‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 13 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ARftlvtR DK N. DC CinTrAtBDlAfO, A PADlâ IS i800. — Qti:LQl’E& TRAITS DE

LA SOCIÉTÉ d’alors. — rL'M.ICATlO?! ET SUCCÈS d’aTALA. ZÈLE DE K. DE Fü*!-

TARCS; AMITIÉ DE M. JOCDERT. RELATIONS AVEC LE MIXISTRR l>r L’iRTÉRIEtll

LtMIIES r.r ATLC DRE SOCUR DU PDEIIIER CORSDL. LE GÉKIE DU CURISTIAIiHHE LST

ACUEVÉ ET PlbLIÉ. — A-PROPOS ET muUlGIEUl LPrET DK C£T UUTDAGK. — UVIS R0CVRLLE8 DE l'aUTFCR SUR LE NÉMi: SUJET. ~ jrCEMERT PROBABLE DE L ATERIR. M. DE CiUTEAUDRURD VOIT LE PREMIER COR5DL.

Ainsi, en 1800, à l’entrée de ce siècle, dont il allait être une si grande gloire, prc.ssé par l’exemple de quelques amis et appelé à grands cris, comme il le disait, par M. de Fontancs, M. de Chateaubriand, réputé sujet ncurch.âtelois de la Prusse, était débarqué à Calais. Il y trouvait madame de l.indsay, qui attendait madame d'Agucsscau; et il les accompagnait toutes deux à Paris, en traversant un côté de cette France encore toute brûlée de l’incendie de la Révolution, mais active, sous un chef nouveau, et renaissant, de toute part, à l’agriculture, au commerce, aux arts.

Descendu à Paris, au quartier des Ternes, dans un logement loué au nom de madame de Lindsay, la première visite du voyageur fut d’aller, au travers des Champs-Elysées. chercher M. dcFontanes, dans la rue Saint-Honoré,

près de Saint-Koch. Il racontait, dans sa vieillesse, qu’à l’entrée de la place de la Révolution, songeant à l'échafaud de Louis XVI, ses yeux s'étaient obscurcis de larmes, tous ses membres avaient tremblé, et il s’était appuyé à un halustrc des fossés, pour ne pas tomber. obélisque lie Louqsor, ajoutait-il amèrement, n'est pas assez élevé pour cacher la place où fut immolé Louis XVI.

Ravi de voir en France son jeune compagnon d’exil, à Londres, .M. de Fontanes le mena d^abord, dans la même rue, chez un ami digne de tous deux, M. Joubert, esprit original et délicat dont nous avons aujourd’hui un recueil de Pensées, publié depuis sa mort, et quelques lettres fort piquantes.

M. Joubert, le plus ingénieux des amateurs, plutôt que grand artiste, bomme de loisir par sa fortune, ses goûts, sa santé délicate, était épris de la passion des lettres, autant qu’on le fut, au dix-huitième siècle, mais autrement. Il aimait la perfection la plus exquise : une page de Platon, quelques vers de Virgile ou d’Horace, une lettre de madame de Sévigné, une pensée de Pascal, l’occupaient et le faisaient rêver, des matinées entières. La déclamation, ou l’aridité philosophique lui était insupportable; Rousseau même le choquait, par mille côtés La méthode de M. Joubert, pour faire des extraits, consistant à détacher des livres les passages qu’il voulait relire, il n’avait découpé de la Nouvelle Héloïse et de VÉinile qu’un petit nombre de demi-pages.

Mais, ce critique si dédaigneux, <lont le goût pouvait paraître difficile jusqu’au caprice, ce Sybarite littéraire avait parfois une facilité charmante dans les entretiens, l'instinct le plus juste du beau et du vrai dans les arts, et la passion du génie d’autrui. Il goûtait la pureté, la noble

(Uégaiicc. la sage itnaginalion de M. de Fonlanes ; il aima des (|ualilés toutes contraires dans le jeune émigré. Ce sauvwje me charme, disait-il souvent; il faut le débarbouiller de Rousseau, d'üssian, des vapeurs de ta Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser ta croix, les missions, les couchers du soleil en plein océan, et les savanes de l'Amérique : et, vous verrez quel poète mus allons avoir, pour nous purifter des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia jadis Athènes de ta peste.

Accueilli par cet excellent juge, sous les auspices et la recommanJaliuii passionnée de M. de Fontanes, le jeune émigré, gardant son faux nom deLassagne, à l’ahri d’une tolérance très-commune alors, s'établit rue de Lille, dans un petit ciilrc-.sol; et il se livra tout entier à raclièvement de son grand travail, le Génie du Christianisme, qu'un libraire royaliste se cliargeait d'imprimer, pour le premier volume, d’après les feuilles déjà tirées àl.a)ndres, pour le reste, sur le manuscrit, et en soumettant le tout à l’examen d'une censure de police oilicieuse et déjà très-exigeante.

