‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 21 sur 76 · I.A THIBl’NK MOÜEBNK · texte numérisé non relu

I.A THIBl’NK MOÜEBNK

ut, je le crois aussi, sous le charme poétique de sa conception des Martyrs, l'Iiospitalité de M. Joiiberl lui plaisait, avant tout ; là il travaillait, il rêvait, il oubliait le inonde. « Je serais fort aise, écrivait M. Joubert à un « ami de tous deux, que vous le voyiez ici, pour juger O de quelle incomparable boulé, de quelle parfaite inno- « ccncc, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au « milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de « quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il « n’est soumis tpi'aux influences des saisons et remué M que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent dans « leur parfait élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un « spectacle, un sujet de contemplation. Elle m’offre vrai- « ment un modèle; et je vous assure qu’il ne s’en doute « pas. » Voilà bien, sans doute, le témoignage d'un aimable et doux rêveur, comme était M. Joubert; mais, à la même date, un cruel incident domestique frappait M. de Chateaubriand, et devait lui laisser une autre peine même que la douleur du deuil.

Pendant son .séjour chez cet ami, sa sœur Lucile, veuve <lepuis un an, sous le nom de madame <le Caud, vivait seule à Paris. Malade et capricieuse, elle avait quitté le bienséant abri d'une chambre dans un couvent, pour de pauvres demeures, dentelle changeait sans cesse M. deChateaubriand apprit tout à coup, à VilIcneuve-le-Roi, non pas le danger, mais la moi l de cette sœur chérie, |iar une lettre de la seule personne, aux soins de laquelle il semblait l'avoir confiée. « Madame de Caud, dit-il à cet égard, dans ses Mémoires, a était ignorée, et n'avait pas un ami. Elle n'était connue « que du vieux serviteur de madame de Beaumont. Il suivit « seul le cercueil délaissé; et il était mort lui-mcine, avant H i|ue les soulfrances de madame de Cbateaubi iand me per-

M DE ClUTEAUBRUND. U7

« missent de la ramener à Paris. » M. de Chateaubriand pleura beaucoup cette sœur infortunée ; mais il ignora jusqu'au lieu, où furent ensevelis ses restes. Il eut à se reprocher, sinon cet isolement volontaire, qu’elle avait cherché et qu’il avait permis, au moins une de ces inattentions aux dilTicultés de la vie commune, où conduit parfois la préoccupation du talent et qui, pardonnables, quand elles ne nuisent qu’à vous-même, peuvent devenir 'presque sujet de remords, autant que d’ailliction, dans leurs conséquences fatales pour autrui.

Quelque fortuite et imprévue que pût paraître à M. tic Chateaubriand cette perte de la sœur qu’il aimait le plus, tle cette compagne de son enfance, première confidente de son génie, une telle blessure devait saigner longtemps et jeter un deuil secret sur sa gloire. Uevenu à Paris, où il prit un logement dans l’hôtel Coislin, il retrouvaitune société d’admirateurs et d’amis, ceux que nous avons nommes, et M. deFontanes, le plus ancien, comme le plus alfectueuxde tous. Mais, ni le monde, auquel M. de Chateaubriand se livrait peu, ni le travail ne pouvaient dissiper .sa tristesse, ou occuper assez, l’ardeur, dont il était tourmenté.

L’idée d’un voyage en Orient, lié à son étude des premiers siècles chrétiens et au travail commencé des Jlfortijrs, le saisit aveo force. 11 s’y joignait, je crois, un dégoût du temps et des lieux, un besoin de cbanger d’air et d’aller respirer quelque part, hors des limites de l’Empire. La chose allait bien à son génie, à sa jeunesse, au caractère de son imagination, à sa vie tout entière et à l’attente du monde sur lui. On regrette seulement la manière, dont il en parle, dans sesMémoires d' Outre-Tombe. « Nourrisson du « Pinde et < roisé à Solyme, j’étais impatient d’aller mêler

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a mes délaissements aux ruines d'Athènes, mes pleurs aux « larmes de Madeleine. »

Non, le peintre écl.itant du christianisme, l'éloquent et pittoresque écrivain de la Lettre sur Home, l'adversaire avoué de la Dictature, le futur défenseur des chrétiens d'Orient, et de la liberté dans le monde, partait pour l'Asie, avec une autre pensée que de. mêler ses pleurs aux larmes de Madeleine. Comme, plus tard, Byron, il cherchait des couleurs à scs pinceaux, de nouvelles émotions pour son âme; il était inspiré par des vues mondaines et généreuses, des vues de gloire, bien plus que de péniteiice.

