‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 15 sur 76 · I.A XniBlNli MODEIINE · texte numérisé non relu

I.A XniBlNli MODEIINE

Lucien, c'étail la graniieur de son frère, et par contrecoup la sienne. Ce qu’il dut clierclier dans les ejireuves, c'était le chapitre sur les rois athées, compris dans l’édition comiiicncée à Londres, et dont rien ne se retrouve, dans celle de Paris; c’était tout ce <)ui pouvait, de loin on deprès, .servir ou contrarier la politique consulaire, en France et en lùirope. l,e reste le souciait peu ; et il était médiocre connaisseur du talent et de l'art, si nous en jugeons par son poème de Churlanaijne .

Le titre du Génie du Christianisme, l'intention de l’ouvrage et l’idée qu'en donnait M. de Fontanes plaisaient an premier Consul, comme utile à la popularité de ses desseins. Mais, prés de lui et dans -«on esprit, quelques soupçons pouvaient s’élever, non sur l'origine émigrée, les regrets ou les prédilections de l’auteur, mais sur tel cri de conscience contre le despotisme et sur telle théorie de liberté, qu'aurait fait craindre son premier ouvrage, et qui déjà n'était pas moins malvenue aux Tuileries que dans quelques salons à jicine rouverts de l’ancienne aristocratie.

La défiance n’était pas fondée; cet écueil n’attirait plus l’auteur. Mo'ins théorique et moins amer que dans VEssai sur les Révolutions, plus entraîné, plus dominé par le charme des lettres, plus clas.sique et par là meme plus calme, il faisait une grande part au génie du dix-septiéme siècle. Fn meme temps qu'il en rajeunissait l'admiration par des formes de critique neuves et brillantes, il évitait ainsi la rencontre de quelques-unes des doctrines qui auraient le ])lus choqué la Ilictaturc consulaire. A part celte disposition meme de l'auteur, et en admettant aussi quelque peu riniliience officiellement amicale du ministre, frère du Consul et encore associé à sa politique, une con-

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U'C-révision toute littéraire et toute afTeetucuse surveilla le ilcrnier lirouillon manuscrit, qui allait être le Génie du Christianisme. Ce n’était jias seulement l'auturité criti(|ue lie M. lie Fontunes, ailmiralile lettré, mais plus curieux de l’élégance des Ibrmes que de la nouveauté des vues, un peu renfermé dans cette belle prison du dix-septième siècle et joignant à scs scrupules de goût une haine de la Itévolution, qui lui rendait insupportables toutes les idées de réforme et de progrès social, queM. de Cbateanbriand avait entassées dans son premier Essai des révolutions, et dont il semblait ne pouvoir jamais se séparer tout à fait.

Sans être plus ami de la Révolution et de la philosophie,'sans croire davantage à la liberté politique, M. Joubert s’en effrayait moins et les concevait mieux. Il laissait M. de Chateaubriand célébrer, on passant du moins, le système représentatif tant décrié dès lors par les sabreurs et les valets. Et, quant au style, une certaine singularité ne lui déplaisait pas; cl il l’encourageait, disant au jeune écrivain : » Ne consulte/, pas le goût des au- II très ; donne/, ce que vous avez , dos émotions et des « images; et vous enchanterez le public. »

Durant l’été de 1801, et au milieu du succès d'Atala, M. Joubcrl avait attiré quelque temps son ami dans une campagne qu'il avait à Villencnve-le-Roi, près de la terre habitée par une dame, que la conlidence ilc ce travail devait rendre l’admiratrice pas.sionnée de l'auteur, madame de Ileuuniont. la tille de l'infortuné ministre de Louis XVI, .M . de Montmorin. Dans cet asile, et quelques mois plus lard, près de Paris, à Savigny, dans une maison de campagne, qu’il occupa, quelque temps, avec madame de Deanmont et sa soeur Lucile, M. de Chateaubriand acheva vite son grand

