‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 12 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

nCfUBLE DE M. DE ClUTE >CrftU^D A I.O:n>BES SES PBEHIER:» TJUVAtX MT> TLIUinES — EST APTELé DISS LE CoMTé DE SCFFOI K. — SOS DETOl'Il A 1.0SDRE9. T RETROUVE M. DE FOSTASES EXUi. PUrUTATlOS A LOMiRF.S

DE L^Essai sur Ut névoiuttons. ~ départ de m. de fostaxbs. — nut lfur

DOMESTIQUE ET UIASCEMENT DaSS LES SERTIMESTS DE l'aITEI’R. — COMIIENCE'

«EST DO Génie du Christianisme. — pREiiin volime de cet oi vrage i«>

PBIRÉ A 1 ORDRES. — CURRESPaMIASCES DE H. DE FORTASES. — M. DE niATEAC- DRUSD SC DÉTI.RMIRE AUSSI A QUITTER l’aRGLETERRE ; IL PART SOUS LN F.\>:X NOM.

Ün peut le croire, celle dureté foncière du sol île Londres, celle inhospilalitc d’une ville immense, active, occupée de plaisirs cl d'affaires, alliant tous les extrêmes du luxe el de la pauvrclé, n'étail pas diminuée par l'nllluence conlinue de l'émigralion. C’élait une incommode surcharge, môme pour la richesse anglaise. .Sans doute, il se produisait çà ef là 'de nobles marques de générosité individuelle, depuis les avances faites à de grands malheurs, jusqu'à ces .soins assidus et tendres, dont le célèbre Biirke surveillait une école de petits orphelins d'émigrés français. Mais la générosité politique fut sévère el parcimonieuse, dans le Scàe//iu(/,(in'ellc accordait par tête aux réfugiés indigents, sur des justiücalions toujours humiliantes à faire.

M. de Chateaubriand, non plus que son ami du parle-

LA imniNE MODERNE.

inonl de Rennes, le conseiller Hingnnl, ne voulut pas réclamer celle aumône. Espérant mieiiv des libraires anglais, il s’appliqua jour et nuit à des travaux de traduction; cl il commença un Essai sur les re'voluliniis, sujet analogue à sa vie, espèce de compilation passionnée, où il pouvait entasser par voie de rapprochement, ou de contraste scs éludes assez confuses d'antiquité, scs jugements littéraires, scs souvenirs de voyage, ses épreuves de guerre civile, ses souffrances et ses rêves de chaque jour.

Ce travail, çà cl là recueilli dans les hildiothèques publiques, ruminé dans de longues courses solitaires, écrit parfois sur la table d’une pauvre auberge, s’achevait bien lentement, jmiir la pénurie croissante des deux réfugiés. Logés ruu près de l’autre, se réunissant ’a l'heure d’un modeste dîner, bientôt l’argent leur manqua pour ce repas:

, et un peu de pain sans thé fut toute la nourriture du malin et du soir. Ce mal de la faim, que Rousseau supporta dans Paris, et dont il a marqué avec recounai.ssaucc la dernière épreuve soufferte par lui, les deux émigrés en eurent la crainte cl presiiuo la sensation extrême. L’un d’eux en fut troublé jusqu’au délire. Cela mcinc termina celte crise de misère. Monté un matin chez son pauvre ami, M. de Chateaubriand le trouva demi-uu, tout sanglant d’un coup de rasoir, qu’il s’était porté à la gorge, et pro.'éranl des paroles insensées. Ce jeune magistral avait cependant des parents riches, retirés eux-mêmes, à cette époque, eu Angleterre. Ils furent avertis; 1e scandale de cet abandon émut vivement toute l’émigr.ilion ; le malade fui soigné s;ins retard et rétabli.

-M. de Chateaubriand, resté seul, reçut un secours de quelques centaines de francs, envoyé par son onde maternel, qui continuait d’habiter Jersey. Mais lui-méme, cha-

ir;

<|ue jour, rencontrait d'autres misères à soulager; et il n’y inanqnnit pas, sauf à retomber plus vite dans la nécessité, dont il était à peine délivré.

Telle était la rude école de souffrance personnelle, le spectacle de niallicnr, où se formait le génie du jeune proscrit, (pie d'autres épreuves plus délicates allaient bientôt exercer. Il sc débattait contre un mal simple cl grossier, la pauvreté; il y écliajipail en partie par une sorte de dureté dédaigneuse sur lui-méme ; cl il avait l’opérance de s’en affranchir tout à fait parle travail. Une rencontre nouvelle du journaliste français Pelletier lui vint en aide, pour cela. Par son (‘iitrcmise, ou sur ses indications du moins, il fut apiielé dans le comté de .''ufl'olk pré.s d’une société d'anti- (|uaires, rpi’il devait seconder, pour le déchiffrement de ipieh|ues manuscrits anglo-français du douzième siècle.