Quoi qu'il en soit, la résolution était prise, avec rassentiment même de l’ami le plus dévoué, qui regardait comme salutaire la diversion d'une telle absence, devant la police de l'Empire. « Voyez-vous toujours ce cerveau bridé de Chateaubriand? avait dit récemment l'Empereur à M. de Fontanes. — Oui, Sire; il m'a fait hier l'honneur de dîner chez moi, avant .son départ jiour l'Orient. — Ah ! il part. » Et l'entretien s'était arrêté là. Déterminé donc par plus d’un motif, et par ce grand intérêt de la nouveauté à donner à son ouvrage, M. de Chateaubriand se prépara pour cette course lointaine par une visite d’un mois, ou deux, en Bretagne, aux restes de sa famille bien décimée par la mort.

Enfin, le lô juillet 1800, muni d'un passe-port des afbiires étrangères accordé sans obstacle, bien pourvu de lettres de change et d'armes de voyage, M. de Chateaubriand partait de Paris pour l’Orient et la Terre-Sainte, avec madame de Chateaubriand, qui devait l'accompagner jusqu'à Venise seulement. Les petits incidents de sa sortie de France, la peur que scs pistolets et scs poires à poudre

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fuisaiciit à sa compagne , la catastrophe de quelques amorces brûlées dans sa voiture, en passant à Lyon, tout cela, sans doute, importe peu à la postérité. Mais il n’est point indifTérent de noter, d’après une lettre* authentique la disposition de son esprit, en arrivant à Venise. Il ne projetait plus qu’un voyage de quelques mois. Il regardait la France avec regret, et voyait avec inquiétude le moment de s’éloigner de sa femme. « Madame de Chateau- « liriand, écrivait-il à une jeune dame, sa parente, est « gaie, aimable, gentille ; elle se plait furt au climat d'ita- « lie, qui lui fait grand bien, u

A la bonne heure, jusqu’à Venise ; mais, M.de Chateaubriand, malgré cette humeur si favorable, dont il se loue, ne pouvait avoir l’idée d’emmener une si frêle compagne, à travers les hasards d’un laborieux voyage, alors tenté rarement et réputé si dangereux. Se séparant d’elle à Venise, en la confîant aux soins du fidèle et affectueux Bailanche, il se rendit seul à Trieste, d’où il s’embarqua, le l*'août 1803, pour commencer, par la Grèce d’Europe, le voyage d’Orient.

Ici lui-même, dans le plus pur éclat de son talent, et sous la vérité d'une impression récente, a raconté en détail cette époque de sa vie et les moindres incidents qui s’y mêlaient. C’est là ce qu’il a nommé modestement Itinéraire de Paris û Jérusalem, etc., tout en y prodiguant la richesse du coloris et le luxe le |)lus ingénieux de souvenirs anli(|ues et d’allusions. Le livre n’en est pas moins vrai, dans ce qui touche fauteur mcnic : il n’y a pas biographie plus exacte que le journald'un voyageur qui décrit jour par jour ce qu’il lui arrive de voir, ou d’imaginer, en route.

' AuHOtet romanliquet '1827-1828), page 200.

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On ne saurait, après cette première façon de la main du maître, rien hasarder sur un tel sujet : et lui-même a eu tort d’y revenir indirectement, dans les Mémoires d’Oulre- Tombe, en mêlant à des citations de ses récits anciens et immédiats une sorte de contre-partie, ou plutôt de caricature composée des fragments d’un journal de route tenu par son domestique. Ce bon domestique est là comme un Sancho Pança, fort intérieur au premier, toutefois, mais représentant aussi le côté prosaïque, l'humble revers des aspects et des souvenirs apparus au génie poétique et chevaleresque du noble adorateur d'Athènes, pèlerin au tombeau du Christ. Mais, ce contraste n'était demandé par personne, et n’est pas heureux.