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travail. Il était averti de paraître par sa jiroprc ardeur cl par ratlciite publiijiie. Il gardait cet ordre naturel, qu’il s’était prescrit d’abord, une succession de cbapilrcs courts et brillants ; il l'étendait seulement à de nouveaux points de vue du même sujet, mêlant les recbcrcbcs de goût et les tableaux expressifs, la critique littéraire et l’imagination. Grâce à celle variété, il sut n’avoir parfois qu’une prose élégante, rapide et très-française, (|tii faisait d’autant mieux ressortir d’autres parties de l’ouvrage, animées des plus vives couleurs et d’une éloquence vraiment extraordinaire.

Ainsi se termina, en moins d'une année, la révision et l’impression du Génie du Chnstianisme; et l’ouvrage entier fut publié au mois de mai 1802, pour se rencontrer, en quelque sorte, avec le grand événement du Concordai promulgué, des églises rouvertes et de la religion catholique solennellement rétablie par le vainqueur de l’ilalie et de rAIlcmagne, devenu le maître et le successeur de la llévoluliou française. Jamais livre ne vint plus à propos, ne fut mieux secondé par les influences les plus diverses, par la politique, par la foi iiitivc, par le calcul, ou la passion des esprits les plus opposés.

L’auteur, nous l’avons dit, nullement infidèle à son origine, à scs premiers malbeurs, et ramené vers ce souvenir par son ouvrage meme, avait évité celte forme bien monarebique de Dédicace, (|ui lui était conseillée, ou demandée. Mais, dans la préface de sa première édition, préface fort simple d’ailleurs et retrauebée plus lard, il ne s’élail pas défendu l'allusion alors générale au rétablissement du culte, et même le parallèle avec Cyrus, libérateur du peuple de Dieu. Paraissant rappeler les mots du nouveau Cyrus au prince des juêtres, « Jéliova, le Dieu du

M. DE CIIATEALBIUAND.

« ciel, m’a livré les royaumes de la terre, et il m’a coni- « mis pour relever son temple. Allez, montez sur la mon- « lagne sainte de Jérusalem et rcbàlisscz le temple, » il ajoutait, en son nom : « A ccl ordre du libérateur, tous a les Juifs, et jusqu’aux moindres d’entre eux, doivent « rassembler des matériaux, pour bâter la reconstruction « de l’éditice. Obscur Israélite , j’apporte aujourd'hui « mon grain de sable. »

A côté de celte modeste offrande, les éloges de M. de Fontancs enrôlaient encore mieux le jeune écrivain dans le triomphe du vainqueur (pii relevait les autels. « Le nou- « vcl orateur du christianisme, disait-il, vient de retrouver O tout ce qu’il regrettait. Du fond de la solitude, où son « imagination s’était réfugiée , il entendait naguère la « chute de nos autels. Il peut assister maintenant à leurs « solenniti's renouvelées. La religion, dont la majesté s’est « accrue par ses souffrances, revient d’un long exil dans « ses sanctuaires déserts, au milieu de la victoire et de la « paix, dont elle affermit l’ouvrage, etc. Les vœux qu’elle « formait, depuis douze cents ans, pour la prospérité de « cet empire, seront encore entendus; et .son autorité « confirmera les nouvelles grandeurs de la France, au « nom du Dieu qui, chez toutes les nations, est le prea mier auteur de tout pouvoir. » Puis un beau passage, ' traduit de Plutarque, montrait Alexandre, un jeune homme, accomplissant les plus grandes choses par un instinct irrésistible, et toutefois avec une raison suivie, de telle sorte qu’il faut dire, en le voyant, avec le poêle Alcman, que la fortune est fille de la Providence.

