ENVERS LE PEUPLE ITALIEN
Mercredi 21 mars 1849.
' Le roi Charles-Albert, l'homme le plus puissant de l'Italie, le représentant légal des royautés et des aristocraties italiennes, déclare la guerre à l'Autriche *. Il se décide enfin à assumer sur lui la responsabilité de représentant des intérêts révolutionnaires de la Péninsule. Il se détache des aristocrates pié mon tais; il se déclare libre des influences rétrogrades du rois de Naples, du grand-duc de Toscane et du pape. Il a enfin compris le vœu de la grande nation italienne, dont le peuple piémontais ne fait qu'une partie. Il a le courage de désobéir à l'Angleterre et par conséquent à la diplomatie française. Esclave jusqu'à présent de l'omnipotence anglaise, il risque sa couronne, sa position légale comme membre du grand conseil des rois et des aristocrates, pour remplir ses devoirs d'homme, de citoyen, d'Italien.
Le concours des circonstances, la dure nécessité a fait comprendre au roi de Piémont ce qu'il s'est obstiné jusqu'au-
tions de Naples (15 mai 1848), de Messine (90 septembre 1848), de Brescia (HO mars et 1 er avril 1849), de Palerme (8, 9 et 10 mai 1849), etc.
(Note de l'éditeur).
1 L'armée piémontaise s'ébranla le 20 mars 1849. jour où expirait l'armistice Salasco, fut vaincue le 23 mars à Novare, le 26 mars Victor- Emmanuel subit les conditions de Hadetzki, le 28 juillet Charles- Albert mourut a Oporto. (Noie de l'éditeur).
jourd'hui à ignorer. Que voulait en effet l'Italie, que voulaient les vrais Italiens, que disaient au roi les Polonais, les Français, accourus pour défendre l'Italie ? Us ne voulaient qu'une seule et unique chose: la guerre! La guerre résumait tous les besoins, tous les intérêts, toutes les espérances de l'Italie; mais une guerre franche, une guerre sans paix ni trêve, une guerre de nationalités souffrantes contre le vieux système politique, oppresseur-né des nationalités.
Charles-Albert a, sans doute, déjà triomphé des ennemis les plus dangereux, de ceux dont il a eu à subir les attaques immédiates et journalières, dirigées contre sa conscience de catholique et contre l'idée qu'il se faisait d'abord de ses devoirs de roi.
Du moment où Charles-Albert laissa soupçonner son désir secret de racheter les crimes royaux de la maison de Savoie; du moment où le peuple, avec son instinct divinatoire, salua ce roi comme libérateur futur de la nationalité italienne, de ce moment-là tout ce qu'il y avait de plus fin, de plus sagace dans le parti rétrograde, les jeunes jésuites et les vieux diplomates, combinèrent leurs efforts pour enlever aux peuples de l'Italie leur dernière espérance. Ils voulaient arracher, disaient-ils, l'âme de Charles-Albert à l'enfer. L'enfer, à leurs yeux, c'est l'ordre des choses nouveau, ce sont les droits des citoyens, les nationalités, les chambres nommées par le peuple, le suffrage universel, les clubs, la liberté de la presse; enfin, tout ce qui constitue la vie politique moderne. Le ciel, c'est l'alliance avec un pape monarque, avec l'Autriche alliée de ce monarque et s'appuyant à son tour sur l'alliance de la Russie, sur celle des jésuites et des catholiques officiels, leurs partisans, tous alliés naturels de la cause que Charles-Albert, selon eux, est appelé à défendre.
Pour nous, qui apprécions les hommes d'après leurs actions, nous nous unissons de tout cœur à l'Italie entière, dans sa joie d'avoir enfin trouvé un roi qui ose agir en homme
Responsabilité du rai Charles-Albert 86
nouveau, en homme national, en honnête homme, en citoyen. Une seule action du roi a fait ce que ses adhérents n'ont pu accomplir par toutes leurs déclamations parlementaires et toutes les clameurs de leur presse officielle. Le manifeste du roi \ qui est certes une action, a mis d'accord les opinions et les tendances diverses dans leur expression, mais identiques quant au but. L'Italie n'a qu'un but pour aujourd'hui.
