aoral nouveau? Observez d'abord le vieux monde physique.

Appelés les plus grandes intelligences du temps, tomteAtu* génieurs civils et militaires de New- York, tous les ohiâiJBjfli . de New*Orleans, et tous les maîtres de forges de BariBft& hommes qui, sans contredit, sont, après Dieu, les phtf pi L'k sants. Ils vous avoueront qu'ils n'ont pas encore inventé Awe. I truments ni de procédés pour fabriquer une planète «HjB^ satellites, son atmosphère, son océan, etc. W* T

c Comment prétendriez- vous done fabriquer un montaS*** tcial nouveau, vous qui n'aves pas d'autres instrumeeUffl^ «des hommes sans trempe et des femmes toutes h(hv «

«Braves mécaniciens, répondra un vrai croyant, le bméS On nouveau dont je parle, ce n'est pas moi qui commençait»** 1 fabriquer. Il a déjà commencé. Il existe! c'est l'œuvre Aflflb 4 mes inconnus parmi les fabricants en gros, comme puai A** politiques, d'hommes nouveaux ou, pour mieux dire, ta^V * figurés par la puissance divine des principes.» v

La puissance d'un principe ne peut pas être mesurée MVV l'échelle des expédients. V

Ce principe, c'est l'enthousiasme. Les annales du monde Ift prouvent que tout grand mouvement humanitaire n'a corn- y m en ce et ne s'est accompli que par l'enthousiasme. 1

Voyez les Arabes, disciples de Mahomet qui, d'une petite I horde, a tiré l'étoffe d'un empire plus vaste que celui de 1 Rome: ces Arabes ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils fi* | saient. Le brave Derar, n'ayant pas d'autre armure qu'un vieux et sale burnous, effraya les cavaliers romains armés de toutes pièces. C'est que Derar était supérieurement monté: il montait une idée!

Les femmes arabes, enthousiastes comme les anciennes héroïnes, les délia, les Martia, les Cornelia, les Jeanne d'Arc, chassaient, elles, les Romains, devenu raisonnables et conservateurs, comme Appius et comme nos épiciers d'aujourd'hui.

Pauvre armée du prophète, sans ambulances, sans in"

L'homme religieux réformateur 881

lance militaire, sans fournisseurs et sans vivandières! Il sut jamais de troupes aussi misérables au monde, excepté b-être celles avec lesquelles Napoléon conquit l'Italie. L/armée du prophète, c'était une vraie société de tempère. Elle a conquis l'Asie, l'Afrique, la Qrèce et l'Espagne. Dâton de pèlerin qne le calife Omar avait l'habitude de «r paraissait dans sa main, comme emblème du comblement, d'une manière plus imposante qu'aujourd'hui âton d'un maréchal de France, vainqueur d'une émeute a muros.

Dmar dînait habituellement de pain assaisonné de sel; lomme il faisait souvent maigre, il retranchait le sel de dîner. Il ne buvait que de l'eau. Son palais impérial était itruit avec de la boue séchée au soleil. Gomme, d'après »i du prophète, chaque homme est tenu de vivre du fruit travail légitime, le calife, pour vivre, exerçait le métier riquetier. Chaque jour, après avoir donné des ordres à ieutenants et travaillé avec ses ministres, ce monarque il i s te s'enfermait le soir dans son atelier pour mouler briques. Et notez encore qu'il ne vendait ses briques x prix-courant du marché de Médine. Cette habitude de re sans marchander nous paraît, de la part d'un monarun procédé plus révolutionnaire et plus socialiste encore 3on goût pour le travail manuel.

lorsqu'il quittait Médine, à la tête d'une armée qui deconquérir Jérusalem, il montait un chameau. Tout son ssaire de voyage se composait d'une assiette en bois et e gourde en cuir, attachées au pommeau de sa selle, que de deux sacs, l'un rempli d'orge et l'autre de s secs.

fous, chrétiens, qui attendons un meilleur avenir, nous ans, d'après certains signes du ciel, que le temps est he où un nouveau soleil s'élèvera sur notre horizon poîe et social, surpassant en magnificence toutes les splen-

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deurs de la foi arabe. Ce soleil spirituel, c'est l'amour chrétien. | C'est le seul dogme régénérateur des institutions, la aeob synthèse philosophique, l'absolu, le mouvement perpétuel, le remède universel, choses réputées impossibles.

L'amour, seul, ne connaît pas l'impossible. L'existence d« mot impossible que Napoléon voulait déjà rayer du dictionnaire français, prouve le manque de l'enthousiasme et par conséquent de l'amour.

A mesure que l'homme s'avilit et se dégrade, il oublie» calcul des probabilités et des possibilités, et tombe dans 11 nécessité et la fatalité. Une action honnête, qu'un citojca aurait probablement faite, ne lui paraît plus possible quand il est nommé représentant du peuple; qu'il devienne préfet ou ministre, il en démontrera même l'impossibilité.

