‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 10 sur 76 · I..V TiimuNK moukum · texte numérisé non relu

I..V TiimuNK moukum

spcclacle do la nalurc. (Notait ailleurs, chez un |icuple plus liêroupic el plus simple (jue celle source nouvelle, ou rajeunie allait jaillir à grands llols. La vie, la poésie, l'àine du Lanioéus, et dans un ordre de génie moins rare, les voyages, les comhals cl les vers d’Alonzn d'Lrcilla, ce sont là de précieux témoignages de ce que la nature agrandie pouvait olVrir à la jjensée de l'Iiomme, el l'esprit de découverte ajouter à l'esprit d'inspiration. Ln cela seulement, mais d'une manière |dus simple, le seizième siècle lit quelque chose de semhlalde au dix-neuvième; le talent s'agita, se jeta hors de lui-même pour cherch(;r au loin des aliments à son ardeur, des sujets à son enthousiasme. Les navigations hardies des l'ortugais, le Cnp des tempêtes vaincu par eux, les molles volu|>tés d'un climat enchanteur, i)ro|diétiqne svmhule des corruptions de la riche.sse sous le ciel d’Oricnl, le fantastique empire d’un peuple européen dans l'Inde, lonlccla hrille elrespiredans Canioèns, comme la Troade, dans ilouière. .Seulement, l'intuition originale de ce monde nouveau, cherché par tant de périls, seinhle queli|uefois trop mélangée d'imitations de rancieunc poésie, comme un palais d'une forme heureuse cl neuve qui s'appuierait sur des colonnes d'un autre âge el d’un autre goût.

Après celte brillante effusion, qu’au seizième siècle la réalité ouvre à la poésie, ne nous jdaignons pas qu’il y ait eu comme une trêve de lassitude à l’action de la nature sur nos yeux éblouis, cl que le génie ait été comme a|)pelé par la perfection de l’art à se replier sur lui-même, à étudier l'homme et à le peindre, préférablement à tout. De là naquirent ces merveilles dans l’ordre moral, ces créations exquises de l’art mod(!rne, ces œuvres sublimes du grand Corneille, ce théâtre de Racine. De là, sur un

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aulri; point plus élevé peul-élre, l’œuvre cxtraonlinairc (le Millon, la grande épopée du monde futur, ce poeme où le souvenir et l’invenlion laissent si peu de place aux images présentes de la léalité.

Avant Millon cependant, les Anglais, par un don i>arlicnlier de leur génie rural et voyageur, avaient admirablement décrit la nalure, celle de leur pays d’abord, ses forêts et ses paysages, puis les moindn’s accidents de la plus simple nature, la goutte de rosée du malin et le frémissement de la feuillée, sous l’orage. Spencer, l’AriosIe anglais, est plein de ces images. Shakespeare, ce peintre si profond de l’iimc humaine dans ses raflinements, ou sa barbarie, est grand peintre des sites et du ciel, qu’il a vus; et nul poêle ne s’est plus servi des effets, méinc vulgaires de la nalure, dansicur rencontre avec les émotions de lYune. Que n’a-l-il pas présent à la pensée, que ne rend-il pas visible aux sens sliqjéliiils on charmés, depuis la bruyère aride et le brouillard sombre visités des sorcières, jusqu’aux parfums légers et aux souilles enchanteurs du climat des Bermudes, depuis la nuit glaciide de la plateforme d'Elseneur jusqu’au feu matinal de celte éclatante aurore <pii fait tressaillir Juliette et fuir Roméo?

Rien n’est cherché dans cet art et ces contrastes. Le poète saisit la forme extérieure des objets, comme il pénétre l’honime; et la vie, (pril donne aux cires humains, s’anime et se complète de toutes ces images de la nature si naïvement reproduites, autour d eux. Parla même, autant que par i expression des caractères humains, il es', resté le grand iwëtc de sa nation et de sa langue.