Il s’y rendit au.ssilôl, sous le nom de .M. de Combourg, et trouva partout facile et bon accueil. Sun incognito dura peu, et sc trahit par la juste douleur, où le jetèrent les journaux d'avril 1704 annonçant le supplice deSl. de Malesberbes, de sa tille, madame de, Itosandju, de sa petite-tille cl de .M. de Chateaubriand son petit-gendre. Les charrettes qui Irainaient à la mort ces victimes conto liaient an.ssi d'anciens parlementaires, d'anciens députés, Despréménil, Chapelier, Thouret , des femmes encore, madame Ihichalelet, madame de Ftochcchouart. Madame de Itosambo , déjà huppée dans son mari su|i|dicié, quelques jours plus tôt, en quittant à son tour la prison pour l'échafaud, avait dit pour adieu à lu tille héroïque de M. deSombreuil : Mademoiselle, vous acez eu le bonheur de sauver la vie de votre père; je vais avoir celui de mourir avec le mien. El, elle péril sur le même échafaud, après .sa tille et avant son père.

LA THIBI'.NE MODËn^E.

A la Inclure tic ces iiflreiix détails, le jeune émigré s’étail noinnié |)ar son désespoir et par ses laimcs; le nom de Chateaubriand, relevé de toute la gloire d’un supplice ainsi partagé, avait été dès lors salué des égards les plus empressés par tout ce qu’il y avait non-seulement d’hommes instruits, mais de gens de bien dans le Comté de Suffolk. La petite ville de bolnay, sur la rivière de Waveney, était la principale résidence du jeune émigré; mais son nom, scs malheurs, sa parenté avec les martyrs de /« Terreur étaient ledits dans tout le Comté, cl inspirèrent un bien antre intérêt que celui dont se préoccupaient d’abord quelques curieux eherclicnrs de manuscrits du moyen âge.

Sous celte impression générale d’estime, M. de Chateaubriand se trouva quelque temps retenu, après une chute do cheval, dans la maison d’un ministre anglican, homme instruit et d’une rortune aisée, comme beaucoup de ineiubres du clergé britannique. Marié à une Temme encore jeune et belle, le révérend M. Yves avait une seule tille, que l’imagination peut rêver charmante, et qui certainement était aimable cl vertueuse.

I.e jeune ollicicr archéologue, pendant l’hospitalité qu’il accepta, entendait la jeune Anglai.se jouer souvent pour son père quelques aii’s nationaux; ou parfois, il lisait avec elle des textes italiens et français, ou il écrivait, pour elle, quelques observations de grammaire et de goût sur des passages de poètes italiens, notes bien innocentes rendues, longtemps après, par la jeune Anglaise, devenue l’épouse cl la veuve d’un vaillant amiral.

Quoi qu’il en soit, ce commerce discret et sévère, ces leçons iiréprochables, dans les extraits qu’on en peut lire, rurcnl trop puissantes sur l’esprit de la jeune élève. Elle

M. DE ClIATEAtBIUA.NÜ. «K)

conçut pour rclraiigcr accueilli cliez scs parents un sen* tinicnl si vif (pi’cllc ne put le endn-r à leurs regards, ni aux siens. La résolu lion du bon ministre et de sa i'einme fut liieiilôt prise. Ils aimaient uniquement lenrenrant ; ils se sentaient ass<z riches; ils ne souhaitaient pour elle qu'un époux qu'elle aimât.

Au moment donc, où le voyageur délibérait peut-clrc avec lui-meme, sur le danger de l'iiicoijtiilo qu’il avait gardé, non plus quant <à son nom, mais (pianl à son état et à ses liens domesticpies, il Tnt obligé de s'expliquer. A la suite d’un diner de l'amille, que le père cl la jeune personne quittent an dessert, mailamc Yves, supposant !tl. de Cbatcaubri.ind aussi libre qu'il paraissait tendre, lui fait elle-même l'oITre de la main de son aimable iille. La surprise, le trouble furent extrêmes. Kt comme madame Yves, ne voyant là qu’un transport de joie, s’empressait de rappeler son mari et sa fille, pour les en rendre aussitôt témoins : « Arrêtez! s’écrie le voyageur, je suis marié. »

« Llle tomba évanouie, raconte encore .M. de Lbateau- « brland. Je sortis, et, sans rentrer dans ma chambre, «je partis; j’arrivai à Beccles; et je pris la poste pour M Londres. »

(Jnelqne brusque que paraisse ce départ, il n’appartient à personne de le blâmer, comme certaine séparation, dont .s’accuse Rousseau. Que le jeune émigré ait eu le tçrl d’une disciétion trop grande; qu’il ait caché ce qnc^ peut-être il oubliait un peu lui-même, rengagemeul inviolable, dont il était lié déjà, sa retraite précipitée n’en paraissait pas moins nécessaire; et nous ne regretterons pas que le roman ail fini sitôt.