Il s'agit donc de remonter l'échelle morale, de s'élever du fond de l'abîme des sentiments ministériels jusqu'à II hauteur consciencieuse d'un honnête paysan, de franchir k distance qui sépare le vieil égoïsme officiel du nouvel amour social.

Les annales de notre passé de tant de siècles ne contiennent que les histoires des égoïsmes nationaux et personnels. Quand on veut trouver des exemples de désintéressement et de charité, il faut les chercher dans les contes populaires. L'histoire, c'est l'égoïsme passé; la législation et l'administration, c'est l'égoïsme présent.

Nous souffrons en lisant le récit d'anciennes luttes contre les égoïsmes, qui ont coûté tant de larmes à l'humanité, et nous ne savons pas, nous hommes d'argent, ce que nous dépensons en pure perte pour payer l'égoïsme actuel, législatif et administratif. Que de de millions dépensés pour la con* truction et l'entretien des bagnes et des prisons cellulaires, avec tout leur mobilier, y compris les geôliers, les procureurs et les gendarmes! Et tout cela pour nous préserver du vol!

Or, c'est précisément notre crainte d'être volés qui donM

L'homme religieux réformateur 883

aux gens l'idée de nous voler. C'est nous, bourgeois avares, défiants et peureux, que Ton pourrait accuser en toute justice d'excitation au vol, au meurtre et au pillage; si nous osions nous fier à notre sentiment d'amour chrétien, il nous aurait défendu mieux que toutes les rondes de la garde nationale et toutes les patrouilles des sergents de ville.

Ce sentiment chrétien ferait plus: il atteindrait le brigand et le voleur dans ce qui reste en dehors de l'action de toute justice humaine, dans sa conscience. Il les ramènerait vers nous, et les forcerait à venir nous offrir, les larmes aux yeux, leurs services.

Mais pourquoi parler des bagnes et des prisons? Observons dans les rues de nos cités et dans l'intérieur de nos maisons ces honnêtes travailleurs que nous appelons ouvriers, hommes de peine ou domestiques: nous vivons dans des rapports continuels avec eux, nous leur parlons, nous avons besoin d'eux, et pourtant nous ne pouvons pas dire que ce sont nos compatriotes, nos connaissances.

Si nous rencontrons dans la rue notre trotteur, nous ne lui demandons pas des nouvelles de sa santé; si la fille de notre cuisinier a dit une romance de manière à enchanter tous les marmitons, nous n'irons pas l'applaudir: nous réservons notre admiration pour le fausset d'une actrice de renom. Les élections approchent, et je ne vois pas que l'électeur se soucie de connaître quelle est l'opinion du frotteur et du portier sur la candidature de tel ou tel personnage politique. Ainsi après avoir chassé les rois et détruit l'aristocratie, nous continuons à jouer, à l'égard de la classe des travailleurs, le rôle des rois fainéants et des aristocrates féodaux. On ne doit donc pas s'étonner que nos ménages soient si souvent troublés par des émeutes de cuisine et des révolutions d'antichambre. Toutes les fois que nos dames se réunissent en conseil privé, auprès d'une table de thé ou d'une cheminée, vous les entendez se plaindre avec un accent tout

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à fait ministériel du désordre social qui règne dans leur domesticité. Ce sont des réquisitoires à n'en pas finir contre l'abus du pouvoir de la femme de chambre, ou l'abus de confiance du porteur de billets doux.

Un monsieur et sa dame se sentent au milieu des ouvrier^ des domestiques ou des paysans, aussi étrangers que s'ik étaient des réfugiés politiques. C'est pourquoi on a vu déjà et on verra encore plus souvent, dans les élections, les do* mestiques faire une opposition systématique à leurs patrons, les blouses se coaliser contre les gants jaunes.

On se plaint de tous côtés de voir si souvent les masses populaires se laisser entraîner par des intrigants et des fourbes, au lieu de suivre le conseil des sages, leurs véritables amis.

On croit que le peuple est ainsi fait Non, c'est nous qui le faisons tel. Le peuple ne veut pas être représenté par un lâche doctrinaire, ou par un aristocrate déguisé en républicain. S'il vote quelquefois pour eux, c'est qu'ils prennent habilement les dehors de la générosité et du libéralisme.

Le peuple ne votera pas longtemps pour ces gens-là: il cherche toujours l'esprit et la probité. Un proverbe des anciens Egyptiens disait que: Le peuple ne supporte pas longtemps la vue des oiseaux de proie étendant leurs serres en présence des oiseaux sacrés qui cachent la tête sous l'aile.

Voulons-nous sincèrement faire une révolution radicale et socialiste, soyons d'abord nous-mêmes sincères et sociables. Les individualités ne désiraient peut-être pas mieux que de se fondre dans la masse sociale: cette fusion demande de la chaleur, de la flamme.

La fable d'Esope nous dit que: «Un vent froid et violent n'ayant pu arracher à un égoïste son manteau (système de résistance), le doux soleil lui persuada de le laisser comme étant inutile.» Nous devons porter notre foyer moral dans j ces mêmes endroits qui sont privés du foyer domestique, c'est-à-dire chez les pauvres.