Près de lui, dans un autre monde, où son nom meme n’était pas connu d’abord, la poésie morale, la poésie dos grands senlimcnts et des idées prenait un admirable es-

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sot: le génie nnli(jue renaissait; l’art mélodieux cl tendre de Virgile était égalé; le cœur de l’homme agite par la passion, grandi par l’entliousiasmc et la vertu, ou puni par le ridicule et le vice, était le sujet vivant d'une admirable poésie. Cette science de la vie humaine, cette préoccupation morale d’un siècle inspiré par ranliquilé, par le christianisme, par Descartes, par la cour de Louis XIV, laissaient peu d’attention au simple spectacle de la nature agreste ou sauvage. Dans quelques moments de retraite, loin de la cour, l'imagination charmante de madame de Sévigné, trompant sa monotone solitude de Dretagne, s’aperçoit avec délices que le rossiijnol, le chai donncret, la fauvette, ont ouvert le piiutemiis dans la forêt. Mais quel poète s’en serait avi.sé, sous les arbres de Versailles équarris par le Nôtre, et dans ces jardins, (pie la sculpture remplissait de naïades, et où Santcuil ne voyait que la déesse Pomone?

.\dmirons cette puissance abstraite et tout intérieure de la poésie française, dans le dix-septième siècle; admirons un Corneille qui, de scs yeux, n’avait rien vu que les toits de Rouen et de Paris et le chemin d'une ville à l’autre, admirons Racine, avec son triste séjour de quelques mois à Uzès, son voyage de quelques semaines au camp de Lille, et scs promenades de cour à Marly cl à Fontainebleau, d'avoir trouvé dans leurs études tant de sources limpides et neuves d’inspiration poétique : c’est l’honneur éternel de la pensée pure et féconde par elle-même. Mais, il faut reconnaître ce que ces limites un peu étroites pouvaient ôter à l’horizon du génie. La merveille d’un autre poè'e du même temps lut d’y suppléer par l’observation assidue et naïve. Qu’avait vu la Fontaine des grandes scènes de la nature, des grands paysages du monde phy-

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■s'upie, pas beaucoup plus, je crois, que la roule de Cbâtcau-Tliierry, les beautés arlificielles du parc de Vaux et les promenades des bois voisins de Paris, ou les magnilieences de Versailles, sans y être invité.

Mais, à mille traits d’une vive expression, à tant d'images fraîches et riantes semées dans ses Fables, à rextjuisu jiistes.se des plus simples détails, on seul chez lui le peintre de la nature, comme dans Homère, ou dansTbéocritc.C e don de vérité pittoresque, cette peinture des champs et des bois, celle aspiration mèuie aux merveilles visibles des deux, que seul il avait eue dans le grand siècle, nous ne pouvons plus l’espérer de la poésie tardive et mondaine du siècle suivant. Le grand poète de l’csiirit, Voltaire, tout naturel qu’il est pour un temps si raftiné, n'aura que, par instants, quelques courts éclairs de poésie descriptive, dans le ravissement de ses libres montagnes et de son lac, ou devant la pointe d’herbe verte, qui rit sous les glaçons des champs. Mais 1e goût, la passion. Part du siècle étaient ailleurs ; et, quand ce siècle revint vers la nature, ce fut par théorie, bien plus que paraîtrait, par satiété du reste, bien jdus que par préférence pour un sujet iné|)nisablc. On s’avisa de la nature, pour ainsi dire, comme d'une chose négligée depuis longtemps, comme d’uu spectacle oublié, qui restait à voir.

Tout était si factice dans ce choix, qu’il eut pour interprète le talent le plus mondain du temps, Delille. Ce fut ce charmant causeur de salon, cet abbé spirituel et coquet qui se chargea de faire aimer la campagne, en y portant tous les plaisirs de la ville. Ce fut lui qui voulut rendre le spectacle de la nature dans sa grandeur et dans son impression sur le cœur de l’homme, avec le meme art qu’il avait mis à décrire l’appareil mécanique d’un bras I 4

U TRIBUNK MODERNE.

