‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 11 sur 76 · I.A TniBUNE MODEB>E · texte numérisé non relu

I.A TniBUNE MODEB>E

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sa femme pour Paris, à l'époque même où la Déclaration de guerre de la rraiice au roi d'Autriche et de Hongrie commençait la longue secousse de l’Europe. 11 revoyait Paris plus que jamais troublé, cl voisin du chaos; il y retrouvait le vertueux Malcsherbcs, plus découragé de toute espérance et plus héroïque d’indignation contre le crime cl de dévouement au roi; il y retrouvait, dans celte noble famille de Malesherbes et de Rosamho, son frère impatient d'émigrer; il y voyait, dans quelquesuns de scs amis, hommes de lettres, le progrès ou l'effroi des opinions violentes qui dominaient; enfin, sur ce lieu même, dans ce quartier général de la Révolution, il pouvait pressentir plus vile les attentats imminents et l'accroissement rapide des violences cl de la tyrannie populaire.

En relisant aujourd’hui ce que, tant d'années après 17D2, l'homme de lettres, passé par la gloire et la puissance, retrace de ses souvenirs, des spectacles du temps et de ses propres pensées, on est frappé d’une choec qu'il ne dit pas, c’est, combien le jeune voyageur, ses plans, ses entreprises, sa hardies.se originale étaient imperceptibles, dans l’obsession des événements d’aloi'sl à peine est-il remarqué de ceux mêmes qui devaient se plaire à lui. IjC bon M. de Malesherbes écoute encore ses projets d’un second voyage, pour trouver le passage nord-ouest ; mais, il lui conseille d'émigrer auparavant et de preadre part à la prochaine Coalition. \aus reconnaisse? la fatalilc du temps. L'esprit même le plus généreux et le plus philosophe, le ministre suspect aux courtisans, le sage ami du peuple près Louis XVI, dans l’horreur des crimes populaires et des violences législatives, souhaitait une invasion ennemie, concevait une alliance des opprimés à l’intérieur avec l’étranger; et il citait à l'appui le soulèvement des

M. m: r.iiATEvumi vM). ,v.i

États (l'Amérique appelant contre les soldats de leur Métropole des aiuiliaircs français. Sans ardeur pour de telles idées, le jeune homme y cédait cependant ; cl la ruine bienhH constatée de la prétendue fortune de sa femme, dans le désordre du temps, était son plus prand obstacle. Un emprunt de di.\ mille francs lève celle diflicullé; et une folie de jeunesse, la seule qu'il ail faite, ou qu'il ait avouée, la perle au jeu des quatre cinquièmes de cette somme, lui laisse encore de (pioi quitter la France, avec son frère, plus passionné que lui pour la même cause.

tjuoiquc ami de la liberté par nature et devenu libre penseur, il ne pouvait aimer la Itévolution, dont il entendait alors CbamforI, Ginguené, la Harpe se faire les panégyristes par ambition, ou par peur. Mais rémigration lui déplaisait ; et il allait y porter un peu de cette jalousie du cadelcontrc l’aîné, qui ressemble au mécontentement delà démocratie contre la noblesse. Cependant, la profanation du20 juin 1702 et les attentats qu'elle faisait prévoir, les illusions de parti, F honneur, l'indignation, l’emportèrent; et, le 15 juillet, il quittait Paris, avec son frère, pour gagner, par Lille, la frontière du Nord, où la guerre allait éclater.

Les deux frères parvinrent jusqu’à Tournay, en évitant quelques patrouilles françaises, et en criant à des hulans : Officiers qui vont rejoimire les princes; et, de Tournay, ils se virent bientôt à Bnixclles. au coeur meme de l’émigration. Là, le jeune voyageur, avec son modeste habit de sous-lieutenant, son ambition de grands desseins, et son souvenir tout n’>ccnl de l’.Amériquc, éprouva quelque chose du dépit amer et moqueur de Cicéron, dans le camp de Pompée. Dînant chez le baron de Bretcuil, (jui tenait table ouverte, il vit là des Fvèques avec leur croix d’or,

LA TRIUL'.NE MODEHM'.