Sans autre ressource pour vivre que de modiques avances faites par le libraire, sur le prix de l’ouvrage, M. de Chateaubriand eut besoin dctravailler, en meme temps, au A/ercurr, journal tout littéraire, que dirigeait son amiM. de Fontanes. Une lettre à madame de Staël,' ainsi publiée, frap|>a vivement les esprits et commença le grand renom du jeune écrivain.

Cette lettre, réfutation admirative et polie, infiniment plus douce que les critiques de M. de Fontanes sur le livre De la littérature considérée, etc., rendait hommage à madame de Staël, sans partager toutes ses opinions et sans blesser

une nuire Puissance déjà déclarée contre l’ouvrage el l'auteur. On rcmarqiinil meme, dans celte lettre éloquente, un éloge de César, nommé le plus beau génie littéraire qui eût jamais existé, jugement qui peut-être aurait quelque peu contrarié Cicéron, mais qui ne déplut pas au premier Consul delà né|iubli(|ue fraiH'aisc.

Heureux de ce succès, M. de Fonlancs pressa son ami de frapper un grand coup el de faire paraître aussitôt un desépisodes du Génie du Christianisme, celui qu’il avait entendu plusieurs fois avec un charme singulier, bien que son goût sévère dût y relever d'étranges bardies.<es. Atala fut ainsi donnée au public. J'ai présent le récit d’un admirateur de M. de Chateaubriand qui, la veille, dîna seul avec lui dans un petit café des Cham|)s-Eiysècs, passant la soirée en conjectures inquiètes sur la réussite du livre, el entendant plusieurs fois de la bouche de l'auteur : « Mon sort se déciilc demain ; demain je suis un pauvre diable, ou je vais aux nues. »

I/ouvrage, fort annoncé, se répandit très vile, el fut lu avec ravissement par celte société si mcbic , si confuse , que laissait tout ciïaréc sur le rivage la tin de la tempête, cl qui, respirant à peine de tant de secousses cl de surprises, pauvre ou riche, triste ou gaie, cbcrcliait repos, distraction, plaisir. Tout récemment, elle s'était passionnée pour Ossiaii; elle attendait un autre eutbousiasme. Rien, dans la froideur actuelle de notre siècle industriel el banquier, ne peut offrir l’idée de ces ardeurs de curiosité, de ces encbanlcmenls d’admiration, i|ui saluèrent alors l’œuvre originale d'un jeune inconnu. Sans doute, lui-même manque aujourd'hui ; mais, disons-lc, 1e théâtre, l'auditoire manquent aussi. Seulement, ce public d'alors, charmé d'une telle création, épris de ces grâces nouvelles

H. UE ciiateal:bi;iai\d.

et sauvages, trop de mallieiirs publies, trop d'angoisses particulières, trop de ruines cl de douleurs avaient servi à le préparer; et, n'ajoutons pas, comme le poète romain (pii fut puni de ce blasphème ;

Scelera iji^a nefasqiie

llâc mcrccde placent.

Mieux vaut pour les nations un peu moins de malheurs, au prix de moins de sensibilité pour les arts.

Grâce au mélange de tous les l angs, de tous les noms, de toutes les fortunes, dans celte société remise sur pied par un ordre du jour militaire, la faveur d'Atala gagna vite du faubourg Saint Germain aux Tuileries, des Tuileries à la Chaussée-d'Anlin, dans les boutiques et aux petits théâtres. Sauf quelques recherches bizarres d'expressions et d'images, tout ravissait dans cette œuvre de passion cl d’éloquence.

Aussi, celle lune de miel delà célébrité ne fut jamais oubliée, ni surpassée, pour .M. de Gbatcaubriand. Ou le devine, à raveu qui lui échappe dans scs Mémoires, par un retour sur celte époiiue : Je devins à la mode. La télé me tourna. J’iijnorais les jouissances de la célébrité; j en fus enivré.

Cependant, selon la condition de plus d’une gloire naissante, ramerlumc de la gêne et mémo de la pauvreté se mêlait encore à ce premier éblouissement de faveur publique. L’amitié de M. dcFonlanesen soutirait. En crédit lui-même, à ce moment, par l’éclat récent de l éloge de Wasbington, il se hâta de produire son ami là, où l’admission était utile et conduisait à tout. Aimé lui-même d'une sœur du consul, retenu souvent à Neuilly, dans la maison de cam|)agnc qu'elle y habitait, rapproché par un li-

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