(irlificiel fabri(iué par quelque Vaucanson du dix-liuilièmc siècle.

Ce n’était donc pa.s la poésie, c’était la prose éloquente qui ramenait alors l'imagination vers la nature. UufToii le fit avec grandeur; et l’originalité naquit pour lui des hardiesses de la pensée savante et de la correction sévère des formes. Mais, par là meme, il tenait la nature encore loin de l'âinc humaine; il la conjecturait, dans son infinie puissance; il ladevinait, dans ses lois générales; il la décrivait, dans ses grandes catastrophes et scs imposants spectacles; il ne la suivait pas, avec amour, dans les pistils ou les étamines d’une plante; il ne disait pas comme ce prêtre d’.^frique, au troisième siècle : Pourquoi si loin chercher? Est-ce qu'une fleur, non pas de la prairie, mais du buisson, ne suffit pas à te démontrer l'artisan suprême du monde? Non dicam de prato, sed de dumetis floscutus.

A Ilousseau fatigué des soupers de Paris et fuyant dans les bois de Montmorency, au peintre inélancoli(|ue de quelques sites du Piémont et de la Suisse, au banni chassé de l’île Saint-Pierre, premier refuge de sa fuite, il fut donné de peindre la nature avec cette passion, qui fiil la vérité du tableau. Quelques pages de l'Hélo'ise, de l'Émile, du Promeneur solita'ire et des Confessions ont’ enrichi d’élégance descriptive et d’harmonie cette prose déjà féconde en tons si divers. L’émotion de l’ânic y passe incessamment de la nature au Créateur ; l’éblouissement de la vue inspire le transport de la reconnaissance et l’élan de la prière. Que, sur la même trace, un autre génie .se Int élevé, que l’auteur de Paul et Virijinie eût égalé, et une fois même surpassé Rousseau, c’était l’annonce d’une voie nouvelle ouverte au talent; c’était l’appel vers un autre monde que la vieille Europe; c’était, avec le changement

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(ie la .«ociclù, le rajcunissenienl de l’imagination cl de l’art! On sait tout ce qui fut cspcrc, promis, lente, en Allemagne et en Angleterre.

La première moitié de ce siècle a beaucoup admiré le poêle voyageur, et sceptique qui cbercliait sous le ciel voluptueux de l’Orient les vives couleurs, dont il parsemait ses vers, et qui recueillait plus près de lui, dans les troubles d’une âme mécontente des bomincs cl d’elle-même, les traits uniformes, qu’il donnait à ses béros. Knlre Ilousseau, Iternardin de Saint-Pierre cl Ilyron, une grande place devait être prise d’abord; un rare et brillant génie allait paraître, se frayer sa roule dans rébranleincnl du monde, amasser des trésors d’imagination dans les ruines d’une société mourante, exagérer tout ce ([u’il devait bientôt combattre, et, jiar l'excès même de l’imagination, revenir de l’erreur à la vérité et des rêves d’un idéal avenir au culte du passé.

Kn août 171)1, le jeune bomme , prédestiné à celte gloire, naviguait sur un vaisseau de commerce parti de Saint-Malo, avec quelques étrangers, quelques prêtres, SC dirigeant vers lialtimore. Le navire toucha proinptemcnl les Iles Açores; puis, la cote de Virginie.