prcchanl la guerre civile, des Aides de canip et des Généraux sans année, un bel esprit, Rivarol, déclamant et se faisant écouler. Lebaron de lîrekuil ne pouvait faire moins pour le jeune sous-lieutenant que de dire au comte de Chateaubriand ; « D’où vient votre frère le chevalier? » Je répondis, raconte Chateaubriand : « de Niagara. » Rivarol s’écria : « De la cataracte? » Je me tus. Il hasarda un commencement de question ; « M. va... « — Où l’on se bat! » interrompis-je. La réponse était ficre. Car on se battait peu, cette fois du moins ; et les souvenirs du jeune chevalier nous font sentir un vice de plus dans celle fatale émigration, la jalousie haineuse de ceux qui la formaient. «J'avais hâte, dit-il, de voir mes pairs, des émigrés « comme moi, à six cents livres de rente; » et, laissant à Bruxelles son frère aîné, aide de camp du général Monboissier, le jeune homme, avec son havre-sac repris a la porte de l’hôtel Rretcuil et son uniforme blanc, se mettait en roule, à pied, pour Coblenlz.

Qu’il ait fait une petite, station dans l’armée prussienne et ail reçu bon accueil du roi de Prusse et du menaçant duc de Brunswick, ce souvenir ne semble guère avoir d’autre portée que de faire ressortir la fioidcur de sa réception à Trêves, dans une Émigration, où il semblait retardataire. On connaît, en effet, celte manie de blâme mutuel et de division, (|u’emportent avec eux les partis malheureux. Le corps trançais ainsi réuni était du reste peu nombreux, fort disparate et mal équipé, mêlé de vieillards et de trop jeunes gens, et comptant plus d’efTiciers que de soldats. Bien qu i! j eût là quehpies débris du régiment, où M. de Chateaubriand avait servi en France, une brigade de Navarre, il n’y rentra pas; et il prit rang d’oflicier-soldat dans la compagnie bretonne commandée

M. DK CIIATK.U’BIIIANÜ.

par M. (le Goyon. Celte lioupe était ariïU'e de lourds et mauvais fusils anglais; et le jeune volontaire joignit ce poids à celui du liavrc-sac qui contenait tout son avoir, surchargé du manuscrit in-folio de scs voyages cl de scs imaginations d’Améritjuc.

Ce fui ce corps, ainsi mal pounu et mal commande, (|ui bientôt se vit diriger vers Tliionvillc, pour en fiiire le siège, au nom du Roi de France et de ses alliés, l/étal-major de Bruxelles avait rejoint, avec (|iiel(iues troupes; mais, entre l'inexpérience de l'attaque et la faiblessed’une défense improvisée, une disposition trop dominante parmi les Emiyrés, c’clait la haine de.s aides de camp. A la moindre affaire engagée, on criait dans les rangs de la ligne : « En avant les aidex de camp! » Dans les rangs de l’armée française défendant le territoire, les soldats criaient aussi : a En avant les officiers! » Mais là, cet appel était électrique et puissant; du rang des soldats sortaient des officiers; et les olliciers lancés en avant devenaient de grands hommes de guerre.

Plus à l’étroit entre sa propre faiblesse et l’envieuse protection de l’étranger, ['Emigration n’avait pas celle puissance d’enfanter des generaux. De cette école do guerre péniblement suivie, pendant quelques mois d'un siège mal conduit et enfin abandonné, le jeune Chateaubriand tirat-il autre chose que ces émotions si bien décrites du bivouac au bord du fleuve, de la nuit passée avec, ou sans alerte, et du réveil, pour se battre? On peut en douter, je crois. Revenu, avec son corps, de la tranchée de Tbioiivillc à Verdun, qui s’était rendu aux alliés le 2 décembre 1792, et qu’on lais.sa, quelques jours après, en proie aux cruautés des patriotes. Chateaubriand, dans le désarroi de sa troupe, souffrant de la poitrine et attaqué de la petite

vérole, sc Iraina jusqu'à Naimir ; et de INaiiiur, il revint à Bruxelles, resté jusque-là le centre inviolable de l'Émii/ration. Kn a|)prücliaiit de l'Iiôtel, où il avait logé, il aperçut son frère qui descendait de voiture, avec le baron de Montboissicr. Méconnaissable d'abord sous sa fatigue, sa maigreur cl les symptômes de son mal, le jeune soldat est secouru par son frère ; et placé, dans une maison voisine, il reçoit les secours d’un médecin et vingt-cinq louis, pour se rendre, comme il le veut, dans l'ile de Jersey, car, la campagne semblait linie, ou du moins VÈmujraiion dispersée.