C’était là sans doute une noble flatterie liée, dans la pensée de l’admirateur, à la reconnaissance sincère d’un grand bienfait public. Mais combien cette louange môme

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IA Tinuuîili MODt•n^E.

ne renfei niail-elle pas tie tentations et de périls pour l'orgueil du nouvel Alexandre! Kt, si le succès atteste en quelque sorte un droit divin à l’empire, la déraite et l’adversité ne rendront-elles pas un jour la déchéance également providentielle ’? Mais, le noble critique mêlait dans une même admiration la cause (]u’il avait embrassée et le talent qu'il aimait; et, du moins, il aurait voulu n'appeler que les sentiments généreux, l'esprit de religion et de justice, la modération, l’amour des arts à l'appui de cette cause, qui croyait mieux s’étayer ]>ar l'ambition insatiable, la force partout présente et la servitude partout imposée.

Déjà cet avenir pressenti et d'autres motifs moins désintéressés suscitaient aussi des objections et des défiances à la Ilcstaiiralion religieuse, qui rencontrait, si à propos, un si éloquent interprète. Auprès même du Consul, dans son conseil d'étal, dans son état-major, il y avait des censeurs du Coiicordat. Les souvenirs memes de révolution, et le peu qui restait de l'esprit de liberté, sons une main si obéie, prenaient volontiers cette forme de revanche. On n’o.'iait se |ilaindre du joug administratif, déjà si pesant; mais, on criait à la réaction religieuse; et on afi'ectait de s’en inquiéter pour la puissance même du maiirc. Là s’appuyaient, contre le grand succès de l’ouvrage, quelques attaques fort vives de la Décade phitosophùiuc et du Journal de Paris, pour ([ui c’était une dernière liberté politique.

M.de Fontanes, dans une seconde analyse toute littéraire, répondit à ces critiques et fit ingénieusement ressortir l’élégance, la nouveauté, le charme d'imagination qui faisaient du Génie du christianisme la prédication la plus opportune à l'esprit du temps, et, malgré des fautes avouées, promettaient à l'auteur une gloire durable.

Jl. DF, CMATEALBRIAiNU. ill

Il faut le rcconnailrc , en effet, et le dire à notre épo- (ine fort dédaigneuse de l’idéal, dans tous les genres : à part cette première et merveilleuse convenance du Geiiie du Chrislian'tsme ouvrant un siècle de Restauration sociale, le livre en lui-même était heureusement et liahilement conçu. Avant tout, à travers quelipies affectations plus encore d'humeur que de génie, il respirait cotte grâce naturelle de la jeunesse, celle vivacité de la passion nouvellement sentie, celte ins|>iration naïve, au moins, par l'inexpérience, que nul art ne surpasse, et que le temj'S ne nous rend pas.

Comme la Jérusalem délivrée du laisse, achevé par l'auteur, dans sa trentième année, l’ouvrage était |)leinde défauts, mais charmant, attaipiahie, sur mille points, mais séduisant, sur pres(|ue tous, l’robahlement l'écrivain français n’aurait pas |)his gagné que le Tasse à vouloir de sanu-froid refaire son livre, à prétendre assaijir sa manière, pour la rendre plus forte, plus grave, plus convaincante. .le ne sais quelle inlluencc aurait eu celle tentative sur ([uelques âmes. Mais, l'efl'el général, le respect cl l allrail substitués à la dérision, les mdiles sentiments, les passions délicates armées contre le scepticisme, la poésie redevenant religieuse, après Voltaire et Parnv, une révolution tout à la fois de la croyance et du goût appelant elle-même un renouvellement de la philosophie, tout cela se rencontrait surtout, ilans le [iremier cadre (pi'avail choisi l’auteur, et dans les peintures saisissantes, dont il l’avait rem|>li. L'indication théorique, qu il a donnée, hien des années plus lard, d'un autre |dan de son ouvrage, nous conllrme tout à fait dans notre préférence.