Disons seulement, qu'il faut relire et qii’oii relira toujours de l’éloquent voyageur tant de pages admirables par la splendeur des descriptions, la nouveauté, ou le rajeunissement des images, l’accent élevé du cœur. L'Itinéraive .sera dans l’avenir, avec le roman véridique de René, un des titres immortels deM. de Chateaubriand à la gloire d'écrivain original.

I/C seul supplément qu’il fût bienséant peut-être de placer, à côté des témoignages authentiques d’un tel écrit, ce seraient quelques souvenirs empruntés à l'homme d’un esprit supérieur, qui reçut alors à Constantinople, au Palais de l'ambassade française, le démissionnaire de notre légation dans le Valais, allant visiter les Lieux- Saints.

Le général Sébastiani, connu dans l’époque constitutionnelle de notre pa\s, surtout comme un tacticien parlementaire et un ministre habilement circonspect, était, en 18U6, un brillant oITicier, un homme de guerre intelligent et instruit, dont l’Empereur avait cru devoir faire

H. UË CIIATKAlUmAM). 1.M

un diplomiite. Joignant à la force de la volonté la lincsse de l'esprit, avec des manières élégantes et graves, attaehé à la fortune de Napoléon, par lien de patrie et meme de famille, ayant débuté avec distinction, sous un tel chef, dans la campagne d'Italie, et servi des premiers lu coup d’État du 18 brumaire, il comptait pour beaucoup, dans ses prospérités, d'avoir obtenu la main d’une héritière de la maison de t^oigny, personne très-distinguée d'ailleurs, qu’il aimait avec passion.

Fier d’amener avec lui, à Constantinople ce nom et cette beauté qui décoraient son ambassade, montrant, parmi scs aides de camp, le Jeune duc de Coigny, dont il avait employé l’intelligence intrépide, dans une mission secrète près de Passawan-Oglou , chef tartare soulevé contre la Porte, le général Sébastian! était, par ses nouvelles affinités de famille, rapproché, sinon du parti, qu'avait servi, au moins de plus d’un souvenir, (pi’avait célébré M. de Chateaubriand. Lui-même, d'ailleurs, avait le goût des lettres, la mémoire toute remplie des plus beaux vei-s de sa langue natale, et une sorte d’admiration classique pour le beau langage, dans la nôtre. Madame Sébastian!, toute charmante de douceur ingénieuse et de grâce, était alors enceinte de l'enfant qui devait, en naissant, lui coûter la vie, de cette belle et sainte personne élevée avec tant de soin par la tendresse de son père, et immolée, il y a. quelques années, par une eiïroyablc folie.

L’ambassadeur de l'empire français, à Constantinople, consentit avec peine à laisser M. de Chateaubriand logé dans une hôtellerie de Péra; et chaque jour, du moins, il l’invitait à sa table, le comblait des égards les plus empre.ssés, le présentait lui-méme à quelques grands personnages du Divan, ou faisait avec lui de longues pronie-

LA TRimiSK MODEWiE.

nades sur le rivage, du palais de l'ambassade à la pointe du Sérail, en vue de ces soleils couchants qui s’abaissaient sur le port dégarni, les tours mal défendues et les minarets dorés de Ityzancc.

Le générai Sébastiani était là, comme une sentinelle avancée de l’ambition française, épiant, par ordre de son maître, ce qu’il y avait de possible à tirer de l’empire turc, s’il pouvait être un auxiliaire, an lieu d’une proie, et si, dans un avenir obscur encore, il serait capable d’agir contre la Russie, et du moins, par sa masse immobile, de prêter secours sur les bords de la mer Noire, à qui attaquerait le colosse russe, an delà de la Vistule et du Niémen.