M. de Cbateaubriaud aine, soit (pj'il sc crût moins compromis par la simple participation à V étal-major des Princes, soit qu'il cédât aux crédules instances de M. de Maleslierbes, songeait à rentrer en France. Le jeune cl brave soldat dè la compagnie bretonne avait pris son congé, et avait besoin d'une longue convalescence. A Jersey, il devait retrouver son oncle maternel et quelques soins de famille. Il quitta donc son frère, dans cette intention. 11 l'avait vu |K)ur la dernière fuis. Ce frère, son aîné et son parrain, allait rentrer en Franco, |)our y mourir un an plus tard, dans un liolocauste de famille, avec sa femme, petilc fille de Malesberbes, et tout ce qui lui était cher.

Moins coniianl et plus aventureux, le jeune Cliateaubriand partit de Bruxelles pour Ostende, avec qucl(|ues louis d'or et le monde devant lui. De là, il s'embarque, en compagnie de (juelques Bretons, pour gagner l'.Anglelerre. Il touche d'abord à l'ile de (iuernesi-y, puis à Jersey, dans cet ancien refuge, où devait, de nos jours, s'arrêter un autre proscrit, d'un rare et puissant esprit poéti<|ue, (ju'il employa trop peut-être à évo(|uor dans ses vers le prestige oppresseur, sous lequel il fut accablé. Là, le jeune soldat.

M. UE ClfATEALItUIAMi.

blessé el malade, Irouva dans le petit établissement d'émigration de M. de Bédée son oncle les soins alTectueux de ses cousines ; et il apprit des nouvelles de ses sœurs Fugitives de Paris, après le 2 décembre, et retournées dans leur triste asile de Bretagne.

Il n’a marqué nulle part les jours et les semaines de sa pénible convalescence. >lais il paraît avoir été retenu à Jersey, pendant plusieurs mois, jusqu’au printemps de IT'.ir», dont il sentit avec plaisir l'impression salubre et les l'raîclies haleines, dans cette île agreste et Innquillc, entre les fureurs de la France et l’agitation violente, que maîtrisait l’Angleterre. Là, sans doute, il apprit le crime du 21 janvier, et dut trembler pour la vie des siens. Plus séparé que jamais de la France, et ne voulant pas êlrc à charge à l’hospitalité de sou oncle, dés qu’il eut repris un peu de force, il passa en Angleterre. 11 avait pour compagnon de route nu jeune magistrat du parlement de Rennes, M. Hingant : arrivé à Londres, il y trouvait un de ces hommes actifs par leurs écrits, dont les révolutions exagèrent l’importance. Pelletier, l’auteur de divers journaux royalistes, longtemps adversaire impuni de Bonaparte, sous l’abri des lois anglaises, ayant obtenu l’honneur d’nne poursuite judiciaire du premier consul, et acquitté contre lui, grâce à un plaidoyer qui aggravait l’offense.

Celte liaison, la seule à peu prés que rencontra d’abord le jeune émigré, le besoin de gagner sou pain, la passion d’étude mêlée, depuis l’enfance, à toutes ses rêveries et à son inaction même, et enfin le travail encore informe, journal et rom.in dosa vie, qu’il avait rapporté d’Amérique, tout cela le jetait vers la profession d’hommes de lettres, telle qu’un étranger inconnu pouvait l’essayer.

dans celte âpre mètro))ole du gain, dans ccs rues stériles cl affairées, où, quelques années auparavant, des talents indigènes erraient la nuit, faute d'asile, mouraient de » faim, fautç de secours, ou s’empoisonnaient par désespoir.

Sous une date plus récente encore, un Français, André Chénier, n’éprouvant lui-même alors d’autre malheur que la dépendance d’une fonction publique, avait vivement tlécrit cl personnilié dans Londres cet impitoyable égoïsme d'une grande ville. Chateaubriand allait en faire l’éprouve.

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