DE LA PERSÉCUTION DE LA PRESSE
22 mars 1849.
Depuis un certain temps les saisies de journaux populaires et les condamnations ne discontinuent pas.
Nous Savons combien il est inutile de dire aux ministres actuels de la République ce qu'ils ont tant de fois dit, comme membres de l'opposition, aux ministres de Louis-Philippe. On commence généralement à considérer comme un axiome constitutionnel que les promesses d'un Barrot avocat ou d'un Faucher journaliste n'obligent en rien le Président du Conseil et son collègue le ministre de l'intérieur.
On en appelle môme à l'histoire pour prouver que jamais une idée ou une passion ne s'est emparée du pouvoir qu'à condition de se renier elle-même. Nous croyons au contraire que ce cynisme d'apostasie, érigé en axiome 1 , est un mal politique tout nouveau qui caractérise notre époque. Il y a eu,
sipés, et nous touchons à l'époque où les peuples finiront par comprendre que le bien qui arrive à l'un d'entre eux est un bien pour tous, et qu'une conquête de la liberté réagit sur toutes les autres nations.»
Napoléon I er a dit dans ce même esprit: «Tant qu'on se battra en Europe, il y aura guerre oivile.» (Note de V éditeur).
1 Ces mots : «C'est le cynisme de l'apostasie,» furent pour la première fois jetés à la face de M. Guizot par le député Luneau, qui fut commissaire de la République en 1848, quand, dans la séance du 15 janvier 1844, ce ministre se vanta d'avoir déserté le drapeau de son pays pour passer à l'étranger, et d'avoir couru rejoindre Louis XVIII à Gand, pour y attendre que Watterloo lui permit de rentrer à Paris aveo les alliés.
(NoU de l'éditeur).
dans l'ancienne Rome, des ministres et des accusateurs publics qui sévissaient sans pitié contre les clubs, les mouvements socialistes et même les écrits des chrétiens. On traitait ces chrétiens de mangeurs d'hommes, on les forçait, par les tortures de la question, à expliquer aux prêtres de Jupiter, aux délégués de l'empereur-Dieu et au public païen du prétoire les mystères de la cène.
Les écrits «infâmes» que la police d'alors recherchait partout, c'étaient les épîtres des saint Pierre et des saint Paul. Nous savons tout cela; mais jamais un chrétien, élevé au rang de ministre ou de préfet de Rome, n'a donné l'exemple de l'apostasie, n'a sévi contre les siens. L'histoire, au contraire, est pleine d'exemples de proconsuls et de préteurs déposant au pied du tribunal leurs toges et leurs faisceaux pour partager le sort des accusés qu'ils étaient appelés à condamner. L'apostasie, telle que nous la voyons devant nos yeux, est un phénomène nouveau, plus difficile à expliquer qu'on ne pourrait se l'imaginer.
Sous le règne de Louis-Philippe, ce fait semblait résulter de l'idée gouvernementale. Le gouvernement d'alors proclamait le culte des intérêts matériels; tout s'expliquait par l'intérêt. Pour apprécier l'opportunité d'un réquisitoire, pour saisir le sens d'une condamnation, on n'avait qu'à évaluer ce que cela rapportait, en argent ou en places, aux ministres, aux procureurs, à leurs familles et à leurs adhérents!
Il n'en est pas ainsi de nos ministres et peut-être même de nos procureurs du jour. Le citoyen Barrot a généralement la réputation d'homme intègre; ses collègues, ceux du moins qui sont un peu connus, passent aussi pour d'honnêtes gens.
Désintéressés au point de vue de l'argent, d'où leur vient donc cette colère anti-révolutionnaire, cette soif de persécutions, à ces hommes d'une nature si peu passionnée, dont quelques-uns même n'ont qu'une ambition factice?
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C'est qu'en réalité ils ne sont que les instruments d'une faction qui, chassée des Tuileries par le peuple, en février, règne et gouverne aujourd'hui à l'Elysée. Cette faction a trouvé dans le ministère le corps le plus propre pour s'y incarner. En effet, qu'est-il donc ce ministère, sans foi, sans idée et sans initiative, qu'est-il par lui-même, sinon un corps sans âme?
Ainsi la force persécutrice lui vient de dehors; son fiel, ses haines, ses craintes, il les emprunte à l'ancien ordre de choses, à ses amis politiques, à ses collègues d'autrefois, aux procureurs, aux financiers et aux généraux de la monarchie, aux Dupin, aux d'Argout 1 , aux Fould et aux Bugeaud! Le remède du mal est dans les élections. C'est au peuple à voir s'il veut laisser à ces hommes le pouvoir réel après avoir donné à d'autres le pouvoir nominal.
22 mars 1849.
La Presse 2 persiste à défendre la liberté des clubs. Elle prouve par les déductions d'une logique rigoureuse que la
1 Le comte d'Argout fut préfet sous Napoléon I er , conseiller d'État, puis pair de France sous les Bourbons, pendant les journées de juillet négociateur impuissant de Charles X avec l'insurrection triomphante, collègue de Casimir Périer, qu'il seconda dans son abandon des peuples, collègue ensuite de Thiers et de Guizot, et inaugurant en février 1834, comme ministre de l'intérieur, au moyen d'agents de police déguisés et munis de gourdins, ces assommades d'une foule désarmée qui «ont restées un des procédés de la police française; régent de la Banque de France sous la République, sénateur sous Napoléon III.