Un pareil mécompte de cœur, une impression si vive, sentie et sacrifiée, ne laissait pas d’autre recours que le

1^ TniBUNE MODEHNE.

tiMVDil. M. (le Chateaubriand, d’ailleurs, ou avait besoin pour vivre. De retour à Londres, plus triste, plus solitaire que jamais, peu gémi d'un récent amour (|ui s’eiïaça vite et se |>erdil dans l’image de cette sylphide, dont il avait rêvé toujours, il reprit avec ardeur rceuvre d'études, de souvenirs personnels, de voyage et de politique fantasque, ou irritée, qu'il appelait l'Essai sur les révolnlious. Il y travaillait, comme auparavant, dans les bibliothèques publiques, cii il se cbnrgenit d'une hâtive érudition, et dans quelque taverne de village, où il prenait un peu de b(eiif et de bière.

Avec cette ardeur continue , sans autre distraction (|u'uue soulfrance de l’âme qui ne nuisait pas au travail, .M. de Chateaubriand acheva bientôt ce livre, ou du moins la première partie de ce livre, sans limites nécessaires dans son étendue, et sans conclusion certaine. Publié à Londres en 17117 par un libraire anglais, l'ouvrage se vendit à certain nombre d’exemplaires, surtout dans la société de l'émigration française, qu’il choquait sonvcni. Les grands recueils anglais n'en parlèrent pas; mais il valut à l’auteur queb|ue célébrité, et, comme il disait plus tard « son pain du jour. »

Dès lors, recberclié, pour son livre, par quelques personnes, qui avaient m''gligé son nom et son malheur, il s'éloigna des pauvres quartiers de Londres, où il avait logé jusque-là, et s'avança vers Ilamsteadt. Il vit M. Christian de Lamoignon, son frère Auguste, et une Irlandaise, madame de Lindsay, catholi(iiic fort royaliste, et, dans la lilierté de l'émigration, attirant autour d’elle plus d’un nom respecté, M. Malouet, que j'ai connu ministre de Louis XVIll, homme d’un esprit élégant et grave, le comte de Montlosier, le chevalier de Panat, et plus lard

M DK ClUTEAUBRIAM). 71

l'ahbù üeüllü, aussi fidèle à sa cause qu'il avait été tardif à émigrer pour elle.

Le jeune auteur de l'Essfli sur les Révolutions, de ce livre plus indécis que sceptique, plus confus que contradictoire, inéluiige informe d'études incomjdèles et de gé-, nie naissant, se mêlait à cette société, sans y engager tout à fait son nom et scs opinions. Au fond, il était encore, à cette époque, à demi-disciple de Rousseau; et ce qu'il avait vu de la vie réelle et de la nature s.iuvage ne laissait dans son imagination que trop de place aux paradoxes amers, comme aux vives couleurs du publiciste et du peintre éloquent de Genève. Il suffît de dire qu’alors, à ses yeux, Rousseau était un des trois ou quatre grands génies bienfaiteurs du monde.

J'ai moi-même entendu lecbevalier de Panat se vanter de la bonne guerre, qu’il avait faite dans ce temps, chez la belle Irlandaise , au jeune émigré philosophe , et du secours qu'il empruntait impétueuses boutades de M. de Uloiidosicr, cet auteur d’une belle phrase de tribune, que M. de Chateaubriand a tort de vouloir lui ôter, mais dont le mérite ne peut racheter tant d'exagérations violentes, d'utopies à rebours et de doctrines aristocratiques on serviles qui, tout en défigurant le passé, avaient eu le tort non moins grave de tiatler la dictature présente.

C'est dans cette société, trop peu faite à son humeur cl à son goût, que M. de Chateaubiiand vit arriver, après le 18 fructidor, un juge plus délicat de son talent, un homme de lettres, qu’il connaissait dès I78.I, mais dont il sentit alors seulement la précieuse amitié. Courageux dans sa modération, M. de Foiitancs, après des épreuves, que nous avons retracées ailleurs, écrivant à Paris, sous le

titre du Modérateur, un journnl enuemi de l'anarchie, fut frappé par le coup d'Llat du Directoire, qui déportait Barthélemy et Barbé-Marbois à Cayenne. Echappé par la fuite à la proscription, il arrivait en Angleterre, plein d'esju'i ances royalistes et d’illusions poétiques, croyant au prochain retour de la Monarchie et travaillant à son poème de la Grèce sauvée.