Le général Sébastiani, arrivé tout récemment à Con- .stantinople, le 10 août 1806, avait déjà, par le nom de son maître et sa propre habileté, emporté près du sultan Sélim un grand point, l’interdiction pour tout Arménien ou Grec de se faire naturaliser russe, et le rappel des naturalisations accordées, depuis quatre ans. Fort de ce premier succès, il poursuivait dès lors le double but de soustraire la Porte à l'inlluence anglaise, et de l’armer ouvertement contre la Russie. Quelques mois plus tard même, il allait porter cette entreprise fort loin : s’il attirait sur le port délabré de Gonslantinople la redoutable présence d’une flotte anglaise, il devait réussir à la repousser; et, grâce à saTermeté et au hardi secours de quel(|ucs officiers français, on verrait, en février 1807, neuf vaisseaux de ligne anglais forcés de repasser pacifiquement les Dardanelles, qu’ils avaient franchies, et reculant, sous les feux, dont s'était rapidement hérissée la ]H)intc du Sérail.

Gclui-là même, cependant, qui devait êirc l’àinc do cette

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M. DE CHATEAIRUIAND.

résistance lieurcHso, croyait peu, quelques mois auparavant, au résultat de sa mission. I>oin de tromper l'Empereur par des illusions tirées de son propre succès, il l'avertit toujours de l’impuissance, ou de l'instabilité de l'alliance turque. En cela , sous sa réserve diplomati(]ue , il partageait l'avis du voyageur fiançais, dont il provoquait le libre entretien. Il écoutait, il confirmait ses récits du malheur présent delà Grèce, de l'oppression décrépite des Turcs et des symptômes de renaissance du peuple chrétien, dans les lies et dans la Moréc. Tout entier à la pensée d'empéclier que l’unité de communion religieuse ne donnât les populations grecques de l'empire turc à la Russie, il n’espérait pas obtenir davantage, ni faire de l’action extérieure des Turcs, sur un point de l’Europe, un secours actif pour la politique et les armes de la France.

Malgré le zèle novateur du sultan Sélim et les améliorations qu'il avait déjà faites, dans quelques parties du service militaire, le général Sébastian! croyait la barbarie des Turcs irréformable, et, comme il le disait énergiquement, bien des années après, sous une ancienne conviction restée toujours la même : S'allier intimement à la Turquie, celait embrasser un cadavre, pour le faire tenir debout .

La justesse des pressentiments, qu'avait eus à cet égard, dès le début de sa mission, le général Sébastian!, devait se vérifier bientôt, en dépit même de l’avantage momentané, ipic ses conseils donneraient au Divan contre la flotte anglaise. Ce succès même, en effet, loin d’affermir Sélim, était suivi de sa chute, et bientôt après, de sa mort, sous un sultan nouveau, tué lui-même, pour faire place à .Mahmoud, qui, d'abord en guerre avec la Russie, subirait bientôt à la fois son alliance et celle de l’Angleterre. Mais

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alors, le général Sébastian!, rappelé par son souverain depuis 1808, aurait quitté Constantinople. Et, on peut le croire, l'absence de ce témoin si clairvoyant fit grand défaut à Napoléon, lorsque, parmi les cliances favorables de son invasion en Russie, il compta la persévérance présumée des Turcs à continuer la guerre contre les Russes pour reprendre sur eux des provinces |)erdues, dont Inimêmc avait, l’année précédente, ratifié la conquête*.

Quoi qu’il en fût de cet avenir imminent et si obscur alors, le général Sébastian!, dès .son arrivée, en août 1800, avait jeté sa tenace influence sur cette cour débile et corrompue, qui devait nous échapper si vite, après lui. Rien de plus facile pour lui que d'entourer d’une protection toute-puissante un voyageur français. Au départ de M. de Chateaubriand pour l'Egy|)te, l’ambassadeur lui remit force lettres de recommandation et fefta protecteurs; il y joignit un choix des plus saines et de.s plus délicates provisions de voyage, que fournisse le climat de l'Orient, ou que sache préparer l'industrie de l’Europe. Et enfin, au moment du départ, comme il priait l’illustre écrivain de visiter quelques-uns des champs de bataille récents encore de la valeur française, dans l’Egypte et la Syrie, il lui dit à peu près ces mots ; « Je vous recommande cela, pour le « repos de votre conscience, non pas en ambassadeur, « mais en ami de votre gloire, comme de la nêtre : je sais « bien qu’à votre retour, si vous parlez de nos victoires « dans votre journal de voyage, cela ne réussira pas bcau- « coup dans le faubourg Saint-Germain, ni même en Eu- « rope ; mais vous écrivez pour l’avenir, et le monde

' I Mon alli£ cl uni, l’enipereur ilc Russie, a i^uni, i son vaste Empire, la Finlande, la Moldavie el la Valacbic, clc., etc. Je ne suis jaloux de rien de ce (pii peut arriver (rhcureiii à cet empire, etc. a [Monil. du 4 déc. 18tl9.)