Vers IHW, en effet, l'immortel écrivain, revenant avec complaisance sur cet avènement de son génie, écrivait, 1 7

LA TRinUNE MODERNE.

dans un volume de scs Mémoires :Qn"d ferait aujourd'hui un Génie du Cbrislianisme tout différent. El quelle est cctle seconde épreuve, dont il nous flatte ainsi, jiar codicille littéraire'/ quelle est celle .lérusalem conquistada , qu’il regrette de n’avoir pas imaginée d’abord, et dont il donne l’esquisse, faute de temps pour la réaliser? « Je « montrerais, dit-il , que le christianisme est la pensée « de l’avenir et de la liberté humaine; que celle pensée,

« rédemptrice et messie, est le seul fondement de l'éga- « lilé sociale ; t|ue le Verbe , enfin, s’csl incarné en « riiommc de douleur, dans le but de l’affrancbisscmenl « de tous, d’une fraternité universelle et d’une salvalion « immense. »

Dieu soit béni, de ce que ce nouveau Géniedu Christianisme vsl demeuré à l’étal de projet tardifl Ce n’est là, en efl’et, qu’une théorie de bien-être terrestre cm|)runlée au ilcrnicr âge de M. de Lamennais, et bien plus éloignée du vrai Christianisme, que ne pouvait l'être la foi chevaleresque cl poétique, donlM. de Chateaubriand avait paré la renaissance chrétienne de 1800. Entre ces deux extrêmes, sans doute, entre l’apothéose de la l’iiissanee, sous condition qu’elle soit miséricordieuse cl charitable, et le droit divin du nombre prêché dans ]e.s Paroles d'an croqant, il est une vérité absolue, qui ne fait du christianisme, ni le diadème du Pouvoir arbitraire sur une seule tête, ni l’inslrnmenl docile de la force démocratique N’oublions pas comment l'abbé de Lamennais, le rénovateur de la théorie égalitaire, avait lui-même autrefois stigmatisé la sanction, (|u’un rêveur obscur, M. Dumesnil, prétendait tirer de l’Evangile, pour canoniser les do(!lrines anarchiques et le partage des biens réclamé par Babeuf.

Que si, plus lard, M, de Lamennais, lassé de la foi.

M. Df: CIIATEAI'BIUAND.

i:onime il l'avail élc d’abord de la raison, et passant du Cntholicisme au Socialisme, reprit cette tliéoric, qui taisait du Christ le Messie de l’éf'alité matérielle ici-bas, il n’appartenait ni à l'imagination élevée, ni aux méditations politiques dcM. de Cliatoaubriand d'accepter jamais ce nivellement barbare et taux, marcbe[)ied de la tyrannie.

Nul accès d'innovation ou d’bumour ne devait le porter jusque-là. (]e qui était digne de lui, et ce (pi’il aurait pu noblement ajouter à la première et si heureuse inspiration de son Gniie du Christianisme, c’était la pensé-e récemment exprimée par un bomine public de nos temps constitutionnels. Oui, ce qui manque dans le bel ouvrage de M. de Cbatcaubriand, ce qui en aurait paru non le démenti, mais la plus sérieuse et la plus jirol'onde conséquence, c'eût été l'aClirmation impérieuse et la démonstration bistorique d’une grande vérité, (pie résumait naguère l’éloquent biographe d'un bomine d’état anglais; Il s’anissait de (pielques grandes mesures de notre temps, V abolition de l' esclarnije des noirs, l'émanciiiation des catholiques d'Irlande, d’autres rél’ormes encore, moins profondes, mais conformes à la justice, réclamées par elle et lentement obtenues de la conviction éclairée des hommes. (( C’est le triomphe du ebristianisme' », disait à ce sujet riiistoricn des réformes justes et hardies de M. Perl, « d’avoir placé le scrupule et le remords dans l’ame même « des nations entières, et d'avoir ainsi rendu possible et « comme assurée la cessation de maux, dont l'antiquité ne « s’apercevait pas, et l’accomplissement d’améliorations, <1 que les hommes les plus vertueux n’auraient su, ni espé- « rcr, ni concevoir. »

* SirRobtrl PecI, etc., pnr M. Guizol.

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