M. de Chateaubriand, dont il n'avait, disait-il, jamais oublié l’acccul, ni le regard, depuis la première rencontre qu’il en fit d'abord chez Cinguené, ensuite chez M. de Malesberbes, lui parut « grandi d’une coudée, u di- .sait-il encore. Quoique peu d'accord avec lui, sur bien des j)oints d'bistoire contemporaine, ou de littérature, l’Essai sur les révolutions le charma, surtout par l'idée de tout ce que l’auteur aurait pu dire de mieux, en |>renant la thèse contraire. Ce premier goût d’admiration s'accr ut bien vile par la conlideiicc d’autres écrits du jeune émigré; et M. de Fontanes, tout en cherchant à tempérer à la fois dans ce jeune homme ce qu’il appelait ses illusions politiques et ses hallucinations du désert, lui prodiguait le secours de cette critique sévère, afi'eclueusc , admirative avec passion, et non moins inspirante que le succès même.

Nous le disons avec regret, bien que M. de Fontanes ait été le premier ami et peut être le seul ami du grand écrivain, plus jeune que lui de quin/.e années, il nous semble qu’il n’a pas obtenu en retour un souvenir assez alîectueiix, ni môme assez juste : 9 M. de Fontanes, dit M. de ' « Chateaubr iand, a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l’école cbrssiriue de la branche aînée. » Et aussitôt « après ; « Si quelque chose pouvait être antipathique « à M. de Fontanes, c'était ma manière d’écrire. En moi

M. DE CIIATEAUBRIAND. 73

« commençait, avec l’école dite romniiliqiic, une révolu- « lion dans la liitéraliirc française. Toutefois, mon ami,

« au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna « pour elle. Il comprenait une langue, qu'il ne parlait « |ias. »

De quel Cliénier s'occupe ici M. de Chateaubriand? Ce ii'cst pas sans doute de Joseph Chénier. Le choix serait peu fondé : la forme classique de Joseph (ihénier, sa poésie, sa langue n'ont pas la pureté sévère et la grâce élégante de M. de Fonlanes : et, par là incine, le goût de Chénier é!ait implacable, non-seiilenu-nl pour les défauts, mais pour les beautés de l’aulenr iV Attila. Que s'il s'agit, au contraire. d'.AmIré Chénier, une des admirations de jeunesse qu’avait gardées M. de Fontaiics, bien (|ue hiimeme fût un imitateur plus timide de l'antiquité, nous ii'hcsitons pas à dire que l'aiiteurde lu Cliaiirease, du Jour des morts, îles vers sur {'Eucharistie, offre quelques traits en commun avec l'originalité plus neuve et plus hardie de l'élé;iie sur le Jeune malade, et dos stances à mademoiselle de Coigny. Mais alors, il ne fallait pas s'étonner que de ce fonds meme d'imagination et d harmonie, M. de Fontancs fût bien disposé en faveur de cette prose brillante et colorée, qu' André Chénier aussi aurait coui'oimée de louanges et de fleurs, sans y reconnaître pourtant la pureté de ses anciens Hellènes.

M. de Chateaubriand se vante ici, à tort, de sa barbarie et, à tort aussi, remercie son ami de s’être passionné pour elle. Personne, et nos souvenirs en sont témoins, n’avait jdus vive impatience que M. de Fontanes de certaines affectations barbares ou non qui déparent Atala et liene', mais, les beautés le ravissaient: et c’est ainsi qu’il hmt aimer et qu’il faut juger.

LA TRIBL'NK MOÜERNK.

Nul doute, d’ailleurs, cl c’est là pour moi le point décisif, nul doute que cette amilié de M. de Foiilancs, de si bon exemple dans riiisloirc des lettres, n’ait beaucoup servi le génie de Cliatcaubriand, quand meme elle n’aurait pas asse^ touché son coeur : « Je reçus de lui, dit M. de Clia- « tcanbriand, d’excellents conseils; je lui dois ce qu’il y a « de correct dans mon style ; il m’apprit à respecter l’o- « rcille; il m'empêcha de tomber dans l’exlravagance « d’invention et le rocailleux d’exécution de mes disci- « pies. »

A la bonne hc\ire. )lais, (|iiand M. de Fontanes, causeur aussi vir, aussi aventureux qu’il était jiur écrivain, quan'l M. de l'ontanes, l’imagination pleine de Virgile et de Milton, et adorant Uossuet, comme on adore un grand poète, errait avec son ami plus jeune dans les bois voisins de 1.1 'l'amise, dinait solitairement dans quelque auberge de Chelsea* et qu’ils revenaient tous deux, avec de longues causeries, à leur modeste demeure, à travers les rues bruyantes et le luxe de Londres, il y avait dans ces entretiens de l’amitié autre chose, je crois, qu’une leçon de style correct : M. de l’ontanes était maître dans un plus grand art, celui du naturel uni à la passion, et de l’énergie familière arrivant au sublime. C’est par là qu’il sentait et décrivait si bien les grands styles de Pascal et de Rossuet, c’est par là qu’il sentit Shakspcarc et qu’il devinait sa diction, sans bien savoir sa langue ; j’en lis souvent l’épreuve.