M. DE CIIATEAL'RRIAND

K entier. » Tels étaient, sous ce règne de la force et de la conquête, les égards empressés, la déférence gracieuse, que les plus habiles serviteurs du Pouvoir gardaient pour le talent même suspect et disgracié. Le général Sébastiani mêlait à ces égards un |)eu de solennité, peut-être ; mais,son savoir et son esprit le rendaient aussi bon juge de la vraie supériorité qu’il s'en montrait noblement ami.

Jusqu'à quel point le conseil de l'ambassadeur fut-il suivi? on peut s’en assurer par l’étude si attrayante des belles descriptions, des éloquentes peintures, qu’à travers l’Égypte, la Syrie, la Judée, le poêle voyageur a recueillies sur sa route. Il pas.sail vile, et n'était pas érudit, quoique souvent exact ; mais, on ne saurait lui dénier ce don puissant de sentir vivement les beautés de la nature et d'égaler les impressions de l’âme par la parole. Rien de plus fort cl de plus neuf, aujourd’hui même, que ses vues du désert, ses aspects de la mer Morte, son entrée à Jérusalem, et les retours du foi, les élans religieux, dont il est saisi, sur cette terre travaillée par des miracles, comme il dit quelque part Depuis(|uela voix du peuple hébreu s’est tue, depuis que la désolation et l'esclavago se sont assis aux lieux, où les prophètes en avaient marqué la place, un seul homme, avant M. de Chateaubriaml, avait été plus éloquent que lui, ou du moins plus naturel et plus vrai, dans son elTroi des mêmes souvenirs, dans sa recherche et son adoration des mêmes traces divines. Mais, saint Jérôme habitait à demeure, pour y vieillir et pour y mourir sur la cendre et dans la pénitence, ces régions désolées, où le voyageur français ne faisait que lever, en passant au pas de coursedes empreintes et des images. Saint Jérôme était un athlète chrétien du quatrième siècle’, un ouvrier du temple à rebâtir, un apôtre du peuple à rassembler. M. de

LA TmnUNE MODEBXE.

Clialeaubriand élail un pèlerin artiste du dix-neuvième siècle, un grand écrivain, un poêle qui cherchait des émotions et des couleurs, pour distraire la tristesse d'une vieille société fatiguée de servitude, de souffrance et de gloire.

A égalité même de génie, il lallail que le laborieux liébraïsant de Nazareth, que rinlerprèlc passionné de la Uihie, que l'ami sévère et (idèle des Paula et des Mareella, devenues religieuses hospitalières à Uelhléem, décrivit la Terre Sainte, en déplorât les profanations et les ruines, d'un cœur bien autrement ému, d'un gémissement bien plus vrai que l'éloiiuent émigré français ramené par la politique à la religion, et par l'amour de la poésie à la méditation de la Bible. -

Quelle que doive être, au reste, la curiosité de l'avenir sur ce voyage en Terre Sainte, renouvelé depuis par un autre graml écrivain, mais plus rare et plus dilllcile, au commencement de ce siècle, M. de Clialeaubriand revint, l'imagination enrichie, la palette chargée de teintes nouvelles, et, lui-méme, comme rajeuni par la vue d'un autre nouveau monde, le plus poétique de tous, aussi plein de traditions divines et d’antiquités humaines que l'Amérique en semblait vide.