L'homme religieux réformateur 886

Lee pauvres constituent réellement la grande majorité ationale. Toute la législation, toutes les institutions qui en écoulent ne devraient avoir pour but que le plus grand bien ossible de cette classe d'hommes, qui est la plus nombreuse. out enfant nouveau-né, de parents riches ou pauvres, apartient naturellement à la respectable classe des prolétaires, ommençons par protéger l'enfance. Assurons à chaque roi é taire, c'est-à-dire à chaque nouveau-né, la possibilité e vivre.

Il ne s'agit pas de déposséder les vieux richards. Tâchons îulement de leur inspirer des sentiments paternels pour la auvreté. Les riches eux-mêmes en deviendraient meilleurs t plus heureux; car il n'y a rien qui adoucisse et élève le iractère comme le sentiment de la paternité, et il est dans > pouvoir de chaque homme riche, jeune ou vieux, se porint bien ou malade, de devenir père d'une grande famille.

Les membres de la société une fois reconnus comme memres d'une même famille, chacun y trouvera facilement sa art de travail et sa récompense légitime. Un enfant bon roit toujours qu'il est le plus favorisé de la famille. Il se croit 3 plus aimé, par cela même qu'il est le plus aimant

Il n'y a donc que les sentiments de famille, il n'y a que amour pour le Père commun de la société (notre Père qui st aux cieux) qui puisse rajeunir notre vieux monde moral, ûre refleurir la terre.

Triste terre! où, tout en priant chaque jour que le règne e Dieu arrive, nous continuons à servir des royautés ennelies de Dieu, et, tout en invoquant le nom du Christ, nous ivons en véritables païens.

Si nous nous décidions une fois à faire passer notre prière m matin dans les actes de notre vie journalière, quelle imnense réforme ne verrions-nous pas s'accomplir sans émeues, sans discours parlementaires et sans journaux!

L'amour de l'humanité qui n'est autre chose que le sen-

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timent social, nous expliquerait les antiques allégories des triomphes de l'amour.

Le sentiment social, cet enfant du monde nouveau, bien qu'ayant les yeux encore bandés, finirait par atteler à son char toutes sortes d'animaux du vieux monde, se faisant traîner tantôt par les papillons de nuit de la poésie romantique, tantôt par des lions de salons, quelquefois par les limaçons ventrus de la Chambre des députés, ou par les griffons de la Bourse; quelquefois par des serpents noirs, emblème des procureurs de la République.

Eh! si l'amour antique, tout matériel et tout terrestre qu'il fût, a pu opérer de tels miracles dans le monde gréco-romain, que ne pourrait faire parmi nous le réveil du sentiment de cet amour qui a fondé notre société chrétienne, et qui ne cesse de nourrir ses membres les plus influents et les plus actifs, c'est-à-dire les honnêtes gens pauvres, l'amour dont le Christ a été la source et le modèle!

Le jour où l'humanité aura senti le désir de s'élever jusqu'à cet amour-là, ce jour verra finir tous ses maux domestiques, politiques et sociaux. Les ténèbres de l'univers ne peuvent disparaître que sous l'irradiation palingénésiquedu soleil universel. x

1 Dans la dernière édition des œuvres du philosophe américain: Complète works. Hiver side édition, With 2 Portraits, and papers hitherto unpublished, 11 vol., Boston and New-York 1893, l'article: Man the Reformer. A Lecture read before the Mechanics' Apprentices' Library

Association. Boston, January 25, 1841, se trouve aux pages 183—207 I

du volume : Nature Adresses, and Lectures. *

Adam Mickiewicz s'est plus soucié d'être bien compris du lecteur |

que de calquer servilement la prose d'Emerson, dont une fois il abrège I

et une autre fois il développe l'argumentation. Il ajoute au titre de '

l'homme réformateur l'épithète de : religieux et la répète à plusieurs re- j

prises dans des passages où le texte anglais ne la donne pas. Quand '

Emerson cite une rue commerçante et une promenade élégante de son |

pays, Mickiewicz remplace sans façon par la Chaussée d'An tin et le i

L'homme religieux réformateur 387

boulevard des Italiens des appellations inconnues en Europe, comme il substitue au nom d'un milliardaire américain ignoré de ce côté-ci de l'Océan, celui de Rothschild, d'une notoriété universelle. A l'appui des raisonnements de l'auteur, il cite Talleyrand et Schœlcher, qui ne sont nullement mentionnés dans l'original et il englobe dans les critiques adressées à certaines catégories d'individus les aristocrates polonais, auxquels l'essayste bostonien n'a pas songé. En rappelant que c'est un Américain qui parle aux Américains, il oublie d'indiquer que cette observation lui est personnelle. Ces licences font que c'est là plutôt une adaptation qu'une translation ordinaire. Tout en restant parfaitement fidèle à l'esprit de l'auteur, cette adaptation a ainsi un peu la saveur d'une interprétation de l'illustre penseur américain par le grand poète polonais. L'Essai sur l'histoire est tout aussi librement traité.

(Note de l'éditeur.)

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