Qnoi'qu’il en soit, ce premier commerce cessa par le retour en France de M. de Fontanes. Kxüé du 18'friictidor, le 18 brumaire semblait 1e rappeler. Il partit, le

* Qiiarlerlÿ Foreigii lU'mw Vol. VIII. ji. 202.

SI. llK r.llATEM imiA.VÜ.

cœur plein d'adrainition pour l'ami ipi'il laissait à Londres. line longue lettre de lui, sous la date du juillet 17!)8, mérite de consigner pour l’avenir ses nobles sentiments : H Kcrivez moi, disait-il ; que nos muses soient « toujours amies I .Ne doutez pas, que lorsque je pourrai « me promener librement dans ma patrie, je no vou.s y « prépare une lucbe et des fleurs, à côté des miennes. Mon « attacliement est inaltérable; je serai seul, tant que O je ne serai point aujirès de vous. Parlez-moi do vos « Iravau.Y. Je veux vous réjouir, en iinissaul. J'ai fait la « moitié d’un nouveau chaut, sur les bords de l’Elbe; et « j’en suis plus content que du reste. »

Aimable et excellent homme! Vraie nature de poole! il espérait élever pour la France celte œuvre bien t;iidive d’une épopée originale; et il s’acheminait, en inurnnirant de mélodieux souvenirs, vers celle patrie agilée, où la politique d’un maître allait le saisir, pour lui demander un éloge funèbre de Washington, qui servit à rinauguralion trompeuse de la populaire dictature du jiremier consul.

Dans ce meme mois de juillet 17'J8, M. de (Ihatcaubriand, séparé de son ami et déjà frappé de tant de pertes de famille, recevait un nouveau eoup, dont la portée fut grande sur sa vie : une lettre do madame de F’arcy, sa .sœur, lui annonçait la mort de sa mère, dans une vieillesse, (ju’avaient aggravée les persécutions révolutionnaires, les |)oites de famille et les privations les plus dures, sous le pauvre abri d’un toit étranger. Madame de Farcy, malade elle-même, et qui ne survécut que bien peu de temps à sa Itllre, rendait cette douleur plus poignante, par les reproches alfectueiix, qu’elle adressait à son frère : « Si lu « savais, disait-elle, combien de pleurs tes erreurs ont fait « répandre à notre respectahle mère, combien elles pa-

IJl TIllBLNE MtlüKIlNE.

« raisscnldéploinljles à tout ce qui |)ensecl failprolession,

« non pas de piêlé, mais de raison ; si lu le savais, peul- « èlre cela contribuerait il à t'ouvrir les jeux et à le faire « renoncer à écrire. »

Naïve sévérité ! candide et pieuse remontrance qui lieureusement ne fut pas comprise et obéic, dans le sens rigoureux, où elle était faite ! Oiateaubriand ne renonça poitit à écrire ; mais il écrivit pour d’aulres lecteui’s , pour une pa.«sion plus noble; et cela, sous une de ces impressions de l'àine, qui sont aussi des coups de la grâce, dans l'ordre moral.

Sa douleur fut exiréme, et de la perte de sa mère, et du remords de lui avoir coûté des larmes. Rien de plus vraisemblable que ce qu’il ajoute au sujet des excnqdairrs de son livre jelés au feu par lui-même, dans celte révolution soudaine (|ui bouleverse son âme cl change tous ses senlimenls un peu confus encore, et, comme il arrive dans la jeunesse, à la fois indécis et violents.

C'est ainsi que s’explique naturellement et noblement le Génie du cliristuiiiisme écrit, deux ou trois ans, après l'Essai sur les révolnlious. Ce n’est pas une rélractalion par iucoiislaiice, un cbaimemenl par calcul; c'est la meme âme frappée d'un coup iualleudu et inclinée |ilus forlemenl, où elle penchait déjà. L'Essai n’élail pas un livre de sceptique opiniâtre, mais de eberebeur agité, un livre de doute cl de douleur, où perçaient les iusliucls d'une âme généreuse et les vues d'un grand esprit. Ce Génie du christianisme allait être le développement de celle âme et de cet esprit, sous la vivo impression, ([ue le contre-coup des doctrines irréligieuses et des actes réiolulionnaires devait donner aux intelligences les plus élevées et les plus droites.