A son premier voyage, au sud et ou nord du monde américain, le jeune et grand peintre n’avait eu que le spectacle de la nature, l’inspiration de son luxe désordonné, de sa grandeur sauvage, dans ses fleuves et dans ses forets, cuinmedaiis l'homme inculte, i|ui les parcourt Il avait rapporté de celle école du désert plus de rêveries et d'images que d'idées. Mais, à ce second voyage, entrepris dans la force de l’àge et de la pensée, le même esprit avait plus grande étude à faire, enthousiasme plus profond à tirer de son propre cœur, à la lumière des lieux

M. DE CIUTEAEUniAND.

et des souvenirs qui ont le plus agi sur riniaginalion de l’Europe.

Ce sublime extraordinaire, cette vie surnaturelle des |)reniiers âges du monde, cette vie parfaite de l'Ev.ingile, que Millon et Bossuet ont retrouvée par l'étude enthousiaste des livres saints, et qui rendait le ciel et lu terre d'Orient visibles pour eux cl resplendissants, sous leur magnifique parole, il en avait, lui voyageur plein de génie, contemplé de ses yeux la grandeur; il avait dormi sous cette voûte d'aslrcs étincelants cl touché de ses pas celle terre de feu. Ces noms antiques de la fontaine de Silüé, du mont Carmel et du jardin dos Oliviers, étaient pour lui des images présentes, des stations de sa roule. Ces noms lui enseignaient toute la poésie de la religion, comme celle terre de Syrie et de Judée, tant ravagée par la conquête, étalait sous ses yeux les hideuses plaies du despotisme et la corruption des esclaves. Ce fut, la pensée toute remplie de ces spectacles et de ces leçons, qu'aprés avoir prié au tombeau du Christ, il repartit pour la France dans les derniers mois de 1807

Descendu, à son retour, sur la eùte septentrionale d'Afrii|ue, dans ces lieux qui continuaient pour lui le souvenir de l'Asie ci des Croisades, il voulut suivre, à la trace des ruines, le lit de lave du mahométisme débordé sur l'Europe; et il loucha l’Esi-agiie, qui sommeillait eticore dans la vague et passive allenle d’une prochaine invasion. M. de (ihalcaubriand, refOeurant à la surface, ii’y cherchait alors, et n’y regarda que ces restes d'arcliileclurc moresque, ces poétiques palais de Grenade et de Cordoiie, dont les gracieux souvenirs colorent un de.s |dus charmants écrits de son âge mûr, le Di’niier des Ahencei.vjes, cet épisode de son second voyage, moins célél rc

quAtala, mais non moins impérissable, aux yeux des ami.s de l’arl.

Ici encore, la ficlion était née du souvenir. Dans les jardins de l'Alliambra, une amitié trop tendre, semblable à colles (pi’au douzième siècle, on expiait par un voyage en Terre Sainte, était venue attendre le nouveau et plus faible pénitent, au retour de sa mission. II n’en dit rien, ^ ilans ses Mémoires ; mais des mots, épars ailleurs, sous sa plume, ont eonlirmé cette médisance de Paris. Il ramena jusqu’au sombre palais de l’Ëscurial la Iiclle et spirituelle voyageuse, qu’il avait trouvée à Grenade; et, près d’elle, jl ne vit pas sans quelque remords les célestes peintures dos vierges de Murillo. Un autre jour, sous la voûte d'une autre église, sa compagne lui montra un moine immobile, absorbé dans la prière , et , opposant , pour ainsi dire, l'cxta.se heureuse de la foi au trouble de l’amour, dont il était entouré, sans le voir.

. C’est ainsi qu’après onze mois passés hors de France, M. de Chateaubriand revit Paris, dans les premiers jours de juin 181)7; il y retrouvait sa femme, sévèrement dévouée, rarement approbative, et quelijucs amis épris avec cntlioiisiasme de ses ouvrages et ardents pour sa renommée. Sa fortune, qui n’était guère que le produit des éditions réitérées du Géiiu’ du Christianisme, demeurait obéiée par le dispendieux voyage qu'il venait d’achever; et de nouveaux et grands succès pouvaient seuls la relever un peu. Il prit alors deux dispositions, qui lui devinrent bientôt également onéreuses : Il entra dans la propriété du Mercure, que quittait M. de Fontanes; et il acheta près Paris, pour trente mille francs, la petite campagne qu’il orna, qu'il agrandit et qu’il a rendue célèbre, sons le nom de la Vallee aux Loups.