Là, le jeune voyageur, déban|ué dans ce monde nouveau, gagna Pbiladelpbic, où il avait l’espérance de voir Washington. Admis sans peine dans la modeste demeure du Président, et lui ayant remis une lettre signée de ce nom d'Armand, que le général répéta tout haut avec plaisir, le jeune voyageur indiqua brièvement le but de son entreprise et son projet de découverte ; il s’agissait de s’avancer à l’ouest, jnsi|u’au point dccoiqrer la côte nordouest, au-dessus du golfe de Californie, puis, de reconiiai- Ire le détroit de Behring, et, après être descendu à l’est, le

U rniBl NE MODEn.NE.

long de la mer Polaire, d'eiilreprcudre le retour par la baie d'Hiidàon, le Labrador et le Canada, à travers les obstacles de forèls souvent impraticables et de hordes sauvages, éparses dans ces déserts.

Un si vaste projet, tenté par un seul homme, paraissant étonner Washington et provocjuerçà et là (jiiclques signes de doute et d’incrédulité, le jeune Français reprit vivement ; Mais, il est moins difficile de découvrir le passaije du uurd-ouesl que de créer un peujile, comme vous l'avez fuit.

A cette ré|dique flatteuse, Washington ne |)ut s'empêcher de dire en anglais ; Bien, très-bien, jeune homme! et il retint le visiteur à dincr, pour le jour suivant. Mais le ])rojet, conçu loin de l’Américpic, sur des cartes fort incomplètes, sans aucune des ressources nécessaires à des tentatives bien |ilus simples, n’en était pas moins jugé dès lors i>ar le général. Ce ])rojet n’avait rien de cette modération dans l'audace, de cet instinct du possible, que Washington avait porté dans ses propres efforts pour la liberté de son pays et qui étaient comme le sceau de ses pensées et de ses paroles.

Cette entrevue passagère a grandi plus tard dans les souvenirs de l'illustre écrivain; elle lui a servi de prétexte à des digressions posthumes, à un parallèle tout plein d’idées récentes sur le progrès social. 51ais, au moment iné.ne, elle fut, ce semble, bien stérile. Washington partait le lendemain, pour une tournée dans les États affranchis; et le jeune voyageur, soit à Philadelphie, soit dans les villes de A’cw-York, de Boston, d’Albany, qu’il visita bientôt, ne trouva nul encouragement à son aventureux projet. Un .\nglais, qu’il ne nomme j)as, après l’avoir écouté, l’averlit que, pour un tel plan, si le succès même était pos-

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sible, il fallnil des secours considérables donnés par le "ouvcrncmcnt, et trois ou quatre ans de préparatifs.

Le jeune voyageur se désista sans effort de ce (|ui pour lui-même, sans doute, n'avait été qu’une espérance, un prétexte à la curiosité, un vague pre.ssentiment de peintre, bien plus qu’une certitude anticipée d'inventeur. On peut même en surprendre l’aveu dans ces mots écrits, bien des années après : « Si je ne rencontrai pas en Amérique ce « que j’y cherchais, le monde polaire, j’y rencontrai une « nouvelle muse. »

A la poursuite de cette muse, c’est-à-dire des forêts, des savanes de l'.\mérique septentrionale et de quelques restes de vie sauvage chassés de proche en proche, il quitta vite Albany, pour aller à la chute du Niagara, qui n’était pas encore enclavée dans le cercle américain et rendue accessible par des maisons de poste, des hôtelleries et le terrible niveau des chemins de fer.

En route, pour y arriver, à travers les bois, avec un guide demi-sauvage, le jeune voyageur était possédé d’une joie, d’une ivresse d’indépendance, qu’il a peinte avec force, quoique longtemps après. «J’allais d’arbre « en arbre, a-t-il raconté, me disant : Ici plus de chemins, a j)his de villes, plus de monarchies, plus de rois, plus « d'hommes; et, pour essayer si j’étais rétabli dans mes « droits originels, je me livrais à des actes de volonté, qui « faisaient enrager mon guide, lequel, dans .son âme, me « croyait fou. » Je ne sais ; mais je crains que dans ce sentiment si vif des droits originels et dans ces actes de volonté sans nom. il n’y eût surtout une réminiscence des rêveries anti- sociales de Rousseau et de quelques pages d’Émile. Le grand écrivain n’était encore que copiste.