M UK CIUTKAUBIUANU.

L’aiileur, accuse cl inquiet lui-mêuic de la conlradic- Uoii ap[iarcnle cl réelle entre deux travaux de la même main, et de dates si rapprochées, a pu dire avec vérité ; « J’ai pleuré et j'ai cru. » Poul-êlre paraît-il moins sincère et moins exact, lorsque, parlant de ce second ouvra;;e par leipiel il veut expier l'E-ssai sur les révolutions, il se montre comme si bien préparé à cette œuvre nouvelle ; «Mes matériaux, dit-il, étaient dé;frossis et rassemblés « de longue main. Je connaissais les ouvrages des Pères, a mieux qu’on ne les connaît de nos jours; je les avais « étudiés, pour les combattre; et, entré dans celte route, « à mauvaise intention, au lieu d’en être sorti vainqueur, « j’en étais sorti vaincu. »

Cfs paroles sembleraient un peu contredire cette grâce du cœur, celle illumination par la douleur, dont l’auteur de l'Es.sai a parlé plus haut. Mais, évidemment, et d'après lui-même, ce n’est pas une démonstration savante qui a fait sa conversion ; et peut-être celle conversion n’en valait que mieux. Au fond, les lectures pour l'E-vani avaient été variées, mais indigestes; l’étude des Pères médiocre et superficielle; et ce n’est point une étude profonde que le siècle attendait, ni qui devait faire la fortune du nouvel (il)olo(jiste. Approprié à son temps par son peu d’érudition même, ce qu’il allait déployer sous les yeux, soit d’une génération légère et repentante, soit d’une génération nouvelle élevée dans l’indilTérence, c’étaient les grandes vues du Christianisme saisies par une vive imagination et entourées d’un coloris tout moderne; c’était l’émotion de la fui, à coté des grands spectacles de la nature; c’étaient les notions les plus simples d’un culte follement détruit, ressuscitant avec ce culte même et redevenues pathétiques et nouvelles, par la désuétude sanglante, qni les avait inter-

LA TniBL.NK MüUEllNE.

rompues; c’êlait presque le son Je ees cloches populaires retenlissaul, après uu silence de proscription, el venant de loin, jusque sous les allées du parc de la Malmaison, frapper l'oreille intelligente du fondalenr d’empire, qui répor.d par l'exemple de la sensation qu’il éprouve, dit-il, aux objections qu’un conseiller d'état Ibrt soumis, mais révolnlionnaire et sceptique, lui faisait à ce moment même contn; la prochaine adoption du Concordat.

Tel a été, on effet, le caractère éminent , uni(iue du livre de .M. de Ciiateaubriaml ; ce fut la ])en.sée du plus grand nombre traduite par un bomme de génie; ce fut un lieu commun populaire embelli j>ar une éloi|uence originale.

.Avec cela, on croira sans peine à la rapidité du travail, à la lièvre dévorante, dont fut consumé le |)eintrc, du moment qu’il eut fixé cette nouvelle perspective à ses pen- .sées, ce nouveau tirmc à son ardeur : « Mes jours et mes « nuits, dit il, se passaient à lire, à écrire, à prendre des « leçons d'bcbreu, à consnitei’ les bibliotbèi|iies, à rêder « dans les campagnes. » IT en eiïel , dans le mouvement de l'ouvrage, dans l'babilc enebainement des paitics, dans la variété des tableaux, dans la grâce tantêt parée, tantôt un ])cn sauvage du stvle, se .sent cette elll irescence d’nn premier amour, cette joie d'une préférence saisie avec passion, cette imagination qui charme et <|ui émeut, comme la passion même.

.M. d(' Cbateaubriand connaissait peu , dans leur langue surtout, les Origène, les .Atbanas!', les llasilo, les Grégoire de .Nazianze, les Cbrystome. .Alais. il faisait bien mieux que les connaître; il les retrouvait; il les rencontrait de génie, autant du moins qu’une vie la'if|ue et monilaiiie permettait d'a|)procber par l’imagination celte poé-