(Noie de l'éditeur).
* La Presse, journal fondé en juillet 1836, par M. de Girardin, qui le premier donna son journal à 40 francs, et trouva cependant le moyen de s'enrichir en se mettant au service des compagnies financières contre leurs actionnaires et des gouvernements oppresseurs contre leurs victimes. Armand Carrel, le défenseur de la Pologne, protesta contre ce que M. de Girardin appelait la démocratisation, et qui n'était que l'avi-
défense de parler implique dans l'avenir l'ordre de se tai En Amérique, on a la liberté de tout dire; en Russie, on e de par la loi, forcé de dire ce que dit le gouvernement, république américaine et l'autocratie russe sont dans la gique. La France continue à flotter entre ces deux nécef tés également logiques.
A l'appui des arguments de la Presse, nous citerons u anecdote russe. Le jour où Ton exécutait le colonel Pesl condamné comme conspirateur, son père, le sénateur Pesl était obligé de paraître à la cour; et non-seulement d'y ] raître, mais d'y avoir une contenance légale, de prendre p; aux conversations. La loi russe lui défendait le silence.
Or, il est certain que les mesures essayées par le gouv nement français contre la liberté de la parole conduisent talement jusqu'à l'ordre de parler en faveur du gouverneme
Nous nous posons une question que le public, nous sommes sûr, se fait chaque jour en lisant la Presse. Poi quoi cette même Presse, qui défend avec tant d'habilité U tes les libertés en théorie, les combat-elle avec tant d'ach nement dans l'application ? La Presse sait très-bien que da la guerre de la Pologne contre la Russie, dans la guerre l'Italie contre l'Autriche, dans la guerre slave et hongro contre les dynasties et les diplomaties actuelles, il ne s'a pas d'un autre question que de celle que la Presse vient préciser, question de savoir si l'Europe réussira ou noi conquérir toutes les libertés sociales.
Pourquoi donc la Presse, d'ordinaire si logique, prei elle la défense du système russe, autrichien et papal, dian tralement opposé au système qu'elle semble défendre
lissement du journalisme. Il fut tué en duel par M. de Girard in, qui c< tinua plus tard dans la Liberté ses apologies de la Russie, en corn crant à chaque mauvaise cause d'inépuisables sophismes.
(Noie de l'éditeur).
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France? Serait-ce par défaut de logique? Nous craignons [u'il n'y ait au fond de sa défense une logique dont la proondeur échappe même aux logiciens du Journal des Débats, a logique de feu Talleyrand. Talleyrand, tombé en disgrâce .uprès de Napoléon, n'en continuait pas moins de donner le bons conseils à l'Empereur, mais il en donnait encore en nème temps de meilleurs aux monarques de la coalition.
Il lui était logiquement prouvé qu'on ne pouvait vaincre Napoléon qu'à l'aide de l'étranger. Les ennemis les plus hautes de la révolution suivent la môme tactique. Ils savent rop bien que si on parvient à détruire définitivement la liberté de la Pologne, si on la détruit définitivement en Italie it en Allemagne, on pourra alors en avoir facilement raison . Paris. Rien de plus logique.
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Hier, et par deux fois, le citoyen Pierre Leroux 1 a été appelé à l'ordre par M. Marrast. On a même été jusqu'à lui
1 II s'agit de la séance du 20 mars. Pierre Leroux y prit la parole antre la suppression des clubs: cil y a des hommes qui veulent préciàter les empires vers leur ruine.. . Nous nous demandons si vous vouez la république. Je suis un de ceux qui ont le plus fréquenté les clubs, e n'ai jamais entendu dans les clubs autant de leçons d'immoralité [ue dans cette Assemblée. (A V ordre! à V ordre!)
«J'ai vu des ouvriers, nos frères, attentifs pendant des heures enières aux questions les plus ardues que souvent cette Assemblée refuse l'entendre. Je les ai vus, pleins de cette religion de fraternité qu'on ne rouve pas toujours ici. [Rumeurs).
«La souveraineté n'existe pas seulement dans le sein de l' Assemblée nationale, elle existe aussi dans chaque citoyen, dans le droit de la tresse, dans le droit de réunion. Si l'état apparent est conforme au principe du suffrage universel, les clubs alors ne sont plus que la conséraence. Ce qu'on poursuit, ce ne sont pas les clubs seulement, c'est le principe d'association, c'est le socialisme. Qui oserait dire que le peuple n'a pas besoin d'être éclairé? Eh bien! les clubs étalent devenus une
ôter la parole. Ce ne sont pas les théories et les arguments du citoyen Pierre Leroux qui excitent des tempêtes dans la Chambre: la majorité des députés est très- versée dans les théories: elle écoute avec une patience exemplaire des arguments hostiles à ses intérêts du jour, pourvu qu'il n'y ait là rien de sérieux, rien de sincère. Le citoyen Pierre Leroux est un homme de foi; c'est son accent de profonde conviction qui produit sur les consciences paralysées l'effet d'un moxa.