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On le croirait d'aulaiil mieux, que le jeune Français, comme bien des colons du pays, avait pris l'accoulrcmcnt des hommes du désert, et qu’il vivait là entre, des Knropéens devenus coureurs de bois, et des Iroquois demi-civilisés, longeant les bords du lac des Oiwndagds vl la riviéredc tîénésic. Scs notes, durant une pareille niarclio, ressemblaient bien peu, sans doute, à celles qu’un antre émigré de la France aux Étals-Unis devait rassembler deux ans apres, sur son carnet de voyage, pour les lire plus tard à l’Instilnt. Malin témoin de la vie sociale, en cITet, cl ne comprenant quelle, M, de Talleyrand s’arrêtera dans les villes de l'ünion, profilera d'un reste de l’Europe qu’il trouve là , et nous montrera le planteur, le pionnier américain, seulement comme un bûcheron qui s’avance pour abattre, puis revient, pour conslrnirc sa hutte, et n'a rien laissé an désert, s’il n’y a pas oublié sa hache.

Lejeune Chateaubriand avait un antre but, voyait avec d'autres yeux que rà|)rc colon puritain du dix-se[)licme siècle, ou le politique mondain du dix-ncnviémc.Pour lui, à défaut du passage au nord-ouest, le prix de la fatigue, de la faim, des courses errantes était d’aborder, sous le soleil de l’Amérique du Sud, les cascades étincelantes du yiayara, d’en mesurer la profondeur, d’y descendre de i|uel(|ucs degrés.

11 parait même que, s'étant avancé, malgré son guide il fil une chute effrayante, fut retenu par un escarpement de rocher, cl, le bras démis, dut la vie à l'humanité de quel(|ucs sauvages qui, avec des lianes cidacées et tendues jns(|u’à lui, le soulevèrent au-dessus de l’abime et le ramenèrent sur le sol. Que, trente ans plus lard, dans le percement des forêts d’Amérique, dans l’effacement graduel de la vie sauvage, dans le commerce nouveau des

M. DE CHATEAEBBIAND.

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doux Aincriques, rapprocliées par la guerre, un poêle de Cuba* soit venu, avec l'idiome sonore de son ciel natal, décrire en beaux vers les feux ruisselants de la cascade et la bordure de forêts qui la couronne ; nous n’avons pas même besoin de ce second témoignage, pour croire le premier voyageur nous disant : « C’est dans ces nuits que « m’apparut une muse inconnue; je recueillis qiielques- « uns de ses accents, je les marquai sur mon livre, à la « clarté des étoiles.» La môme poésie, appanie à de.s imaginations d’origine si différente, nous atteste la puissance des mêmes lieux et la grandeur de ces scènes sublimes de la nature.

« Je demeurai douze jours, dit encore M. de Cbateau- « briand, chez mes médecins du Niagara. » Puis, dirigeant ses courses sur une partie du territoire des Canadiens, Français alors, il se rapproche du lac Friê, suit le cours de l’Obio, rencontre des Siminoles et des femmes de la Floride en voyage. Tout cela, il faut le dire, est bien loin, pour la vérité, des peintures indigènes de Cooper. Nous ne prétendons pas, comme un savant célèbre, révoquer en doute les détails et le fait même de la visite au désert, parce que le voyageur aurait montré, dans un de ses tableaux, des ours qui se balancent enivrés de raisin. Ce sont là, comme disait Lamothe, questions de savants qui n’importent à la poésie. A vrai dire, ce que le génie deM. de Chateaubriand parait avoir retiré de ce parcours d’une portion de l’Amérique, c’est moins la vérité des détails qu’une impression générale de pittoresque et de grandeur, une variété d’images, une étrangeté de couleurs, qui rajeunissaient la pensée et le langage : ajoutez

* Pooshs tic «loi» Josr llcrciUa, t. Il, |>. 9K.