M. DK CIIATKADBRUND.

sie de In solitude et de la prière, que les Pères d'Orient avaient portée dans leur éloquence. Par là, M. de Cliatcauhriund élevant, au seuil du dix-neuvième siècle, un monument d'un art inconnu, dont l’éclat premier fut incomparable, dont les beautés, dans leur ensemble, ne seront pas surpassées, a, comme les illustres orateurs d’Alexandi ie, d'Anliocbe et de Constantinople , cnrielii sa langue d'nn âge nouveau d’imagination et de génie conlemplalifet piltorcsiiue. Celte gloire fut pressentie ; celle crè.ilion fut aperçue, dès les premiers eliapiircs composés à Londres, lus dans (|uelqnes salons de rcfinjïés, et mémeconliès dès lors à rimj)rimciir de VEmiijrat'wn française.

l/auleur passa dans le ravissement et le succès de ce travail une partie de l'élè de HOO. üéjà près d’nn volume de l’onvrage était imprimé et offrait, avec les beautés que nous y retrouvons aujourd’hui, un chapitre sur les rois athees, qu’une précaution imposée siqiprima plus lard. L’abbé Delille et d’autres émigrés, hommes d’es|)rit, sans être poètes, étaient éinerveillés de celle movre nouvelle et ne songeaient plus aux Nalchez, dont quelques souvenirs détachés pourraient devenir, émaillés de fleurs américaines, un épisode romanesque de ce grand poème du Christianisme, mais n’en surpasseraient pas le pathétique immortel et la beauté renaissante, pour un siècle lassé de corriqilion et de scepticisme. Et toutefois, on peut le dire; ce n’était pas à Londres et avec des presses anglaises (|ue devait s’achever et se publier celte œuvre destinée à tant d’influcncesurles opinionsclla lilléralnrc françaises, nous n’osons plus dire, sur la politique et la liberté de la France.

Soit pressentiment de cet avenir, soit intolérable ennui d’un si long exil, soit besoin de céder à l’exemple universtl, M. de Chateaubriand était impatient de revoir

10 LA TRIIIINE MüOEIlNE.

la France illuslréc cl roiiverle parle premier Consul. C'était à rcnirée même du dix-neuvième siècle, en avril I8Ü0, qu'il SC rap|>clait au souvenir d’un ami dont le retour l'avait devancé, et qu’un accident grave, une chute dangereuse de voilure avait distrait quelque temps de tout antre soin. Dej uis cette première lettre datée de votre solitude, lui écrivait M. de Clialeauliriand, où vous m'anuiiuciez (lue vous alliez me récrire incessamment, je n'ai plus reçu de nouvelles de vous; est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux ? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents, vous soijez fait comme un autre homme. Je vous (fronderais bien fort, si j'iifwrais les danijers ijue vous avez courus. Je suis encore trop (dariw de votre accident, pour avoir le loisir d éli e en colère. Etes-vous bien remis, au moins ï Ne vous sentez-vous plus de votre chute? Dépêchez-vous de me tranquilliser là-dessus. Le reste de la Iclire était rempli de détails sur ce nouvel ouvrage, dont M. de Fonlancs n'avait pas encore eu la contidence, et qui n’élail que la première esquisse du Génie du chrisl'tanisme. L'ami commun, élail-ildil, qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser, sons peu de temps, etc. Il vous dira aussi où j'en suis démon travail, les succès qu'on veut bien me promettre. J arriverai auprès de vous avec une moitié de iouvraije impr'imé et l'autre manuscrite. Le tout formera un vol. de 300 pages. Vous serez un peu surpris de la nouveauté du cadre et de la manière singulière, dont le sujet est envisagé; vous trouverez en citations les morceaux qui vous ont plu davantage, dans les Nalclicz.

M. de Chateaubriand continuait, en pressant son ami de

M. DE ClUTEAlBUIAÿD. 8»

lui ménager un libraire à Paris; et il insisl.iit d'une manière plus discrète, sur un autre point très-essentiel, dont le porteur de la lettre devait l’entretenir, et qui sans doute était sa radiation de la liste des émigrés. « On dit que cela « vous est fort aisé, ajoutnit-il ; je compte sur votie crédit, « votre amitié et votre zèle. » El, ramenant sous sa plume quelque reproche encore, comme les malheureux sont tentés d’en faire à la prospérité, même des amis fidèles , il disait, eu finissant : « Ecrivez-moi sur-le-champ un polit « mot. ^olrc ami *** se chargera de me le faire passer. J’es- « père que nous nous connaîtrons un jour encore davan- « tage, et que vous vous repentirez de m’avoir traité si « froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et ad- « mirahle ami. l'uissé-jo vous voir hienlùt et vous dire « combien je vous suis sincèrement et tendrement atlachél « Rappelez donc moi vite sous rinllucnce de celte belle » muse, dont la mienne a un si grand hi soin, pour se ré- « chauffer. Souvenez-vous (pie vous m’avez dit, que vous « ne seriez heureux que lorsque vous m’auriez préparé « une ruche et des fleurs, à côté des v(j|res. »