M. Dt CHATEAl'BRIAND.

lü‘J

La première de ces deux propriétés, la pru|)rictc d'un recueil périodique, fort chanceuse sous la censure et la police d'alors, manqua presque aussitôt et compromit gravement l'éloquent rédacteur, le possesseur éphémère du journal.

Engagé |iar des relations élégantes de société, des complaisances de cœur, à signaler dans le Mercure les premières livraisons du Voyage pittoresque de M. de Laborde en Espagne, M. de Chateaubriand chercha, ou ne put éviter certains accents de liberté généreuse, d’élévation spéculative, qu'avaient éveillés ses courses récentes en Orient, et que ii'étoulfait pas en lui l'oppression militaire, qu'il retrouvait, en France.

On dénonça surtout un passage, où l'auteur, par une digression inattendue, se complaisant à l'idée du génie eu lutte contre la force, disait dans son beau langage : n C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né « dans l'Empire; il croit inconnu auprès des cendres de H Cermanicus : et déjà l'intègre Providence livre à nn « enfant obscur la gloire du maître du monde. »

D'autres saillies de Pâme éparses, dans ce morceau, et une certaine révolte de la pensée, qu’on y sentait partout, aggravaient ce début. L'auteur, tout préoccupé de sonpropre voyage, des oppressions et des misères, que venait de lui montrer la Crèce, à côté des inscriptions cl des marbres mutilés, remarquait, comme en réponse à certains publicistes d'alors, que, s'il avait cru jamais lu gouvernement absolu le meilleur des gouvernements possibles, i|ucb|ues mois de séjour en Turquie l'auraient bien guéri de celte opinion. El puis, il oubliait encore M. de la Borde, son texte cl scs planches, pour parler de Scrlorins en guerre contre Sylla. Il redisait . « Il y a des

IA TIWbüXE MODER.NE.

« autels, comme celui de l'honneur, qui, Lien qu'abaii- « donnes, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n’est « pas anéanti, (|uoii|uc le temple soit désert. » Et, s'animant, à cette idée, décrivait : « Après tout, qu'importent « les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va « faire battre un cœur généreux, deux mille ans après « notre viel » Et il ajoutait, pour plus de clarté dans l'allusion : M Nous ne doutons pas que, du temps de Serto- « rius, les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse « pour de la raison ne trouvassent ridicule qu’un citoyen a obscur osât lutter seul contre toute la puissance de n S} Ha. »

Enlin, par une autre hardiesse fort peu nuisible, mais déplaisante au maitre d’alors, il rappelait sa visite aux tombeaux de Mesdames .à Trieste, et le bruit de.spas d’un Français faisant tressaillir deux Françaises, dans leurs cercueils. A travers le lourd et méticuleux silence, qu’imposait alors la police de l’Empire, Napoléon fut Irè's-irrité de cet article du Mercure. 11 en parla Ini-méme dans sa cour, avec impatience et menace. « (ibateaubriand, dit-il à M.de « Fontanos, devant le grand innrccbal Duroc, croit-il que « je suis un imbécile, que je ne le comprends pas? je le « ferai sabrer, sur les marches de mon palais. »

Tout se borna cependant à la destruction du Meraire, ce demeurant de l’ancien réginicqui, depuis quelques années, avait pris une seconde naissance bien supérieure à la première. M. de Fontanes fut pour beaucoup dans cette modération relative. Quand l’Empereur retombait à quelque injure, à queb|ue menace contre cet ami, que .M. de Fontanes ne déserta jamais; celui-ci répondait : « Après tout,

« Sire, son nom illustre votre règne, et sera cité dans « l’avenir, au-dessous du vôtre. Quant à lui, il ne conspire

M. bË CIIATEUBIIUKÜ.

pas; il ne peut rien contre vous; il n'n que son talent. Mais, à ce titre, il est immortel, dans riiisloire du siècle de Napoléon. Voulez-vous qu'on dise, un jour, que Napoléon l’a tué, ou emprisonne, pendant dix ans? »

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