UT
üu pliilôl de conscience, qui sernienl peu coni|)técs d«ns un Etal libre, n'élaient pas, alors même, aussi rares que les serviles apostasies de quelques époques pourraient le faire supposer. Ce qui se montra surtout, dans cet ordre de sentiments, nous aimons à le dire, appartenait aux lettres. Près de l’exemple éclatant donné par la jcunes.se et le génicde M. de Chateaubriand, il y eut uneleçon, peut-être plus sévére, mais moins blessante, parce qu'elle resta d'abord obscure et comme proférée à mi-voix par un ancien ami de la philoso|)hie.
Académicien des derniers temps delà monarchie, replacé à rinstilut, dans la clas.se de la langue et de la littérature française, éditeur du journal le PitblicUte, M. Suard avait reçu d'un ministre l'invitation de rectifier l'opinion, qui s'éijarait sur le fait récent du jugement et de la mort du duc d'Enghien. Sa réponse fut simple et courte ; a J'ai soixante- « treize ans, monsieur le ministre. Je ne sons pas que ma « conscience et mon esprit se soient plus assou|)lis que « mes membres roidis par l'àge. Le jugement et la mort du M duc d’Engbicn m'ont frappé, comme un acte politique « que je déplore, et qui renverse toutes mes idées de jus- « lice et d'humanité. Je ne puis donc redresser une opi- « nion que je partage. »
Que la gloire de M. de Chateaubriand, que son immortel talent |)upularisent sa belle action et la rendent à jamais instructive! mais, qu’il reste du modeste et noble vieillard, dont la postérité ne lira pas les écrits, le souvenir de sa lettre éloquente, comme un titre de vertu civique!
C'est parce que de tels actes sont trop rares devant la force et la prospérité, que le génie s’emporte à ces attentats qui, plus lard, servent à sa ruine. Souvent, celle justice SC fait attendre. La carrière du mal est longue; et, quand
144 U TRIBL'NK MODERNE.
le succès dure el s’accroît, on oublie même ce qui pouvait le flétrir. Parfois, on idolâtre ce que soi-même on avait blâmé; la conscience prend l’air d’un faux prophète, qui s'était trompé, et que les événements se sont chargés de démentir : mais, un peu de patience, et le maitre jour, le jour suprême, juge de tous les autres, arrive enfin, pour flétrir ce crime caché el comme oublié, dans les racines du prodigieux Pouvoir qui, en s'écroulant, le met à découvert. La représaille de la mort du duc d’Knghicn ne s’est rencontrée (|u’à plus de dix années du fait accompli. Il est beau d’avoir devancé cette date par une déclaration périlleuse.
Sans retour possible avec le Pouvoir, auquel il avait infligé le blâme dcriiounête homme, M. de Chateaubriand n’eut plus dés lors qu’une vie retirée et plus ou moins suspecte, des travaux plus ou moins contenus et des relations d’amitié étrangères, ou hostiles à l’Empire, hormis celte affection de M. de Fonlanes, toujours également admirativc, et toujours assidue el publique.
L’Empire, cependant, venait d’être érigé, ou plutôt reconnu, au milieu d’une immense acclamation populaire, devant laquelle se taisait l’improbation, ou la prévoyance refoulées dans bien dos âmes. Les pompes mêmes de la t^itbédrale, le couronnement par la main du Pape, l’œuvre monumentale du Code civil, cl, bientôt après, de nouvelles victoires ébranlaient peul-êire la raison de quelques-uns des plus fermes, au milieu du silence de tous. Pendant le séjour du souverain F’onlifeà Paris, M. deCbateaubriand n’essaya pas d'être admis à sa facile audience, ni de lui rappeler, en rien, sou accueil de Rome. Il s’inclinait, disait-il, avec respect devant les condescendances de l’Eglise pour l’Empire, cl se souvenait qu’au cinquième siècle, le Pape saint
Grégoire le Grand avait consacré do ses éloges Pliocas, sanglant successeur de l’empereur Maurice. Seulement lorsqu’il apprit, peu de jours après le couronnement, les inquiétudes suscitées au Pape, les obstacles mis à son départ, l’usurpation de ses États déjà menaçante, il en parla vivement a M. de Fontancs, et lui prédit que l’anathème fatal viendrait un jour de la bouche du Consécraleur.
Eloigné d'ailleurs du grand monde d'alors, habitant un petit appartement au second étage, rue de Miroménil, n'ayant guère de relations intimes qu'avec M. de Tocqueville, l’ancien beau-frère de son frère aîné, M. et madame Davaray, madame de Rosambo , madame de Vintiinille, quelques anciens magistrats, M. de Chateaubriand SC retrouvait parmi les émigrés à l'intérieur, dans ce cercle plus ou moins restreint, qu’un grand Pouvoir élevé sur des ruines est contraint de tolérer, dans quelque coin de son Empire. Il quittait aussi Paris, pour la campagne de M. Joubert, à Villeneuve le-Roi. Nous l’y trouvons, à la lin de 1804, près de sa femme, qu’il avait conduite d’abord aux eaux de Vichy, et qu’il venait rejoindre, dans cette domeure amie.
Il avait visité récemment, à Goppet, madame de Staël, dont l’exil commençait déjà, pour s’aggraver plus tard. I.es deux disgraciés de l’Empire s'étaient communiqué une protestation plus vive dans le cœur de la femme, qui plus faible, se sentait plus opprimée. Pour lui. il blâmait presque madame de Staël de souffrir si amèrement le malheur d’une opulente retraite, sans autre peine que la privation de ce mouvement des salons de Paris, dont, pour sa part, il se passait volontiers.
A ce moment, sous le dégoût des tracasseries éprouvées,