Le langage de celle lettre s’explique tout entier par la date du 19 février 1800 (29 pluviôse de l’an Vlll). L’était l’époque de la mission, que venait de remplir M. de Fonlancs, prononçant, sous la voûte des Invalides, l’éloge funèbre <le M’ashinglon, mort deux mois auparavant, à l’issue de sa Présidence cl dans la popiiiarilé de sa noble et active retraite. L’orateur chargé de cet éloge était luimême à peine relevé de la proscription de fructidor. Errant en France et caché même après le 18 brumaire, il avait écrit au premier Consul, pour se plaindre de trente mois d’exil, sans condamnation légale, et rappeler son litre de membre de l'Institut, avant le 18 fruc-

tidor. La réponse à cetlc lettre flatteuse et digne, ce fut la désignation, par le Consul, de l'ex-proscrit du Directoire et de raneieii écrivain royaliste, pour louer, au nom de la République française, dans le temple de Mars , riiéroïque et désintéressé libérateur des Étatsl'nis d’Amérique. Entre le choix du Consul, la fête prescrite cl le discours prononcé devant la représentation guerrière cl législative de la l’iance d'alors, deux jours et deux nuits s’écoulèrent à peine. Le brillant et scrupuleux talent de M. de Fonlanes, pressé et comme enflammé par un travail continu de vingt-quatre heures, avait pu, le 9 février 1800', célébrer, dans un éloquent discours, ce deuil, dont le manteau semblait couvrir une autre gloire plus ambitieuse.

A Paris, l’cfl'el de celle jiompe avait été grand et favorable. L’intention apparentedu premier Consul, le caractère légal et modéré du héros américain, la personne même de l’oralcnr, un récent amnistié, la majesté calme et douce de son langage, les sentiments généreux qu’il y mêlait, et jusqu’à l’hommage que lui arrachait un souvenir demivoilé de l'inlorlunée reine de France, tout cet ensemblcavait produit une impression vivement redite à l’étranger, et dont les journaux anglais étaient remplis, comme d’un augure de justice cl de paix. L’éloge indirect du Consul sans doute, la prophétie, la provocation de sa grandeur étaient partout, dans cette peinture d’un modèle qui ne serait pas imité. Mais, cela même ne déplaisait pas à la confiance toujours crédule des Français cl à leur entrainement vers le succès et la force.

Le Consul, qui assistait à la cérémonie, dont il semblait

* Voir le texte du discoure, dans le Monitair du décadi, 30 pluviôse an VIII.

l’idole visible, avait marqué son approbation à l’orateur; et il l’attachait, presque aussitôt, par un litre, au ministère «le l’intérieur, que dirigeait lajcien. A ces nouvelles, à ce succès de M. de Fontaiics. l’ami resté seul à Londres avait tout inotiT d’invoquer son crédit, et de s’y confier, lia plus aiTectiieusc réponse lui en donna sur-le-champ l’assurance. Rien ne se l'ail cependant au.ssi vite que le croit l'impatience du malheur. Les radiations de la liste des étaient plus ou moins lentes. M. de Fontnnes

citait l’exemple de sa projirc rentrée, sans aucune précaution. Un passe-port étranger, sous un faux nom, pouvait suflirc. MM. de Lamoignon, madame d’Aguesseau, leur sttur, pressaient M. de Chateaubriand de revenir avec eux. Muni d'un pa.ssc-port de l’ambassade prussienne aux nom et signalement du sieur Lassagne, il partit au printemps. J’ai sous les yeux et je relis, non sans émotion, sa lettre au citoyen Fontancs.

c Cuiais, 18 floival an Vlll.

U J’arrive, mou cher et aimable ami. Madame Jacquet « (sans doute madame d’Aguesseau) veut bien me donner Cl une place dans sa voiture. Je descendrai chez vous; et « je vous prie de me cliercber un logement tout près du « vôtre. Nous serons à Paris le 10.

« Tâchez de redoubler d’amitié pour moi; car j’ai bien « besoin de vous; et je vais vous mettre à de rudes épreu- « ves. Annoncez-moi à madame de Fontanes et réclamez a pour moi ses bontés. J’ai bien changé, mon cher ami, « depuis que j'ai quitté la Suisse, pour voyager chez les (( Natchez; et vous aurez peine à me reconnaître. Je vous « embrasse tendrement.

« Lassagne. »

Lassagne rentrait en France, avec le nouveau siècle, pour y voir le général Bonaparte devenir l’empereur Napoléon, et pour prendre lui-même sa part, dans ces métamorphoses des institutions et des hommes, si Tréquentes parmi nous, mais rarement aussi glorieuses.

Page 1