Ce qu'il y a de vraiment italien parmi les nobles du Piémont, les conservateurs de Milan et les bourgeois de Venise, s'est fondu avec l'élément que la presse réactionnaire de l'Angleterre et de la France s'obstine à appeler tnazzinien.
1 II s'agit du manifeste que Charles-Albert publia après avoir, le 12 mars, dénoncé l'armistice, et que signèrent les ministres Chiodo, de Ferrari, Ratazzi, Sineo, Cadorna, Tecchio, Baffa. En voici les passages les plus saillants.
cLe gouvernement sarde ne renie pas la responsabilité d'avoir commencé la guerre de l'indépendance italienne; bien loin delà, il s'honore d'avoir eu le courage d'entreprendre une œuvre aussi chanceuse. Il savait qu'en le faisant, il répondait aux vœux des peuples, et travaillait au triomphe des plus saintes causes de l'ordre social et de l'humanité.
«L'Autriche met en avant les traités de 1815, quand elle les a déchirés par l'occupation violente de Cracovie contre laquelle les protestations de toute l'Europe résonnent encore. Si les traités décident des questions pendantes entre les peuples, ils ne peuvent pas déoider de l'existence des peuples eux-mêmes, parce qu'ils ne peuvent pas effacer la langue, l'histoire, et faire qu'un fait passager, résultat de la force brutale, prévale à perpétuité contre les lois placées par la nature et par la Providence. L'Italie doit exister par elle-même, non pas dans la géographie et dans la statistique, mais dans le congrès des nations civilisées.
«Le gouvernement sarde prend à témoin de la justice de sa cause toutes les nations civilisées, il en appelle à tous les peuples qui, jadis ou récemment ont combattu ou combattent encore pour l'indépendance, et savent combien sa privation est amère, combien sa conquête est difficile.
«Cette cause est sainte comme le droit de tous les peuples à posséder le sol où Dieu les a placés, elle est grande comme les noms et les souvenirs de l'Italie.» (Note de V éditeur).
Le citoyen Mazzini s'est levé le premier à la Chambre de la République romaine pour tendre fraternellement la main au roi Charles- Albert l .
Charles-Albert dès aujourd'hui est responsable du salut de l'Italie. Ce qu'il aura accompli dans l'intérêt du peuple italien couvrira sa responsabilité de roi de Piémont envers ses concitoyens piémontais.
Grand enseignement que donne là au gouvernement de cette France, initiatrice des révolutions par nature, par position et par intérêt, un roi devenu révolutionnaire par une inspiration subite et inespérée de la conscience.
La position de la France à l'égard de l'Europe est de tous points analogue à celle du Piémont en Italie. Les Polonais, les Bohèmes, les Slaves, et tous les hommes d'avenir en Allemagne, sont à la France ce que les Lombards, les Vénitiens, les Parmesans, les Modénais et les Romains sont au Piémont Le Piémont a une armée, un trésor et il vient de trouver un chef national: la France, cette grande et riche armée de l'Europe, n'attend qu'un chef européen!
Déjà La Fayette 8 n'envisageait les nations de l'Europe que comme différentes fractions du peuple européen. Ce qu'un chef de la France européenne aurait fait dans l'intérêt
1 Le gouvernement piémontais envoya le député Valerio à Rome, afin d'en obtenir des secours pour la guerre, Certains républicains formalistes voulaient qu'on ne prêtât aucun concours à un roi. Nous avons cité les paroles de Mazzini. Les dames présentes à la séance mémorable du 18 mars jetèrent leurs bijoux aux pieds du président
(Note de l'éditeur).
* «Il a été de tout temps reconnu, disait La Fayette, le 9 avril 1832, que la grande famille européenne se divise en plusieurs sections. .. Ces distinctions, dans les temps de barbarie, ont été envenimées par des sympathies jalouses et des préjugés absurdes, que les chefs des peuples ont beaucoup trop prolongés, parce qu'ils y trouvaient une garantie pour le despotisme et l'aristocratie, et pour leurs projets ambitieux. Mais à mesure que la civilisation s'est étendue, ces préjugés se sont dis-
De la persécution de la presse 87
de cette grande république composée de toutes ces nationalités, couvrirait sa responsabilité de chef de la République française envers ses concitoyens.