U TlUBL’.NE MODKP.NE.

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un reflul moral, un mélange de Irislessc cl de rêverie plus puissant sur ràmc encore que sur les yeux, et qui semble unir le sérieux mélancolique du runcicn monde à l'éblouissante nature du nouveau.

Sur les lieux nicmcs, dans quelque hutte de sauvage, ou de colon chasseur, dans quelque hôtellerie anglaise de la banlieue du désert, le jeune homme écrivait ce qu'il voyait, ce qu'il sentait, inclant à des éludes de naluralisle, à des notes de voyageur, un roman sur les ISatcliez, ancienne tribu, dont cette contrée lui rappelait les malheurs et lui montrait les tombes. Sous celle obsession des images présentes et de la fantaisie rêveuse, l'auteur n’avait-il pas le droit de dire? « Je n'avais recueilli au- « cunc lumière .--ur le but principal de mon voyage ; mais « j'étais escorté d'un monde de poésie, u On peut le croire, en lisant Alala et René.

Quoi qu'il en soit, a[)rès environ un an de cette vie oisivement inspirante, le voyageur était rentré dans les défrichements européens, vers ChilUcolhi; et là, dans un moulin où il s’arrêtait, ayant lu quelques mots d’un journal anglais annoii(;ant la fuite du roi Louis XVI, il fut . saisi du désir soudain de revenir en France. Sans discuter la cause, le désir paraît naturel : le poète avait fait sa récolte d’émotions et d'images ; et, à part même tout espoir de servir utilement la cause du roi, il y avait motif de chercher la France et de la suivre encore, dans scs tempêtes. M. de Chateaubriand revint sans retard à Philadelphie ; et, le 10 décembre 1701 , il s'embarquait, sans avoir de quoi payer son passage, sur un vais.seau nolisé pour le Havre.

Cette rude époque de l’année fut favorable à la rapidité de son retour. Poussé, en dix-sept jours, d’un bord de l’Al-

M. DE CIlATEAtimiAND.

lanlique à l’autre, après des coups de mer lerribles el de {■raves périls, pendant cinq jours, parmi les rescifs voisins du Havre, le navire aborda dans ce port, le 2 janvier Lejeune voyageur anivait sans ressource; et son premier soin fut d'écrire à son frère, à Paris, pour lui annoncer son retour à crédit, et sa dette d'honneur. La lettre envoyée à sa mère obtint aussitôt réponse et secours : et il revit Saint- Malo, après quatorze mois d’éloignement de la France. Il y retrouvait l'impression aggravée de tout ce qu'il avait fui, la révolution plus violente, le royalisme prêt à la guerre civile, la guerre étrangère imminente. Sous l'air de la liretagne, dans la famille dont il était , entre les [düintes de son oncle maternel et de ses beaux-frères, devant l’oppression, ou la fuite des officiers de la marine royale, l’émigration devait lui paraître un refuge, un besoin, un devoir.

Sa famille voulut y aider par un moyen, qui peut sembler étrange. Fils cadet d'une famille peu riche, ayant déjà dissipé, ou perdu 1a meilleure part de son mince héritage, le jeune chevalier étaitbien pauvre, même pour émigrer. On résolut de le marier, et de doter ainsi son dévouement royaliste avec la fortune d'une jeune orpheline du pays, d'un nom fort noble et d'une agréable ligure. L'arrangement fut réglé par la pieuse mère dcM.de Chateaubriand et quelques vieux parents delà jeune personne, qu’on supposait héritière d’une fortune de quatre à cinq cent mille livres. 11 y eut quelque obstacle de la part d'un parent chicaneur et démocrate ; mais, le mariage se fit religieusement et civilement, avec un certain goût admiratif d’une part, et sans autre vocation de l’autre part que le désir d’émigrer bientôt. Marié, à la fin de mars 17b2, trois mois à peine, après son retour, M. de Chateaubriand partit avec

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